Saint-Point, novembre 1848.
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Vous savez que je suis venu dans le pays de ma naissance, il y a
quelques semaines, pour rétablir ma santé, atteinte jusqu'à la séve, et
pour respirer le vieil air toujours jeune des coteaux où nous avons
respiré notre première haleine, comme on renvoie à sa nourrice, bien
qu'elle n'ait plus le même lait, l'enfant maladif que le régime des
villes a énervé. Vous savez que j'y suis venu aussi, et surtout, pour de
pénibles déracinements domestiques de terres, de maisons paternelles, de
séjours, d'affections, d'habitudes, comme on va une dernière fois dans
la demeure vénérée de ses pères, pour la démeubler avant de secouer la
poussière de ses pieds sur le seuil chéri, et de lui dire un pieux
adieu. Je suis sous ma tente, en un mot, pour enlever ma tente, pour la
replier, et pour aller la replanter, déchirée et rétrécie, je ne sais
où. C'est à cela que je suis occupé pendant le court loisir que m'ont
donné par force la nature et les affaires politiques, d'accord pour me
congédier de Paris. Je passe ce congé au centre de mes occupations de
vendeur de terre, et à proximité des hommes de loi, des hommes de banque
et des hommes de trafic rural, auprès de la petite ville de Mâcon. Je
commence à reprendre des forces dans les membres, pas encore assez dans
le coeur: cependant vous connaissez ce coeur; il est élastique, il
fléchit, il ne rompt pas. «Le coeur est un muscle,» disent les
physiologistes. Quel muscle! leur dirai-je à mon tour: c'est lui qui
porte la destinée!
Ce matin, je me sentais mieux; j'avais à faire un voyage obligé à
quelques lieues de ma demeure temporaire, une course dans cette vallée
reculée de _Saint-Point_, dont vous connaissez la route. Quelques-uns de
mes vers ont emporté ce nom sur leurs ailes, comme les colombes qui
portent sur leur collier, au delà des bois, le nom ou le chiffre des
enfants qui les ont apprivoisées.
Je dis au vieux jardinier de rappeler ma jument noire, qui paissait en
liberté dans un verger voisin, et de la seller pour moi. La jument
privée, depuis longtemps oisive, voyant la selle que le jardinier
portait sur sa tête, secoua sa crinière, enfla ses naseaux, tendit le
nerf de sa queue en panache, galopa un moment autour du verger, en
faisant partir les alouettes et jaillir la rosée de l'herbe sous ses
sabots; puis, s'approchant joyeusement de la barrière, elle tendit
d'elle-même ses beaux flancs luisants à la selle, et ouvrit sa petite
bouche au mors, comme si elle eût été aussi impatiente de me porter que
j'étais impatient de la remonter moi-même. Nul ne sait, à moins d'avoir
été bouvier, pasteur, soldat, chasseur ou solitaire comme moi, combien
il y a d'amitié entre les animaux et leur maître. Ce monde est un océan
de sympathies dont nous ne buvons qu'une goutte, quand nous pourrions en
absorber des torrents. Depuis le cheval et le chien jusqu'à l'oiseau, et
depuis l'oiseau jusqu'à l'insecte, nous négligeons des milliers d'amis.
Vous savez que moi je ne néglige pas ces amitiés, et que de la loge du
dogue de basse-cour à l'étable du chevrier, et de l'étable au mur du
jardin où je m'assieds au soleil, connu des souris d'espalier, des
belettes au museau flaireur, des rainettes à la voix d'argent, ces
clochettes du troupeau souterrain, et des lézards, ces curieux aux
fenêtres qui sortent la tête de toutes les fentes, j'ai des relations et
des sentiments partout. Honni soit qui mal y pense! je suis comme le
vicaire de Goldsmith, j'aime à aimer!
Je partis seul, suivi de mes trois chiens. Je franchis rapidement la
plaine déjà ondulée qui sépare les bords de la Saône de la chaîne des
hautes montagnes noires derrière lesquelles se creuse la vallée de
_Saint-Point_.
Quand j'arrivai au pied de ces montagnes, je mis la jument au petit pas.
La journée était une journée d'automne, indécise, comme la saison, entre
la mélancolie et la splendeur, entre la brume et le soleil. Quelques
brouillards sortaient, comme des fumées d'un feu de bûcherons, des
gorges hautes entre les troncs des sapins; ils flottaient un moment sur
les prés en pente au bord des bois; puis, aussitôt roulés par le vent en
ballots légers de vapeurs, ils s'enlevaient, m'enveloppaient un moment
d'une draperie transparente, et s'évaporaient en montant toujours, et en
laissant quelques gouttes d'eau sur les crins de mon cheval. Mais,
au-dessus des premières rampes, toute lutte entre la brume du matin et
l'éclat du midi cessa. Le soleil avait bu toute l'humidité de la terre;
les cimes nageaient dans l'été. Un vent du midi tiède, sonore,
méditerranéen, prélude voluptueux d'équinoxe, soufflait de la vallée du
Rhône, avec les murmures et les soubresauts alternatifs des lames bleues
de la mer de Syrie, qui viennent de minute en minute heurter et laver
d'écume les pieds du Liban. Je savais que ce vent venait en effet de là;
il n'y avait que quelques heures qu'il avait soufflé dans les cèdres et
gémi dans les palmiers; il me semblait entendre encore, et presque sans
illusion d'oreille, dans ses rafales chaudes, les palpitations de la
voile des grands mâts, le tangage des navires sur les hautes vagues, le
bouillonnement de l'écume retombant de la proue, comme de l'eau qui
frémit sur un fer chaud, quand la proue se relève du flot, les
sifflements aigus quand on double un cap, les clapotements du bord, et
les coups sourds et creux de la quille des chaloupes, quand le pêcheur
les amarre contre les écueils de Sidon.
