LA RÉVOLUTION DE 1830.

Mon arrivée à Paris.--Je trouve la Révolution soudainement

flagrante.--Réunions de Députés chez MM. Casimir Périer, Laffitte,

Bérard et Audry-Puyraveau.--État des esprits dans ces réunions;--parmi

le peuple et dans les rues.--Les Députés prennent séance au

Palais-Bourbon et appellent le duc d'Orléans à Paris.--Il accepte les

fonctions de lieutenant général du royaume.---Insignifiants et vains

essais de négociation entre Paris et Saint-Cloud.--Le raccommodement

avec Charles X était-il possible?--La royauté du duc de Bordeaux avec la

régence du duc d'Orléans était-elle possible?--M. de La Fayette et ses

hésitations.--M. le duc d'Orléans et les motifs de sa détermination.--Il

n'y avait de choix qu'entre la monarchie nouvelle et la

République.--Emportement public.--Sentiment dominant parmi les

royalistes.--Empire de l'exemple de la Révolution de 1688 en

Angleterre.--Différences méconnues entre les deux pays et les

deux événements.--Révision de la Charte.--Origine du parti de la

résistance.--Fallait-il soumettre la royauté et la Charte nouvelles à

la sanction populaire?--Symptômes anarchiques.--Prétentions

républicaines.--Faits divers qui déterminent ma ferme adhésion à la

politique de résistance.--Je deviens ministre de l'intérieur.

(26 juillet--11 août 1830.)

J'entre dans l'époque où j'ai touché de près, et avec quelque puissance,

aux affaires de mon pays. Si j'étais sorti de l'arène comme un vaincu

renversé et mis hors de combat par ses vainqueurs, je ne tenterais pas

de parler aujourd'hui des luttes que j'ai soutenues. Mais la catastrophe

qui m'a frappé et brisé a tout frappé et brisé autour de moi, les rois

comme leurs conseillers, mes adversaires comme moi-même. Acteurs de ce

temps, nous sommes tous des vaincus du même jour, des naufragés de la

même tempête. Je ne me flatte pas que les grands coups du sort, même les

plus rudes, portent partout et soudain la lumière. Je crains que les

idées, les passions et les intérêts avec lesquels j'ai été aux prises

ne possèdent et n'agitent encore bien des coeurs. La nature humaine est

aussi obstinée que légère, et les partis ont des racines que les plus

violentes secousses n'extirpent pas complètement. Pourtant j'ai la

confiance que, dans les régions un peu hautes de la vie publique, le

jour s'est levé assez grand et nous avons tous aujourd'hui l'esprit

assez libre pour que nous puissions regarder dans le passé en y

cherchant les enseignements de l'expérience, non de nouvelles armes

de guerre. C'est avec ce sentiment, et avec celui-là seul, que

j'entreprends de retracer nos anciens combats. Je me promets d'être

fidèle à mes amis, équitable envers mes adversaires, et sévère pour

moi-même. Si j'y réussis, mon travail ne s'achèvera peut-être pas sans

quelque honneur pour mon nom et sans quelque utilité pour mon pays.

Je quittai Nîmes le 23 juillet 1830, content des élections auxquelles

j'avais concouru, des dispositions générales que j'avais trouvées, et

uniquement préoccupé de chercher comment il faudrait s'y prendre pour

faire prévaloir dans les Chambres et accueillir en même temps par le Roi

le voeu décidé, mais modéré et honnête, du pays. Ce fut seulement le 26

juillet, en passant à Pouilly, que j'eus, par le courrier de la malle,

la première nouvelle des ordonnances. J'arrivai à Paris le 27, à cinq

heures du matin, et je reçus à onze heures un billet de M. Casimir

Périer qui m'engageait à me rendre chez lui, où quelques-uns de nos

collègues devaient se réunir.

La lutte était à peine commencée, et déjà tout l'établissement de la

Restauration, institutions et personnes, était en visible et pressant

péril. Quelques heures auparavant, à quelques lieues de Paris, les

ordonnances ne m'étaient pas même connues, et, à côté de la résistance

légale, je trouvai en arrivant l'insurrection révolutionnaire déchaînée.

Les journaux, les tribunaux, les sociétés secrètes, les réunions de

pairs et de députés, la garde nationale, la bourgeoisie et le peuple,

les banquiers et les ouvriers, les salons et les rues, toutes les forces

réglées ou déréglées de la société poussaient ou cédaient au mouvement.

Le premier jour, _Vive la Charte! A bas les Ministres!_ Le second jour,

_Vive la liberté! A bas les Bourbons! Vive la République! Vive Napoléon

II!_ La fermentation et la confusion croissaient d'heure en heure.

C'était, à l'occasion des ordonnances de la veille, l'explosion de

toutes les colères, de toutes les espérances, de tous les desseins et

désirs politiques amassés depuis seize ans.

Entre les maux dont notre pays et notre temps sont atteints, voici l'un

des plus graves. Aucun trouble sérieux ne peut éclater dans quelque

partie de l'édifice social qu'aussitôt l'édifice entier ne soit près de

crouler; il y a comme une contagion de ruine qui se propage avec une

effroyable rapidité. Les grandes agitations publiques, les grands excès

du pouvoir ne sont pas des faits nouveaux dans le monde; plus d'une fois

les nations ont eu à lutter, non-seulement par les lois, mais par la

force, pour maintenir ou recouvrer leurs droits. En Allemagne, en

Espagne, en Angleterre avant le règne de Charles Ier, en France jusque

dans le XVIIe siècle, les corps politiques et le peuple ont souvent

résisté au roi, même par les armes, sans se croire en nécessité ni

en droit de changer la dynastie de leurs princes ou la forme de leur

gouvernement. La résistance, l'insurrection même avaient, soit dans

l'état social, soit dans la conscience et le bon sens des hommes, leur

frein et leurs limites; on ne jouait pas, à tout propos, le sort de la

société tout entière. Aujourd'hui et parmi nous, de toutes les grandes

luttes politiques on fait des questions de vie ou de mort; peuples et

partis, dans leurs aveugles emportements, se précipitent tout à coup

aux dernières extrémités; la résistance se transforme soudain en

insurrection et l'insurrection en révolution. Tout orage devient le

déluge.

Du 27 au 30 juillet, pendant que la lutte populaire éclatait çà et là

dans les rues, de jour en jour, d'heure en heure plus générale et plus

ardente, je pris part à toutes les réunions de députés qui se tinrent

chez MM. Casimir Périer, Laffitte, Bérard, Audry-Puyraveau, sans autre

but que de nous entendre sur la conduite que nous avions à tenir, et

sans autre concert que l'avis transmis des uns aux autres que nous nous

trouverions à telle heure, chez tel d'entre nous. Selon les incidents

de la journée et l'aspect des chances, ces réunions étaient

très-inégalement empressées et nombreuses. Dans la première, tenue le 27

chez M. Casimir Périer, j'avais été chargé, avec MM. Villemain et Dupin,

de rédiger, au nom des députés présents, une protestation contre les

ordonnances. Je la présentai et elle fut adoptée le lendemain 28, dans

deux réunions chez MM. Audry-Puyraveau et Bérard, où elle reçut,

soit des membres présents, soit par autorisation pour les absents,

soixante-trois signatures[1]. Mais le soir du même jour, m'étant

de nouveau rendu, comme on en était convenu le matin, chez M.

