M. CASIMIR PÉRIER ET L'ANARCHIE.

Rapports de M. Casimir Périer avec ses collègues;--avec le Roi

Louis-Philippe;--avec les Chambres;--avec ses agents.--Action

personnelle du Roi dans le gouvernement.--Prétendues scènes entre le

Roi et M. Casimir Périer.--Anarchie dans Paris et dans les

départements.--Efforts des partis politiques pour exploiter

l'anarchie.--Parti républicain.--Parti légitimiste.--Parti

bonapartiste.--Leurs complots.--Faiblesse de la répression

judiciaire.--Écoles et sectes anarchiques.--Les saint-simoniens.--Les

fouriéristes.--Insurrection des ouvriers de Lyon.--Sédition à

Grenoble.--Désordres sur divers autres points du territoire.--Grande

émeute à Paris sur la nouvelle de la chute de Varsovie.--M. Casimir

Périer et le général Sébastiani sur la place Vendôme.--M. Casimir

Périer réorganise la police.--M. Gisquet préfet de police--Le Roi

Louis-Philippe vient habiter les Tuileries.--Travaux dans le jardin des

Tuileries et leur motif.--M. Casimir Périer aussi modéré qu'énergique

dans l'exercice du pouvoir.--Il se refuse à toute loi d'exception.--La

Reine Hortense à Paris.--Conduite du Roi Louis-Philippe et de

son gouvernement envers la mémoire et la famille de l'Empereur

Napoléon.--Débats législatifs.--Liste civile.--Abolition de l'hérédité

de la pairie.--Proposition pour l'abrogation de la loi du 19 janvier

1815 et du deuil officiel pour la mort de Louis XVI.--Discours du duc

de Broglie sur cette proposition.--Mon attitude et mon langage dans les

Chambres.--Ce qu'en pensent le Roi Louis-Philippe, M. Casimir Périer et

les Chambres.--Débat sur l'emploi du mot _sujets_.--État de la société

dans Paris.--La politique tue les anciennes moeurs sociales.--Décadence

des salons.--Ce qui en reste et mes relations dans le monde.--M. Bertin

de Veaux et le _Journal des Débats_.

(12 mars 1831--16 mai 1832.)

Dès que le cabinet fut formé et que M. Casimir Périer entra en rapports

habituels avec ses collègues, le premier ministre se fit sentir. Il

avait témoigné d'abord l'intention de ne prendre que la présidence du

Conseil, sans aucun département spécial, ne voulant pas que les soins de

l'administration pussent le distraire des soucis du gouvernement; à la

réflexion, il reconnut aisément que, pour gouverner, il faut tenir sous

sa main les grands ressorts du pouvoir; et convaincu en même temps

que, malgré nos complications avec l'Europe, c'était au dedans que se

déciderait le sort de la France, il prit le ministère de l'intérieur, en

le réduisant aux attributions supérieures et vraiment politiques. Les

affaires purement administratives formèrent, sous le nom de ministère du

commerce et des travaux publics, un département séparé qui fut confié au

comte d'Argout, agent laborieux, intelligent, courageux et docile. Dans

le travail quotidien, M. Casimir Périer se servait de lui comme d'un

sous-secrétaire d'État infatigable; et dans les Chambres, il l'envoyait

à la tribune ou l'en rappelait selon sa propre convenance, ne

s'inquiétant ni de l'user à force de l'employer, ni de le blesser par

la brusque explosion de son autorité. Je l'ai entendu s'écrier un jour,

impatienté que M. d'Argout se mît en mouvement, mal à propos selon lui,

pour prendre la parole: «Ici, d'Argout!» et M. d'Argout revenait, non

sans humeur, mais sans la montrer.

La première fois que M. Casimir Périer monta à la tribune de la Chambre

des députés pour y exposer en termes clairs et fermes sa pensée et son

dessein général, il y fit monter immédiatement après lui les ministres

de la guerre, des finances et de la justice, pour qu'ils témoignassent

expressément de leur adhésion à la politique que le chef du cabinet

venait de déclarer.

Quelques jours après, ayant adressé aux préfets une circulaire à

l'occasion d'une grande association dite _nationale_ que l'opposition

travaillait à former en méfiance du cabinet, M. Casimir Périer la

terminait par ces paroles: «Le Roi a ordonné, de l'avis de son Conseil,

que l'improbation de toute participation des fonctionnaires civils ou

militaires à cette association fût officiellement prononcée;» et il fit

écrire par tous ses collègues des circulaires qui transmettaient la

sienne à tous leurs agents en en prescrivant la stricte observation.

C'était surtout le maréchal Soult qu'il avait à coeur de lier et de

compromettre ainsi publiquement dans sa politique. Il n'oubliait pas que

le maréchal avait eu quelque répugnance à l'accepter comme président du

Conseil, et tout en disant comme le Roi: «Il me faut cette grande épée,»

il n'en attendait pas avec une entière sécurité tout le concours qu'il

en exigeait. Le maréchal, de son côté, tout en subissant l'ascendant

de M. Périer, sentait sa propre importance et ne se livrait pas

sans réserve, même quand il servait sans objection. Quoiqu'ils se

reconnussent l'un et l'autre nécessaires, il y avait entre ces deux

hommes peu de confiance et point de goût mutuel.

Le baron Louis et le général Sébastiani étaient, dans le Conseil, les

alliés et les confidents intimes de M. Périer. Une ancienne et familière

amitié le liait au premier. Il avait appris, dans les rangs de

l'opposition avant 1830, à connaître le second, et, depuis qu'il le

voyait dans le gouvernement, il en faisait tous les jours plus de

cas. Le général Sébastiani gagnait beaucoup à cette épreuve: il avait

l'esprit lent et peu fécond, la parole sans facilité et sans éclat, des

manières souvent empesées et prétentieuses; mais il portait dans les

grandes affaires un jugement libre et ferme, une sagacité froide,

une prudence hardie et un courage tranquille qui faisaient de lui un

très-utile et sûr conseiller, Il savait traiter à demi-mot et sans

bruit avec les intérêts ou les faiblesses des hommes, et il excellait

à pressentir les conséquences possibles et lointaines d'un événement,

d'une démarche, d'une parole. Dans les Chambres, en défendant avec plus

de fermeté que d'habileté de langage la politique du cabinet, il se

compromettait quelquefois gravement; on sait quelles colères suscita

contre lui cette fameuse et malheureuse phrase prononcée en parlant

des désastres de la Pologne: «Aux dernières nouvelles, la tranquillité

régnait dans Varsovie.» Dans cette occasion comme en toute autre, M.

Périer soutint énergiquement le général Sébastiani contre toutes

les attaques; non-seulement pour ne pas laisser faire brèche à son

ministère, mais par une juste et imperturbable appréciation des rares

qualités du général. En vrai chef de gouvernement, M. Périer, au moment

même d'une faute ou d'un malheur, se souvenait de ce que vaut un homme;

et ne consentait pas, pour atténuer quelques minutes son propre ennui, à

jeter en pâture à l'ennemi un brave et fidèle allié.

Il ne tarda pas à prendre aussi une grande confiance dans M. de

Montalivet qui le secondait et le servait loyalement dans sa politique

générale et dans ses rapports avec le Roi. Dominant, et à bon droit,

dans son cabinet, M. Casimir Périer craignait que le Roi ne voulût

dominer aussi, et il était fermement résolu, non-seulement à assurer,

mais à mettre en plein jour, comme ministre et premier ministre

responsable, son indépendance et son autorité. Alors commença sourdement

cette question qui depuis a fait tant de bruit, la question de l'action

du Roi lui-même dans son gouvernement et des jalousies de pouvoir entre

la Couronne et ses conseillers.

En 1846, dans un moment où cette question jetait parmi nous des

dissentiments aussi puérils et faux en eux-mêmes que graves par leurs

conséquences, appelé à dire avec précision comment je comprenais le rôle

que jouent dans la monarchie constitutionnelle, d'une part le Roi, de

l'autre ses conseillers, je m'en expliquai en ces termes: «Un trône

n'est pas un fauteuil vide, auquel on a mis une clef pour que nul ne

puisse être tenté de s'y asseoir. Une personne intelligente et libre,

qui a ses idées, ses sentiments, ses désirs, ses volontés, comme tous

les êtres réels et vivants, siège dans ce fauteuil. Le devoir de cette

personne, car il y a des devoirs pour tous, également sacrés pour

tous, son devoir, dis-je, et la nécessité de sa situation, c'est de ne

gouverner que d'accord avec les grands pouvoirs publics institués par

la Charte, avec leur aveu, leur adhésion, leur appui. A leur tour, le

devoir des conseillers de la personne royale, c'est de faire prévaloir

auprès d'elle les mêmes idées, les mêmes mesures, la même politique

qu'ils se croient obligés et capables de soutenir dans les Chambres. Je

me regarde, à titre de conseiller de la Couronne, comme chargé d'établir

l'accord entre les grands pouvoirs publics, non pas d'assurer la

prépondérance de tel ou tel de ces pouvoirs sur les autres. Non, ce

n'est pas le devoir d'un conseiller de la Couronne de faire prévaloir la

Couronne sur les Chambres, ni les Chambres sur la Couronne; amener ces

pouvoirs divers à une pensée et à une conduite communes, à l'unité par

l'harmonie, voilà la mission des ministres du Roi dans un pays libre;

voilà le gouvernement constitutionnel: non-seulement le seul vrai, le

seul légal, mais aussi le seul digne; car il faut que nous ayons tous

pour la couronne ce respect de nous souvenir qu'elle repose sur la tête

d'un être intelligent et libre, avec lequel nous traitons, et qu'elle

n'est pas une simple et inerte machine, uniquement destinée à occuper

une place que les ambitieux voudraient prendre si elle n'y était pas.»

Je suis persuadé que si, en 1831, on avait demandé au roi Louis-Philippe

et à M. Casimir Périer ce qu'ils pensaient de ce résumé de leur

situation et de leurs rapports constitutionnels, ils y auraient

sincèrement et sans réserve donné l'un et l'autre leur assentiment. M.

Casimir Périer était trop sérieusement monarchique et sensé pour poser

en principe, comme base de la monarchie constitutionnelle, que le Roi

règne et ne gouverne pas; et le roi Louis-Philippe, de son côté,

avait trop d'intelligence et de modération politique pour prétendre à

gouverner contre l'avis des conseillers qui procuraient à son pouvoir

le concours des Chambres et du pays. Il me dit un jour, à ce sujet: «Le

mal, c'est que tout le monde veut être chef d'orchestre, tandis que,

dans notre constitution, il faut que chacun fasse sa partie et s'en

contente. Je fais ma partie de roi; que mes ministres fassent la leur

comme ministres; si nous savons jouer, nous nous mettrons d'accord.» Au

fond, M. Casimir Périer n'en prétendait pas davantage, et s'il eût été

convaincu que le Roi n'avait nul dessein d'empêcher ses ministres de

jouer leur rôle dans la mesure de leur importance, il se fût tenu pour

satisfait. Mais les plus sages hommes n'appliquent pas à leur propre

conduite toute leur sagesse; les idées préconçues, les passions cachées

au fond du coeur, les susceptibilités, les méfiances, les fantaisies

du moment exercent souvent, sur leurs actions et leurs relations,

une influence contraire à leur vraie et générale pensée. Homme de

gouvernement par nature, mais arrivant au pouvoir après une longue

carrière d'opposition et par un vent de révolution, M. Casimir Périer

y portait quelquefois des impatiences moins monarchiques que ses

sentiments et ses desseins. De son côté, le roi Louis-Philippe, bien que

pénétré des idées de 1789, avait passé la plus grande partie de sa vie,

d'abord dans les habitudes de l'ancien régime, puis sous le coup des

bouleversements révolutionnaires, et il lui en était resté des velléités

et des inquiétudes quelquefois peu d'accord avec ses intentions

constitutionnelles. Il était difficile que deux hommes, nés et formés

dans des atmosphères si diverses, se fissent l'un à l'autre, dès leurs

premiers rapports, leur juste part dans le gouvernement, nouveau pour

tous deux, qu'ils étaient chargés de conduire en commun.

En entrant au pouvoir, M. Périer mit un grand soin à établir que le

Conseil des ministres se réunît habituellement chez lui, hors de la

présence du Roi, et à constater hautement ce fait. Pendant quelque

temps, il le fit annoncer chaque fois dans _le Moniteur_. Il avait

raison d'y attacher de l'importance, car ce fut, aux yeux du public, une

éclatante démonstration de sa forte volonté et de son pouvoir. Le

Roi n'objecta point; il savait s'accommoder aux caractères quand il

reconnaissait la grandeur des services. Pourtant il était offusqué,

et laissait quelquefois percer son déplaisir, trop peut-être, dans

l'intérêt même de son autorité. Rien ne sert mieux les rois que

d'accepter sans discussion et de bonne grâce les nécessités qu'ils sont

contraints de subir.