Un petit hameau, tout semblable à un village aride et pyramidal
d'Espagne ou de Calabre, s'échelonnait au-dessus de moi avec ses toits
étagés en gradins de tuiles rouges, et avec son clocher de pierre grise,
bronzée du soleil. Sa cloche, dont on voyait le branle et la gueule à
travers les ogives de la tour, et dont on entendait rugir et grincer le
mécanisme de poutres et de solives, sonnait l'_Angelus_ du milieu du
jour, et l'heure du repas aux paysans dans le champ et aux bergers dans
la montagne. Des fumées de sarments sortaient de deux ou trois
cheminées, et fuyaient chassées sous le vent comme des volées de pigeons
bleus. Ce village était le mien, le foyer de mon père après les orages
de la première révolution, le berceau de nous tous, les enfants de ce
nid maintenant désert.
Je passai devant la porte de ma cour sans y entrer; je suivis, sans
lever la tête, le pied du mur noir et bossué de pierres sèches qui borde
le chemin et qui enclot le jardin; je n'osai pas m'arrêter même à
l'ombre de sept à huit platanes et de la tonnelle de charmille qui
penchent leurs feuilles jaunes sur le chemin. J'entendais les voix dans
l'enclos: je savais que c'étaient les voix d'étrangers venus de loin
pour acheter le domaine, qui arpentaient les allées encore empreintes de
nos pas, qui sondaient les murs encore chauds de nos tendresses de
famille, et qui appréciaient les arbres, nos contemporains et nos amis,
dont l'ombre et les fruits allaient désormais verdir et mûrir pour
d'autres que pour nous!...
Je baissai le front pour ne pas être aperçu par-dessus le mur, et je
gravis sans me retourner la montagne de bruyères et de buis qui domine
ce village. Je tournai un cap de roche grise où se plaisent les aigles,
où se brise toujours le vent, même en temps calme; il me cacha la
maison, et je m'enfonçai dans d'autres gorges où le son même de sa
cloche ne venait plus me frapper au coeur.
Après avoir marché ou plutôt gravi environ une heure dans les ravins de
sable rouge, à travers des bruyères et sous les racines d'immenses
châtaigniers qui s'entrelacent comme des serpents endormis au soleil,
j'arrivai au faîte de la chaîne de ces montagnes. Il y a là, au point
étroit et culminant de ce col ou de ce pertuis, comme on dit dans le
Valais et dans les Pyrénées, une arête de quelques pas d'étendue. On ne
monte plus et l'on ne descend pas encore; on plonge à son gré ses
regards, selon qu'on se retourne au levant ou au couchant, sur l'immense
plaine du Mâconnais, de la Bresse et de la Saône, ou sur les noires et
profondes vallées de _Saint-Point_, sur les cimes entre-croisées, les
pentes ardues et les défilés rocheux, arides ou boisés, qui
s'amoncellent ou glissent vers le creux du pays.
Toutes les fois qu'il est arrivé à ce sommet, le passant, essoufflé,
fait une courte halte, et ne peut retenir un cri d'admiration. L'âne, le
mulet et le cheval eux-mêmes connaissent ce panorama de Dieu. Ils y
ralentissent le pas sans qu'on retire la bride, et baissent la tête pour
flairer la vallée, et pour brouter quelques touffes d'herbe brûlée par
le vent sur le bord du ravin.
Ma jument se souvint de la place et de la halte: elle me laissa un
moment regarder en arrière. Il y aurait de quoi regarder tout le jour.
Les cônes aigus des montagnes pelées du Mâconnais et du Beaujolais,
groupés à droite et à gauche comme des vagues de pierre sous un coup de
vent du chaos; sur leurs flancs, de nombreux villages; à leurs pieds,
une immense plaine de prairies semées d'innombrables troupeaux de vaches
blanches, et traversées par une large ligne aussi bleue que le ciel, lit
serpentant de la Saône, sur lequel flotte, de distance en distance, la
fumée des navires à vapeur; au delà, une terre fertile, la Bresse,
semblable à une large forêt; plus loin, un premier cadre régulier de
montagnes grises, muraille du Jura qui cache le lac Léman; enfin,
derrière ce contre-fort des montagnes du Jura, qui ressemblent d'ici au
premier degré d'un escalier dressé contre le ciel, toute la chaîne des
Alpes depuis Nice jusqu'à Bâle, et au milieu le dôme blanc et rose du
mont Blanc, cathédrale sublime au toit de neige qui semble rougir et se
fondre dans l'éther, et devenir transparente comme du sable vitrifié
sous le foyer du soleil, pour laisser entrevoir, à travers ses flancs
diaphanes, les plaines, les villes, les fleuves, les mers et les îles
d'Italie.
Après avoir effleuré et touché cela d'un long coup d'oeil, envoyé du
coeur une pensée, un souvenir, une adoration à chaque lieu et à chaque
pan de ce firmament, je descendis par un sentier rapide et sombre, bordé
d'un côté de forêts, de l'autre de prés ruisselants de sources, le
revers de la chaîne que je venais de franchir. On n'a pendant longtemps
devant les yeux d'autre horizon que des croupes de montagnes confuses,
noires de sapins, ici ébréchées, là amoindries et comme usées par le
frôlement des vents et des pluies. Ce sont les montagnes du Charolais,
qui séparent l'Auvergne des Alpes. Ces collines, par leur engencement,
leur étagement, la mobilité des ombres qu'elles se renvoient les unes
les autres sur leurs flancs, du jour qu'elles se reflètent, par leur
transparence au sommet, et les couches d'or que les rayons glissants du
soleil y mêlent à la fleur déjà dorée des genêts, m'ont toujours rappelé
les montagnes de la _Sabine_ près de Rome, qu'aimait tant _Horace_;
depuis que j'ai vu la Grèce, elles me représentent davantage les cimes
rondes et à grandes échancrures des montagnes de la _Laconie_ et de
l'_Arcadie_. Quelquefois je m'arrête pour écouter si les vagues de la
mer d'Argos ne bruissent pas à leurs pieds.