Audry-Puyraveau, nous ne nous trouvâmes plus que onze. La diversité

des dispositions n'était pas moindre que celle des nombres. Les uns

voulaient porter la résistance jusqu'à la dernière limite de l'ordre

légal, mais pas plus loin. D'autres étaient résolus à un changement

de dynastie, ne désirant, en fait de révolution, rien de plus, mais

regardant celle-là comme aussi nécessaire que l'occasion leur en

semblait favorable, et se flattant qu'on pourrait s'en tenir là, ou

à peu près. D'autres, plus révolutionnaires sans le savoir, se

promettaient, dans les institutions et les lois, toutes sortes de

réformes indéfinies, commandées, pensaient-ils, par l'intérêt et le voeu

du peuple. D'autres enfin aspiraient décidément à la République, et

considéraient comme un avortement ou une déception toute autre issue de

la lutte que le peuple soutenait au nom de la liberté. La gravité de la

situation, la rapidité et l'incertitude de l'événement contenaient un

peu ces dissidences; mais elles apparaissaient dans les propositions,

les discussions, les conversations particulières; elles faisaient

pressentir les divisions qui se manifesteraient dès que les esprits et

les passions seraient affranchis du pressant péril; elles démontraient

la nécessité de mettre une prompte fin à la crise qui suspendait

l'anarchie, mais qui évidemment ne la suspendrait pas longtemps.

[Note 1: _Pièces historiques_, n° I.]

Quand les regards se portaient hors de nos réunions et sur ce qui se

passait dans les rues, l'urgence d'une solution apparaissait bien plus

pressante encore. Le droit du pays violé et son honneur offensé, les

sentiments justes et généreux avaient d'abord soulevé le public et

déterminé les premières résistances. Mais les ennemis de l'ordre

établi, les conspirateurs d'habitude, les sociétés secrètes, les

révolutionnaires à toute fin, les rêveurs de toute espèce d'avenir

s'étaient aussitôt jetés dans le mouvement et y devenaient d'heure

en heure plus puissants et plus exigeants. Tantôt ils proclamaient

bruyamment leurs desseins, ne tenant pas plus compte de nous, députés,

que si nous n'existions pas; tantôt ils accouraient autour de nous, nous

assiégeaient de leurs messages ou de leurs clameurs, et nous sommaient

d'exécuter sans délai leurs volontés. Le 28 juillet au soir, pendant que

nous étions réunis en très-petit nombre chez M. Audry-Puyraveau, dans

un salon du rez-de-chaussée dont les fenêtres étaient ouvertes, des

ouvriers, des jeunes gens, des enfants, des combattants de toute sorte

entouraient la maison, remplissaient la cour, obstruaient les portes,

nous parlaient par les fenêtres, prêts à nous défendre si, comme le

bruit en courait, des agents de police ou des soldats venaient nous

arrêter, mais réclamant notre prompte adhésion à leurs instances de

révolution, et discutant tout haut ce qu'ils feraient si nous ne

faisions pas sur-le-champ ce qu'ils voulaient de nous. Et ce n'était pas

seulement dans les rues que l'esprit révolutionnaire se déployait ainsi

en tous sens et à tout hasard; il prenait pied le 29 juillet dans le

seul pouvoir actif du moment, dans la Commission municipale établie à

l'Hôtel-de-Ville pour veiller, disait-on, aux intérêts de la cité: deux

membres sur six se faisaient là ses interprètes, M. Audry-Puyraveau et

M. Mauguin, beau parleur audacieux, prétentieux, vaniteux, sans jugement

comme sans scrupule, très-propre, dans ces jours de perturbation

générale, à échauffer les fous, à intimider les faibles et à entraîner

les badauds. Quelques esprits sensés et fermes, entre autres M. Casimir

Périer et le général Sébastiani, essayaient de résister et se montraient

résolus à ne pas devenir des révolutionnaires, même en faisant une

révolution. Mais sans point d'appui fixe toute résistance est vaine, et

ils n'en avaient aucun. Avec une rapidité incessamment croissante, le

flot de l'anarchie montait dans les régions hautes et se répandait à

grand bruit dans les régions basses de la société.

Dans l'espoir de l'arrêter, quelques royalistes éclairés, le duc de

Mortemart, MM. de Sémonville, d'Argout, de Vitrolles et de Sussy,

tentèrent de faire donner au pays une satisfaction légale, et d'amener,

entre la royauté inerte à Saint-Cloud et la révolution bouillonnante à

Paris, quelque accommodement. Mais quand ils demandaient à voir le Roi,

on leur opposait l'heure, l'étiquette, la consigne, le sommeil. Admis

pourtant, ils trouvaient le Roi à la fois tranquille et irrité, obstiné

et hésitant. Ils parvenaient, après bien des efforts, à lui arracher le

renvoi du cabinet Polignac, le rappel des ordonnances et la nomination

du duc de Mortemart comme premier ministre. Mais cela convenu, le Roi

traînait encore et faisait attendre au duc de Mortemart les signatures

nécessaires. Il les lui donnait enfin, mais en y ajoutant de vive voix

toute sorte de restrictions, et le duc de Mortemart, malade et rongé

de fièvre, repartait pour Paris sans avoir obtenu du dauphin le

laissez-passer dont il avait besoin. Arrêté à chaque pas sur sa route,

par les troupes royales aussi bien que par les gardiens volontaires

des barricades, il n'arrivait pas jusqu'à la réunion des députés et

ne réussissait qu'à grand'peine à leur faire parvenir, ainsi qu'à la

Commission municipale, par l'entremise de M. de Sussy, les ordonnances

dont il était porteur. Nulle part ces concessions n'étaient accueillies;

au palais Bourbon et à l'Hôtel-de-Ville, on consentait à peine à en

prendre connaissance; M. de La Fayette faisait acte de courage en

écrivant au duc de Mortemart pour lui en accuser réception; et deux

hommes à cheval ayant dit tout haut sur le boulevard: «Tout est fini;

la paix est conclue avec le Roi; c'est M. Casimir Périer qui a tout

arrangé,» le général Gérard et M. Bérard, qui se trouvaient là, eurent

peine à soustraire ces deux hommes à la colère de la foule, qui voulait

les massacrer. Il n'y avait, à Saint-Cloud, plus de pouvoir en état, je

ne dis pas d'agir, mais seulement de parler au pays.