Au même moment, M. Périer témoigna une autre exigence. On a dit qu'il

avait demandé que M. le duc d'Orléans cessât d'assister, comme il

l'avait fait jusque-là, aux conseils du Roi. Vraie au fond, l'assertion

n'est pas exacte dans toutes ses circonstances. Sous le ministère

précédent, M. le duc d'Orléans n'assistait point habituellement au

Conseil; il n'y avait paru que rarement et par exception; il était resté

entre autres tout à fait étranger aux Conseils qui avaient précédé

et suivi le procès des ministres et les scènes de

Saint-Germain-l'Auxerrois. Le Roi souhaitait qu'il y assistât toujours,

pour se former au gouvernement, et s'engager peu à peu, par sa présence,

dans la bonne politique, n'en approuvât-il pas toutes les mesures. Il

exprima son désir à M. Casimir Périer, qui s'y refusa nettement. Dans le

travail de formation du cabinet du 13 mars, le prince n'avait pas aidé à

l'avénement de M. Périer, et s'était montré plus favorable à M. Laffitte

et à ses amis. On le croyait en général imbu des idées et sympathique

aux ardeurs du parti populaire. Sa présence dans le Conseil pouvait en

altérer l'unité ou la discrétion; et M. Casimir Périer ne voulait pas

que l'héritier du trône pût lui susciter quelque obstacle, ni qu'on

pût croire qu'il exerçait dans les affaires quelque influence. Le Roi

n'insista point, et j'incline à croire que M. le duc d'Orléans ne

regretta pas cette résolution.

Dans la pratique quotidienne des affaires, M. Périer n'était pas moins

exigeant ni moins susceptible. Il prenait connaissance de toutes les

dépêches télégraphiques avant qu'elles fussent envoyées au Roi, et le

directeur du _Moniteur_ avait ordre de n'insérer aucun article, aucune

note émanée du cabinet du Roi, sans les avoir communiqués au président

du Conseil et s'être assuré de son assentiment.

On a beaucoup dit que les exigences et les ombrages de M. Casimir Périer

avaient amené, entre le Roi et lui, non-seulement de graves difficultés,

mais de grandes violences; on a raconté des scènes de lutte obstinée et

d'emportement étrange. Exagérations vulgaires où le vrai caractère des

hommes est défiguré, et l'histoire transformée en grossier mélodrame.

Ni le roi Louis-Philippe, malgré la vivacité de ses déplaisirs, ni M.

Casimir Périer, malgré l'ardeur de son tempérament, ne se laissaient

aller, l'un envers l'autre, à de telles extrémités. Ils avaient l'un et

l'autre trop d'esprit et un sentiment trop juste de la nécessité ou de

la convenance pour ne pas s'arrêter à temps dans leurs dissidences; et,

au moment même où elles semblaient le plus vives, ils savaient se faire

mutuellement et sans bruit les concessions qui devaient y mettre un

terme. Un petit fait donnera en ce genre la vraie mesure de leurs

caractères et de leurs rapports.

Vers la fin de 1831, le général Sébastiani était malade, et M. Casimir

Périer faisait l'intérim des affaires étrangères. C'était surtout avec

les conseils et par les soins du comte de Rayneval qu'il dirigeait

la correspondance de ce département, et il lui avait promis, pour

s'acquitter envers lui, l'ambassade d'Espagne qu'occupait alors le

comte Eugène d'Harcourt. Il résolut un jour d'accomplir sur-le-champ

sa promesse, et il chargea M. d'Haubersaert, son chef de cabinet, de

rédiger, pour cette nomination, un projet d'ordonnance, d'aller en son

nom en demander au Roi la signature, et de l'envoyer au rédacteur du

_Moniteur_ avec ordre de le publier dès le lendemain. M. d'Haubersaert,

qui avait et qui méritait, par son esprit, son courage et la sûreté de

son caractère, toute la confiance de M. Périer, était accoutumé à de

telles missions; il servait habituellement d'intermédiaire entre le Roi

et son ministre, et prenait soin d'atténuer, autant qu'il était en lui,

les aspérités de leurs rapports. En arrivant aux Tuileries, il trouva le

Roi retiré dans son cabinet, en robe de chambre et près de se coucher.

Ne doutant pas que la nomination de M. de Rayneval ne fût une affaire

convenue, il lui présenta le projet d'ordonnance en le priant de le

signer: «Mais non, dit le Roi; il n'y a rien de convenu à ce sujet avec

M. Périer; il a été entendu que Rayneval n'irait à Madrid que lorsqu'on

aurait pourvu à la situation de M. d'Harcourt.--En ce cas, Sire, dit

M. d'Haubersaert en reprenant le papier, je vais rapporter à M. le

président du Conseil ce projet d'ordonnance, et lui dire que le Roi n'a

pas voulu le signer.--Je ne dis pas cela, reprit le Roi; tenez, je vais

signer; mais vous prierez, de ma part, M. Périer de ne pas envoyer

l'ordonnance au _Moniteur_ avant que j'en aie causé avec lui,» et il

signa en effet. Il était tard quand M. d'Haubersaert rentra au ministère

de l'intérieur; il trouva M. Casimir Périer couché, le fit éveiller et

lui rendit compte de sa mission: «Que le Roi me laisse tranquille, lui

dit vivement M. Périer; envoyez l'ordonnance au _Moniteur_.--Monsieur

le président, reprit M. d'Haubersaert en posant sur le lit du ministre

l'ordonnance signée, permettez-moi de vous dire que vous avez tort,

et veuillez charger un autre que moi de l'envoi au _Moniteur_,» et il

sortit sans attendre la réponse. M. Casimir Périer n'appela personne;

l'ordonnance ne parut point le lendemain dans le _Moniteur_; le Roi et

son ministre se mirent d'accord; M. de Rayneval ne reçut qu'un peu

plus tard l'ambassade de Madrid; et M. Périer, sans reparler à M.

d'Haubersaert de cet incident, le traita avec un redoublement de

confiance. Il avait l'esprit trop droit pour ne pas reconnaître la

vérité, et l'âme trop haute pour ne pas honorer la franchise.

A mesure qu'il avança dans la pratique du gouvernement, il en apprécia

mieux toutes les conditions, et devint moins impatient sans cesser

d'être aussi fier. Il comprit qu'au lendemain d'une révolution et dans

le difficile travail de la fondation d'un régime libre, ce n'est pas

trop du concours de tous les éléments d'ordre et de pouvoir; que, dans

la monarchie constitutionnelle, la personne royale est une grande force

avec laquelle il faut savoir également compter et résister, et qu'il y

a plus de dignité comme plus d'utilité à débattre franchement avec le

monarque les affaires publiques, qu'à élever la prétention ou à se

donner les airs de l'annuler dans ses propres conseils. Il revint même,

dans une certaine mesure, de ses préventions contre M. le duc d'Orléans;

et au mois de novembre 1831, lorsque la grande insurrection de Lyon lui

fournit une occasion naturelle de satisfaire, en l'employant, l'activité

du prince, il s'empressa de la saisir, l'appela au Conseil, discuta

devant lui et avec lui toutes les exigences de l'événement, et l'unit

officiellement au maréchal Soult dans cette importante mission. Lorsque

le prince et le maréchal revinrent de Lyon où l'ordre matériel du moins

était rétabli, M. Casimir Périer, non-seulement dans son langage public,

mais dans ses conversations intimes, rendit toute justice à la fermeté

pleine de tact qu'avait déployée le prince, et en témoigna hautement sa

satisfaction. Il persista cependant à le tenir éloigné du Conseil.

Je ne pense pas qu'avec le Roi ses rapports soient jamais devenus

très-confiants ni très-faciles; entre leurs caractères et leurs esprits,

la différence était trop profonde. Mais ils acquirent l'un et l'autre la

conviction qu'au dedans comme au dehors leur politique était la même,

et qu'ils avaient besoin l'un de l'autre pour la faire triompher. Ils

s'unissaient donc sans se plaire, et se supportaient mutuellement dans

le sentiment d'une même intention et d'une commune nécessité. Dans ce

singulier mélange d'accord et de lutte, c'était le Roi qui cédait le

plus souvent, et qui pourtant gagnait peu à peu du terrain, comme le

plus calme et le plus patient. Il parvint à acquérir sur son puissant

ministre une véritable influence, dont, plus tard, il s'applaudissait

en disant: «Périer m'a donné du mal, mais j'avais fini par le bien

équiter.» Expression plus piquante que prudente, que le Roi, en tout

cas, aurait mieux fait de ne jamais employer, et dont il fit bien de ne

se servir qu'après la mort de M. Casimir Périer, car elle l'eût blessé

si elle fût parvenue à ses oreilles, ce qui probablement n'eût pas

manqué.

Avec les Chambres, M. Casimir Périer n'était pas moins fier ni moins

exigeant qu'avec le Roi. Avant de consentir à se charger des affaires,

il avait fait minutieusement constater et mettre sous leurs yeux le

mauvais état de l'administration et la détresse du Trésor. A peine entré

en fonctions, il demanda, par trois projets de lois, tous les moyens

financiers dont il pouvait avoir besoin: une addition de 55 centimes à

la contribution foncière et de 50 centimes aux patentes pour l'année

1831, un crédit éventuel de 100 millions dans l'intervalle des

sessions de cette même année, réalisable soit par une contribution

extraordinaire, soit par un emprunt en rentes, un crédit extraordinaire

de 1,500,000 francs pour dépenses secrètes. Il voulait non-seulement

être en mesure de faire face aux événements qui se laissaient entrevoir,

mais relever promptement, en se montrant bien armé, la confiance et

le crédit public. Il proposa en même temps un projet de loi pour la

répression efficace des attroupements. Et de ces diverses propositions

il faisait nettement des questions de cabinet, sans déclamation, sans

étalage d'alarmes, témoignant autant d'espérance patriotique que de

sollicitude politique, mais voulant que les amis de l'ordre sentissent

bien le mal qu'ils lui demandaient de guérir, et établissant en toute

occasion qu'il n'accepterait la responsabilité du gouvernement que si on

lui en donnait la force, et qu'il se retirerait dès qu'il ne trouverait

pas dans les grands pouvoirs publics un ferme et suffisant appui.

On vit bientôt que ce n'était point là, de sa part, une menace de

comédie. A la fin de juillet 1831, les plus graves périls semblaient

dissipés et les plus pressantes difficultés surmontées. La Chambre des

députés qui avait accompli la révolution de 1830 avait été dissoute. En

vertu d'une nouvelle loi électorale qui avait élargi, pour les députés

comme pour les électeurs, le cercle de la capacité politique, une

nouvelle Chambre venait d'être élue et réunie. Elle avait à élire son

président. Pressé de savoir à quoi s'en tenir sur ses dispositions, M.

Casimir Périer fit de cette élection une question ministérielle; et son

candidat, M. Girod de l'Ain, n'ayant obtenu contre M. Laffitte, candidat

de l'opposition, qu'une majorité de quatre voix, il déclara que ce

n'était pas là, pour gouverner, une majorité suffisante, et donna sa

démission. L'alarme fut générale: Roi, Chambres, pays, à peine échappés

de l'anarchie, se sentaient près d'y retomber. On fit, auprès de M.

Casimir Périer, de vains efforts pour le décider à garder le pouvoir. Il

répondait à toutes les instances qu'il ne redonnerait pas le spectacle

d'un prétendu gouvernement essayant de se tenir debout et toujours

près de tomber. La nouvelle arriva tout à coup que le roi de Hollande,

rompant l'armistice, avait fait entrer son armée en Belgique et

entreprenait de la reconquérir. C'était l'honneur et la sûreté de la

France à défendre en sauvant la Belgique, peut-être au risque de la

guerre européenne. Le péril peut donner la force. M. Périer en accepta

la chance et reprit le pouvoir en envoyant sur-le-champ l'armée

française au secours de la Belgique. Et personne ne crut que ce fût

là, pour lui, un prétexte; amis ou adversaires, tous savaient déjà

qu'actions ou paroles, tout en lui était réel et sérieux.

Sa physionomie, sa démarche, son attitude, son regard, son accent, toute

sa personne donnaient de lui cette conviction. Sa gravité n'était ni

celle de l'austérité morale, ni celle de la méditation intellectuelle,

mais celle d'un esprit solide et ferme, pénétré d'une idée et d'une

passion forte, et incessamment préoccupé d'un but qu'il jugeait à la

fois très-difficile et indispensable d'atteindre. Ardent et inquiet, il

avait toujours l'air de défier ses adversaires et de mettre à ses amis

le marché à la main. Il recevait un jour des députés, membres de la

majorité, qui venaient lui présenter des objections contre je ne sais

plus quelle mesure, et lui faire pressentir, à ce sujet, l'abandon d'une

partie de ses amis. Pour toute réponse, il s'écria en les regardant d'un

oeil de feu: «Je me moque bien de mes amis quand j'ai raison! c'est

quand j'ai tort qu'il faut qu'ils me soutiennent;» et il rentra dans son

cabinet. Dans les conversations particulières, il écoutait froidement,

discutait peu, et se montrait presque toujours décidé d'avance. A la

tribune, il n'était ni souvent éloquent, ni toujours adroit, mais

toujours efficace et puissant. Il inspirait confiance à ses partisans,

malgré leurs doutes, et il en imposait à ses adversaires au milieu de

leur irritation. C'était la puissance de l'homme, bien supérieure à

celle de l'orateur.

Avec ses agents et dans toute l'administration, il établit, dès le

début, l'unité de vues et d'action comme une règle de politique et un

devoir de probité. Plusieurs circulaires, les unes de principe général,

les autres motivées par des incidents particuliers, inculquèrent

fortement ce devoir aux fonctionnaires des divers ordres, en les

prévenant que le cabinet n'en tolérerait pas l'oubli. Et en effet, quand

des hommes considérables persistèrent, malgré leurs fonctions, à

rester membres de l'_Association nationale_, que le ministère avait

expressément improuvée, ils furent tous révoqués. M. Odilon Barrot

sortit du Conseil d'État, M. Alexandre de Laborde cessa d'être aide de

camp du Roi, M. le général Lamarque fut mis en disponibilité. Il fut

évident que le cabinet voulait fermement ce qu'il avait dit et que

partout il pouvait ce qu'il voulait.