À mesure que je descendais, la petite vallée dont je suivais le lit se
creusait plus profondément devant moi, se cachait sous plus de hêtres et
de châtaigniers, murmurait de plus de ruisseaux dans ses ravines, et,
s'ouvrant davantage sur ses deux flancs, me laissait déjà apercevoir une
plus large étendue et une plus creuse profondeur de la vallée de
_Saint-Point_, dans laquelle elle vient aboutir. À l'endroit où ce ravin
s'ouvre enfin tout à fait, et où on le quitte pour descendre en
serpentant les flancs de la vallée principale, il y a un tournant du
chemin qui serre le coeur, et qui fait toujours jeter un cri de joie ou
d'admiration. À la droite, on compte neuf ou dix châtaigniers aussi
vieux et aussi vénérés que ceux de Sicile; ils rampent, plutôt qu'ils ne
se dressent, sur une pente de mousse et de gazon tellement rapide, que
leurs feuilles et leurs fruits, en tombant, roulent loin de leurs
racines au moindre vent jusqu'au fond d'un torrent. On ne voit pas ce
torrent; on l'entend seulement à cinq ou six cents pas sous leur nuit de
verdure. À la gauche, on descend du regard, de chalets en chalets et de
bocage en chaume, jusqu'au fond d'une vallée un peu sinueuse, au milieu
de laquelle on aperçoit sur un mamelon entouré de prés, voilées
d'ombres, adossées à des bois, isolées des villages, baignées d'un
ruisseau, deux tours jaunâtres, dorées du soleil: c'est mon toit.
Il y a entre l'homme et les murs qu'il a longtemps habités mille
secrètes intimités à se dire, qui ne permettent jamais de se revoir,
après de longues absences, sans qu'une conversation qui semble
véritablement animée et réciproque ne s'établisse aussitôt entre eux.
Les murs semblent reconnaître et appeler l'homme, comme l'homme
reconnaît et embrasse les murs. Les anciens avaient senti et exprimé ce
mystère. Ils disaient: _genius loci, l'âme du lieu_; ils avaient les
_dieux lares_, la divinité du foyer. Cette divinité s'est réfugiée
aujourd'hui dans le coeur; mais elle y est, elle y parle, elle y pleure,
elle y chante, elle s'y réjouit, elle s'y plaint, elle s'y console. Je
ne l'ai jamais mieux entendue et sentie que ce matin.
Cette divinité du foyer, les animaux eux-mêmes l'entendent et la
sentent; car au moment où ma jument aperçut, quoique de si haut et de si
loin, les tours du château et les grands prés à droite, où elle avait
galopé et pâturé tant de fois dans sa jeunesse, un frisson courut en
petits plis de soie sur son encolure; elle tourna ses naseaux à droite
et à gauche en flairant le vent, elle rongea du pied le rocher de granit
sur lequel je l'avais arrêtée, elle hennit à ses souvenirs d'enfance,
et, lançant deux ou trois ruades de gaieté à mes chiens sans les
atteindre, elle bondit sous moi, en essayant de me forcer la main pour
s'élancer vers ses chères images.
Je descendis; je l'attachai par la bride lâche à une branche pliante de
houx couverte de ses graines de pourpre, pour qu'elle pût brouter à
l'aise au pied du buisson, et je m'assis un moment sur la racine du
châtaignier, le visage tourné vers ma demeure vide.
Le vent du midi avait redoublé d'haleine à mesure que le soleil était
monté sous le ciel; il avait pris les bouffées et les rafales d'une
tempête sèche; depuis que le soleil avait commencé à redescendre vers le
couchant, il avait balayé comme un cristal le firmament; il faisait
rendre aux bois, aux rochers, et même aux herbes, des harmonies qui
semblaient mêlées de notes joyeuses et de notes tristes, d'embrassements
et d'adieux, de terreur et d'enthousiasme; il amoncelait en tourbillons
les feuilles mortes, et puis il les laissait retomber et dormir en
monceaux miroitants au soleil: ce vent avait dans les haleines des
caresses, des tiédeurs, des sentiments, des mélancolies et des parfums
qui dilataient la poitrine, qui enivraient les oreilles, qui faisaient
boire par tous les pores la force, la vie, la jeunesse d'un
incorruptible élément. On eût dit qu'il sortait du ciel, de la terre,
des bois, des plantes, des fenêtres de la maison visible là-bas, du
foyer d'enfance, des lèvres de mes soeurs, de la mâle poitrine de mon
père, du coeur encore chaud de ma mère, pour m'accueillir à ce retour,
et pour me toucher des lèvres sur la joue et au front. Il faisait battre
les mèches humides de mes cheveux sur mes tempes, sous le rebord de mon
chapeau, avec des frissons aussi délicieux qu'il avait jamais fouetté
mes boucles blondes dans ces mêmes prés sur mes joues de seize ans! Je
l'aspirais comme des lèvres qui se collent à l'embouchure d'une fontaine
d'eau pure; je lui tendais mes deux mains ouvertes, mes doigts élargis,
comme un mendiant qu'on a fait entrer au foyer d'hiver, et qui prend,
comme on dit ici, un _air de feu_. J'ouvrais ma veste et ma chemise sur
ma poitrine, pour qu'il pénétrât jusqu'à mon sang.
Mais cette première impression toute sensuelle épuisée, je glissai bien
vite dans les impressions plus intimes et plus pénétrantes de la mémoire
et du coeur; elles me poignirent, et je ne pus les supporter à visage
découvert, bien qu'il n'y eût là, et bien loin tout alentour, que mes
chiens, ma jument, les arbres, les herbes, le ciel, le soleil et le
vent: c'était trop encore pour que je leur dévoilasse sans ombre
l'abîme de pensées, de mémoires, d'images, de délices et de mélancolie,
de vie et de mort dans lequel la vue de cette vallée et de cette demeure
submergeait mon front. Je cachais mon visage dans mes deux mains; je
regardais furtivement entre mes doigts les tours, le balcon, le jardin,
le verger, la fumée sur le toit, les bois derrière bordés de chaumières
connues, la prairie, la rivière, les saules sur le bord de l'étang; et,
recevant de chacun de ces objets un souvenir, une image, un son de voix,
une personne, une voix à l'oreille, une vision dans les yeux, un coup au
coeur, je fondis en eau, et je m'abîmai dans l'impossible passion de ce
qui n'est plus!...
