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Avant de choisir le sujet d'_Esther_, Racine, qui était resté toujours

plein de déférence pour Boileau, alla le consulter sur son projet de

chercher des tragédies dans la Bible. Boileau, à qui la moindre

originalité faisait peur, ne comprenait de route vers la gloire que sur

les traces des poëtes olympiens. Il détourna de toutes ses forces son

ami de cette idée: l'auteur des Satires n'avait pas assez d'âme pour

avoir beaucoup de religion.

De la foi des chrétiens les mystères terribles

D'ornements égayés ne sont point susceptibles.

Ces deux mauvais vers de son _Art poétique_ étaient toute sa théorie;

toute nouveauté semblait sacrilége à cet esprit timide et étroit qui

n'avait foi que dans la routine.

L'inspiration souveraine de Racine n'en fut point ébranlée. Il sortit de

la chambre de Boileau pour écrire le plan et les scènes d'_Esther_.

L'esprit de la Bible avait soufflé sur lui comme il soufflait sur les

prophètes. Le plan d'_Esther_ fut conçu en quelques nuits. Ce n'était

point, à proprement parler, une tragédie, c'était une idylle héroïque

sur le modèle du _Pastor Fido_ de _Guarini_ ou de l'_Aminta du Tasse_.

Ce genre de composition avait été inventé par les poëtes italiens du

seizième siècle et importé en France par les Médicis. Ce genre tenait le

milieu entre l'églogue et le drame, il participait également de

Théocrite et d'Euripide, des églogues de Virgile et des scènes de

Sophocle: seulement ici c'était non-seulement une idylle héroïque, mais

une idylle sainte. Racine, sans y penser, avait inventé un genre. Ce

genre était admirablement approprié à la scène moitié royale, moitié

monastique, sur laquelle _Esther_ était destinée à être représentée, et

aux jeunes actrices qui devaient la représenter devant le moderne

Assuérus.

Cours familier de Littérature - Volume 03 · 第 19 / 232 题