Il était sévère à exiger des fonctionnaires l'exacte observation de

leurs devoirs, même quand aucun intérêt spécial et pressant ne semblait

en question. _Le Moniteur_ contint un jour[13] cet article: «Un préfet

s'étant présenté hier chez M. le ministre de l'intérieur, sans avoir

préalablement demandé la permission de se rendre à Paris, n'a pu obtenir

audience. A cette occasion, le ministre a décidé que tout préfet qui

s'absenterait de son département sans congé se mettrait dans le cas

d'être révoqué. Tous les fonctionnaires comprendront que, dans la

situation actuelle des affaires, c'est pour eux un devoir impérieux de

rester à leur poste.»

[Note 13: 30 mars 1831.]

A cette attentive surveillance de ses agents, à ce maniement énergique

de tous les instruments de pouvoir placés sous sa main, M. Casimir

Périer joignait un autre soin: il se préoccupait de l'état d'esprit du

public, et se servait fréquemment du _Moniteur_ pour communiquer avec

lui et lui faire connaître et comprendre son gouvernement. Là aussi il

se manifestait avec autorité, démentant les faux bruits, redressant les

idées fausses, expliquant et présentant sous leur vrai jour les actes du

cabinet. Ce n'était point de la polémique, mais le monologue assidu

d'un pouvoir sensé et ferme parlant tout haut devant le pays. Et quand

l'aveugle ou intraitable hostilité des partis ennemis et de leurs

journaux jetait M. Périer dans un doute triste sur l'efficacité de

ses commentaires officiels, il disait à ses amis: «Après tout, que

m'importe? j'ai _le Moniteur_ pour enregistrer mes actes, la tribune des

Chambres pour les expliquer, et l'avenir pour les juger.»

C'était beaucoup qu'une volonté si forte, maîtresse d'un pouvoir si

concentré et si reconnu dès ses premiers pas. Mais, dans l'état de la

France et pour l'oeuvre à accomplir, ce n'était pas assez. De toutes les

maladies, la pire c'est de ne pas connaître tout son mal. M. Casimir

Périer entreprenait, avec un bon sens et un courage admirables, de

lutter contre l'anarchie: l'anarchie était plus générale et plus

profonde que ne le pensaient et le parti qui se rangeait autour de lui

pour la combattre, et le pays qu'il se chargeait de lui arracher.

Dans les rues de Paris, au moment où il prit le pouvoir, l'émeute était

flagrante et continue. Du mois de mars du mois de juillet 1831, la place

Vendôme, la place du Châtelet, le Panthéon, les faubourgs Saint-Denis,

Saint-Martin, Saint-Antoine et Saint-Marceau, la rue Saint-Honoré, tous

les grands carrefours des quais et des boulevards furent le théâtre

de rassemblements populaires, quelquefois oisifs et bruyants, bientôt

ardents et séditieux. Les motifs les plus divers, sérieux ou frivoles,

un anniversaire révolutionnaire, un bruit de journaux, un arbre de la

liberté à planter, une prétention de marchands populaires, une querelle

devant la porte d'un café suffisaient pour amasser et passionner la

foule; et elle trouvait partout des points de réunion, des foyers

d'irritation, des moyens de divertissement. Plus de vingt mille petits

étalagistes, venus de toutes les parties de la France, obstruaient les

quais, les ponts, les places, les boulevards, les quartiers populeux

et les passages fréquentés: «Nous sommes libres, disaient-ils; le pavé

appartient à tout le monde; nous voulons nous établir où nous pouvons

vendre et vendre ce qui nous convient.» Les manifestations les plus

factieuses, les intentions les plus menaçantes se produisaient au milieu

de ces attroupements inopinés ou prémédités. Les cris _Vivent les

Polonais! Mort aux tyrans! A bas les Russes_! retentissaient autour

de l'ambassade de Russie. Dans un banquet fameux réuni le 9 mai aux

_Vendanges de Bourgogne_, l'un des convives se leva et s'écria en

brandissant un poignard: _A Louis-Philippe!_ Des bandes se promenaient

jour et nuit dans la ville en criant: _Vive la République_! Quand

la répression de ces désordres commençait, elle rencontrait presque

toujours une résistance dans laquelle l'autorité municipale et la garde

nationale n'étaient guère plus respectées que les agents de police et

les soldats; et quand, un jour ou sur un point, l'émeute avait été

réprimée, elle se portait ailleurs, ou recommençait le lendemain.

Comment aurait-elle reconnu sa faute ou sa défaite? Elle était

incessamment provoquée, encouragée, ranimée par de hardis patrons. Les

sociétés populaires, légalement interdites comme clubs, n'en étaient pas

moins actives ni moins influentes; soit de concert, soit par instinct,

elles s'étaient divisées et multipliées pour ne pas courir toutes

ensemble le même péril; mais sous leurs noms divers, les _Amis du

peuple_, les _Amis de la patrie_, les _Réclamants de Juillet_, les

_Francs régénérés,_ la _Société des condamnés politiques_, la _Société

des droits de l'homme_, la _Société Gauloise_, la _Société de la

liberté, de l'ordre et du progrès_, n'étaient en réalité qu'une seule et

même armée, animée du même esprit et marchant, sous la même impulsion,

au même but. Deux modes d'action plaisent aux hommes et s'emparent d'eux

avec puissance, le secret et la publicité, le silence et le bruit: les

sociétés populaires exerçaient, sur leurs membres et sur leur peuple,

cette double séduction; tantôt elles s'entouraient de précaution et de

mystère, agissant par des messagers obscurs, des rencontres nocturnes,

des signes convenus; tantôt elles se produisaient avec audace, par des

pétitions, des réunions accidentelles, des promenades publiques, des

pamphlets partout répandus; et elles avaient dans la presse périodique,

soit des organes dévoués à leur dessein spécial, soit des alliés engagés

dans leur cause générale. L'avènement de M. Casimir Périer amena, dans

la plupart des journaux de l'opposition, un redoublement de fureur et

d'injures dont on serait tenté de s'étonner si l'expérience ne nous

avait appris avec quelle rapidité, dans ce genre de guerre, l'injure

devient une routine et la fureur une habitude. J'ai connu, jeune encore,

Armand Carrel, homme d'un esprit rare et de nobles penchants, malgré des

habitudes et des entraînements inférieurs à sa nature, et j'ai peine

à croire qu'il ne sourît pas lui-même avec dédain s'il relisait

aujourd'hui ces articles où _le National_ et _la Tribune_ de 1831

comparaient M. Casimir Périer à M. de Polignac, et traitaient le

ministère du 13 mars de nouveau cabinet du 8 août qui préparait de

nouvelles ordonnances de juillet, et contre lequel la France, pour

sauver ses libertés, n'avait plus qu'à attendre l'occasion de prendre

les armes.

Les émeutes et les sociétés populaires de 1831 étaient autre chose

encore que de l'anarchie; elles couvaient et préparaient la guerre

civile. Sous cette effervescence révolutionnaire, trois grands partis

politiques, les républicains, les légitimistes et les bonapartistes,

étaient à l'oeuvre, ardents à renverser le gouvernement naissant, pour

élever ou relever sur ses ruines leur propre gouvernement.

Je dis trois grands partis, et je tiens ces trois-là pour grands en

effet, bien qu'inégalement. C'est la manie des pouvoirs établis tantôt

de grandir, tantôt d'abaisser outre mesure leurs rivaux, cédant tour à

tour au besoin d'alarmer ou de rassurer leurs partisans. On était loin

de se dissimuler en 1831 l'importance du parti républicain; elle faisait

la principale inquiétude du public tranquille, et le parti la proclamait

lui-même avec quelque emphase, parlant de la monarchie comme de la

dernière ombre du passé, et s'appropriant l'avenir, un avenir prochain,

comme son domaine. Pourtant on entendait beaucoup dire: «La république

est une chimère, le rêve de quelques honnêtes fous et des perturbateurs

déclarés.» Et quant aux partis légitimiste et bonapartiste, on les

tenait sinon pour morts, du moins pour impuissants, l'un comme l'armée

décimée d'un vieux régime suspect à la France, l'autre comme l'héritier

d'un grand souvenir, mais n'ayant plus, pour la sûreté des intérêts

nationaux, rien à offrir à la France satisfaite, et ne lui apportant que

les perspectives de la guerre européenne.

En 1831 comme aujourd'hui et aujourd'hui comme en 1831, malgré ses

fautes et ses revers, et tout en persistant à ne croire ni à son droit,

ni à son succès, je tiens le parti républicain pour un grand parti.

La république a, de nos jours, cette force qu'elle promet tout ce que

désirent les peuples, et cette faiblesse qu'elle ne saurait le donner.

C'est le gouvernement des grandes espérances et des grands mécomptes.

Liberté, égalité, ascendant du mérite personnel, progrès, économie,

satisfaction des bonnes et des mauvaises passions, des désirs

désintéressés et des instincts égoïstes, le régime républicain contient

toutes ces séductions, et il les place toutes sous la garantie d'un

prétendu principe bien séduisant lui-même, le droit égal de tous les

hommes à prendre part au gouvernement du pays. Aux yeux de la raison

sévère comme du bon sens pratique, le principe républicain ne supporte

pas un examen sérieux, et sa valeur, comme celle de toutes les formes de

gouvernement, dépend des lieux, des temps, de l'organisation sociale, de

l'état des esprits, d'une multitude de circonstances accidentelles et

variables. Mais par les vérités, les intérêts et les sentiments auxquels

il se rattache, ce principe est de nature à inspirer des convictions

profondes et passionnées. Le parti républicain a une foi: une foi que la

philosophie n'avoue point, que, parmi nous, l'expérience a cruellement

démentie, mais qui n'en reste pas moins fervente dans les adeptes et

qui peut être puissante un moment sur les masses populaires. La

France serait bien aveugle si elle permettait de nouveau que le parti

républicain disposât de ses destinées; mais tout gouvernement serait

bien aveugle son tour qui ne comprendrait pas l'importance de ce parti,

et ne prendrait pas soin, pour lui résister ou pour l'éclairer, de

compter sérieusement avec lui.

Le parti légitimiste aussi a une foi, un principe dont il lui est

souvent arrivé de dénaturer superstitieusement l'origine et la portée,

mais auquel il croit fermement et sincèrement. Il a de plus un sentiment

affectueux et dévoué pour un nom propre, pour des personnes réelles et

vivantes. Et de plus encore une situation sociale considérable, qui fait

de lui l'allié naturel, le défenseur efficace de l'ordre et du pouvoir.

Ce sont là d'incontestables et respectables forces. Le nombre peut

manquer à ce parti, et la sagesse, et la faveur publique; il peut se

rendre, par ses prétentions ou ses fautes, inutile à sa patrie et

nuisible à lui-même. Il n'en reste pas moins un grand parti qui, soit

qu'il agisse, soit qu'il s'abstienne, se fait sentir, comme un grand

poids ou comme un grand vide, dans la société et dans le gouvernement.

L'expérience a révélé la force du parti bonapartiste, ou, pour dire plus

vrai, du nom de Napoléon. C'est beaucoup d'être à la fois une gloire

nationale, une garantie révolutionnaire, et un principe d'autorité. Il y

a là de quoi survivre à de grandes fautes et à de longs revers.

L'anarchie de 1831 offrait aux conspirateurs de ces trois partis des

moyens d'action et des chances de succès. Ils s'en saisirent avidement.

Dans l'espace d'une année, et sans parler des tentatives insignifiantes,

quatre complots républicains, deux complots légitimistes et un complot

bonapartiste assaillirent le gouvernement du roi Louis Philippe. J'ai

dit sans réserve ce que je pensais des complots contre la Restauration;

je parlerai de ceux-ci avec la même liberté. Ils étaient parfaitement

illégitimes. Ils tentaient de renverser un gouvernement accueilli et

accepté avec satisfaction par l'immense majorité de la France; un

gouvernement modéré et libéral, qui avait tiré le pays d'un grand péril,

et qui, loin de les restreindre, étendait les libertés publiques, et se

renfermait scrupuleusement dans les limites de la loi commune. Et, au

terme de ces efforts de renversement, en leur supposant un moment

de succès, point de résultat clair, facile ni assuré; rien qu'un

redoublement de discordes civiles, des perplexités et des obscurités

de plus dans les destinées de la France. J'admets que des sentiments

généreux, des idées de devoir envers le passé ou envers l'avenir, se

mêlaient à ces complots; ils n'en étaient pas moins dénués de justice et

de vrai patriotisme, autant que d'esprit politique et de bon sens.

Je ne suis pas de ceux qui, lorsqu'une faute, un malheur ou un crime

sont des conséquences naturelles et faciles à prévoir des intérêts ou

des passions des hommes, s'y résignent comme au tremblement de terre ou

à la tempête, et ne s'inquiètent que de les décrire ou de les expliquer.