Vouloir ressusciter le passé, ce n'est pas d'un homme, c'est d'un Dieu;
l'homme ne peut que le revoir et le pleurer. Les imaginations puissantes
sont les plus malheureuses, parce qu'elles ont la faculté de recevoir,
sans avoir le don de ranimer. Le génie n'est qu'un plus grand deuil.
Je jetai enfin, comme l'âme fait toujours quand elle est trop chargée,
mon fardeau dans le sein de Dieu; il reçoit tout, il porte tout, et il
rend tout. Je me mis à genoux dans l'herbe, le visage tourné vers cette
vallée principale de ma vie, non ma vallée de larmes, mais ma vallée de
paix. Je priai longtemps, je crois, si j'en juge par l'innombrable revue
de choses, de jours, d'heures douces ou amères, de visions apparues,
embrassées et perdues qui passèrent devant mon esprit. Le soleil avait
baissé sans que je m'en aperçusse pendant cette halte dans mes
souvenirs: il touchait presque aux petites têtes du bois de sapins que
vous connaissez, et qui dentellent le ciel au sommet de la montagne, en
face de moi, en se découpant sur le bleu du ciel comme les mâts d'une
flotte à l'ancre dans un golfe d'eau limpide de la mer d'Ionie.
Je fus réveillé comme en sursaut de ma contemplation par le galop d'un
cheval, par le braiment d'un âne et par les cris d'un homme effrayé.
Tout ce bruit et tout ce mouvement s'entendaient à quelques pas de moi,
derrière le buisson qui séparait le sentier battu de la montagne, du
petit tertre de mousse enclos de pierres sèches où j'étais venu chercher
le dossier du vieux châtaignier. Je m'élançai, je franchis le mur, et je
me retrouvai dans le sentier; mais je n'y retrouvai plus ma jument: elle
avait été effrayée par les pierres qu'un âne paissant au-dessus du
sentier, sur une pente de bruyère granitique, avait fait rouler sous ses
pieds. Elle avait rompu d'une saccade de tête les tiges de houx
auxquelles j'avais enroulé la bride; elle galopait, allant et revenant
sur elle-même dans le chemin creux, arrêtée par les cris et par les
gestes épouvantés d'un vieillard qui levait et agitait comme à tâtons,
d'une main tremblante, un grand bâton dont il semblait se couvrir contre
le danger.
J'appelai _Saphir_, c'est le nom de la jument; elle se calma à ma voix,
et revint écumer sur mes mains et me remettre les rênes. Je criai au
vieillard de se rassurer, et je me rapprochai de lui, la bride sous le
bras.
Dans ce pauvre homme je venais de reconnaître un des plus vieux
_coquetiers_ de ces montagnes, qui louait à notre mère des ânesses au
printemps pour donner leur lait à ses pauvres femmes malades, qui lui
servait de guide, d'écuyer pour promener ses enfants avec elle sur ces
solitudes élevées, où elle voyait la nature de plus haut, et où elle
adorait Dieu de plus près.
On appelle ici _coquetier_ un homme qui va de chaumière en chaumière et
de verger en verger acheter des oeufs, des prunes, des pommes, des
petites poires sauvages, des châtaignes; qui en remplit les paniers de
ses ânes, et qui va les revendre avec un petit bénéfice aux portes des
églises, après vêpres, dans les villages voisins.
Ce coquetier des montagnes était déjà vieux et cassé dans mon enfance.
Je le croyais couché depuis longues années sous une de ces pierres de
granit couvertes de mousse, qui parsemaient comme des tombes son petit
champ d'orge et de folle avoine autour de son haut chalet. Il avait dès
ce temps-là les yeux chassieux; ma mère lui donnait, pour fortifier sa
vue, de petites fioles où elle recueillait les pleurs de la vigne, séve
du cep qui sue au printemps une sueur balsamique ayant, dit-on, la vertu
sans avoir les vices du vin. Maintenant plus qu'octogénaire, il
paraissait tout à fait aveugle, car il tenait une de ses mains en
entonnoir sur ses yeux fixés vers le soleil, comme pour y concentrer
quelque sentiment de ses rayons; de l'autre main il palpait une à une
les pierres amoncelées du petit mur à hauteur d'appui qui bordait le
sentier, comme pour reconnaître la place où il se trouvait sur le
chemin.
«Rassurez-vous, père _Dutemps_!» lui criai-je en me rapprochant de lui;
«j'ai repris le cheval: il ne fera ni peur à votre âne, ni mal à vous.»
Et je m'arrêtai à l'ombre d'un poirier sauvage, devant le pauvre homme.
«Vous me connaissez donc, puisque vous avez dit mon nom?» murmura
l'aveugle. «Mais moi, je ne vous connais pas. C'est qu'il y a bien
longtemps,» continua-t-il comme pour s'excuser, «que je ne puis plus
connaître les hommes qu'à leur voix. Les arbres et les murs, oui; cela
ne change pas de place; mais les hommes, non: cela va, cela vient,
aujourd'hui ici, demain là; cela court comme de l'eau, cela change
comme le vent; à moins de les voir, on ne sait pas à qui l'on parle, et
je ne les vois plus. Par exemple, quand ils m'ont une fois parlé, je les
reconnais toujours au son de leur voix: la voix, c'est comme une
personne dans mon oreille. Mais je ne me souviens pas d'avoir jamais
entendu la vôtre. Qui êtes-vous donc, si cela ne vous offense pas?»
