XVIII

De l'aveu de tous les critiques, il se releva dans ses épîtres, non

jamais à la grâce, mais à la perfection de sens et de versification de

son modèle, Horace. L'épître, sorte de lettre plus ou moins familière en

vers, laisse bien plus de liberté et de souplesse au style. C'est un

instrument poétique qui a toutes les notes graves ou douces du clavier.

On peut y être familier sans être vulgaire, on peut s'y montrer

ingénieux sans être méchant.

À l'exception de celles de Voltaire, nous n'avons rien dans la langue

française d'aussi parfait dans le style tempéré que les belles épîtres

de Boileau; quelquefois même elles s'élèvent au sublime contemplatif ou

descriptif, comme dans l'épître sur le passage du Rhin par l'armée de

Louis XIV, ou comme dans l'épître vengeresse adressée à Racine, méconnu

par son siècle et attendu par la postérité. Elles sont le fruit plus mûr

de ses années. L'âge lui apportait, comme à Voltaire, ce qu'il emporte

souvent aux esprits sans longévité, la flexibilité assouplie et l'habile

négligence, ces grâces du génie au repos.

La première, au Roi, a des accents dignes de Virgile parlant la

philosophie de Sénèque:

. . . . . . En vain aux conquérants

L'erreur parmi les rois donne les premiers rangs;

Entre les vrais héros ce sont les plus vulgaires;

Chaque siècle est fécond en heureux téméraires,

Chaque climat produit ces favoris de Mars:

La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars!

Combien n'a-t-on pas vu des fanges Méotides

Sortir ces conquérants, Goths, Vandales, Gépides?

Mais un roi vraiment roi, qui, juste en ses projets,

Sache en un calme heureux maintenir ses sujets,

Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire,

Il faut pour le trouver courir toute l'histoire.

La terre compte peu de ces rois bienfaisants;

Le Ciel à les former se prépare longtemps.

Tel fut cet empereur sous qui Rome adorée

Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée,

Qui rendit de son joug l'univers amoureux,

Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux;

Qui soupirait le soir si sa main fortunée

N'avait par des bienfaits signalé sa journée.

Le cours ne fut pas long d'un empire si doux!

Si on lisait ces vers admirables dans une scène de la tragédie de

_Britannicus_, un des chefs-d'oeuvre de Racine, qui pourrait distinguer

entre le style poétique de Boileau et le style de Racine? L'épître ici

est égale à la tragédie, et les deux écrivains amis sont, dans des

ordres de poésie différents, au même niveau de diction poétique.

L'épître badine à M. de Guilleragues étincelle de beautés d'un autre

genre. Boileau vieilli aspire au repos, donne et demande la paix à ses

ennemis.

J'étais plus irritable et plus guerroyant, lui dit-il,

Quand mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage.

Maintenant que le temps a mûri mes désirs,

Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs,

S'en va bientôt frapper à son neuvième lustre,

J'aime mieux mon repos qu'une fatigue illustre.

Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable;

Je n'arme plus contre eux mes ongles émoussés:

Ainsi que mes beaux jours mes chagrins sont passés.

Qu'à son gré désormais la Fortune me joue;

On me verra dormir au branle de sa roue!

Y a-t-il dans La Fontaine des vers supérieurs en philosophie

épicurienne? Y en a-t-il d'aussi riches en images appropriées au sens,

et d'aussi vibrants d'harmonie? Ne sont-ce pas là des médailles de style

poétique qu'on ne trouverait, en aussi grande abondance, dans aucun

écrivain de tous nos siècles français?

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 165 / 232 题