Je ne renonce pas ainsi à l'intelligence et à la moralité humaines, et

je suis décidé à ne pas considérer les âmes comme des forces brutes de

la nature. Qu'ils agissent pour leur pays, ou pour leur parti, ou pour

leur propre compte, les hommes ont une part de résolution et d'action

libre dans les destinées dont ils se mêlent, et ils en répondent devant

l'histoire, en attendant qu'ils en répondent devant Dieu. Que les

républicains, les légitimistes, les bonapartistes, blâmant son origine

ou n'ayant nulle foi dans sa durée, ne voulussent pas servir ni soutenir

le gouvernement du roi Louis-Philippe, qu'ils se tinssent à l'écart en

spectateurs méfiants et critiques, je le comprends; je puis admettre en

pareil cas l'abstention systématique et l'opposition légale; mais ni

la probité politique, ni le patriotisme ne permettent, pour de telles

causes, la conspiration ou l'insurrection. Je sais le peu de fond qu'il

faut faire sur les raisons de moralité ou de sagesse pour contenir dans

les limites du droit les passions des hommes; mais ce n'est là qu'un

motif de plus pour s'affranchir à leur égard de toute complaisance; si

on ne peut se flatter de les gouverner, au moins faut-il se donner la

satisfaction de les juger.

Dans un régime de légalité et de liberté, la répression judiciaire

est seule efficace contre les complots; il faut que les conspirateurs

redoutent la loi et ses interprètes. En 1831, la répression judiciaire

fut faible, incertaine, insuffisante. Du 5 avril au 15 juin, dans cinq

poursuites devant la Cour d'assises de Paris pour complot, insurrection

ou émeute, les accusés qui, loin de contester les faits, les

justifiaient par les intentions, ou même s'en vantaient, furent tous

acquittés par le jury intimidé ou favorable. Les magistrats, réduits à

l'impuissance par les déclarations du jury, ou troublés eux-mêmes par

la grandeur du désordre qu'ils étaient chargés de réprimer, laissaient

quelquefois percer une hésitation inquiète. Et lorsqu'ils essayaient de

protéger, contre des outrages flagrants, la dignité de la justice, ils

voyaient éclater autour d'eux des violences inouïes, et des accusés

sortaient en s'écriant: «Nous avons encore des balles dans nos

cartouches!»

Hors de l'arène où se passaient ces scènes tumultueuses, et au delà des

partis politiques qui se disputaient dans le présent le gouvernement

de la France, d'autres luttes encore étaient engagées; d'autres

réformateurs réclamaient l'empire de l'avenir. Ce fut en 1831 que le

saint-simonisme et le fouriérisme, depuis longtemps en travail, firent

leur plus bruyante apparition. Le journal _le Globe_, sorti depuis

quelque temps des mains des doctrinaires, se transforma alors en chaire

de l'école saint-simonienne, qui essayait de devenir une église; et un

habile officier du génie, M. Victor Considérant, commença, vers la même

époque, à Metz, ses conférences publiques pour répandre et mettre en

pratique les idées de Fourier. Si je n'avais connu quelques-uns des

hommes les plus distingués de ces deux écoles, et si je n'avais vu,

par leur exemple après bien d'autres, quelle infiniment petite dose

de vérité suffit pour conquérir des esprits rares, et pour leur faire

accepter les plus monstrueuses erreurs, j'aurais quelque peine à parler

sérieusement de tels rêves, et probablement je n'en parlerais pas du

tout. Au fond, le saint-simonisme et le fouriérisme n'ont été que des

phases naturelles de la grande crise morale, sociale et politique, qui

depuis le siècle dernier travaille la France et le monde, de courts

météores dans cette longue tempête. Frappés de quelques-unes des erreurs

de notre temps, surtout en matière d'institutions politiques, et

comprenant mieux que l'école radicale l'importance des principes

d'autorité, de discipline et de hiérarchie, Saint-Simon et Fourier se

crurent appelés à la fois à redresser la Révolution française et à la

porter jusqu'à ses dernières et définitives limites. Mais, avec des

prétentions à l'esprit d'organisation, ils étaient possédés de l'esprit

de révolution; et sous le manteau de quelques idées plus saines dans

l'ordre politique, ils jetaient dans l'ordre moral et social les

plus fausses comme les plus funestes doctrines. En même temps qu'ils

défendaient le pouvoir, ils déchaînaient l'homme et ruinaient dans

ses fondements la société humaine. Et, comme il arrive en pareil cas,

c'était par leur côté révolutionnaire qu'ils acquéraient quelque

puissance; leurs plus habiles adeptes faisaient profession de mépris

pour les maximes anarchiques dans le gouvernement; mais leurs doctrines

et leurs tendances générales ne faisaient qu'aggraver, dans les masses

populaires, la perturbation anarchique, en y fomentant les instincts qui

livrent l'homme à la soif jalouse du bien-être matériel et à l'égoïsme

de ses passions.

Un triste événement fit bientôt voir dans quel sens et avec quels effets

se déployait leur influence. En novembre 1831, la langueur des affaires

industrielles, les souffrances des ouvriers et les fausses mesures d'une

administration locale sans fermeté et sans lumières, quoiqu'elle ne

manquât ni d'esprit, ni de courage, amenèrent à Lyon une insurrection

formidable de la population ouvrière, demandant que l'autorité réglât

ses rapports avec les fabricants et lui assurât des salaires plus élevés

et plus fixes. Après deux jours d'une lutte sanglante, les troupes

furent obligées d'évacuer la ville, qui resta pendant dix jours au

pouvoir d'une multitude étonnée, embarrassée, effrayée de son triomphe,

et qui cherchait d'elle-même à rentrer dans l'ordre, ne sachant que

faire de l'anarchie où elle régnait. Tous les partis politiques, tous

les novateurs sociaux, toutes les passions, toutes les idées, tous les

rêves révolutionnaires, apparurent dans cette anarchie; quelques-uns des

chefs saint-simoniens ou fouriéristes étaient, peu auparavant, venus

en mission à Lyon pour y prêcher leurs doctrines, au nom desquelles

s'étaient déjà formées, dans ce grand foyer industriel, diverses

associations populaires. Des meneurs républicains, des agents

légitimistes, les sociétés secrètes et les conspirateurs de profession

essayèrent de détourner à leur profit ce redoutable mouvement. La

plupart des ouvriers se défendaient de ce travail des factions, et

voulaient contenir leur insurrection dans les limites de leur propre

et local intérêt. Ils écrivirent au principal journal de Lyon, _le

Précurseur_: «Monsieur le rédacteur, nous devons expliquer que, dans les

événements qui viennent d'avoir lieu à Lyon, des insinuations politiques

et séditieuses n'ont eu aucune influence. Nous sommes entièrement

dévoués à Louis-Philippe, roi des Français, et à la Charte

constitutionnelle; nous sommes animés des sentiments les plus purs, les

plus fervents, pour la liberté publique, la prospérité de la France,

et nous détestons toutes les factions qui tenteraient de leur porter

atteinte.» Mais, de l'une et de l'autre part, les efforts furent

vains: les ouvriers ne réussirent pas à empêcher que les conspirateurs

politiques n'imprimassent à l'insurrection un caractère de révolte

révolutionnaire, et les conspirateurs échouèrent à lancer violemment

les ouvriers vers une révolution. L'anarchie, avec ses principes et

ses acteurs divers, prévalut seule à Lyon, à la fois maîtresse et

impuissante.

Trois mois après, sous des prétextes bien plus frivoles, pour des scènes

de carnaval, Grenoble fut le théâtre de violents désordres. L'autorité

administrative fut méconnue et insultée. L'intervention de la force

armée aggrava le mal au lieu de le réprimer. Le parti républicain, assez

nombreux à Grenoble, s'arma aussitôt et entra en scène. Des rencontres

sanglantes eurent lieu entre les soldats et les citoyens; et sur l'ordre

même des chefs militaires, troublés par le soulèvement de la population

exaspérée, le 35e régiment d'infanterie de ligne, qui avait soutenu la

lutte, fut renvoyé de la ville, humilié sans avoir été vaincu.

Sur un grand nombre d'autres points du territoire, et pour des causes le

plus souvent puériles, à Strasbourg, à Tours, à Toulouse, à Montpellier,

à Carcassonne, à Nîmes, à Marseille, des troubles semblables éclatèrent.

Et ce n'était pas seulement parmi le peuple que régnait l'esprit de

désordre, il pénétrait jusque dans l'armée. A Tarascon, des soldats

refusaient d'obéir à l'autorité municipale qui voulait empêcher la

plantation tumultueuse d'un arbre de la liberté, et un de leurs

officiers déclarait que, malgré l'ordre du magistrat, il ne ferait pas

sortir de prison des détenus qui devaient être interrogés. Quand le

moment vint de distribuer la décoration instituée par la loi du 13

décembre 1830, sous le nom de _croix de Juillet_, en mémoire de la lutte

des trois journées, la plupart de ceux à qui la commission de Paris

l'avait décernée refusèrent de la recevoir avec la légende: _Donnée par

le roi des Français_, et en prêtant au Roi serment de fidélité. Dans

l'école de cavalerie de Saumur, un sous-lieutenant prit la décoration

sans en avoir reçu de ses chefs l'autorisation, et en soutenant qu'il

n'en avait nul besoin. D'autres la portèrent sans avoir prêté serment.

L'un d'entre eux fut poursuivi à ce titre et acquitté par le jury.

L'autorité renonça à toute poursuite semblable. Et pendant que les

vainqueurs de Juillet bravaient ainsi arrogamment les droits et les

ordres du gouvernement issu de leur victoire, les vaincus préparaient,

dans le Midi et dans l'Ouest, une grande insurrection légitimiste,

n'attendant que l'arrivée de madame la duchesse de Berry pour éclater.

Je résume et rapproche ici tous les éléments d'anarchie avec lesquels M.

Casimir Périer était aux prises. Ils ne se présentaient pas ainsi à lui

tous ensemble et avec tous leurs périls. Il n'en avait pas moins un

instinct profond de la grandeur de la lutte, et il s'y engageait avec

plus de fermeté que de confiance. Il n'y a point de plus beau ni de plus

rare courage que celui qui se déploie et persiste sans compter sur

le succès. Hardi avec doute, et presque avec tristesse, c'était la

disposition de M. Casimir Périer d'espérer peu en entreprenant beaucoup.

Il suppléait à l'espérance par la passion et par une inébranlable

conviction de l'absolue nécessité du combat. Rétablir l'ordre dans les

rues, dans l'État, dans le gouvernement, dans les finances, au dedans

et au dehors, c'était là pour lui une idée simple et fixe dont il

poursuivait l'accomplissement avec une persévérance ardente et pressée,

comme on travaille contre l'inondation ou l'incendie. L'émeute, sans

cesse renaissante autour de lui, l'indignait sans le lasser. Il

employait pour la combattre toutes les forces permanentes ou

accidentelles, organisées ou spontanées, que la société chancelante

pouvait lui fournir, la troupe de ligne, la garde municipale, la garde

nationale, les agents de police, les ouvriers honnêtes que le désordre

des rues irritait en les troublant dans leur travail. Et quand il avait

mis en avant ces auxiliaires divers, il les soutenait énergiquement

contre les colères ou les plaintes ennemies, n'ignorant pas qu'en

servant bien le zèle fait des fautes, et n'hésitant jamais à en accepter

la responsabilité.

Un jour, dans l'une des plus violentes émotions populaires de ce temps,

suscitée par la nouvelle de la chute de Varsovie, il se trouva tout à

coup, de sa personne, en face des séditieux. Il sortait, avec le général

Sébastiani, de l'hôtel des Affaires étrangères: la foule entoura la

voiture, en l'assaillant de cris menaçants; M. Casimir Périer mit la

tête à la portière, et, en adressant aux plus rapprochés quelques

paroles, ordonna au cocher d'avancer. La voiture arriva, non sans peine,

sur la place Vendôme, près de l'hôtel de la Chancellerie; là, il fut

impossible d'aller plus loin; la foule avait arrêté les chevaux. Les

deux ministres ouvrent la portière, descendent et s'avancent à pied

vers la foule qui se replie et recule un peu à leur aspect. Le général

Sébastiani, l'air tranquille et froid, montre de la main aux émeutiers

l'hôtel voisin de l'état-major de la garnison et les soldats du poste

qui prennent les armes pour accourir. M. Casimir Périer marche sur les

plus animés:--«Que voulez-vous?--Vive la Pologne! Nous voulons nos

libertés!--Vous les avez; qu'en faites-vous? Vous venez ici m'insulter

et me menacer, moi, le représentant de la loi qui vous protège tous!»

Son fier aspect, ses fermes paroles, suspendirent un moment les cris;

le poste arriva, et les deux ministres entrèrent à l'hôtel de la

Chancellerie, laissant la multitude troublée dans son irritation.

C'était peu de réprimer de tels désordres quand ils avaient éclaté, il

fallait absolument les prévenir; à cette condition seule la société

pouvait retrouver la confiance dans le repos. M. Périer se désespérait

de l'insuffisance de ses moyens et de ses agents. Il avait dans sa

clientèle commerciale un homme remarquablement intelligent et hardi,

longtemps employé, ensuite associé dans sa maison de banque, et naguère

mêlé à des affaires administratives, quoique étranger à la politique.

Il fit venir M. Gisquet: «Je suis mal secondé; mes intentions sont mal

comprises, mes ordres ne sont pas exécutés avec la promptitude et la

précision sans lesquelles des ordres ne signifient rien. Tout le monde

se mêle de faire de la police; on en fait au château, on en fait dans

les ministères, on en fait dans les états-majors; on en fait partout.

C'est intolérable; il faut que toutes ces polices cessent et que la

mienne soit efficace. M. Vivien a de bonnes qualités; mais j'ai besoin

d'un préfet de police qui s'associe avec plus de conviction et plus

d'affection à ma politique. M. Vivien rentre au Conseil d'État. Je l'ai

remplacé par M. Saulnier. Je désire que vous acceptiez les fonctions de

secrétaire général. J'ai prévenu M. Saulnier que c'était sur vous que je

comptais pour les affaires politiques. C'est vous qui êtes mon homme.