Ce fut au milieu de cette menaçante situation et pour y mettre un terme

que, sortant enfin de nos réunions sans caractère et sans but déterminé,

nous nous rendîmes le 30 juillet au Palais-Bourbon, dans la salle de la

Chambre des députés, invitant nos collègues absents à venir s'y joindre

à nous et à relever le grand pouvoir public dont nous étions des membres

épars. Les pairs présents à Paris se réunirent pareillement au palais du

Luxembourg. Nous entrâmes en communication avec eux; et ce même jour,

avant la fin de la matinée, informés que M. le duc d'Orléans, qui

jusque-là s'était tenu éloigné, inactif et invisible, se montrait

disposé à venir à Paris, nous adoptâmes la résolution conçue en ces

termes:

«La réunion des députés actuellement à Paris a pensé qu'il était urgent

de prier S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans de se rendre dans la

capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume,

et de lui exprimer le voeu de conserver les couleurs nationales. Elle

a, de plus, senti la nécessité de s'occuper sans relâche d'assurer à la

France, dans la prochaine session des Chambres, toutes les garanties

indispensables pour la pleine et entière exécution de la Charte.[2]»

[Note 2: _Pièces historiques_, n° II.]

Cette résolution, précise et pourtant encore réservée, fut à l'instant

revêtue de quarante signatures; quoiqu'ils eussent souhaité un autre

vote et un autre langage, les membres les plus ardents de la réunion,

MM. Eusèbe Salverte, de Corcelle, Benjamin-Constant, de Schonen, y

donnèrent leur adhésion. Trois seulement des députés présents, MM.

Villemain, Le Pelletier d'Aunay et Hély d'Oissel, considérant cet acte

comme un pas décisif vers un changement de dynastie, ne se crurent pas

en droit de s'y associer.

A ce point de la crise, c'eût été certainement un grand bien pour la

France, et de sa part un grand acte d'intelligence comme de vertu

politiques, que sa résistance se renfermât dans les limites du droit

monarchique, et qu'elle ressaisît ses libertés sans renverser son

gouvernement. On ne garantit jamais mieux le respect de ses propres

droits qu'en respectant soi-même les droits qui les balancent, et quand

on a besoin de la monarchie, il est plus sûr de la maintenir que d'avoir

à la fonder. Mais il y a des sagesses difficiles, qu'on n'impose pas, à

jour fixe, aux nations, et que la pesante main de Dieu, qui dispose des

événements et des années, peut seule leur inculquer. Partie du trône,

une grande violation du droit avait réveillé et déchaîné tous les

instincts ardents du peuple. Parmi les insurgés en armes, la méfiance

et l'antipathie pour la maison de Bourbon étaient profondes. Les

négociations tentées par le duc de Mortemart ne furent que des

apparences vaines; malgré l'estime mutuelle des hommes et la courtoisie

des paroles, la question d'un raccommodement avec la branche aînée de la

famille royale ne fut pas un moment sérieusement considérée ni débattue.

L'abdication du Roi et du Dauphin vint trop tard. La royauté de M. le

duc de Bordeaux, avec M. le duc d'Orléans pour régent, qui eût été,

non-seulement la solution constitutionnelle, mais la plus politique,

paraissait, aux plus modérés, encore plus impossible que le

raccommodement avec le Roi lui-même. A cette époque, ni le parti

libéral, ni le parti royaliste n'eussent été assez sages, ni le régent

assez fort pour conduire et soutenir un gouvernement à ce point

compliqué, divisé et agité. La résistance d'ailleurs se sentait légale

dans son origine et se croyait assurée du succès si elle poussait

jusqu'à une révolution. Les masses se livraient aux vieilles passions

révolutionnaires, et les chefs cédaient à l'impulsion des masses. Ils

tenaient pour certain qu'il n'y avait pas moyen de traiter sûrement avec

Charles X, et que, pour occuper son trône, ils avaient sous la main un

autre roi. Dans l'état des faits et des esprits, on n'avait à choisir

qu'entre une monarchie nouvelle et la république, entre M. le duc

d'Orléans et M. de La Fayette: «Général, dit à ce dernier son

petit-gendre, M. de Rémusat, qui était allé le voir à l'Hôtel-de-Ville,

si l'on fait une monarchie, le duc d'Orléans sera roi; si l'on fait une

république, vous serez président. Prenez-vous sur vous la responsabilité

de la république?»

M. de La Fayette avait l'air d'hésiter plutôt qu'il n'hésitait

réellement. Noblement désintéressé quoique très-préoccupé de lui-même,

et presque aussi inquiet de la responsabilité qu'amoureux de la

popularité, il se complaisait à traiter pour le peuple et au nom du

peuple, bien plus qu'il n'aspirait à le gouverner. Que la république, et

la république présidée par lui, fût entrevue comme une chance possible,

s'il la voulait; que la monarchie ne s'établît que de son aveu et

à condition de ressembler à la république; cela suffisait à sa

satisfaction, je ne veux pas dire à son ambition. M. de La Fayette

n'avait pas d'ambition; il voulait être le patron populaire de M. le duc

d'Orléans, non son rival.

Bien des gens ne me croiront guère, et pourtant je n'hésite pas à

l'affirmer, M. le duc d'Orléans non plus n'était pas un ambitieux.

Modéré et prudent, malgré l'activité de son esprit et la mobile vivacité

de ses impressions, il prévoyait depuis longtemps la chance qui pouvait

le porter au trône, mais sans la chercher, et plus enclin à la redouter

qu'à l'attendre avec désir. Après les longues tristesses de l'émigration

et la récente épreuve des Cent-Jours, une pensée le préoccupait surtout:

il ne voulait pas être de nouveau et nécessairement enveloppé dans les

fautes que pouvait commettre la branche aînée de sa maison et dans les

conséquences que ces fautes devaient amener. Le 31 mai 1830, il donnait

à son beau-frère, le roi de Naples, arrivé depuis peu de jours à Paris,

une fête au Palais-Royal; le roi Charles X et toute la famille royale

y assistaient; la magnificence était grande, la réunion brillante et

très-animée; «Monseigneur, dit au duc d'Orléans, en passant près de lui,

M. de Salvandy, ceci est une fête toute napolitaine; nous dansons sur un

volcan:--Que le volcan y soit, lui répondit le duc, je le crois comme

vous; au moins la faute n'en est pas à moi; je n'aurai pas à me

reprocher de n'avoir pas essayé d'ouvrir les yeux au Roi; mais que

voulez-vous? rien n'est écouté. Dieu sait où ils seront dans six mois!

