Il y a cependant des aristocraties qui ont fait avec ardeur le
commerce, et cultivé avec succès l'industrie. L'histoire du monde en
offre plusieurs éclatants exemples. Mais, en général, on doit dire
que l'aristocratie n'est point favorable au développement de
l'industrie et du commerce. Il n'y a que les aristocraties d'argent
qui fassent exception à cette règle.
Chez celles-là, il n'y a guère de désir qui n'ait besoin des
richesses pour se satisfaire. L'amour des richesses devient, pour
ainsi dire, le grand chemin des passions humaines. Tous les autres y
aboutissent ou le traversent.
Le goût de l'argent et la soif de la considération et du pouvoir se
confondent alors si bien, dans les mêmes âmes, qu'il devient
difficile de discerner si c'est par ambition que les hommes sont
cupides, ou si c'est par cupidité qu'ils sont ambitieux. C'est ce
qui arrive en Angleterre où l'on veut être riche pour parvenir aux
honneurs, et où l'on désire les honneurs comme manifestation de la
richesse. L'esprit humain est alors saisi par tous les bouts et
entraîné vers le commerce et l'industrie qui sont les routes les
plus courtes qui mènent à l'opulence.
Ceci, du reste, me semble un fait exceptionnel et transitoire. Quand
la richesse est devenue le seul signe de l'aristocratie, il est bien
difficile que les riches se maintiennent seuls au pouvoir et en
excluent tous les autres.
L'aristocratie de naissance et la pure démocratie sont aux deux
extrémités de l'état social et politique des nations; au milieu se
trouve l'aristocratie d'argent; celle-ci se rapproche de
l'aristocratie de naissance en ce qu'elle confère à un petit nombre
de citoyens de grands priviléges; elle tient à la démocratie en ce
que les priviléges peuvent être successivement acquis par tous; elle
forme souvent comme une transition naturelle entre ces deux choses,
et l'on ne saurait dire si elle termine le règne des institutions
aristocratiques, ou si déjà elle ouvre la nouvelle ère de la
démocratie.