Les qualités véritablement antiques du style de Boileau, qualités neuves
à force d'être antiques, apparurent ainsi dès ses premiers vers. Vérité,
clarté, propriété, sobriété saine, sens spirituel et juste dans une
image naturelle et proportionnée au sens, harmonie des vers sans
mollesse, brièveté de la phrase poétique qui ajoute à sa vigueur, trait
inattendu qui frappe avant d'avoir averti, peu d'élan, mais une marche
vive et sûre qui va droit au but et qui ne trébuche jamais; en un mot
toutes les qualités, non d'un grand poëte, mais d'un grand manieur de la
langue poétique, voilà ce qui distingua à l'instant ce jeune homme et
qui donna à sa jeunesse l'autorité d'un âge avancé.
On crut que l'Horace latin de l'Art poétique, des Épîtres et des
Satires, s'était incarné de nouveau à Paris pour châtier les lettres et
pour amuser un autre Auguste: on se trompait. Le lyrisme et la grâce, le
_molle et facetum_, manquaient à la ressemblance, mais le goût, l'esprit
et la langue étaient à l'unisson dans les deux poëtes. Il y avait plus
d'analogie avec Juvénal; mais, s'il tombait moins bas, le satiriste
français s'élevait moins haut que le latin. Il avait de plus le mérite
de ne jamais faire rougir ni la pudeur du front, ni la pudeur de
l'esprit, et de conserver toujours, même dans ses débordements de verve
et de fiel, cette pudicité des mots qui est la délicatesse du goût,
comme la décence des actes est la délicatesse du coeur. Il ne donnait
point au français, comme son prédécesseur _Régnier_, l'effronterie du
latin. On sentait qu'il parlait dans une langue vêtue et chaste, qui
s'offense des nudités du style comme d'une profanation des yeux.