Comment le goût des jouissances matérielles s'unit chez les
Américains à l'amour de la liberté et au soin des affaires
publiques.
Lorsqu'un état démocratique tourne à la monarchie absolue,
l'activité qui se portait précédemment sur les affaires publiques et
sur les affaires privées, venant, tout à coup, à se concentrer sur
ces dernières, il en résulte, pendant quelque temps, une grande
prospérité matérielle; mais bientôt le mouvement se ralentit et le
développement de la production s'arrête.
Je ne sais si l'on peut citer un seul peuple manufacturier et
commerçant, depuis les Tyriens jusqu'aux Florentins et aux Anglais,
qui n'ait été un peuple libre. Il y a donc un lien étroit et un
rapport nécessaire entre ces deux choses: liberté et industrie.
Cela est généralement vrai de toutes les nations, mais spécialement
des nations démocratiques.
J'ai fait voir plus haut comment les hommes qui vivent dans les
siècles d'égalité avaient un continuel besoin de l'association pour
se procurer presque tous les biens qu'ils convoitent, et, d'une
autre part, j'ai montré comment la grande liberté politique
perfectionnait et vulgarisait dans leur sein l'art de s'associer. La
liberté, dans ces siècles, est donc particulièrement utile à la
production des richesses. On peut voir, au contraire, que le
despotisme lui est particulièrement ennemi.
Le naturel du pouvoir absolu, dans les siècles démocratiques, n'est
ni cruel ni sauvage, mais il est minutieux et tracassier. Un
despotisme de cette espèce, bien qu'il ne foule point aux pieds
l'humanité, est directement opposé au génie du commerce et aux
instincts de l'industrie.
Ainsi, les hommes des temps démocratiques ont besoin d'être libres,
afin de se procurer plus aisément les jouissances matérielles après
lesquelles ils soupirent sans cesse.
Il arrive cependant, quelquefois, que le goût excessif qu'ils
conçoivent pour ces mêmes jouissances les livre au premier maître
qui se présente. La passion du bien-être se retourne alors contre
elle-même, et éloigne sans l'apercevoir l'objet de ses convoitises.
Il y a, en effet, un passage très-périlleux dans la vie des peuples
démocratiques.
Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de
ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de
la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés, et comme
hors d'eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu'ils sont prêts à
saisir. Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n'aperçoivent
plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d'eux
à la prospérité de tous. Il n'est pas besoin d'arracher à de tels
citoyens les droits qu'ils possèdent; ils les laissent volontiers
échapper eux-mêmes. L'exercice de leurs devoirs politiques leur
paraît un contre-temps fâcheux qui les distrait de leur industrie.
S'agit-il de choisir leurs représentants, de prêter main forte à
l'autorité, de traiter en commun la chose commune, le temps leur
manque; ils ne sauraient dissiper ce temps si précieux en travaux
inutiles. Ce sont là jeux d'oisifs qui ne conviennent point à des
hommes graves et occupés des intérêts sérieux de la vie. Ces gens-là
croient suivre la doctrine de l'intérêt, mais ils ne s'en font
qu'une idée grossière, et, pour mieux veiller à ce qu'ils nomment
leurs affaires, ils négligent la principale, qui est de rester
maîtres d'eux-mêmes.
Les citoyens qui travaillent ne voulant pas songer à la chose
publique, et la classe qui pourrait se charger de ce soin pour
remplir ses loisirs n'existant plus, la place du gouvernement est
comme vide.
Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s'emparer du
pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte.
Qu'il veille quelque temps à ce que tous les intérêts matériels
prospèrent; on le tiendra aisément quitte du reste. Qu'il garantisse
surtout le bon ordre. Les hommes qui ont la passion des jouissances
matérielles découvrent d'ordinaire comment les agitations de la
liberté troublent le bien-être, avant que d'apercevoir comment la
liberté sert à se le procurer; et, au moindre bruit des passions
publiques qui pénètrent au milieu des petites jouissances de leur
vie privée, ils s'éveillent et s'inquiètent; pendant longtemps la
peur de l'anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prêts
à se jeter hors de la liberté au premier désordre.
Je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien;
mais je ne veux pas oublier cependant que c'est à travers le bon
ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne
s'ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix
publique; mais il ne faut pas qu'elle leur suffise. Une nation qui
ne demande à son gouvernement que le maintien de l'ordre est déjà
esclave au fond du coeur; elle est esclave de son bien-être, et
l'homme qui doit l'enchaîner peut paraître.
Le despotisme des factions n'y est pas moins à redouter que celui
d'un homme.
Lorsque la masse des citoyens ne veut s'occuper que d'affaires
privées, les plus petits partis ne doivent pas désespérer de devenir
maîtres des affaires publiques.
Il n'est pas rare de voir alors sur la vaste scène du monde, ainsi
que sur nos théâtres, une multitude représentée par quelques hommes.
Ceux-ci parlent seuls au nom d'une foule absente ou inattentive;
seuls ils agissent au milieu de l'immobilité universelle; ils
disposent, suivant leur caprice, de toutes choses, ils changent les
lois, et tyrannisent à leur gré les moeurs; et l'on s'étonne en
voyant le petit nombre de faibles et d'indignes mains dans
lesquelles peut tomber un grand peuple.
Jusqu'à présent, les Américains ont évité avec bonheur tous les
écueils que je viens d'indiquer; et en cela ils méritent
véritablement qu'on les admire.
Il n'y a peut-être pas de pays sur la terre où l'on rencontre moins
d'oisifs qu'en Amérique, et où tous ceux qui travaillent soient plus
enflammés à la recherche du bien-être. Mais si la passion des
Américains pour les jouissances matérielles est violente, du moins
elle n'est point aveugle, et la raison, impuissante à la modérer, la
dirige.
Un Américain s'occupe de ses intérêts privés comme s'il était seul
dans le monde, et, le moment d'après, il se livre à la chose
publique comme s'il les avait oubliés. Il paraît tantôt animé de la
cupidité la plus égoïste, et tantôt du patriotisme le plus vif. Le
coeur humain ne saurait se diviser de cette manière. Les habitants
des États-Unis témoignent alternativement une passion si forte et si
semblable pour leur bien-être et leur liberté, qu'il est à croire
que ces passions s'unissent et se confondent dans quelque endroit de
leur âme. Les Américains voient, en effet, dans leur liberté le
meilleur instrument et la plus grande garantie de leur bien-être.
Ils aiment ces deux choses l'une par l'autre. Ils ne pensent donc
point que se mêler du public ne soit pas leur affaire; ils croient,
au contraire, que leur principale affaire est de s'assurer par
eux-mêmes un gouvernement qui leur permette d'acquérir les biens
qu'ils désirent, et qui ne leur défende pas de goûter en paix ceux
qu'ils ont acquis.