Le succès fut immense; on peut le mesurer aujourd'hui aux exclamations
de Mme de Sévigné, qui jusque-là, n'avait pas été favorable à Racine:
«Toutes les personnes de la cour, écrit-elle à sa fille, sont charmées
d'_Esther_. M. le prince de Condé a pleuré. Mme de Maintenon et huit
jésuites, dont était le père Gaillard, ont honoré de leur personne la
dernière représentation. Enfin c'est le chef-d'oeuvre de Racine. Il
s'est surpassé: il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses; il est pour
les choses saintes comme il était pour les profanes. L'Écriture sainte
est suivie exactement, tout est beau, tout est grand, tout est écrit
avec sublimité!»
Mme de la Fayette, femme d'un goût sûr, parle avec le même sentiment,
mais avec plus de sang-froid, de l'effet d'_Esther_ sur la cour et sur
le public; mais on voit qu'elle en attribue le succès à la passion des
applications religieuses et politiques qui en étaient faites ouvertement
à la cour:
«Ce succès ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y
voulût aller; et ce qui devait être regardé comme une comédie de
couvent, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres,
pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs
affaires les plus pressées. À la première représentation où fut le roi,
il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent à la chasse. La
seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le père
Lachaise, et douze ou quinze jésuites auxquels se joignit Mme de
Miramion, et beaucoup d'autres dévots et dévotes; ensuite elle se
répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du
goût du roi d'Angleterre; il l'y mena et la reine aussi. Il est
impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr et à
l'établissement; aussi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles
de la comédie.» La maréchale d'Estrées, qui n'avait pas loué _Esther_,
fut obligée de se justifier de son silence comme d'un crime. Le carême
de 1689 interrompit les représentations d'_Esther_; elles furent
reprises le 5 janvier de l'année suivante; et dans le cours de ce mois
il y en eut cinq qui furent aussi brillantes que les premières.
Nous ne jetterons qu'un coup d'oeil rapide sur cette idylle héroïque et
sacrée d'_Esther_, qui n'est remarquable que parce qu'elle est la
première inspiration originale et biblique de Racine, et le premier
prélude à son style sacré.
Le prologue, récité devant le roi et sa cour par une des jeunes élèves
de Saint-Cyr, respire tout entier la religieuse nouveauté de ce style.
C'est la piété qui parle par la bouche de Mme de Caylus.