Mais je sais bien où je serai. Dans tous les cas, ma famille et moi,

nous resterons dans ce palais. Quelque danger qu'il puisse y avoir, je

ne bougerai pas d'ici. Je ne séparerai pas mon sort et celui de mes

enfants du sort de mon pays. C'est mon invariable résolution.» Cette

résolution tint plus de place que tout autre dessein dans la conduite de

M. le duc d'Orléans pendant tout le cours de la Restauration; il était

également décidé à n'être ni conspirateur ni victime. Je lui étais alors

complètement étranger; avant 1830, je ne l'avais vu que deux fois et en

passant; je ne saurais apprécier avec certitude les sentiments divers

qui ont pu traverser alors son âme; mais après avoir eu, pendant tant

d'années, l'honneur de le servir, je demeure convaincu que, s'il eût

dépendu de lui de consolider définitivement la Restauration, il eût,

sans hésiter, pour lui-même et pour sa famille comme pour la France,

préféré la sécurité de cet avenir aux perspectives qu'une révolution

nouvelle pouvait lui ouvrir.

Quand ces perspectives s'ouvrirent en effet devant lui, un autre

sentiment influa puissamment sur sa conduite. Cette patrie, dont il

était résolu à ne plus se séparer, était en grand danger, en danger de

tomber dans le chaos; le repos comme les libertés de la France, l'ordre

au dedans comme la paix au dehors, tout était compromis; nous n'avions

devant nous que des orages et des ténèbres. Le dévouement à la patrie,

le devoir envers la patrie ne sont certes pas des sentiments nouveaux et

que n'aient pas connus nos pères; il y a cependant, entre leurs idées et

les nôtres, leurs dispositions et les nôtres à cet égard, une différence

profonde. La fidélité envers les personnes, envers les supérieurs ou

envers les égaux, était, dans l'ancienne société française, le principe

et le sentiment dominant; ainsi l'avaient faite ses origines et ses

institutions premières; les liens personnels étaient les liens sociaux.

Dans le long cours de notre histoire, la civilisation s'est répandue;

les classes diverses se sont rapprochées et assimilées; le nombre des

hommes indépendants et influents s'est immensément accru; les individus

sont sortis des groupes particuliers auxquels ils appartenaient jadis

pour entrer et vivre dans une sphère générale; l'unité nationale s'est

élevée au-dessus de l'organisation hiérarchique. L'État, la nation, la

patrie, ces êtres collectifs et abstraits, sont devenus comme des êtres

réels et vivants, objets de respect et d'affection. Le devoir envers la

patrie, le dévouement à la patrie ont pris, dans la plupart des âmes, un

empire supérieur à celui des anciens dévouements, des anciens devoirs

de fidélité envers les personnes. De nobles et désintéressés sentiments

animaient également, sur les rives du Rhin, l'armée républicaine et

l'armée de Condé dans leurs déplorables combats; mais leur foi morale et

politique différait de nature autant que d'objet: les uns souffraient et

mouraient pour rester fidèles à leur Roi, à leur classe, à leur nom;

les autres pour défendre et servir cette patrie, idée sans figure, nom

commun à tous, de laquelle ils n'avaient reçu que l'honneur de naître

dans son sein, et à laquelle, par ce seul motif qu'elle était la France,

ils croyaient se devoir tout entiers. La même transformation s'était

accomplie dans la vie civile; la préoccupation des intérêts publics, des

voeux publics, des périls publics, était devenue plus générale et plus

forte que celle des relations et des affections individuelles. Ce fut

par des causes profondes et sous l'empire de grands faits sociaux que,

sans préméditation, par instinct, les deux partis s'appelèrent, en 1789,

l'un le parti royaliste, l'autre le parti patriote: dans l'un, le devoir

et le dévouement envers le Roi, chef et représentant de la patrie, dans

l'autre, le devoir et le dévouement direct envers la patrie elle-même,

étaient le principe, le lien, le sentiment dominant. Royaliste par

situation, M. le duc d'Orléans, par les événements et par les influences

au milieu desquelles il avait vécu, était devenu patriote. La patrie

était gravement compromise. Il pouvait, et lui seul pouvait la tirer de

péril. Ce ne fut pas le seul, mais ce fut, à coup sûr, l'un des plus

puissants motifs de sa détermination.

Il est peu sensé et peu honorable de méconnaître, quand on n'en sent

plus le pressant aiguillon, les vraies causes des événements. La

nécessité, une nécessité qui pesait également sur tous, sur les

royalistes comme sur les libéraux, sur M. le duc d'Orléans comme sur la

France, la nécessité d'opter entre la nouvelle monarchie et l'anarchie,

telle fut, en 1830, pour les honnêtes gens et indépendamment du rôle

qu'y jouèrent les passions révolutionnaires, la cause déterminante du

changement de dynastie. Au moment de la crise, cette nécessité était

sentie par tout le monde, par les plus intimes amis du roi Charles X

comme par les plus ardents esprits de l'opposition. Quelle autre force

que le sentiment d'une situation si pressante eût pu décider l'adhésion

si prompte de tant d'hommes honorables qui déploraient l'événement?

Comment expliquer autrement les paroles prononcées, dans la Chambre des

pairs, par le duc de Fitz-James, le duc de Mortemart, le marquis de

Vérac, en prêtant serment au régime nouveau[3]? Que d'autres, par

affection ou par honneur, se retirassent de la vie publique, leur

retraite, aussi inactive que libre, constatait elle-même le grand et

vrai caractère de l'événement qui s'accomplissait; une même conviction

dominait, ce jour-là, tous les hommes sérieux; par la monarchie seule la

France pouvait échapper à l'abîme entr'ouvert, et une seule monarchie

était possible. Son établissement fut pour tout le monde une délivrance:

«Moi aussi je suis des victorieux, me dit M. Royer-Collard, triste parmi

les victorieux.»

[Note 3: De ces paroles, je ne citerai ici que celles de M. le duc de

Fitz-James dans la séance de la Chambre des Pairs du 10 août 1830,

empreintes d'une loyauté et d'un patriotisme également sincères et

tristes.

«A peine absent de France depuis quelques jours, pour un voyage de

courte durée, j'apprends tout à coup qu'un effroyable coup de tonnerre

a éclaté sur la France, et que la famille des rois a disparu dans la

tempête. Le bruit du canon qui proclamait un nouveau roi semblait

m'attendre hier à mon entrée dans la capitale, et dès aujourd'hui je

suis appelé à cette Chambre pour y prêter un nouveau serment.