Voyez de quels pouvoirs vous avez besoin pour me bien seconder; je vous

les donnerai.» M. Gisquet accepta; et trois mois après il était préfet

de police en titre, et servait M. Casimir Périer avec un énergique

dévouement.

Dès les premiers jours de son ministère, M. Casimir Périer s'était

vivement préoccupé d'une autre mesure qu'il jugeait indispensable

pour la dignité extérieure et quotidienne du pouvoir. Le 20 mars, _le

Moniteur_ annonça que le Roi irait habiter les Tuileries. Tant que le

palais des rois restait vide, il semblait appartenir à ses anciens

maîtres, ou à la Révolution qui les en avait chassés. Il fallait que

la royauté nouvelle vînt prendre la place de ces deux souvenirs. Le

Palais-Royal d'ailleurs était le quartier général de la multitude et de

l'émeute; la sûreté manquait souvent à cette demeure de la royauté, et

la convenance toujours. M. Casimir Périer demanda formellement que le

Roi s'établît aux Tuileries. On a dit que le Roi avait résisté, hésité

du moins. Je ne le pense pas. Des sentiments divers se mêlèrent sans

doute à cette résolution. Le roi Louis-Philippe, très-sensible aux

affections et aux habitudes domestiques, mettait du prix aux souvenirs

de sa jeunesse et de ses pères; il lui en coûtait de quitter leur

maison. Il n'entrait pas non plus sans une émotion triste dans ce

palais où les aînés de sa famille avaient si longtemps régné et si

douloureusement succombé. Il était d'un coeur aisément remué et

très-accessible aux impressions confuses que suscitaient naturellement

en lui les complications de sa destinée. Mais il avait l'esprit trop

sensé et trop ferme pour ne pas admettre la nécessité de la démarche

que lui demandait son cabinet. Ce fut M. Casimir Périer qui en

prit l'initiative; le roi Louis-Philippe ne pouvait s'en défendre

sérieusement.

Elle devint bientôt pour lui l'occasion d'un embarras qui fit quelque

bruit. A peine établi aux Tuileries, le Roi s'aperçut que, sinon

l'émeute, du moins l'insulte venait encore l'y chercher. En traversant

le jardin, surtout le soir, à la faveur de l'obscurité, de grossiers

passants, sous les fenêtres des appartements du Roi, de la reine et

des princesses, poussaient des cris injurieux, chantaient des chansons

infâmes. Pour y mettre efficacement obstacle, il eût fallu que des

sentinelles se promenassent incessamment le long du château et fissent

sous ses murs des arrestations. Le Roi ordonna qu'en laissant libre le

passage du Pont-Royal à la rue de Rivoli, on réservât, en l'entourant

d'un fossé planté de lilas, une bande de terrain qui éloignât les

passants des fenêtres mêmes du château. Les journaux ennemis se

répandirent en clameurs accueillies de tous les mécontents; on

fortifiait les Tuileries, on enlevait le jardin au public. Le public, si

aisément crédule, semblait disposé à prendre de l'humeur. M. Périer m'en

témoigna quelque inquiétude. Comme j'allais un soir faire ma cour à la

reine, le Roi m'en parla vivement: «Je n'enlève rien à personne; tout

le monde traverse les Tuileries comme auparavant; je ne défigure ni le

château, ni le jardin; ceci n'est point, de ma part, une fantaisie;

mais je ne puis souffrir que des bandits viennent, sous mes fenêtres,

assaillir ma femme et mes filles de leurs indignes propos. J'ai bien le

droit d'éloigner de ma famille ces outrages.» M. Périer n'eut pas besoin

d'y penser deux fois pour être de l'avis du Roi; il le soutint hautement

de son approbation, et l'innocent travail entrepris le long du château

s'acheva sans obstacle, laissant pourtant, parmi les badauds, quelque

prévention, et, dans le coeur du Roi, un déplaisant souvenir.

Dans les départements, M. Casimir Périer déployait la même fermeté qu'à

Paris, non-seulement pour réprimer partout la sédition et le désordre,

mais pour protéger efficacement les intérêts publics ou privés que le

désordre mettait en souffrance. Lorsqu'en novembre 1831, sur la première

nouvelle de la grande insurrection des ouvriers, il envoya M. le duc

d'Orléans et le maréchal Soult à Lyon, il les chargea, non-seulement de

reprendre possession de la ville et du pouvoir envahis par les insurgés,

mais aussi de rétablir, entre les fabricants, les chefs d'atelier et les

ouvriers, l'entière liberté des transactions, condition absolue, aussi

bien pour le travail que pour le capital, de la sûreté comme de la

prospérité, dans la mesure que permettent les misères naturelles de

la vie et de la société humaines. En mars 1832, quand la faiblesse de

l'autorité militaire eut consenti, au milieu d'une sédition, à faire

sortir de Grenoble le régiment qui l'avait combattue, M. Périer, après

avoir fait révoquer les commandants qui avaient faibli, exigea que ce

régiment rentrât dans la ville, musique et enseignes déployées, et une

proclamation du ministre de la guerre rendit aux troupes pleine justice,

et à la force publique son ascendant. Nul administrateur, nul chef civil

ou militaire ne put être impunément faible ou indiscipliné; la présence

réelle et la volonté sérieuse du pouvoir se faisaient incessamment

sentir à ses agents, comme par ses agents aux populations. _Le Moniteur_

s'empressait d'exprimer le jugement et d'expliquer la conduite du

cabinet dans les divers incidents qui avaient appelé son action. Et

quand ces incidents amenaient dans les Chambres de grands débats, M.

Casimir Périer soutenait avec une indomptable énergie ses actes et

ses agents, repoussant tout assentiment équivoque de ses amis, toute

critique voilée de ses adversaires, et s'écriant avec une colère

douloureuse, quand l'opposition parlait d'indulgence: «Je n'accepte pas

votre indulgence; je ne demande que justice et l'estime de mon pays.»

Par un rare et beau contraste, en même temps qu'il y portait cette

passion ardente, M. Casimir Périer était plein de modération et de

prudence dans l'exercice du pouvoir. Ce ministre si bouillant et si

altier s'imposait une légalité rigoureuse; il faisait plus, il n'usait

des lois mêmes qu'avec réserve et ne voulait pas pousser leur force à

l'extrême. Lorsqu'au mois de mai 1831, il envoya dans les départements

de l'ouest, où des troubles commençaient, le lieutenant général Bonnet

avec le titre de commissaire extraordinaire, il se garda bien de lui

donner aucun pouvoir exceptionnel, et prit soin d'expliquer, dans son

_Rapport au Roi_, la nature parfaitement légale de cette mission,

qui n'avait d'autre but que de concentrer dans une seule main le

commandement des forces publiques pour assurer l'unité et la promptitude

de leur action. Quelques mois plus tard, de nouveaux désordres s'étaient

produits dans ces départements; les campagnes s'agitaient, les villes

s'alarmaient; les députés du pays, en entretenant la Chambre de ces

agitations et de ces alarmes, réclamaient des lois d'exception, des

mesures de rigueur; M. Casimir Périer s'y refusa péremptoirement: «Je

résiste à ces provocations, dit-il, convaincu, comme je le suis, que,

dans le régime actuel, la loi commune doit suffire à tout. Paris aussi

a vu des troubles interrompre sa tranquillité; qui donc aurait songé à

provoquer un état de siège? Il n'en est pas besoin davantage dans ces

provinces. L'ordre en Vendée par le maintien des lois, la paix en Europe

par le respect de la foi jurée, voilà de quoi répondre à beaucoup

de reproches, calmer beaucoup d'inquiétudes, rallier beaucoup de

convictions.»

En avril 1831, peu de semaines après l'avènement de M. Casimir Périer au

pouvoir, et pendant que l'émeute roulait et grondait dans les rues comme

le tonnerre dans un long orage, la reine Hortense arriva tout à coup à

Paris avec son fils, le prince Louis Bonaparte. Elle fuyait d'Italie où

elle venait de perdre l'aîné de ses enfants et d'où elle avait emmené, à

grand'peine, le second encore malade. Dès son arrivée, elle s'adressa

au comte d'Houdetot, aide de camp du Roi, qu'elle connaissait depuis

longtemps, en le priant d'informer le Roi de sa situation et des

circonstances qui l'avaient amenée à Paris. Le Roi la reçut secrètement

au Palais-Royal, dans la petite chambre qu'occupait le comte d'Houdetot,

et où la Reine et madame Adélaïde, appelées l'une après l'autre par

ordre du Roi, vinrent également la voir. L'entrevue fut longue, quoique

peu commode; il n'y avait dans la chambre qu'un lit, une table et deux

chaises; la Reine et la reine Hortense étaient assises sur le lit, le

Roi et madame Adélaïde sur les deux chaises; le comte d'Houdetot était

appuyé contre la porte, pour empêcher toute entrée indiscrète. Le Roi et

la Reine témoignèrent à la reine Hortense le plus bienveillant intérêt.

Elle désirait être autorisée à rentrer en France, à venir du moins aux

eaux de Vichy: «Vichy, oui, lui dit le Roi, pour votre santé; on le

trouvera tout naturel; et puis vous prolongerez votre séjour, ou vous

reviendrez; on s'accoutume vite à tout dans ce pays-ci; on oublie vite

tout.» Elle demandait aussi à suivre, auprès du gouvernement, des

réclamations pécuniaires. Le Roi lui promit tout l'appui qui serait en

son pouvoir: «Mais je suis un roi constitutionnel; il faut que j'informe

mon ministre de votre arrivée et de vos désirs.» Il s'en entretint

en effet avec M. Casimir Périer, avec lui seul dans le ministère,

et l'envoya ensuite à la reine Hortense, qui ne le reçut pas sans

inquiétude: «Je sais, Monsieur, lui dit-elle en le voyant entrer, que

j'ai violé une loi; vous avez le droit de me faire arrêter; ce serait

juste.--Légal, oui, madame; juste, non,» lui répondit M. Périer, et

après s'être entretenu quelques moments avec elle, il lui offrit les

secours dont elle pourrait avoir besoin, et qu'elle refusa. Cependant

les émeutes continuaient et se rapprochaient de la rue de la Paix, où

était logée la reine fugitive; le 5 mai, la colonne de la place Vendôme

en devint le centre; des cris de _Vive l'Empereur!_ retentirent; le

bruit courut que le prince Louis avait été vu sur la place. M. Casimir

Périer vint dire à la reine Hortense que son séjour ne pouvait se

prolonger. Elle partit avec son fils pour l'Angleterre, ignorée du

public et toujours protégée du roi que ses amis travaillaient à

renverser. Elle reçut plus tard, par l'entremise de M. de Talleyrand,

des passe-ports pour traverser la France et se rendre, par cette voie;

en Suisse, où elle voulait s'établir.

Quelques jours avant cet incident, le 8 avril 1831, le Roi, sur la

proposition de M. Casimir Périer, avait ordonné que la statue de

l'empereur Napoléon fût rétablie sur la colonne de la place Vendôme; et

peu de mois après, le 13 septembre, la Chambre des députés renvoya au

président du Conseil des pétitions qui demandaient que les cendres de

l'Empereur fussent réclamées de l'Angleterre et placées sous la colonne.

Un jeune et ardent opposant sous la Restauration, M. Charles Comte, et

un vétéran libéral de l'Assemblée constituante, M. Charles de Lameth,

appuyèrent presque seuls l'ordre du jour que proposait la commission:

«Il est vrai, dit M. de Lameth, que Napoléon a comprimé l'anarchie;

mais il ne serait pas nécessaire que ses cendres vinssent l'augmenter

aujourd'hui.» Le cabinet ne prit aucune part à la discussion et accepta

silencieusement le renvoi.

Ainsi commença, sous le ministère de M. Casimir Périer, cette série

d'actes par lesquels le roi Louis-Philippe et son gouvernement ont,

pendant dix-huit ans et en dépit des complots, témoigné pour le nom, la

mémoire et la famille de l'empereur Napoléon, tant d'égards et de soins.

Beaucoup de bons esprits sont convaincus que ce fut là, de leur part,

une faute grave, du moins une grande imprudence. J'incline moi-même à

penser qu'une complaisance si éclatante du gouvernement constitutionnel

de 1830 pour un souvenir national et un sentiment populaire peu en

harmonie avec sa libérale et pacifique politique allait au delà de la

nécessité, je dirai presque de la convenance; et si je croyais que

cette complaisance a exercé sur les destinées de ce régime une grande

influence, je n'hésiterais pas, même aujourd'hui, à en exprimer mon

blâme et mon regret. Mais je ne pense pas que ni la statue de Napoléon à

la place Vendôme, ni ses restes aux Invalides aient fait la chute du roi

Louis-Philippe et de la Charte: de bien autres causes, les unes bien

plus directes, les autres bien plus profondes, ont déterminé les

événements de 1848. Et aujourd'hui je prends plaisir à retrouver, dans

les actes du gouvernement de 1830, cette générosité de sentiments, cette

largeur de vues qui lui persuadaient qu'il pouvait sans péril rendre

hommage à toute notre histoire, ancienne ou contemporaine, et relever

indistinctement dans nos rues, sur nos places, aux Invalides comme à

Versailles, toutes les gloires de la France, en même temps qu'il fondait

ses libertés. Il y a là aussi une gloire que le roi Louis-Philippe et

son gouvernement ont noblement acquise, et qui leur reste dans leurs

revers.

