CHAPITRE XX.

Comment l'aristocratie pourrait sortir de l'industrie.

J'ai montré comment la démocratie favorisait les développements de

l'industrie, et multipliait sans mesure le nombre des industriels;

nous allons voir par quel chemin détourné l'industrie pourrait bien

à son tour ramener les hommes vers l'aristocratie.

On a reconnu que quand un ouvrier ne s'occupait tous les jours que

du même détail, on parvenait plus aisément, plus rapidement et avec

plus d'économie à la production générale de l'oeuvre.

On a également reconnu que plus une industrie était entreprise en

grand, avec de grands capitaux, un grand crédit, plus ses produits

étaient à bon marché.

Ces vérités étaient entrevues depuis longtemps, mais on les a

démontrées de nos jours. Déjà on les applique à plusieurs industries

très-importantes, et successivement les moindres s'en emparent.

Je ne vois rien dans le monde politique, qui doive préoccuper

davantage le législateur que ces deux nouveaux axiomes de la science

industrielle.

Quand un artisan se livre sans cesse et uniquement à la fabrication

d'un seul objet, il finit par s'acquitter de ce travail avec une

dextérité singulière. Mais il perd, en même temps, la faculté

générale d'appliquer son esprit à la direction du travail. Il

devient chaque jour plus habile et moins industrieux, et l'on peut

dire qu'en lui, l'homme se dégrade à mesure que l'ouvrier se

perfectionne.

Que doit-on attendre d'un homme qui a employé vingt ans de sa vie à

faire des têtes d'épingles? et à quoi peut désormais s'appliquer

chez lui cette puissante intelligence humaine, qui a souvent remué

le monde, sinon à rechercher le meilleur moyen de faire des têtes

d'épingles!

Lorsqu'un ouvrier a consumé de cette manière une portion

considérable de son existence, sa pensée s'est arrêtée pour jamais

près de l'objet journalier de ses labeurs; son corps a contracté

certaines habitudes fixes dont il ne lui est plus permis de se

départir. En un mot, il n'appartient plus à lui-même, mais à la

profession qu'il a choisie. C'est en vain que les lois et les moeurs

ont pris soin de briser autour de cet homme toutes les barrières, et

de lui ouvrir de tous côtés mille chemins différents vers la

fortune; une théorie industrielle plus puissante que les moeurs et

les lois, l'a attaché à un métier, et souvent à un lieu qu'il ne

peut quitter. Elle lui a assigné dans la société une certaine place

dont il ne peut sortir. Au milieu du mouvement universel, elle l'a

rendu immobile.

À mesure que le principe de la division du travail reçoit une

application plus complète, l'ouvrier devient plus faible, plus borné

et plus dépendant. L'art fait des progrès, l'artisan rétrograde.

D'un autre côté, à mesure qu'il se découvre plus manifestement que

les produits d'une industrie sont d'autant plus parfaits et d'autant

moins chers que la manufacture est plus vaste et le capital plus

grand, des hommes très-riches et très-éclairés se présentent pour

exploiter des industries qui, jusque-là, avaient été livrées à des

artisans ignorants ou malaisés. La grandeur des efforts nécessaires

et l'immensité des résultats à obtenir les attire.

Ainsi donc, dans le même temps que la science industrielle abaisse

sans cesse la classe des ouvriers elle élève celle des maîtres.

Tandis que l'ouvrier ramène de plus en plus son intelligence à

l'étude d'un seul détail, le maître promène chaque jour ses regards

sur un plus vaste ensemble, et son esprit s'étend en proportion que

celui de l'autre se resserre. Bientôt il ne faudra plus au second

que la force physique sans l'intelligence; le premier a besoin de la

science, et presque du génie pour réussir. L'un ressemble de plus en

plus à l'administrateur d'un vaste empire, et l'autre à une brute.

Le maître et l'ouvrier n'ont donc ici rien de semblable, et ils

diffèrent chaque jour davantage. Ils ne se tiennent que comme les

deux anneaux extrêmes d'une longue chaîne. Chacun occupe une place

qui est faite pour lui, et dont il ne sort point. L'un est dans une

dépendance continuelle, étroite et nécessaire de l'autre, et semble

né pour obéir comme celui-ci pour commander.

Qu'est-ce ceci sinon de l'aristocratie?