--«Hélas! père Dutemps,» lui dis-je, «cela prouve que ma voix a bien
changé, comme mon visage; car vous l'avez entendue bien souvent sous le
vieux _sorbier_ de votre cour, quand nous ramassions au pied de l'arbre
les _sorbes_ que la Madeleine votre femme faisait mûrir sur la paille,
ou quand je rappelais les chiens courants de mon père au bord du grand
bois, au-dessus de votre champ de blé noir.»
Il renversa sa tête en arrière, ôta son bonnet, d'où roulèrent sur ses
joues des écheveaux de cheveux blancs et fins comme une toison, et il
recula machinalement en arrière, à deux pas.
«Vous êtes donc monsieur Alphonse?» s'écria-t-il (les paysans de ces
contrées ne savent de mes noms que celui-là). «Il n'y a que lui qui ait
connu Madeleine, qui ait secoué le sorbier de la cour, qui ait rappelé
les chiens des chasseurs pour leur rompre le pain de seigle devant la
maison. Hélas! que Madeleine aurait donc de plaisir à le revoir, si elle
vivait!» ajouta-t-il avec un accent de regret attendri.--«Oui, c'est
moi, père Dutemps,» lui dis-je: «Donnez-moi votre main, que je la serre
encore en reconnaissance des bons services que vous nous avez rendus,
des bons fagots que vous nous avez brûlés, des bonnes galettes de
sarrasin que vous nous avez cuites à votre feu, et de l'amitié que
Madeleine, ses filles et vous, vous aviez pour notre mère et pour ses
enfants! Il y a bien longtemps de cela; mais, voyez-vous, la mémoire
dans les coeurs d'enfants, c'est comme la braise du foyer éteint pendant
le jour dans la maison: cela tient la cendre chaude, et, quand la nuit
vient, cela se rallume dès qu'on la remue!»
--«Est-ce possible? Quoi! c'est bien vous!» reprit-il avec un étonnement
qui commençait à s'apaiser. «Ah! oui, il y a bien longtemps que vous
n'étiez venu au pays, qu'on ne regardait plus fumer le château, qu'on
n'entendait plus aboyer les chiens là-bas dans le grand jardin sous les
tours, qu'on ne voyait plus passer les chevaux blancs qui portaient des
dames et des messieurs dans les chemins à travers les prés! Ma fille me
disait: «Le pays est mort; il semble que la cloche pleure au lieu de
carillonner.» On disait aussi que vous ne reviendriez jamais; qu'il y
avait eu du bruit là-bas; qu'on vous avait nommé un des rois de la
république; et puis qu'on avait voulu vous mettre en prison ou en exil,
comme sous la Terreur. Il est venu au printemps un colporteur qui
vendait des images de vous dans le pays, comme celles d'un grand de la
république; et puis il en est venu en automne qui vendaient des chansons
contre vous, comme celles de Mandrin. J'ai bien pleuré quand ma fille
m'a raconté cela un dimanche, en revenant de la messe. Est-ce bien
possible, ai-je dit, que ce monsieur ait fait tous ces crimes? et que
lui, qui n'aurait pas fait de mal à une bête quand il était petit, il
ait fait couler le sang des hommes dans Paris, par malice? Et puis,
quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas vrai; et puis, on n'a
plus rien dit du tout.»
--«Hélas! père Dutemps,» lui ai-je répondu, il y a du vrai et du faux
dans tous ces bruits de nos agitations lointaines qui sont montés
jusqu'à ces déserts, comme le bruit du canon de Lyon y monte quand c'est
le vent du midi, sans que l'on puisse savoir d'ici si c'est le canon
d'alarme ou le canon de fête. On ne sait de même que longtemps après les
révolutions si les hommes qui y ont été jetés sont dignes d'excuse ou de
blâme. N'en parlons pas à présent. Je viens ici pour tout oublier
pendant quelques jours à ce beau soleil, que le sang et les larmes des
peuples ne ternissent pas. Je ne serai que trop tôt obligé, par mon
devoir, de retourner où s'agite le sort des empires, et de me faire
encore des misères et des inimitiés ici-bas, pour me faire un juge
indulgent et compatissant là-haut; car, voyez-vous, chacun a son travail
dans ce monde, et il faut l'accomplir à tout prix. Je suis bien las,
mais je n'ai pas encore le droit de m'asseoir, comme vous, tout le jour
au soleil contre un mur. Et qui sait s'il y aura un mur?... Mais vous,
père Dutemps, parlons de vous. Demeurez-vous toujours seul là-haut dans
cette petite chaumière, à une lieue de tout voisin, dans la bruyère, au
bord du bois des hêtres? Quel âge avez-vous? Qui est-ce qui pioche pour
vous la colline de sable? Qui est-ce qui bat les châtaignes? Qui est-ce
qui soigne vos ânesses et vos chèvres? Depuis quand avez-vous perdu tout
à fait la vue? Et comment passez-vous le temps que Dieu vous a mesuré
plus large qu'aux autres hommes? car je crois que vous êtes le plus
vieux de la vallée.»
--«J'ai quatre-vingts ans,» me répondit le vieillard. «Ma femme, la
Madeleine, est morte il y a sept ans; elle était bien plus jeune que
moi. Tous mes enfants sont morts, excepté la _Marguerite_, qui était la
dernière de mes filles, et que vous appeliez la _Pervenche des bois_,
parce qu'elle avait les yeux bleus comme ces fleurs qui croissent à
l'ombre, vers la source; elle a été veuve à vingt-huit ans, et elle a
refusé de se remarier pour venir me soigner et me nourrir dans la petite
cabane là-haut, où elle est née et où elle restera jusqu'à ma mort; elle
a une petite fille et un petit garçon, qui mènent les bêtes au champ, et
qui continuent à servir mes pratiques d'oeufs et de pommes. Ce petit
commerce, dont nous leur laissons les gros _sous_ pour eux, servira
pour leur acheter des habits, du linge et une armoire quand ils seront
en âge et en idée de se marier. Marguerite pioche le champ de pommes de
terre et de sarrasin, ramasse le bois mort pour l'hiver; elle fait le
pain de seigle; et moi je ne fais rien que ce que vous voyez,
ajouta-t-il en laissant tomber ses deux mains sur ses genoux comme un
homme oisif. Je garde l'âne, ou plutôt l'âne me garde quand les enfants
n'y sont pas; car il est vieux pour un animal presque autant que je suis
vieux pour un homme; il sait que je n'y vois pas, il ne s'écarte jamais
trop des chemins; et quand il veut s'en aller, il se met à braire, ou
bien il vient frotter sa tête contre moi tout comme un chien, jusqu'à ce
que nous revenions ensemble à la cabane.»