Aux violents débats que suscitaient ces divers incidents se joignaient

les discussions plus prévues et plus tranquilles qu'amenaient, soit

les propositions nées au sein des Chambres, soit les projets de loi

présentés par le gouvernement; sur soixante et dix-huit projets de loi

que présenta, dans sa courte durée, le cabinet du 13 mars 1831, seize

avaient pour objet l'accomplissement de quelques-unes des promesses de

la Charte, ou d'importantes réformes politiques ou administratives. M.

Casimir Périer prenait en général, à la préparation et à la discussion

de ces projets, moins de part qu'aux débats sur les événements et la

politique de circonstance: homme d'action surtout et formé par la lutte

bien plus que par l'étude, il avait l'esprit peu exercé à l'examen des

questions de principe et au travail de la législation; il pressentait

avec un grand instinct la valeur pratique d'une idée générale dans

l'intérêt de l'ordre social et du gouvernement; mais, lorsqu'il fallait

la rattacher à son principe et la suivre dans ses développements

historiques ou logiques, il laissait à d'autres ce rôle, ne s'y sentant

pas lui-même très-propre. C'est ce qui arriva en particulier dans deux

des plus grandes questions que le cabinet du 13 mars eût à résoudre,

la liste civile et l'hérédité de la pairie: l'acte de gouvernement,

c'est-à-dire la résolution adoptée dans ces deux circonstances par le

cabinet, fut bien le fait de M. Casimir Périer et le résultat de son

jugement sur ce qui était pratiquement convenable et possible; mais il

ne chercha à tenir et ne tint en effet que peu de place dans le débat.

A propos de la liste civile, le débat fut médiocre et nullement au

niveau de la grandeur de la question et de la situation au milieu de

laquelle elle se traitait. L'indépendance et l'intelligence politiques y

manquèrent presque également. Je n'ai guère rencontré dans l'histoire

de fausseté comparable à celle des suppositions et des imputations,

sérieuses ou frivoles, habiles ou grossières, dont, à cette occasion et

en dehors des Chambres, le roi Louis-Philippe fut l'objet. Pas plus en

fait d'argent qu'en fait de pouvoir, ce prince n'avait des prétentions

excessives ni des besoins déréglés; accoutumé à vivre dans des habitudes

d'ordre et de prévoyance, il ne s'étonnait point des moeurs bourgeoises

de son temps, et n'avait nulle envie de les choquer par son luxe et sa

prodigalité: «Je n'ai, me disait-il un jour, ni maîtresse, ni favori; je

n'aime ni la guerre, ni le jeu, ni la chasse; on dit que j'ai trop de

goût pour les constructions, mais le Trésor n'en souffre pas plus que la

morale.» Son seul tort, si, après la révolution du 24 février 1848 et

les décrets du 23 janvier 1852, il est permis d'appeler cela un tort,

c'était d'être trop inquiet de l'avenir de ses enfants et de le

témoigner trop vivement. Il s'inquiétait aussi outre mesure de toutes

les exigences qui assiègent la royauté et de l'impossibilité où il

serait d'y suffire, en même temps qu'il était bien décidé à s'en

acquitter. Mais ses inquiétudes, manifestées avec abandon dans ses

entretiens, n'étaient point la règle de ses prétentions. La liste

civile, présentée le 4 octobre 1831 par son cabinet, était plutôt

modeste qu'ambitieuse; la Couronne y renonçait à plusieurs des domaines

qu'elle avait possédés jusque-là; le chiffre de la somme annuelle qui

lui devait être allouée avait été laissé en blanc, évidemment destiné

à rester au-dessous de celui que, peu de mois auparavant, M. Laffitte

avait proposé. Qu'on discutât les propositions nouvelles, quoique les

plus modérées qui eussent jamais été faites en pareille matière, rien de

plus simple; mais, à coup sûr, il n'y avait pas de quoi se récrier. De

son côté, l'immense majorité de la Chambre des députés n'avait,

envers le roi Louis-Philippe et son établissement monarchique, aucune

disposition malveillante; on voulait sincèrement au contraire le bien

traiter, le fortifier, l'affermir. On désirait que la royauté fût

hospitalière, généreuse, qu'elle eût de l'éclat. Et pourtant on disputa,

on marchanda avec elle comme avec un entrepreneur avide et rusé dont les

demandes sont suspectes et dont on s'applique à réduire les bénéfices.

Et ce ne fut pas là l'attitude de la seule opposition, mais, aussi celle

de la plupart des amis du gouvernement, des hommes mêmes qui se disaient

et se croyaient bien résolus à donner à la royauté tout ce qu'exigeait

sa mission. À leur insu, ils étaient troublés par les assertions et

intimidés par les attaques du dehors; ils avaient peur d'être taxés de

prodigalité ou de faiblesse. Et le cabinet lui-même avait quelquefois

l'air embarrassé, comme s'il eût demandé plus qu'il n'avait droit ou

chance d'obtenir.

C'est que, dans tout le cours de ce débat, la vraie, la grande question,

je ne dis pas seulement de principe, mais de circonstance, la question

politique fut oubliée et disparut sous la question économique qui

préoccupa seule les esprits. L'idée du gouvernement à bon marché était

l'idée dominante, souveraine. On agissait, on parlait comme si l'on eût

été en présence d'une royauté ancienne, puissante et riche, qu'il fût

nécessaire et difficile de faire rentrer dans les voies de l'ordre et de

l'économie; ou bien comme si l'on n'eût eu à pourvoir qu'à la situation

fugitive du premier magistrat d'une république, sorti hier de la vie

commune et destiné à y rentrer demain. On avait un bien autre problème à

résoudre; on voulait une monarchie, et on la voulait parce qu'elle était

nécessaire aux libertés du pays comme à son repos. Elle s'élevait au

milieu des ruines. L'intérêt impérieux, pressant, c'était de la fonder;

et pour la fonder, il fallait lui donner, dès l'abord, tous les moyens,

tous les gages possibles de stabilité. La perpétuité de la dotation

immobilière de la Couronne, la forte et assurée constitution de la

famille royale, la démonstration éclatante de la confiance du pays

dans son oeuvre et de sa ferme résolution de la léguer aux générations

futures, c'étaient là les idées, les intentions qui devaient dominer

les législateurs et régler leurs actes comme leur langage. Ils s'en

préoccupèrent peu, et au moment même où ils prétendaient fonder une

monarchie, ils lui contestèrent les éléments comme les signes de la

solide et longue durée. La dotation immobilière de la Couronne devint

viagère, comme la liste civile proprement dite. Les apanages furent

abolis. Des dotations ne furent promises aux princes de la famille

royale qu'éventuellement et dans le cas où il serait prouvé que le

domaine privé du Roi ne pouvait suffire à leur sort. Deux discours, l'un

de M. Casimir Périer, l'autre de M. de Montalivet, ne réussirent pas à

modifier l'état des esprits et le caractère de la discussion. La loi de

la liste civile fut examinée et votée à peu près comme si nous n'avions

eu qu'à débattre et à régler le prix d'une machine destinée à devenir,

pour quelque temps, le gouvernement. J'incline à croire que cette loi

pourvoyait suffisamment aux besoins matériels de la royauté; il n'en est

pas moins certain que la royauté sortit affaiblie du débat.

L'hérédité de la pairie était une question perdue avant d'être discutée.

La clameur démocratique la repoussait absolument; et parmi les nouveaux

conservateurs eux-mêmes, la plupart s'associaient à cette répulsion,

par conviction réelle, ou par entraînement, ou par faiblesse. Le parti

monarchique bourgeois, qui venait de triompher en juillet 1830, avait là

une occasion éclatante de consolider et d'élever sa victoire en rompant

décidément avec les traditions révolutionnaires et en pacifiant les

classes supérieures du pays. Que, dans une monarchie représentative,

une chambre héréditaire soit une garantie à la fois de stabilité et de

liberté, une école de gouvernement légal et d'opposition tempérée,

c'est une vérité que la raison pressent, que l'expérience démontre,

qu'admettaient, avant 1830, presque tous les amis éclairés de la

monarchie constitutionnelle, et dont les partisans de la république

démocratique ont seuls le droit de ne tenir nul compte, puisqu'ils ne

veulent pas de la monarchie. Les grands pouvoirs politiques ne naissent

qu'à deux sources, l'élection ou l'hérédité; hors de là, il n'y a que

des magistratures. La monarchie représentative peut combiner et faire

agir ensemble ces deux principes: c'est surtout par là, et à ce prix,

qu'elle est un gouvernement excellent, qui donne à tous les intérêts

sociaux, aux intérêts civils comme aux intérêts politiques, à la famille

comme à l'État, à la liberté comme au pouvoir, les meilleurs gages de

force et de sécurité.

L'aversion du principe de l'hérédité est l'un des sentiments les plus

vifs des fauteurs, sincères ou pervers, de révolutions. Aversion bien

naturelle, car le changement et le nivellement étant les deux passions

permanentes de l'esprit révolutionnaire, l'hérédité, partout où il la

rencontre, est le premier obstacle qu'il ait à renverser. Mais pour se

satisfaire à ce prix, l'esprit révolutionnaire méconnaît et viole la

règle fondamentale de toute bonne organisation politique, qui est

de mettre les lois que font les hommes en harmonie avec les lois

providentielles que Dieu a établies sur les sociétés humaines, et

d'assurer, à chacun des grands principes qui gouvernent le monde, sa

part dans le gouvernement des nations. Or l'hérédité est évidemment l'un

de ces principes; elle joue, dans la vie sociale de l'humanité, un rôle

si important que tout État qui ne sait pas, sous telle ou telle forme,

par telle ou telle institution, en tenir suffisamment compte, demeure

incomplètement constitué, et porte dans son sein des germes de désordre

et de fragilité qui ne manquent jamais de se développer.

A part même les considérations générales d'organisation politique, la

France avait, dans cette question, un intérêt de circonstance impérieux

et pressant. Partout, et notamment dans les classes naturellement

appelées à l'activité politique, notre société a surtout besoin

aujourd'hui de pacification et d'accord. Tant que l'ancienne noblesse

française et la bourgeoisie française s'obstineront à demeurer jalouses

et désunies, au lieu de se résigner à être puissantes ensemble, nous

aurons la révolution en permanence, c'est-à-dire l'anarchie et le

despotisme tour à tour, au lieu de la stabilité et de la liberté à la

fois. Or cette pacification des classes longtemps rivales ne peut se

faire que dans la vie publique commune et au sein du gouvernement; il

faut qu'elles se rencontrent là tous les jours, qu'elles y exercent les

mêmes droits et y défendent les mêmes intérêts, sous le poids de la

même responsabilité devant le pays. Que les anciennes et les nouvelles

influences sociales, que des gentilshommes et des bourgeois se mêlent

dans la Chambre héréditaire comme dans la Chambre élective, un peu plus

tôt ou un peu plus tard la paix s'y fera entre eux, et la paix entre

eux, c'est la fin de la révolution. En 1814 la Charte avait commencé

cette oeuvre; en 1830, le nouveau parti monarchique, vainqueur dans la

lutte, pouvait l'accomplir; il pouvait, avec dignité et sans péril,

offrir à l'ancien parti monarchique, dans la Chambre héréditaire, une

situation que, dignement aussi, celui-ci pouvait accepter. Ils auraient

grandi l'un et l'autre dans ce rapprochement pratique et progressif,

fait sans condition et sans bruit.

L'esprit révolutionnaire et l'esprit démocratique n'ont pas souffert

ce beau résultat; ils ont étouffé, au sein des classes moyennes

victorieuses en 1830, ces grands instincts d'ordre et de gouvernement

qui, dans les grandes circonstances politiques, sont le bon sens

pratique et efficace; et au moment même où la pacification des deux

éléments du parti monarchique pouvait faire un pas décisif, la

séparation et l'irritation se sont aggravées entre eux.

Un fait mérite peut-être d'être remarqué. Nous siégions dans la

Chambre des députés, M. Royer-Collard, M. Thiers et moi, tous trois

représentants, avec des principes et à des degrés divers, du régime

monarchique constitutionnel, et tous trois bourgeois. Nous soutînmes

tous trois l'hérédité de la pairie, également convaincus tous trois

de son importance pour le succès du gouvernement que nous tentions de

fonder.

Pouvait-elle être sauvée? J'en doute. Non que le courant démocratique

fût insurmontable; il était bien moins fort en réalité qu'en apparence;

mais les moyens d'y résister étaient très-faibles. La discussion fut

favorable à l'hérédité. Au moment du vote sur l'amendement qui proposait

de la maintenir, le général Bugeaud me dit: «C'est dommage que ceci

finisse sitôt; vous n'aviez pas vingt voix au commencement de ce débat;

vous en aurez davantage.» Le principe de l'hérédité eut quatre-vingt-six

voix contre deux cent six, et celle du général Bugeaud en était une.