Je ne me suis jamais fait un jeu de ma parole, et pour moi la religion

du serment fut toujours sacrée. Je n'avais jamais prêté que deux

serments dans ma vie: le premier à Louis XVI, de sainte mémoire,

presque au sortir de mon enfance; le second, en 1814, à la Charte

constitutionnelle, dont les principes étaient depuis longtemps entrés

dans mon coeur, et que je vis avec transport devenir la loi de la

France. Je porte le défi à tout être vivant de pouvoir m'accuser d'avoir

été infidèle à ces deux serments: vous me rendrez peut-être la justice

de convenir que, dans cette Chambre, je n'ai jamais émis devant vous une

opinion qui ne fût motivée sur le texte même de la Charte, et j'atteste

sur l'honneur que, depuis seize ans, mon coeur n'enferma jamais une

pensée qui n'y fût conforme. Éprouvé par le malheur presque dès mon

entrée dans la vie, j'appris de bonne heure dans l'adversité à me

soumettre aux décrets de la Providence, et à me roidir contre les

orages. On sait depuis longtemps dans ma famille ce que c'est que de

rester fidèle à des causes désespérées; et, à cet égard, nous n'en

sommes pas à notre début.

Sans doute je pleure et je pleurerai toujours sur le sort de Charles X.

Longtemps honoré de ses bontés, personne plus que moi ne sut connaître

toutes les vertus de son coeur; et même, lorsque, trompé par des

ministres imbéciles, encore plus que perfides, lorsque, trop vainement,

hélas! je cherchais à lui faire entendre la vérité que l'on mettait un

soin si criminel à lui déguiser, j'atteste encore, j'attesterai toujours

ne lui avoir jamais entendu exprimer que des voeux pour le bonheur des

Français et la prospérité de la France. Cette justice, mon devoir est de

la lui rendre; ces sentiments, qui vivront à jamais dans mon coeur, et

qui m'étoufferaient si je ne leur donnais un libre cours, j'aime à les

répandre devant vous, et je plains celui qui s'en offenserait.

Oui, jusqu'au dernier souffle de ma vie, tant qu'une goutte de sang fera

battre mon coeur, jusque sur l'échafaud, si jamais je dois y porter ma

tête, je confesserai à haute voix mon amour et mon respect pour mon

vieux maître. Je proclamerai ses vertus, je dirai qu'il ne méritait pas

son sort, et que les Français, qui ne l'ont pas connu, ont été injustes

envers lui.

Mais en ce moment, moi-même je ne suis que Français, et, dans la crise

où il se trouve, je me dois tout à fait à mon pays.

Cette grande considération du salut de la France est sans doute la seule

qui ait pu porter tant d'esprits sages à promulguer avec une telle

précipitation les actes qui, depuis six jours, ont décidé du destin

de la France. Tout était consommé, et, voyant l'anarchie prête à nous

ressaisir et à nous dévorer, traînant à sa suite le despotisme et

l'invasion étrangère, ils se seront Dit:--Mettons-nous même au-dessus

des lois et des principes, pour sauver la patrie.--De tels motifs ne

pouvaient me trouver sourd à leur influence. C'est à eux seuls que je

sacrifie tous les sentiments qui, depuis cinquante ans, m'attachaient

à la vie. Ce sont eux qui, agissant sur moi avec une violence

irrésistible, m'ouvrent la bouche pour prononcer le serment que l'on

exige de moi.»]

Je ne veux, en ce qui me touche, rien taire des vérités que le temps

m'a apprises. En présence de cette nécessité certaine, impérieuse, nous

fûmes bien prompts à y croire et à la saisir. C'est l'un des plus grands

mérites des institutions libres que les hommes, fortement trempés par

leur longue pratique, ne subissent que difficilement le joug de la

nécessité; et luttent longtemps avant de s'y résigner; en sorte que les

réformes ou les révolutions ne s'accomplissent que lorsqu'elles sont

réellement nécessaires et reconnues d'avance par le sentiment public

bien éprouvé. Nous étions loin de cette ferme et obstinée sagesse: nous

avions l'esprit plein de la révolution de 1688 en Angleterre, de son

succès, du beau et libre gouvernement qu'elle a fondé, de la glorieuse

prospérité qu'elle a value à la nation anglaise. Nous ressentions

l'ambition et l'espérance d'accomplir une oeuvre semblable, d'assurer la

grandeur avec la liberté de notre patrie, et de grandir nous-mêmes dans

la poursuite de ce dessein. Nous avions, dans notre prévoyance et dans

notre force, trop de confiance; nous étions trop préoccupés des vues de

notre esprit et trop peu de l'état réel des faits autour de nous. Il y

avait en 1688, dans la constitution de la société et dans l'état des

esprits en Angleterre, des moyens de gouvernement et des points d'arrêt

sur la pente des révolutions que la société française ne possède pas

aujourd'hui. Ce ne fut point d'ailleurs contre un acte soudain et isolé,

comme les ordonnances de juillet, que se souleva la nation anglaise: à

la fin du règne de Charles II et sous celui de Jacques II, elle avait

connu tous les excès et souffert tous les maux d'une tyrannie longue,

cruelle, variée. Tous les droits avaient été violés, tous les intérêts

froissés, tous les partis frappés tour à tour; et c'était sur le parti

royaliste lui-même, sur les plus intimes confidents et les plus zélés

serviteurs de la Couronne qu'avaient porté les derniers coups. Le besoin

et l'esprit de la résistance étaient profonds et invétérés, répandus

dans la société tout entière, plus forts que les souvenirs des anciennes

luttes et les liens des anciens partis. Si bien que, lorsque la

révolution de 1688 éclata, elle avait été préparée et fut acceptée par

les hommes les plus divers, par beaucoup de torys comme par les whigs,

par l'aristocratie comme par le peuple; il lui vint des partisans et

des défenseurs de tous les points de l'horizon politique et de tous les

sentiments du pays. Nous n'avions, pour la révolution de 1830, ni

des causes aussi profondes, ni d'aussi variés appuis. Nous ne nous

délivrions pas d'une intolérable tyrannie. Toutes les classes de la

nation n'étaient pas ralliées dans la résistance par une commune

oppression. Nous tentions une entreprise bien plus grande avec des

forces bien moindres et bien moins capables soit de la soutenir

énergiquement, soit de la contenir dans les limites du droit et du bon

sens.

Nous n'avions guère le sentiment du fardeau dont nous nous chargions,

car nous prîmes plaisir à l'aggraver. Non contents d'avoir une royauté à

fonder, nous voulûmes avoir aussi une constitution à faire et changer

la Charte comme la dynastie. Il n'y avait ici, à coup sûr, point de

nécessité. La Charte venait de traverser avec puissance et honneur les

plus rudes épreuves. En dépit de toutes les entraves et de toutes les

atteintes, elle avait suffi, pendant seize ans, à la défense des droits,

des libertés, des intérêts du pays. Tour à tour invoquée, dans des

vues diverses, par les divers partis, elles les avait tous protégés et

contenus tour à tour. Le Roi, pour échapper à son empire, avait été

contraint de la violer, et elle n'avait point péri sous cette violence;

dans les rues comme dans les Chambres, elle avait été le drapeau de la

résistance et de la victoire. Nous eûmes la fantaisie d'abattre et de

déchirer nous-mêmes ce drapeau.