Les conditions venant à s'égaliser de plus en plus dans le corps de

la nation, le besoin des objets manufacturés s'y généralise et s'y

accroît, et le bon marché qui met ces objets à la portée des

fortunes médiocres, devient un plus grand élément de succès.

Il se trouve donc chaque jour que des hommes plus opulents et plus

éclairés, consacrent à l'industrie leurs richesses et leurs

sciences, et cherchent en ouvrant de grands ateliers, et en divisant

strictement le travail, à satisfaire les nouveaux désirs qui se

manifestent de toutes parts.

Ainsi, à mesure que la masse de la nation tourne à la démocratie, la

classe particulière qui s'occupe d'industrie devient plus

aristocratique. Les hommes se montrent de plus en plus semblables

dans l'une, et de plus en plus différents dans l'autre, et

l'inégalité augmente dans la petite société, en proportion qu'elle

décroît dans la grande.

C'est ainsi que, lorsqu'on remonte à la source, il semble qu'on voie

l'aristocratie sortir par un effort naturel du sein même de la

démocratie.

Mais cette aristocratie-là ne ressemble point à celles qui l'ont

précédée.

On remarquera d'abord, que ne s'appliquant qu'à l'industrie et à

quelques unes des professions industrielles seulement, elle est une

exception, un monstre dans l'ensemble de l'état social.

Les petites sociétés aristocratiques que forment certaines industries

au milieu de l'immense démocratie de nos jours, renferment comme les

grandes sociétés aristocratiques des anciens temps, quelques hommes

très-opulents et une multitude très-misérable. Ces pauvres ont peu de

moyens de sortir de leur condition et de devenir riches, mais les

riches deviennent sans cesse des pauvres, ou quittent le négoce après

avoir réalisé leurs profits. Ainsi, les éléments qui forment la classe

des pauvres sont à peu près fixes; mais les éléments qui composent la

classe des riches ne le sont pas. À vrai dire, quoiqu'il y ait des

riches, la classe des riches n'existe point; car ces riches n'ont pas

d'esprit ni d'objets communs, de traditions ni d'espérances communes.

Il y a donc des membres, mais point de corps.

Non-seulement les riches ne sont pas unis solidement entre eux, mais

on peut dire qu'il n'y a pas de lien véritable entre le pauvre et le

riche. Ils ne sont pas fixés à perpétuité l'un près de l'autre; à

chaque instant l'intérêt les rapproche et les sépare. L'ouvrier

dépend en général des maîtres, mais non de tel maître. Ces deux

hommes se voient à la fabrique et ne se connaissent pas ailleurs, et

tandis qu'ils se touchent par un point, ils restent fort éloignés

par tous les autres. Le manufacturier ne demande à l'ouvrier que son

travail, et l'ouvrier n'attend de lui que le salaire. L'un ne

s'engage point à protéger, ni l'autre à défendre, et ils ne sont

liés d'une manière permanente, ni par l'habitude, ni par le devoir.

L'aristocratie que fonde le négoce ne se fixe presque jamais au

milieu de la population industrielle qu'elle dirige; son but n'est

point de gouverner celle-ci, mais de s'en servir.

Une aristocratie ainsi constituée ne saurait avoir une grande prise

sur ceux qu'elle emploie; et parvînt-elle à les saisir un moment,

bientôt ils lui échappent. Elle ne sait pas vouloir et ne peut agir.

L'aristocratie territoriale des siècles passés était obligée par la

loi, ou se croyait obligée par les moeurs, de venir au secours de

ses serviteurs et de soulager leurs misères. Mais l'aristocratie

manufacturière de nos jours, après avoir appauvri et abruti les

hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité

publique pour les nourrir. Ceci résulte naturellement de ce qui

précède. Entre l'ouvrier et le maître, les rapports sont fréquents,

mais il n'y a pas d'association véritable.

Je pense, qu'à tout prendre, l'aristocratie manufacturière que nous

voyons s'élever sous nos yeux, est une des plus dures qui aient paru

sur la terre; mais elle est en même temps une des plus restreintes

et des moins dangereuses.

Toutefois, c'est de ce côté que les amis de la démocratie doivent

sans cesse tourner avec inquiétude leurs regards; car, si jamais

l'inégalité permanente des conditions et l'aristocratie pénètrent de

nouveau dans le monde, on peut prédire qu'elles y entreront par

cette porte.

De la Démocratie en Amérique, tome troisième · 第 63 / 76 题