La situation de M. Casimir Périer dans cette question fut amère: il

était partisan de l'hérédité de la pairie; il le proclamait hautement,

et il en proposait l'abolition. Personne n'est en droit de le lui

reprocher, car personne n'osa lui conseiller d'agir autrement. Nous

étions à l'aise, mes amis et moi, pour soutenir l'hérédité dans la

discussion; nous n'étions pas chargés de résoudre la question; mais nul

d'entre nous ne se hasarda à nier la nécessité que M. Casimir Périer

consentait à subir. Ce fut, au milieu de ses succès contre l'anarchie,

la part de mauvaise fortune de ce grand citoyen qu'emporté par l'urgence

de la résistance matérielle, il fut en même temps entraîné, en matière

d'institutions et de lois politiques, à de fâcheuses concessions. Il en

éprouvait un profond chagrin, car son esprit, qui s'élevait de jour en

jour au-dessus même de sa situation, sentait fortement la nécessité

d'une politique conséquente, qui rétablît l'ordre par les institutions

permanentes de l'État comme par les actes quotidiens du pouvoir; et, ne

suffisant pas aussi bien à l'une qu'à l'autre tâche, il se plaignait

quelquefois de ses amis et de son sort, aussi triste que s'il n'eût pas

réussi à refouler le flot de l'anarchie, ce qui était sa mission propre

et son glorieux dessein. Tristesse digne d'une grande âme.

Rien ne fit plus ressortir la pénible situation de M. Casimir Périer

dans cette affaire que la mesure à laquelle il fut contraint de recourir

pour assurer, dans la Chambre des pairs, cette abolition de l'hérédité

qu'il déplorait. Une ordonnance du Roi envoya dans cette Chambre

trente-six nouveaux membres appelés et résignés à mutiler de leurs

propres mains le corps dans lequel ils entraient. Et, pour ajouter

encore à l'étrange contradiction de la mesure, la puissance du principe

et du sentiment de l'hérédité y fut solennellement reconnue et acceptée.

Deux jeunes gens encore mineurs, et sans autre titre que leur nom, les

fils du maréchal Ney et du général Foy, furent du nombre des nouveaux

pairs. Noble et juste hommage rendu à la mémoire de leurs pères, à la

gloire militaire de l'un, à la gloire militaire et politique de l'autre;

et en même temps protestation éclatante en faveur de cette hérédité

naturelle des situations ainsi consacrée dans l'acte même destiné à

l'abolir.

Dans une autre circonstance moins grave et pourtant pénétrante,

M. Casimir Périer eut le regret, non pas d'agir contre son propre

sentiment, mais de ne pas le manifester. Un député dont les opinions

convenaient mal à son nom, M. Auguste Portalis, proposa l'entière

abolition de la loi du 19 janvier 1816, qui avait institué, pour

l'anniversaire du 21 janvier, un deuil national et légal, ainsi que

l'érection d'un monument en expiation de la mort de Louis XVI. Cette

proposition devint, entre les deux Chambres, l'occasion d'un conflit

obstiné. En abrogeant plusieurs des dispositions de la loi du 19 janvier

1816, la Chambre des pairs voulait que le 21 janvier restât un jour

férié et de deuil; la Chambre des députés persistait à voter la complète

abrogation de la loi. Dans ce long débat, et au sein de l'une comme de

l'autre Chambre, le cabinet garda un absolu silence. Ce fut au duc

de Broglie qu'appartint l'honneur de manifester, dans leur difficile

harmonie, les sentiments divers qu'une telle question devait inspirer;

et il le fit avec cette fermeté scrupuleuse et délicate qui caractérise

son talent comme son âme: «Qu'exige ici, dit-il, le bien de la paix?

Qu'exige cet esprit de sagesse, de modération, de prudence, qui doit

présider à tout gouvernement régulier, cet esprit de conciliation qui

termine les révolutions et qui doit être le bon génie de la Révolution

de juillet?

Qu'on ne place pas chaque année, à jour fixe, sur tous les points de la

France, les partis en présence les uns des autres, autour du catafalque

solennel; qu'on n'excite pas chaque année, à jour fixe, les citoyens

à se montrer au doigt les uns les autres, selon qu'ils obéissent ou

résistent à l'injonction de se vêtir d'une couleur déterminée; qu'on

aille même au devant de toute chance de désordre en prévenant, par la

continuité non interrompue des transactions de la vie civile, l'oisiveté

dangereuse d'un jour férié politique.

Mais après avoir ainsi fait aux motifs raisonnables, aux motifs

honnêtes, légitimes, qui sans doute ont inspiré dans l'autre Chambre la

résolution qui nous occupe, et lui ont valu le suffrage de la majorité,

une part large et suffisante, restent cependant, de la loi du 19 janvier

ainsi épurée, des dispositions capitales.

Reste d'abord la déclaration publique, authentique, solennelle, que

le 21 janvier est un jour de deuil pour la France; non de ce deuil

extérieur qui dégénère promptement en puérile simagrée, mais de ce deuil

moral qui réside au fond du coeur; un de ces jours que les anciens

appelaient néfastes, un jour de recueillement et de méditation, fécond

en enseignements douloureux.

Reste en second lieu l'obligation imposée à la justice indignement

outragée, odieusement profanée, horriblement parodiée il y a quarante

ans, de voiler sa face à pareil jour et de fermer son sanctuaire.

Qui nous demande le sacrifice de ces dispositions?

Est-ce l'honneur national qui nous demande de déclarer que le 21 janvier

est un jour comme un autre, un jour que rien ne distingue de la

série des jours ordinaires, que rien ne recommande au souvenir de la

génération qui finit, au souvenir de la génération qui s'élève, à celui

des générations qui leur succéderont?

Est-ce l'honneur national qui nous demande de déclarer que le procès de

Louis XVI est un procès comme un autre, l'une de ces causes soi-disant

célèbres qui amusent huit jours durant la curiosité des oisifs, et qui

s'ensevelissent ensuite dans les in-folio des jurisconsultes?

Je ne sais, messieurs, mais tout ce que j'ai de sang français dans le

coeur se soulève à cette pensée..... Plus j'y réfléchis, plus je demeure

convaincu que ce sacrifice, si nous le faisons, nous ne le ferons ni

à l'honneur national, ni au repos public, ni à l'intérêt de notre

gouvernement; nous le ferons à une influence extraparlementaire qui

s'efforce, mais qui s'efforcera vainement, je l'espère, de l'imposer aux

pouvoirs publics..... Il faut s'entendre sur le mot _oubli_: autre chose

est l'oubli des personnes, l'oubli des votes, l'oubli des opinions,

l'oubli des erreurs; autre l'oubli des grands événements de l'histoire

et des grandes leçons qui s'y rattachent. L'Évangile, qui est la loi des

lois et la Charte du genre humain, nous prescrit indulgence, tendresse

même pour les êtres faibles et pécheurs; mais il nous prescrit en même

temps l'horreur du mal en lui-même. C'est un précepte qui s'applique à

la politique comme à toutes choses. Pour les hommes qui ont pris part au

malheureux événement qui nous occupe, paix, charité, respect même; il

y en eut de très-sincères; d'ailleurs les temps étaient horribles; les

esprits étaient dans un étrange état. Qui de nous, hormis ceux-là qui

firent glorieusement leurs preuves, qui de nous oserait répondre

qu'il fût sorti de l'épreuve à son honneur? Mais, quant au 21 janvier

lui-même, point de molle complaisance, point de sophisme, point d'oubli

non plus. Au temps où nous vivons, lorsque l'ouragan des révolutions

gronde sur la tête des peuples et des rois, il importe à la France, il

importe au monde de n'en pas perdre la mémoire.»

Je prends plaisir à reproduire ici ces belles et judicieuses paroles,

qui honorent également et celui qui les a prononcées, et l'assemblée

dont il était l'interprète, et ce temps de liberté où la vérité

apparaissait toujours, pure et brillante, dans quelque coin de l'horizon

chargé de nuages et d'orages. «Le duc de Broglie est bien heureux, me

dit le lendemain M. Casimir Périer, avec un sentiment d'approbation

très-sincère, quoique un peu triste: il a pu dire ce que pensent tous

les honnêtes gens.»

Nous n'avions, avec M. Casimir Périer, mes amis et moi, point d'autre

dissidence que ces nuances de conduite ou de langage que faisait

apparaître la diversité des situations, non celle des sentiments.

Pendant toute la durée de son cabinet, et d'autant plus librement que

j'étais tout à fait en dehors du pouvoir, je lui donnai mon plus actif

concours: non-seulement pour soutenir, dans les débats des Chambres, les

actes de sa politique passionnément attaquée, mais pour la rattacher à

des principes rationnels et lui conquérir les âmes aussi bien que les

suffrages. C'est la grandeur de notre pays (je ne veux pas dire c'était)

que le succès purement matériel et actuel n'y suffit pas, et que les

esprits, ont besoin d'être satisfaits en même temps que les intérêts.

Ce n'était pas assez, en 1831, de résister en fait; il fallait aussi

résister en principe, car la question était d'ordre moral autant que

d'ordre politique, et il n'y avait pas moins d'anarchie à combattre dans

les têtes que dans les rues. Une révolution venait de s'accomplir; des

forces très-diverses y avaient concouru, le bon droit et les mauvaises

passions, l'esprit de légalité et l'esprit d'insurrection: il fallait

dégager ce grand événement des éléments révolutionnaires qui s'y étaient

mêlés et dans lesquels tant de gens s'efforçaient de le retenir, ou même

de l'enfoncer plus avant. Le peuple, ou, pour parler plus vrai, ce

chaos d'hommes qu'on appelle le peuple, investi du droit souverain et

permanent de faire et de défaire son gouvernement, au nom de sa

seule volonté, et l'élection populaire donnée, au nom de cette même

souveraineté, comme seule base légitime de la nouvelle monarchie,

c'étaient là les deux idées dont, en 1831, les esprits étaient infectés:

idées aussi fausses que vaines, qui tournent au service du mal le peu de

vérité qu'elles contiennent, et qui énervent, en attendant qu'elles le

renversent, le gouvernement qu'elles prétendent fonder. Quoi de plus

choquant que de faire, du pouvoir appelé à présider aux destinées d'une

nation, un serviteur qu'elle peut congédier quand il lui plaît? Et quel

mensonge que la prétention d'élire un roi au moment même où l'on invoque

la monarchie comme l'ancre de salut! J'étais toujours tenté de sourire

quand j'entendais dire, du roi Louis-Philippe, _le Roi de notre choix_,

comme si, en 1830, nous avions eu à choisir, et si M. le duc d'Orléans

n'avait pas été l'homme unique et nécessaire. J'attaquai hautement

ces illusions d'une badauderie vaniteuse et ces sophismes de la force

matérielle qui veut se satisfaire et n'ose s'avouer. Je niai la

souveraineté du peuple, c'est-à-dire du nombre, et le droit permanent

d'insurrection. Je montrai, dans M. le duc d'Orléans, ce qu'il était en

effet, un prince du sang royal heureusement trouvé près du trône brisé,

et que la nécessité avait fait roi. La France avait traité avec lui

comme on traite, pour se sauver, avec le seul qui puisse vous sauver. En

présence de l'anarchie imminente, un tel contrat peut devenir une bonne

base de gouvernement, et de gouvernement libre, car il a lieu entre des

forces réellement distinctes l'une de l'autre, et il admet des droits et

des devoirs mutuels sans que, ni à l'un ni à l'autre des contractants,

il suppose ou confère la souveraineté. Il ne faut jamais se lasser de le

répéter, pour rabattre et retenir à son juste niveau l'orgueil humain:

Dieu seul est souverain, et personne ici-bas n'est Dieu, pas plus les

peuples que les rois. Et la volonté des peuples ne suffit pas à faire

des rois; il faut que celui qui devient roi porte en lui-même et apporte

en dot, au pays qui l'épouse, quelques-uns des caractères naturels et

indépendants de la royauté.

Ce n'était pas sur ce terrain que se plaçait, quand il se défendait

lui-même, M. Casimir Périer, peu familier avec la méditation

philosophique et d'un esprit plus ferme que fécond; mais il comprenait à

merveille la valeur pratique de ces idées, et il me savait beaucoup

de gré de les produire à son profit et sous son drapeau: «Je suis,

me disait-il, un homme de circonstance et de lutte; la discussion

parlementaire n'est pas mon fait; vous reviendrez un jour ici, à ma

place, quand le duc de Broglie ou le duc de Mortemart ira aux affaires

étrangères.»

Le roi Louis-Philippe n'avait pas plus de penchant que M. Casimir Périer

pour la philosophie politique, et il avait été dans sa jeunesse bien

plus imbu que lui des doctrines de la révolution. Mais il était doué

d'un esprit d'observation admirable et singulièrement prompt à saisir

les enseignements de l'expérience; sinon pour en tirer les vérités

générales qu'elle contient, du moins pour reconnaître, dans chaque

occasion, ce qui est praticable, utile et sage. Il avait, dans le cours

de son aventureuse vie, senti la fausseté et secoué le joug de bien

des préjugés de son temps, et chaque jour, à mesure qu'il régnait, son

esprit s'élevait au-dessus de son passé. Il démêla sur-le-champ que

ma façon de comprendre et de présenter la Révolution qui venait de le

mettre sur le trône était la plus monarchique et la plus propre à fonder

un gouvernement. Il ne l'adopta point ouvertement ni pleinement; il

avait, pour agir ainsi, trop de gens à ménager; mais il me témoignait

son estime, et me donnait clairement à entendre que nous nous

entendions. Plus tard, et quand j'eus vécu longtemps auprès de lui, il

me répétait sans cesse: «Vous avez mille fois raison; c'est au fond des

esprits qu'il faut combattre l'esprit révolutionnaire, car c'est là

qu'il règne; mais, pour chasser les démons, il faudrait un prophète.»