A vrai dire, et pour la plupart de ceux qui y mirent la main, ce n'était

point pure fantaisie, et des instincts profonds se cachaient sous ce

mouvement. Le goût et le péché révolutionnaire, par excellence, c'est le

goût et le péché de la destruction pour se donner l'orgueilleux plaisir

de la création. Dans les temps atteints de cette maladie, l'homme

considère tout ce qui existe sous ses yeux, les personnes et les choses,

les droits et les faits, le passé et le présent, comme une matière

inerte dont il dispose librement, et qu'il peut manier et remanier pour

la façonner à son gré. Il se figure qu'il a dans l'esprit des idées

complètes et parfaites, qui lui donnent sur toutes choses le pouvoir

absolu, et au nom desquelles il peut, à tout risque et à tout prix,

briser tout ce qui est pour le refaire à leur image. Telle avait été,

en 1789, la faute capitale de la France. En 1830, nous essayâmes d'y

retomber.

Je puis me permettre de changer ici de langage et de ne plus dire

_nous_. Dès que cette tendance essentiellement révolutionnaire apparut,

les hommes engagés dans le grand événement qui s'accomplissait

reconnurent combien ils différaient entre eux, et ils se divisèrent.

C'est de la révision de la Charte que date la politique de la

résistance.

Bien des gens voulaient que cette révision fût lente, soumise à des

débats solennels, et qu'il en sortît une Constitution toute nouvelle

qu'on aurait appelée l'oeuvre de la volonté nationale. Nous venions

d'avoir un ridicule exemple de la susceptibilité obstinée et

inintelligente de ces amateurs de créations révolutionnaires. Le duc

d'Orléans, en acceptant le 31 juillet la lieutenance générale du

royaume, avait terminé sa première proclamation par ces mots: «_La_

Charte sera désormais une vérité.» Cette reconnaissance implicite de la

Charte, même pour la réformer, déplut à quelques-uns des commissaires

qui s'étaient rendus au Palais-Royal, et, je ne sais à quel moment

précis ni par quels moyens, ils y firent substituer, dans _le Moniteur_

du 2 août, cette absurde phrase: «_Une_ Charte sera désormais une

vérité;» altération que _le Moniteur_ du lendemain 3 août démentit par

un _erratum_ formel. Et en même temps qu'on répudiait ainsi l'ancienne

Charte, on voulait introduire dans la nouvelle de nombreux changements,

tous favorables à la brusque extension des libertés populaires et à la

domination exclusive de l'esprit démocratique.

Notre résistance à ces vues fut décidée, bien qu'incomplète. Nous

maintînmes la Charte comme la constitution préexistante et permanente

du pays; mais nous n'empêchâmes pas qu'on ne se donnât la puérile

satisfaction de l'intituler _Charte de_ 1830, comme si une constitution

de seize ans avait besoin d'être rajeunie. Parmi les changements qui y

furent introduits, quelques-uns, à l'épreuve, ont été trouvés plutôt

nuisibles qu'utiles; d'autres étaient prématurés; deux ou trois

seulement pouvaient être jugés nécessaires. La complète fixité de la

Charte, proclamée le lendemain de la Révolution, eût certainement

beaucoup mieux valu, pour les libertés comme pour le repos du pays.

Mais personne n'eût osé la proposer; pendant que nous délibérions, les

passions et les prétentions révolutionnaires grondaient autour de nous,

jusqu'à la porte de notre enceinte; et en dehors, le gouvernement

nouveau, encore incertain et presque inconnu, n'avait ni force, ni

moyens d'action. Nous ne parvînmes pas à maintenir la Chambre des pairs

sur ses bases constitutionnelles; à grand'peine fîmes-nous ajourner,

bien vainement, l'examen de la question. Grâce aux efforts de M. Dupin

et de M. Villemain, l'inamovibilité de la magistrature fut sauvée. Sur

un seul, point, notre succès fut complet; nous réussîmes à écarter toute

lenteur, tout vain débat; en deux séances, la Charte fut modifiée; en

huit jours, la Révolution fut close et le gouvernement établi. Et en

luttant contre ces premières tempêtes, un parti de gouvernement commença

à se former, encore mal uni, inexpérimenté, flottant, mais décidé à

pratiquer sérieusement la monarchie constitutionnelle et à la défendre

résolument contre l'esprit de révolution.

Depuis cette époque, et surtout depuis 1848, une question a été souvent

agitée: aurions-nous dû, quand la Charte eut été ainsi révisée et la

couronne déférée par les Chambres à M. le duc d'Orléans, demander au

peuple, sous une forme quelconque de suffrage universel, la sanction de

ces actes et l'acceptation de la nouvelle Charte et du nouveau Roi?

Si je croyais que l'omission de cette formalité a été pour quelque chose

dans la chute, en 1848, du gouvernement fondé en 1830, j'en ressentirais

un profond regret. Je sais la valeur que peuvent avoir les apparences,

et je regarderais comme un sot entêtement, non comme une juste fierté,

la prétention de les dédaigner quand elles sont en effet puissantes.

Mais plus j'y pense, plus je demeure convaincu que le défaut d'un vote

des assemblées primaires n'a jamais été, pour la monarchie de juillet,

pendant sa durée, une cause de faiblesse, et n'a eu aucune part dans

ses derniers revers. L'adhésion de la France, en 1830, au gouvernement

nouveau, fut parfaitement libre, générale et sincère[4]; elle était

beaucoup plus pressée de le voir établi que jalouse de le voter

expressément, et nous obéîmes à son véritable désir comme à son intérêt

bien entendu en mettant, sans complication ni délai, une prompte fin à

la Révolution et un pouvoir régulier à la tête du pays. Mais ce motif,

bien que très-puissant, ne fut pas le seul qui nous détermina à ne point

réclamer l'intervention populaire, et à clore le drame sans le soumettre

au suffrage officiel et explicite du public.

[Note 4: Un témoin qui ne peut être suspect, M. de La Fayette, écrivait,

le 26 novembre 1830, au comte de Survilliers (Joseph Bonaparte): «Quant

à l'assentiment général, ce ne sont pas seulement les Chambres et la

population de Paris, 80,000 gardes nationaux et 300,000 spectateurs au

Champ-de-Mars, ce sont toutes les députations des villes et villages

de France que mes fonctions me mettent à portée de recevoir en détail,

c'est en un mot un faisceau d'adhésions non provoquées et indubitables

qui nous confirment de plus en plus que ce que nous avons fait est

conforme à la volonté actuelle d'une très-grande majorité du peuple

français.» (_Mémoires du général La Fayette_, t. VI, p. 471.)]