--«Mais le jour ne vous paraît-il pas bien long ainsi, tout seul dans
les sentiers de la montagne?» lui demandai-je.
--«Oh! non, jamais,» dit-il; «jamais le temps ne me dure. Quand il fait
beau, hors de la maison, je m'assois à une bonne place au soleil, contre
un mur, contre une roche, contre un châtaignier; et je vois en idée la
vallée, le château, le clocher, les maisons qui fument, les boeufs qui
pâturent, les voyageurs qui passent et qui devisent en passant sur la
route, comme je les voyais autrefois des yeux. Je connais les saisons
tout comme dans le temps où je voyais verdir les avoines, faucher les
prés, mûrir les froments, jaunir les feuilles du châtaignier, et rougir
les prunes des oiseaux sur les buissons. J'ai des yeux dans les
oreilles,» continua-t-il en souriant; «j'en ai sur les mains, j'en ai
sous les pieds. Je passe des heures entières à écouter près des ruches
les mouches à miel qui commencent à bourdonner sous la paille, et qui
sortent une à une, en s'éveillant, par leur porte, pour savoir si le
vent est doux et si le trèfle commence à fleurir. J'entends les lézards
glisser dans les pierres sèches, je connais le vol de toutes les mouches
et de tous les papillons dans l'air autour de moi, la marche de toutes
les petites _bêtes du bon Dieu_ sur les herbes ou sur les feuilles
sèches au soleil. C'est mon horloge et mon almanach à moi, voyez-vous.
Je me dis: voilà le coucou qui chante? c'est le mois de mars, et nous
allons avoir du chaud; voilà le merle qui siffle? c'est le mois d'avril;
voilà le rossignol? c'est le mois de mai; voilà le hanneton? c'est la
Saint-Jean; voilà la cigale? c'est le mois d'août; voilà la grive? c'est
la vendange, le raisin est mûr; voilà la bergeronnette, voilà les
corneilles? c'est l'hiver. Il en est de même pour les heures du jour. Je
me dis parfaitement l'heure qu'il est à l'observation des chants
d'oiseaux, du bourdonnement des insectes et des bruits de feuilles qui
s'élèvent ou qui s'éteignent dans la campagne, selon que le soleil
monte, s'arrête ou descend dans le ciel. Le matin, tout est vif et gai;
à midi, tout baisse; au soir, tout recommence un moment, mais plus
triste et plus court; puis tout tombe et tout finit. Oh! jamais je ne
m'ennuie; et puis, quand je commence à m'ennuyer, n'ai-je pas cela?» me
dit-il en fouillant dans sa poche, et en tirant à moitié son chapelet.
«Je prie le bon Dieu jusqu'à ce que mes lèvres se fatiguent sur son
saint nom et mes doigts sur les grains. Qui est-ce qui s'ennuierait en
parlant tout le jour à son Roi, qui ne se lasse pas de l'écouter?»
dit-il avec une physionomie de saint enthousiasme. «Et puis la cloche de
Saint-Point ne monte-t-elle pas cinq fois par jour jusqu'ici? Elle me
dit que Dieu aussi pense à moi.»
--«Mais l'hiver?» lui dis-je, afin de m'instruire pour moi-même de tous
ces mystères de la solitude, de la cécité et de la vieillesse.
--«Oh! l'hiver,» me répondit-il, «il y a le feu dans le foyer, le bruit
des sabots des enfants dans la maison, les châtaignes qu'on écorce, les
pois qu'on écosse, le maïs qu'on égrène, le chanvre qu'on tille: tous
ces travaux n'ont pas besoin des yeux. Je travaille tout l'hiver au coin
du feu en jasant avec les enfants ou avec les chèvres et les poules qui
vivent avec nous, et je me repose tout l'été. Oh! non, le temps ne me
dure pas; seulement quelquefois je voudrais bien, comme à présent,
revoir le visage de ceux qui me rencontrent sur le chemin, et que j'ai
connus dans les vieux temps. Par exemple, dites-moi donc, Monsieur,»
poursuivit-il timidement, «si vous avez toujours ces longs cheveux
châtains qui sortaient de dessous votre chapeau, et qui balayaient vos
joues fraîches comme les joues d'une jeune fille, quand vous
accompagniez votre père à la chasse, et que vous buviez une goutte de
lait en passant dans le cellier de sapin de ma fille?»
--«Hélas! père Dutemps, il a neigé sur ces cheveux-là depuis. Le visage
de l'enfant, du jeune homme et de l'homme mûr se ressemblent, comme
l'arbre que vous avez planté il y a trente ans ressemble à l'arbre qui
vous donne aujourd'hui ses fruits en automne: c'est le même bois, ce ne
sont plus les mêmes feuilles.»
--«Et avez-vous toujours ces beaux chevaux blancs qui galopaient dans le
grand pré, auprès du château, et qu'on disait que vous aviez ramenés,
après vos voyages, du pays de notre père Abraham?»
--«Ils sont morts de tristesse et de vieillesse, loin de leur soleil et
loin de moi.»
--«Mais est-il bien vrai que vous allez vendre ces prés, ces vignes, ces
bois, cette bonne maison que le soleil faisait reluire comme les murs
d'une église au fond du pays?»