Au sein des Chambres et dans le public qui soutenait le gouvernement, ma

défense systématique de la politique de résistance rencontrait beaucoup

d'approbation, mais une approbation souvent contenue au fond des âmes,

et plus honorable pour moi qu'efficace pour notre cause. Quand venait le

jour de quelque épreuve difficile, on me trouvait trop absolu ou trop

téméraire; et, soit incertitude d'esprit, soit faiblesse de coeur, on

cédait, en me louant de les combattre, aux tendances qu'on redoutait. Je

n'en veux citer qu'un exemple.

En janvier 1832, dans la discussion du projet de loi sur la liste

civile, M. de Montalivet parla des _sujets_ du Roi. Un violent orage

éclata soudain: «C'est nous qui avons fait le Roi! il n'y a plus de

sujets! le peuple souverain ne peut être composé de sujets! c'est une

contre-révolution qu'on tente!» M. de Montalivet s'expliqua avec mesure;

le garde des sceaux, M. Barthe, dit que le Roi était l'image vivante et

en même temps le premier sujet de la loi; on essaya, mais en vain, des

interprétations les plus calmantes. Le tumulte était aussi absurde au

fond qu'inconvenant dans la forme; le mot _sujets_ n'avait absolument

rien à démêler ni avec le régime féodal, ni avec le pouvoir absolu; dans

les républiques comme dans les monarchies, au sein des villes libres et

commerçantes aussi bien que dans les châteaux des seigneurs terriens, ce

mot exprimait simplement la relation du citoyen ou de l'habitant avec

le pouvoir suprême de l'État, Henri Dandolo à Venise, Jean de Witt à

Amsterdam, lord Chatham dans le parlement d'Angleterre, étaient et se

disaient sujets du gouvernement, populaire ou royal, de leur patrie,

aussi bien que Sully était sujet de Henri IV et le duc de Saint-Simon

de Louis XIV. Et il faut bien qu'indépendamment des diverses formes de

gouvernement et des divers degrés de liberté, il y ait un mot qui marque

l'obéissance, la déférence et le respect dus par tous les membres de la

société au pouvoir qui la représente et la gouverne. Il serait choquant

que ce pouvoir ne fût traité par ses subordonnés qu'avec la simple

politesse que se témoignent entre eux des égaux; la vérité comme le bon

ordre veulent autre chose, et ni la fierté, ni la liberté de l'honnête

homme n'ont à en souffrir. Cent soixante-cinq députés en jugèrent

autrement, et protestèrent contre une expression «inconciliable,

dirent-ils, avec le principe de la souveraineté nationale, et qui

tendait à dénaturer le nouveau droit public français.» J'étais d'un

sentiment si contraire que j'aurais cru manquer à un devoir politique,

comme à une convenance morale, si j'avais cessé de témoigner mon respect

au Roi de mon pays, dans la forme consacrée par le droit et l'usage

de presque tous les États, constitutionnels ou non. Je continuai donc

publiquement, dans mes rapports officiels ou privés avec le Roi, à me

dire son fidèle sujet. La Chambre des députés, si je ne me trompe, m'en

a toujours approuvé, car elle était au fond de mon avis, et le 5 janvier

1832, elle mit fin, par un ordre du jour pur et simple, au débat soulevé

à cet égard. Mais son énergie monarchique n'alla pas plus loin; elle

céda en fait après avoir refusé de céder en principe, et le mot _sujet_

disparut presque complètement du langage de la monarchie.

Pendant que nous étions absorbés dans ces débats, le monde où j'avais

longtemps vécu, cette société polie, bienveillante et lettrée qui

s'était ralliée sous l'Empire et brillamment développée sous la

Restauration, disparaissait de jour en jour. Ses plus éminents

caractères, le goût des jouissances de l'esprit et de la sympathie

sociale, la tolérance libérale pour la diversité des origines, des

situations et des idées, cédaient à l'empire des intérêts et des

passions politiques. La discorde s'était mise dans les salons; entre les

classes cultivées et influentes qui s'y rencontraient, les rivalités

amères et les séparations haineuses avaient recommencé. Les émeutes

prolongées, le trouble des affaires, les inquiétudes de l'avenir, ces

bruyants et menaçants retours des temps révolutionnaires convenaient peu

à des réunions où l'on ne venait chercher que des relations douces et

de généreux plaisirs. Plusieurs des hommes distingués qui y portaient

naguère le mouvement et l'éclat s'étaient jetés corps et âme dans la vie

publique, Parmi les femmes supérieures ou charmantes qui en avaient été

le centre et le lien, les unes, madame de Staël, Madame de Rémusat, la

duchesse de Duras ne vivaient plus; d'autres avaient quitté Paris, à

la suite de leurs maris ou de leurs parents appelés par des fonctions

diplomatiques à l'étranger; M. de Talleyrand et la duchesse de Dino sa

nièce étaient à Londres; M. et madame de Sainte-Aulaire, à Rome; M. et

madame de Barante, à Turin. Rebuté par les désordres matériels ou par

les obscurités de la politique, le grand monde européen ne venait plus

guère chercher à Paris ses plaisirs. La société française voyait ses

plus brillants éléments dispersés en même temps que la violence des

événements enlevait à ses moeurs et à ses goûts leur ancienne et douce

domination.

Quand je recherche dans mes souvenirs de 1831, je n'y retrouve que trois

personnes autour desquelles la société vînt encore se réunir sans autre

but que de s'y plaire. Imperturbable dans ses habitudes comme dans ses

sentiments à travers les révolutions, madame de Rumford réunissait

toujours dans son salon des Français et des étrangers, des savants, des

lettrés et des gens du monde, et leur assurait toujours, tantôt, autour

de sa table, l'intérêt d'une excellente conversation, tantôt, dans des

réunions plus nombreuses, le plaisir de la musique la plus choisie[14].

Avec moins d'appareil mondain et par l'agrément de son esprit à la fois

sensé et fin, réservé et libre, la comtesse de Boigne attirait dès lors

un petit cercle d'habitués choisis et fidèles; élevée au milieu de la

meilleure compagnie de la France et de l'Europe, elle avait tenu

pendant plusieurs années la maison de son père, le marquis d'Osmond,

successivement ambassadeur à Turin et à Londres; sans être le moins

du monde ce qu'on appelle une femme politique, elle prenait aux

conversations politiques un intérêt aussi intelligent que discret; on

venait causer de toutes choses avec elle et autour d'elle sans gêne et

sans bruit. Douée, depuis son entrée dans le monde, du don d'attirer les

hommes les plus distingués de son temps et de les retenir tous auprès

d'elle, se disputant les préférences de son amitié, madame Récamier

continuait à jouir de ses diverses et fidèles intimités, fidèle

elle-même aux plus modestes comme aux plus illustres, aussi sûre dans

ses sentiments que charmante dans le commerce habituel de la vie, et

possédant le rare privilège de ne jamais perdre un ami autrement que par

la mort. De ces trois personnes justement considérées et recherchées,

madame de Rumford était, en 1831, la seule chez qui j'allasse

habituellement; je connaissais assez peu, à cette époque, madame de

Boigne; et la violence de M. de Chateaubriand contre le gouvernement de

1830 ne me permettait pas la société intime de madame Récamier, quoique

mes relations affectueuses avec sa nièce, madame Lenormant, m'en

donnassent l'occasion et le motif.

[Note 14: Cinq ans après la mort de madame de Rumford, et sur le voeu de

sa famille, je recueillis mes souvenirs sur sa personne, sa vie et son

salon dans un petit écrit, dont quelques extraits ont été insérés dans

la _Biographie universelle_ de MM. Michaud, mais qui n'a été imprimé

que pour ses amis et connu en entier que d'eux seuls. Je le joins aux

_Pièces historiques_ placées à la fin de ce volume; il n'est peut-être

pas sans intérêt comme esquisse des moeurs de ce temps. _(Pièces

historiques, n°_ VII.)]

Je n'allais donc guère dans le monde, et le monde n'offrait plus, à moi

ni à personne, le même attrait. Ses salons n'étaient plus le foyer de la

vie sociale; on n'y retrouvait plus cette variété et cette aménité de

relations, ce mouvement vif et pourtant contenu, ces conversations

intéressantes sans but et animées sans combat qui ont fait si longtemps

le caractère original et l'agrément de la société française. Les partis

se déployaient avec toute leur rudesse; les coteries se resserraient

dans leurs étroites limites. La liberté politique, surtout quand

l'esprit démocratique y domine, a des conditions dures et des biens

sévères. Je ne connais que la vie domestique qui donne alors, après les

violences et les fatigues de la vie publique, un vrai délassement et le

bonheur dans le repos.

Nous avions pourtant à cette époque, mes amis et moi, un grand

privilège; nous trouvions, dans notre cercle propre et intime, ce charme

social que le monde parisien ne possédait plus. C'était surtout chez le

duc de Broglie que nous nous réunissions. Quand elle n'aurait pas eu

l'attrait de tous les souvenirs attachés à son nom, la duchesse de

Broglie aurait suffi, par elle-même et à elle seule, pour attirer et

fixer autour d'elle la société la plus exigeante et la plus choisie.

Grande et charmante nature, en qui s'unissaient, par le plus facile

accord, la vertu et la grâce, la dignité et l'abandon, l'élégante

richesse de l'esprit et la parfaite simplicité de l'âme, les plus beaux

dons de Dieu reçus et possédés avec autant de scrupule et de modestie

que si elle eût toujours été au moment de lui rendre compte de l'usage

qu'elle en avait fait. Quand je sortais de mon propre intérieur, c'était

dans sa société que j'allais chercher ces jouissances du libre mouvement

des idées et de la sympathie morale qui reposent l'âme des travaux et

des tristesses de la vie, sans mollesse ni mauvaise distraction. J'ai

hésité à me donner le triste plaisir de quelques paroles de tendre

respect à sa mémoire; mais à ne rien dire d'une personne si rare et

qui tenait tant de place dans le coeur et la vie de ses amis, je me

sentirais comme coupable de mensonge, quoique bien sûr de ne pas me

satisfaire en en parlant.

Je n'avais jusques-là connu que de loin, et par des rapports assez peu

bienveillants, le _Journal des Débats_ et ses propriétaires, MM. Bertin.

En entrant en 1830 dans la Chambre des députés, j'y avais trouvé l'un

des deux frères, M. Bertin de Veaux, et nous avions pensé et voté

ensemble. Depuis la Révolution de Juillet, il soutenait avec la plus

intelligente fermeté la politique de résistance, et pendant mon

ministère de l'intérieur il m'avait prêté son constant appui. M. Casimir

Périer trouva également en lui un allié aussi sûr qu'efficace, et

j'entrai alors avec lui en habituelle relation. C'était un esprit

singulièrement juste, sagace, prompt, fécond, varié, plein de verve

et d'agrément quand il n'avait qu'à causer, d'invention hardie et de

savoir-faire quand il fallait agir, et en même temps un caractère

éminemment sociable, facile quoique dominateur, exempt de toute

jalousie, toujours prêt à accueillir et à servir, sans aucune

susceptibilité d'amour-propre, les hommes engagés avec lui dans la même

cause et pour qui il se prenait d'amitié. Il aimait, pour son propre

compte, la vie politique, mais plutôt en épicurien qu'en ambitieux,

voulant l'influence libre, non le pouvoir responsable, et décidé à ne

jamais compromettre, pour aucune satisfaction extérieure, l'importance

que son journal lui assurait. Il avait tenté une fois, mais sans succès,

dans la Chambre des députés, de prendre place parmi les orateurs: «Avant

de monter à la tribune,» me dit-il en me racontant son échec, «j'avais

une foule d'excellentes choses à dire, et pas la moindre peur de ceux à

qui j'allais les dire; quand j'ai été là, ma gorge «s'est serrée, ma vue

s'est troublée; je n'ai à peu près rien dit de ce que j'avais pensé, et

je suis revenu à mon banc, bien résolu à ne jamais recommencer.» Après

la Révolution de Juillet, vers la fin de septembre 1830, il accepta la

mission de ministre du Roi en Hollande; mais bientôt las des petits

devoirs de son rang et surtout de son éloignement de Paris, il renonça

à la diplomatie comme à la tribune, et vint reprendre sa place à la

Chambre des députés et dans le cabinet d'où il dirigeait son journal.

C'était-là que le soir, et souvent très avant dans la nuit, il recevait

ses amis, et que, tout en parcourant l'épreuve de la feuille qui

devait paraître le lendemain, il causait avec eux de toutes choses,

questionnant, avertissant, conseillant, critiquant, conjecturant,

toujours l'esprit dégagé et sans humeur, et sincèrement zélé pour le

succès de la politique que soutenait le _Journal des Débats_. Nous

venions quelquefois, M. Casimir Périer, le comte de Saint-Cricq, l'un

de ses amis particuliers, et moi, faire avec lui une partie de whist;

c'était le moment des conversations intimes sur l'état des affaires,

les questions de conduite, les perspectives de l'avenir; et nous nous

retirions, M. Périer content de se sentir bien soutenu dans la presse

comme à la tribune, M. Bertin de Veaux satisfait de l'importance de son

journal et de la sienne propre, M. de Saint-Cricq charmé d'avoir passé

familièrement sa soirée avec le président du Conseil, et moi l'esprit

préoccupé des débats du lendemain, mais sans impatience de reprendre ma

part dans le pouvoir comme je l'avais dans la lutte, et toujours pressé

de rentrer chez moi pour y retrouver un bonheur que je me flattais de

garder, quelles que fussent les vicissitudes et les épreuves de ma vie

publique. Confiance imprévoyante: le bonheur de l'homme est encore plus

fragile que le sort des États.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2) · 第 11 / 53 题