C'était une monarchie que nous croyions nécessaire à la France, voulue

de la France, et que nous entendions fonder. J'honore la République;

elle a ses vices et ses périls propres et inévitables, comme toutes les

institutions d'ici-bas; mais c'est une grande forme de gouvernement, qui

répond à de grands côtés de la nature humaine, à de grands intérêts

de la société humaine, et qui peut se trouver en harmonie avec la

situation, les antécédents et les tendances de telle ou telle époque,

de telle ou telle nation. J'aurais certainement été républicain aux

États-Unis d'Amérique quand ils se séparèrent de l'Angleterre: la

République fédérative était pour eux le gouvernement naturel et vrai, le

seul qui convînt à leurs habitudes, à leurs besoins, à leurs sentiments.

Je suis monarchique en France par les mêmes raisons et dans les mêmes

intérêts; comme la République aux États-Unis en 1776, la monarchie

est, de nos jours, en France, le gouvernement naturel et vrai, le plus

favorable à la liberté comme à la paix publique, le plus propre à

développer les forces légitimes et salutaires comme à réprimer les

forces perverses et destructives de notre société.

Mais la monarchie est autre chose qu'un mot et une apparence. Il y avait

autant de légèreté que de confusion dans les idées à parler sans cesse

d'un trône entouré d'institutions républicaines comme de la meilleure

des républiques. Des institutions libres ne sont point nécessairement

des institutions républicaines. Quelle que soit, entre elles, l'analogie

de certaines formes, la monarchie constitutionnelle et la République

sont des gouvernements très-différents, et on les compromet autant qu'on

les dénature quand on prétend les assimiler.

La monarchie que nous avions à fonder n'était pas plus une monarchie

élective qu'une République. Amenés par la violence à rompre violemment

avec la branche aînée de notre maison royale, nous en appelions à la

branche cadette pour maintenir la monarchie en défendant nos libertés.

Nous ne choisissions point un Roi; nous traitions avec un prince que

nous trouvions à côté du trône et qui pouvait seul, en y montant,

garantir notre droit public et nous garantir des révolutions. L'appel

au suffrage populaire eût donné à la monarchie réformée précisément le

caractère que nous avions à coeur d'en écarter; il eût mis l'élection

à la place de la nécessité et du contrat. C'eût été le principe

républicain profitant de l'échec que le principe monarchique venait de

subir pour l'expulser complètement et prendre, encore sous un nom royal,

possession du pays.

Entre les deux politiques qui apparurent alors l'une en face de l'autre,

destinées à se combattre et à se balancer longtemps, mon choix ne fut

pas incertain. Outre la situation générale, quelques faits particuliers,

peu importants en apparence ou peu remarqués, me frappèrent, au moment

même, comme une lumière d'en haut, et me décidèrent dès les premiers

pas.

Pendant que, par nos actes et nos paroles comme députés, nous nous

appliquions à maintenir la Charte en la modifiant, et à raffermir la

monarchie ébranlée, les idées et les passions révolutionnaires se

déployaient hardiment autour de nous et protestaient contre nous. Le 31

juillet, quelques heures après que la députation de la Chambre fut

venue inviter M. le duc d'Orléans à prendre la lieutenance générale du

royaume, les murs de Paris étaient couverts de ce placard:

«_Le comité central du XIIe arrondissement de Paris à ses concitoyens._

Une proclamation vient d'être répandue au nom du duc d'Orléans qui

se présente comme lieutenant général du royaume, et qui, pour tout

avantage, offre la Charte octroyée, sans amélioration ni garanties

préliminaires. Le peuple français doit protester contre un acte

attentatoire à ses véritables intérêts, et doit l'annuler. Ce peuple,

qui a si énergiquement reconquis ses droits, n'a point été consulté pour

le mode de gouvernement sous lequel il est appelé à vivre. Il n'a point

été consulté, car la Chambre des députés et la Chambre des pairs, qui

tenaient leurs pouvoirs du gouvernement de Charles X, sont tombées avec

lui, et n'ont pu, en conséquence, représenter la nation.»

Au même moment, un autre comité, connu sous le nom de _Réunion

Lointier_, et qui comptait dans son sein des hommes importants,

quelques-uns députés, décidait «qu'une députation se rendrait auprès de

M. le duc d'Orléans pour le prévenir que la nation ne le reconnaissait

pas comme lieutenant général, que le Gouvernement provisoire seul devait

être investi des pouvoirs nécessaires au maintien de la tranquillité

publique et à la formation des assemblées populaires, et que la nation

resterait en armes pour soutenir ses droits par la force, si on

l'obligeait à y avoir recours.»

Même parmi les partisans décidés du duc d'Orléans, l'entraînement ou la

routine de l'esprit révolutionnaire étaient tels que, dans les écrits

qu'ils publiaient et faisaient afficher pour lui, on lisait ces paroles:

«Dans ce moment, les députés et les pairs se rassemblent dans leurs

chambres respectives pour proclamer le duc d'Orléans, _et lui imposer

une charte au nom du peuple_.»

Ce même jour, aussitôt après avoir accepté la lieutenance générale

du royaume, M. le duc d'Orléans monta à cheval pour se rendre à

l'Hôtel-de-Ville, et donner ainsi, à la garde nationale et à son

commandant M. de La Fayette, une marque de courtoisie déférente. Nous

l'escortions tous à pied, à travers les barricades à peine ouvertes.

C'était déjà une démarche peu fortifiante pour le pouvoir naissant que

cet empressement à aller chercher une investiture plus populaire que

celle qu'il tenait des députés du pays; mais l'aspect de la population

fut encore plus significatif que la démarche du pouvoir. Elle se

pressait autour de nous, sans violence mais sans respect, et comme se

sentant souveraine dans ces rues où se préparait pour elle un Roi.

Nous étions obligés, pour nous préserver et pour préserver M. le duc

d'Orléans de cette irruption populaire, de nous tenir fortement par

la main, et de former ainsi, à sa droite et à sa gauche, deux haies

mouvantes de députés. Comme nous arrivions sur le quai du Louvre, une

bande de femmes et d'enfants se précipita sur nous, criant: _Vivent nos

députés!_ et ils nous entourèrent jusqu'à la place de Grève, dansant et

chantant _la Marseillaise_. Des cris et des questions de toute sorte

partaient à chaque instant de cette cohue; ils se montraient les uns

aux autres le duc d'Orléans: «Qui est ce monsieur à cheval? Est-ce un

général? Est-ce un prince?--J'espère, dit une femme à l'homme qui lui

donnait le bras, que ce n'est pas encore un Bourbon.» Je fus infiniment

plus frappé de notre situation au milieu de ce peuple et de son

attitude que de la scène même qui eut lieu quelques moments après, à

l'Hôtel-de-Ville, et des apostrophes du général Dubourg à M. le duc

d'Orléans. Quels périls futurs se révélaient déjà pour cette monarchie

naissante, seule capable de conjurer les périls présents du pays!

