Comment l'aristocratie pourrait sortir de l'industrie.
J'ai montré comment la démocratie favorisait les développements de
l'industrie, et multipliait sans mesure le nombre des industriels;
nous allons voir par quel chemin détourné l'industrie pourrait bien
à son tour ramener les hommes vers l'aristocratie.
On a reconnu que quand un ouvrier ne s'occupait tous les jours que
du même détail, on parvenait plus aisément, plus rapidement et avec
plus d'économie à la production générale de l'oeuvre.
On a également reconnu que plus une industrie était entreprise en
grand, avec de grands capitaux, un grand crédit, plus ses produits
étaient à bon marché.
Ces vérités étaient entrevues depuis longtemps, mais on les a
démontrées de nos jours. Déjà on les applique à plusieurs industries
très-importantes, et successivement les moindres s'en emparent.
Je ne vois rien dans le monde politique, qui doive préoccuper
davantage le législateur que ces deux nouveaux axiomes de la science
industrielle.
Quand un artisan se livre sans cesse et uniquement à la fabrication
d'un seul objet, il finit par s'acquitter de ce travail avec une
dextérité singulière. Mais il perd, en même temps, la faculté
générale d'appliquer son esprit à la direction du travail. Il
devient chaque jour plus habile et moins industrieux, et l'on peut
dire qu'en lui, l'homme se dégrade à mesure que l'ouvrier se
perfectionne.
Que doit-on attendre d'un homme qui a employé vingt ans de sa vie à
faire des têtes d'épingles? et à quoi peut désormais s'appliquer
chez lui cette puissante intelligence humaine, qui a souvent remué
le monde, sinon à rechercher le meilleur moyen de faire des têtes
d'épingles!
Lorsqu'un ouvrier a consumé de cette manière une portion
considérable de son existence, sa pensée s'est arrêtée pour jamais
près de l'objet journalier de ses labeurs; son corps a contracté
certaines habitudes fixes dont il ne lui est plus permis de se
départir. En un mot, il n'appartient plus à lui-même, mais à la
profession qu'il a choisie. C'est en vain que les lois et les moeurs
ont pris soin de briser autour de cet homme toutes les barrières, et
de lui ouvrir de tous côtés mille chemins différents vers la
fortune; une théorie industrielle plus puissante que les moeurs et
les lois, l'a attaché à un métier, et souvent à un lieu qu'il ne
peut quitter. Elle lui a assigné dans la société une certaine place
dont il ne peut sortir. Au milieu du mouvement universel, elle l'a
rendu immobile.
À mesure que le principe de la division du travail reçoit une
application plus complète, l'ouvrier devient plus faible, plus borné
et plus dépendant. L'art fait des progrès, l'artisan rétrograde.
D'un autre côté, à mesure qu'il se découvre plus manifestement que
les produits d'une industrie sont d'autant plus parfaits et d'autant
moins chers que la manufacture est plus vaste et le capital plus
grand, des hommes très-riches et très-éclairés se présentent pour
exploiter des industries qui, jusque-là, avaient été livrées à des
artisans ignorants ou malaisés. La grandeur des efforts nécessaires
et l'immensité des résultats à obtenir les attire.
Ainsi donc, dans le même temps que la science industrielle abaisse
sans cesse la classe des ouvriers elle élève celle des maîtres.
Tandis que l'ouvrier ramène de plus en plus son intelligence à
l'étude d'un seul détail, le maître promène chaque jour ses regards
sur un plus vaste ensemble, et son esprit s'étend en proportion que
celui de l'autre se resserre. Bientôt il ne faudra plus au second
que la force physique sans l'intelligence; le premier a besoin de la
science, et presque du génie pour réussir. L'un ressemble de plus en
plus à l'administrateur d'un vaste empire, et l'autre à une brute.
Le maître et l'ouvrier n'ont donc ici rien de semblable, et ils
diffèrent chaque jour davantage. Ils ne se tiennent que comme les
deux anneaux extrêmes d'une longue chaîne. Chacun occupe une place
qui est faite pour lui, et dont il ne sort point. L'un est dans une
dépendance continuelle, étroite et nécessaire de l'autre, et semble
né pour obéir comme celui-ci pour commander.
Qu'est-ce ceci sinon de l'aristocratie?