--«Ne parlons pas de cela, père Dutemps! Dieu est Dieu; les prés, les
terres et les maisons sont à lui, et il les change de maître quand il
veut! Je ne sais pas ce qu'il ordonnera de nous; mais souvenez-vous
toujours de mon père, de ma mère, de mes soeurs, de ma femme et de moi;
et quand vous direz vos prières sur votre chapelet, réservez toujours
sept ou huit grains en mémoire d'eux.»
Je serrai de nouveau la main du coquetier, et je continuai mon chemin.
J'étais heureux d'avoir retrouvé ce vieillard, comme un homme se
réjouit, après un demi-siècle, de retrouver dans une bruyère les traces
d'un sentier où il a passé dans ses beaux jours, et qu'il croyait
effacées pour jamais. Chaque pas de mon cheval, en descendant des
montagnes, me découvrait un pan de plus de la vallée, du village, des
hameaux enfouis sous les noyers, de mes jardins, de mes vergers, de ma
maison; mon oeil s'éblouissait et s'humectait de reconnaissance en
reconnaissance. De chaque site, de chaque toit, de chaque arbre, de
chaque repli du sol, de chaque golfe de verdure, de chaque clairière
illuminée par les rayons rasants du soleil couchant, un éclair, une
mémoire, un bonheur, un regret, une figure, jaillissaient de mes yeux et
de mon coeur, comme s'ils eussent jailli du pays lui-même. Je me
rappelais père, mère, soeurs, enfance, jeunesse, amis de la maison,
contemporains de mes jours de joie et de fête, arbres d'affection,
sources abritées, animaux chéris, tout ce qui avait jadis peuplé, animé,
vivifié, enchanté pour moi ce vallon, ces prairies, ces bois, ces
demeures. Je secouais comme un fardeau importun, derrière moi, les
années intermédiaires entre le départ et le retour; je rejetais plus
loin encore l'idée de m'en séparer pour jamais. J'avais douze ans, j'en
avais vingt, j'en avais trente; regards de ma mère, voix de mon père,
jeux de mes soeurs, entretiens de mes amis, premières ivresses de ma
vie, aboiements de mes chiens, hennissements de mes chevaux, expansions
ou recueillements de mon âme tour à tour répandue ou enfermée dans ses
extases, matinées de printemps, journées à l'ombre, soirées d'automne au
foyer de famille, premières lectures, bégayements poétiques, vagues
mélodies: tout se levait de nouveau, tout rayonnait, tout murmurait,
tout chantait en moi comme ce chant de résurrection, comme l'_Alleluia_
trompeur qu'entend _Marguerite_ à l'église le jour de Pâques dans le
drame de Goethe. Mon âme n'était qu'un cantique d'illusions!
Je croyais retrouver, en entrant dans la cour et en passant le seuil,
tout ce que le temps était venu en arracher. Si ce chant eût été noté
dans des vers, il serait resté l'hymne de la félicité humaine,
l'holocauste du bonheur terrestre rallumé dans le coeur de l'homme par
la vue des lieux où il fut heureux!
Ce chant intérieur tombait peu à peu en approchant davantage. Ma vieille
jument pressait le pas; elle gravissait le chemin creux qui monte du
ruisseau vers le tertre du château; les jeunes étalons, les mères et les
poulains qui paissaient dans les prés voisins accouraient au bruit de
ses pas sur les pierres; ils passaient leurs têtes au-dessus des haies
qui bordent le sentier, ils la saluaient de leurs hennissements et la
suivaient derrière les buissons en galopant, comme pour faire fête à
leur ancienne compagne de prairies.
Hélas! personne n'apparaissait au-devant de moi! les feuilles mortes du
jardin que le vent et les torrents balayaient seuls, jonchaient les
pelouses autrefois si vertes, et couvraient le seuil de la barrière
entr'ouverte par laquelle on entre dans l'enclos. Un seul vieux chien
invalide se traîna péniblement à ma rencontre, et poussa quelques
tendres gémissements en léchant les mains de son maître. Une petite
fille de douze ans, qui garde les vaches dans l'enclos, entr'ouvrit la
porte au bruit des pas de mon cheval. Elle courut dire à la vieille
servante, qui filait sa quenouille dans une chambre haute, que j'étais
arrivé. La bonne fille descendit, en boitant, l'escalier en spirale, et
m'accueillit avec une triste et tendre familiarité dans la cuisine
basse, où la cendre tiède recouvrait le foyer. J'ôtai la selle et la
bride à la jument; la petite bergère lui ouvrit la barrière et la lança
dans le verger.
Après avoir commandé quelques herbages et quelques fruits pour mon
repas, je montai dans les appartements, et j'ouvris les volets, fermés
depuis trois ans. Mais il n'y entra que plus de tristesse avec plus de
jour, car la lumière, en les remplissant, ne faisait que m'en montrer
davantage le vide. Il n'y eut que quelques oiseaux familiers, ces beaux
paons nourris par nos mains, qui parurent se réjouir en voyant se
rouvrir les fenêtres: ils regardèrent, ils volèrent lourdement un à
un, comme en hésitant, du gazon sur le rebord de la galerie gothique, où
nous avions l'habitude de leur égrener des miettes de pain; ils me
suivirent comme autrefois jusque dans les chambres, en cherchant de
l'oeil les femmes et en frappant du bec les parquets retentissants. La
fidélité de ces pauvres oiseaux m'attendrit. Je me hâtai de descendre
dans l'enclos, pour échapper à la solitude inanimée des murs. Mes chiens
seuls me suivaient, et je pensais au jour où il faudrait aussi les
congédier.