Dans les jours suivants, quand le gouvernement commença, j'allais

fréquemment au Palais-Royal, d'abord à titre de commissaire, puis comme

ministre de l'intérieur. Aux portes du palais et dans le vestibule,

point de sentinelles, point de police, point de garanties d'ordre et de

sécurité; des hommes du peuple, surveillants volontaires ou placés là

par je ne sais qui, assis ou étendus sur des bancs ou sur l'escalier,

jouant aux cartes et recevant leurs camarades. Il n'y avait rien de

grave à réprimer dans la conduite de ces gardes populaires, et si leur

empire n'eût été qu'un accident momentané, je n'en aurais probablement

conservé aucun souvenir; mais leur physionomie, leurs manières, leurs

paroles, tout indiquait que, même là, ils se croyaient encore les

maîtres, et que leur humeur serait grande le jour où l'ordre, qu'ils

maintenaient tant bien que mal, ne serait plus à leur discrétion.

Du 5 au 7 août, pendant que la Chambre s'occupait de la révision de la

Charte, des groupes se formaient aux abords de la salle, dans la cour,

dans le jardin, s'entretenant avec passion des questions débattues dans

l'intérieur; presque tous les assistans étaient des jeunes gens du

barreau, ou des écoles, ou de la presse, point tumultueux, mais ardents

et impérieux dans leurs idées et leurs volontés. Armand Carrel et

Godefroy Cavaignac s'y rencontraient quelquefois. Parmi les députés, MM.

de La Fayette et Dupont de l'Eure étaient leur drapeau. En entrant ou en

sortant, je m'arrêtais au milieu de ces groupes dans lesquels mes cours

et mes écrits me valaient encore quelque faveur. Nous causions de la

royauté, des deux Chambres, du système électoral, de l'hérédité de la

pairie, question à l'ordre du jour. Je vis là à quel point les préjugés

et les projets républicains étaient enracinés dans cette génération

élevée au sein des sociétés secrètes et des conspirations. La monarchie

n'était pour eux qu'une concession nominale et temporaire, faite à

contre-coeur, et qu'ils entendaient vendre très-chèrement. A aucun prix,

ils n'admettaient l'hérédité de la pairie, ni aucun élément étranger à

la démocratie pure. Ils étaient prêts à recommencer l'émeute plutôt que

d'y consentir, et l'ajournement de cette question leur fut à grand'peine

arraché. Le seul pouvoir électif, émané du suffrage universel, et

le recours à l'insurrection dès que cette légitimité populaire leur

semblait violée, c'était là, qu'ils s'en rendissent compte ou non, toute

leur foi politique. C'était vouloir l'empire continu de la force sous le

prétexte du droit, et l'état révolutionnaire en permanence au lieu de

l'état social.

Je reçus, de cette maladie des esprits, une preuve écrite que j'ai

gardée, tant elle me frappa. Le 6 août, comme je me rendais au

Palais-Royal pour le Conseil, l'un des plus distingués et des plus

sincères entre ces jeunes gens m'arrêta au bas de l'escalier, et me

remit un papier qu'il recommanda, d'un ton très-ému, à ma plus sérieuse

attention. Voici textuellement ce qu'il contenait:

«On ne comprend pas l'état des choses.

«Il faut être national et fort, avant tout et tout de suite.

«Les discussions seront interminables et useront les plus forts.

«La Chambre des députés est mauvaise; on peut le voir déjà, et on le

verra mieux tout à l'heure.

«Le Gouvernant, quel qu'il soit, doit agir au plus vite. On nous presse,

et dans trois jours, dans deux peut-être, nous ne serons plus les

maîtres d'arrêter ceux qui sont derrière nous et qui veulent marcher.

«Que le Lieutenant général propose à la _seule_ Chambre des députés, ce

soir ou demain, une Constitution républicaine sous forme royale, et une

Déclaration des droits, pour être soumise à l'acceptation des communes,

par _oui_ ou par _non_, d'ici à six mois.

«Que, dans l'intervalle, le Lieutenant général soit Gouvernement

provisoire _autorisé_.

«Que la Chambre soit, immédiatement après, dissoute.

«Qu'on flétrisse la Restauration, les hommes et les choses de la

Restauration.

«Qu'on marche hardiment vers le Rhin; qu'on y porte la frontière,

et qu'on y continue par la guerre le mouvement national; qu'on

l'entretienne par ce qui l'a provoqué. Ce ne sera d'ailleurs rien faire

que prendre l'initiative; ce sera rallier l'armée, la recruter, la

retenir dans sa main, l'associer à la Révolution. Ce sera parler à

l'Europe, l'avertir, l'entraîner.»

«Organiser la nation, s'appuyer sur elle est indispensable et ne

présente aucun danger.

«Il n'y a pas de modification dans la propriété à réaliser actuellement;

par conséquent, pas de discorde civile à craindre.

«Cela fait, tous les embarras ont disparu; la position est grande,

solide et sans danger réel. Il ne faut que _vouloir_ pour arriver là.

«A ce prix, nous républicains, nous engageons au service du Gouvernement

nos personnes, nos capacités et nos forces, et _nous répondons de la

tranquillité intérieure_.»

Ce texte n'a pas besoin de commentaire. C'était la République à la

fois timide et hautaine, n'osant se proclamer sous son propre nom

et s'imposer elle-même à la France, mais demandant arrogamment à la

Monarchie de la prendre sous son manteau pour qu'elle y pût rêver

et grandir à son aise. Que seraient devenues, en présence de telles

dispositions, et si elles avaient prévalu, la société en France et la

paix en Europe? Ce n'est pas la République qui se serait établie: pas

plus en 1830 qu'en 1848, elle n'était en harmonie avec la situation, les

intérêts, les instincts naturels, les idées générales, les sentiments

libres du pays; nous n'aurions eu, sous ce nom, que le chaos

révolutionnaire, un mélange d'anarchie et de tyrannie, un cauchemar

continu de mouvements turbulents et vains, projets sur projets,

mensonges sur mensonges, mécomptes sur mécomptes, et toutes les

angoisses, tous les périls éclatant coup sur coup, après l'explosion de

toutes les chimères et l'étalage de toutes les prétentions.

Je ne dirai pas que je lus clairement et jusqu'au bout dans cet avenir;

mais j'en entrevis assez pour me vouer, corps et âme, à la résistance,

comme à un devoir d'homme sensé, d'homme civilisé, d'honnête homme et

de citoyen. Et quand nous nous mîmes sérieusement à l'oeuvre, le

Gouvernement nouveau dans son ensemble et moi comme ministre de

l'intérieur, le cours des événements et l'expérience des affaires me

confirmèrent pleinement dans mes pressentiments et mes résolutions.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2) · 第 5 / 53 题