Les conditions venant à s'égaliser de plus en plus dans le corps de
la nation, le besoin des objets manufacturés s'y généralise et s'y
accroît, et le bon marché qui met ces objets à la portée des
fortunes médiocres, devient un plus grand élément de succès.
Il se trouve donc chaque jour que des hommes plus opulents et plus
éclairés, consacrent à l'industrie leurs richesses et leurs
sciences, et cherchent en ouvrant de grands ateliers, et en divisant
strictement le travail, à satisfaire les nouveaux désirs qui se
manifestent de toutes parts.
Ainsi, à mesure que la masse de la nation tourne à la démocratie, la
classe particulière qui s'occupe d'industrie devient plus
aristocratique. Les hommes se montrent de plus en plus semblables
dans l'une, et de plus en plus différents dans l'autre, et
l'inégalité augmente dans la petite société, en proportion qu'elle
décroît dans la grande.
C'est ainsi que, lorsqu'on remonte à la source, il semble qu'on voie
l'aristocratie sortir par un effort naturel du sein même de la
démocratie.
Mais cette aristocratie-là ne ressemble point à celles qui l'ont
précédée.
On remarquera d'abord, que ne s'appliquant qu'à l'industrie et à
quelques unes des professions industrielles seulement, elle est une
exception, un monstre dans l'ensemble de l'état social.
Les petites sociétés aristocratiques que forment certaines industries
au milieu de l'immense démocratie de nos jours, renferment comme les
grandes sociétés aristocratiques des anciens temps, quelques hommes
très-opulents et une multitude très-misérable. Ces pauvres ont peu de
moyens de sortir de leur condition et de devenir riches, mais les
riches deviennent sans cesse des pauvres, ou quittent le négoce après
avoir réalisé leurs profits. Ainsi, les éléments qui forment la classe
des pauvres sont à peu près fixes; mais les éléments qui composent la
classe des riches ne le sont pas. À vrai dire, quoiqu'il y ait des
riches, la classe des riches n'existe point; car ces riches n'ont pas
d'esprit ni d'objets communs, de traditions ni d'espérances communes.
Il y a donc des membres, mais point de corps.
Non-seulement les riches ne sont pas unis solidement entre eux, mais
on peut dire qu'il n'y a pas de lien véritable entre le pauvre et le
riche. Ils ne sont pas fixés à perpétuité l'un près de l'autre; à
chaque instant l'intérêt les rapproche et les sépare. L'ouvrier
dépend en général des maîtres, mais non de tel maître. Ces deux
hommes se voient à la fabrique et ne se connaissent pas ailleurs, et
tandis qu'ils se touchent par un point, ils restent fort éloignés
par tous les autres. Le manufacturier ne demande à l'ouvrier que son
travail, et l'ouvrier n'attend de lui que le salaire. L'un ne
s'engage point à protéger, ni l'autre à défendre, et ils ne sont
liés d'une manière permanente, ni par l'habitude, ni par le devoir.
L'aristocratie que fonde le négoce ne se fixe presque jamais au
milieu de la population industrielle qu'elle dirige; son but n'est
point de gouverner celle-ci, mais de s'en servir.
Une aristocratie ainsi constituée ne saurait avoir une grande prise
sur ceux qu'elle emploie; et parvînt-elle à les saisir un moment,
bientôt ils lui échappent. Elle ne sait pas vouloir et ne peut agir.
L'aristocratie territoriale des siècles passés était obligée par la
loi, ou se croyait obligée par les moeurs, de venir au secours de
ses serviteurs et de soulager leurs misères. Mais l'aristocratie
manufacturière de nos jours, après avoir appauvri et abruti les
hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité
publique pour les nourrir. Ceci résulte naturellement de ce qui
précède. Entre l'ouvrier et le maître, les rapports sont fréquents,
mais il n'y a pas d'association véritable.
Je pense, qu'à tout prendre, l'aristocratie manufacturière que nous
voyons s'élever sous nos yeux, est une des plus dures qui aient paru
sur la terre; mais elle est en même temps une des plus restreintes
et des moins dangereuses.
Toutefois, c'est de ce côté que les amis de la démocratie doivent
sans cesse tourner avec inquiétude leurs regards; car, si jamais
l'inégalité permanente des conditions et l'aristocratie pénètrent de
nouveau dans le monde, on peut prédire qu'elles y entreront par
cette porte.