Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel;
Je viens, selon l'usage antique et solennel,
Célébrer avec vous la fameuse journée
Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.
Que les temps sont changés! Sitôt que de ce jour
La trompette sacrée annonçait le retour,
Du temple, orné partout de festons magnifiques,
Le peuple saint en foule inondait les portiques.
Et tous, devant l'autel avec ordre introduits,
De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits,
Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices.
Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.
L'audace d'une femme, arrêtant ce concours,
En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.
D'adorateurs zélés à peine un petit nombre
Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.
Il poursuivit, et il exposa dans cet entretien à demi-voix la situation
religieuse et politique de Jérusalem et du peuple de Dieu sous la reine
impie et usurpatrice qui occupait le trône de Juda.
Il y avait deux royaumes dans Israël: l'un composé de dix tribus et
gouverné par Achab et sa femme Jézabel; l'autre composé des tribus de
Juda et de Benjamin seulement. Ce second royaume siégeait à Jérusalem,
possesseur privilégié du Temple et gouverné par Joram, roi de Juda de la
race légitime de David. Joram, par un mariage politique qui rétablissait
la paix entre les deux États, avait épousé Athalie, fille d'Achab et de
Jézabel. Athalie, princesse impérieuse et séduisante, avait dominé son
mari Joram; elle l'avait entraîné dans l'idolâtrie; elle avait même
obtenu de lui la tolérance du culte de Baal, dieu syrien, ennemi de
Jéhova, à côté du temple de Jéhova. Joram était mort; son fils Ochosias
lui avait succédé. Athalie, sa mère et sa tutrice, régnait sous son nom.
Ce malheureux roi, dans une visite qu'il alla faire au roi Achab, son
aïeul, fut massacré par un nommé _Jéhu_, tribun ou prophète (c'était
alors la même chose), qui avait eu mission des autres prophètes
d'exterminer la race d'Achab. Jéhu avait fait jeter par les fenêtres du
palais de Samarie Jézabel, femme d'Achab et mère d'Athalie. Il avait
fait défendre d'ensevelir ses restes, et les avait fait dévorer par les
chiens dans une vigne.
Athalie, pour venger son père et sa mère des cruautés des prophètes,
avait fait immoler à son tour tous les enfants de son fils Ochosias, de
peur que ces rejetons de la famille de David par Joram ne prévalussent
un jour sur la maison d'Achab. Pendant ce massacre, une soeur
d'Ochosias, qui vivait dans l'intérieur du temple, était parvenue à
sauver un de ses neveux, le petit Joas, encore à la mamelle. On avait
mal compté les cadavres en les jetant aux chiens. Joas, élevé dans
l'ombre du temple par Josabeth sous un autre nom, n'était connu que
d'elle et du grand-prêtre Joad.
Voilà toute l'exposition faite en vers si épiques par Joad au guerrier
Abner. Il ne lui révèle pas encore cependant l'existence de l'enfant; il
se contente de le sonder artificieusement, et de le préparer à la
défection de la cause d'Athalie par le murmure. Abner n'y paraît que
trop disposé de lui-même; il parle déjà d'Athalie en traître plutôt
qu'en serviteur. Il révèle à Joad les inimitiés secrètes de cette reine
contre lui.