Pour un homme qui a longtemps habité en famille un site de prédilection,
le jardin est une prolongation de l'habitation, c'est une maison sans
toit; le jardin a les mêmes intimités, les mêmes empreintes, les mêmes
souvenirs que la maison! Les arbres, les pelouses, les allées désertes
se souviennent, racontent, retracent, causent ou pleurent comme les
murs. C'est un abrégé de notre passé. J'y retrouvais toutes les heures
au soleil ou à l'ombre que j'y avais passées, toutes les poésies de mes
livres et de mon coeur que j'y avais senties, écrites ou seulement
rêvées, pendant les plus fécondes et les plus splendides années de mon
été d'homme. Chaque source balbutiait, comme autrefois, sa note que
j'avais reproduite; chaque rayon sur l'herbe, son image que j'avais
repeinte; chaque arbre, son ombre, ses nids, ses brises dans ses
feuilles vertes ou ses frissons dans ses feuilles mortes, que j'avais
goûtés, recueillis et répercutés dans mes propres harmonies: tout y
était encore, excepté l'écho mort et le miroir terni en moi.
J'arrivai ainsi, traînant mes pas sous les branches jaunies et sur les
sables humides, jusqu'à une petite porte percée dans un vieux mur
tapissé de lierre et de buis. Vous savez que le mur de l'église projette
son ombre sur cette partie du jardin, et que l'on communique, par cette
porte dérobée, de l'enclos dans le cimetière du village. Vous savez que
j'ai ajouté à ce cimetière ombragé de vieux noyers, un petit coin de
terre retranché au jardin, afin que ce petit coin de terre, dont j'ai
fait don au village, fût à la fois la propriété de la mort et la
propriété de la famille, et que, si la nécessité nous dépouillait un
jour de l'habitation et du domaine de _Saint-Point_, cette nécessité ne
fît pas du moins passer ce domaine des morts dans les mains d'une
famille étrangère ou d'un propriétaire indifférent.
C'est sur cette frontière neutre entre le cimetière et le jardin, que
j'ai bâti (le seul édifice que j'aie bâti ici-bas) un petit monument
funèbre, une chapelle d'architecture gothique, entourée d'un cloître
surbaissé en pierres sculptées qui protégent quelques fleurs tristes, et
qui s'élèvent sur un caveau. C'est là que j'ai recueilli et rapporté de
loin, près de mon coeur, les cercueils de tout ce que j'ai perdu sur la
route de plus aimé et de plus regretté ici-bas.
Toutes les fois que j'arrive à _Saint-Point_ ou toutes les fois que j'en
pars pour une longue absence, je vais seul, à la chute du jour, dire à
genoux un salut ou un adieu à ces chers hôtes de l'éternelle paix, sur
ce seuil intermédiaire entre leur exil et leur félicité. Je colle mon
front contre la pierre qui me sépare seule de leurs cendres, je
m'entretiens à voix basse avec elles, je leur demande de nous envelopper
dans nos aridités d'un rayon de leur amour, dans nos troubles d'un rayon
de leur paix, dans nos obscurités d'un rayon de leur vérité. J'y suis
resté plus longtemps aujourd'hui et plus absorbé dans le passé et dans
l'avenir, qu'à aucun autre de mes retours ici. J'ai relu, pour ainsi
dire, ma vie tout entière sur ce livre de pierre composé de trois
sépulcres: enfance, jeunesse, aubes de la pensée, années en fleurs,
années en fruits, années en chaume ou en cendres, joies innocentes,
piétés saintes, attachements naturels, études ardentes, égarements
pardonnés d'adolescence, passions naissantes, attachements sérieux,
voyages, fautes, repentirs, bonheurs ensevelis, chaînes brisées, chaînes
renouées de la vie, peines, efforts, labeurs, agitations, périls,
combats, victoires, élévations et écroulements de l'âge mûr sur les
grandes vagues de l'océan des révolutions, pour faire avancer d'un degré
de plus l'esprit humain dans sa navigation vers l'infini! Puis les
refroidissements d'ardeur, les déchirements de destinée, les martyres
d'esprit, les pertes de coeur, les dépouillements obligés des choses ou
des lieux dans lesquels on s'était enraciné, les transplantations plus
pénibles pour l'homme que pour l'arbre, les injustices, les
ingratitudes, les persécutions, les exils, les lassitudes du corps avant
celles de l'âme, la mort enfin, toujours à moitié chemin de quelque
chose.
Tout cela a roulé en bruissant pendant je ne sais combien de temps dans
ma tête, comme le torrent de ma vie qui serait redescendu tout à coup
après une pluie d'orage de toutes les montagnes, et qui serait revenu
prendre possession de son lit desséché. Le tombeau était pour moi la
pierre de Moïse d'où coulaient toutes les eaux; j'ouvris mon coeur comme
une écluse, et la prière en sortit à grands flots avec la douleur, la
résignation et l'espérance; et mes larmes aussi coulaient; et quand je
retirai mes mains de mes yeux et que je les posai contre le seuil pour
le bénir, elles firent une marque humide sur la pierre blanche...
Un bruit m'avait fait lever en sursaut.
C'était une sourde et monotone psalmodie qui sortait d'une petite
fenêtre grillée au flanc de l'église, tout près de moi. Je m'essuyai le
front et les genoux pour faire le tour de l'édifice, et pour y entrer
par la petite porte qui ouvre au midi sur la côte opposée. Je fus arrêté
sur la première marche par un petit cercueil recouvert d'un drap blanc
et de deux bouquets de roses blanches aussi, que portaient quatre jeunes
filles d'un hameau des montagnes. Le vieux curé les suivait en récitant
quelques versets de liturgie latine sur la brièveté de la vie; un père
et une mère pleuraient, en chancelant, derrière lui. Je marchai vers la
fosse avec eux, et je jetai à mon tour les gouttes d'eau, image des
gouttes de larmes, sur le cercueil de la jeune fille, et je rentrai sans
avoir osé regarder le pauvre père!
J'ai passé la soirée à vous écrire: ce coeur a besoin de crier quand il
est frappé. Je remercie Dieu de m'avoir laissé dans le vôtre un écho qui
me renvoie jusqu'au bruit de mes larmes sur mon papier. La vie est un
cantique dont toute âme heureuse ou malheureuse est une note.--Adieu!