Comment les Américains appliquent la doctrine de l'intérêt bien
entendu en matière de religion.
Si la doctrine de l'intérêt bien entendu n'avait en vue que ce
monde, elle serait loin de suffire; car il y a un grand nombre de
sacrifices qui ne peuvent trouver leur récompense que dans l'autre;
et, quelque effort d'esprit que l'on fasse pour prouver l'utilité de
la vertu, il sera toujours malaisé de faire bien vivre un homme qui
ne veut pas mourir.
Il est donc nécessaire de savoir si la doctrine de l'intérêt bien
entendu peut se concilier aisément avec les croyances religieuses.
Les philosophes qui enseignent cette doctrine disent aux hommes que,
pour être heureux dans la vie, on doit veiller sur ses passions et
en réprimer avec soin l'excès; qu'on ne saurait acquérir un bonheur
durable qu'en se refusant mille jouissances passagères, et qu'il
faut enfin triompher sans cesse de soi-même pour se mieux servir.
Les fondateurs de presque toutes les religions ont tenu à peu près
le même langage. Sans indiquer aux hommes une autre route, ils n'ont
fait que reculer le but; au lieu de placer en ce monde le prix des
sacrifices qu'ils imposent, ils l'ont mis dans l'autre.
Toutefois, je me refuse à croire que tous ceux qui pratiquent la
vertu par esprit de religion n'agissent que dans la vue d'une
récompense.
J'ai rencontré des chrétiens zélés qui s'oubliaient sans cesse afin
de travailler avec plus d'ardeur au bonheur de tous, et je les ai
entendus prétendre qu'ils n'agissaient ainsi que pour mériter les
biens de l'autre monde; mais je ne puis m'empêcher de penser qu'ils
s'abusent eux-mêmes. Je les respecte trop pour les croire.
Le christianisme nous dit, il est vrai, qu'il faut préférer les
autres à soi, pour gagner le ciel; mais le christianisme nous dit
aussi qu'on doit faire le bien de ses semblables par amour de Dieu.
C'est là une expression magnifique; l'homme pénètre par son
intelligence dans la pensée divine; il voit que le but de Dieu est
l'ordre; il s'associe librement à ce grand dessein, et, tout en
sacrifiant ses intérêts particuliers à cet ordre admirable de toutes
choses, il n'attend d'autres récompenses que le plaisir de le
contempler.
Je ne crois donc pas que le seul mobile des hommes religieux soit
l'intérêt; mais je pense que l'intérêt est le principal moyen dont
les religions elles-mêmes se servent pour conduire les hommes, et je
ne doute pas que ce ne soit par ce côté qu'elles saisissent la foule
et deviennent populaires.
Je ne vois donc pas clairement pourquoi la doctrine de l'intérêt
bien entendu écarterait les hommes des croyances religieuses, et il
me semble, au contraire, que je démêle comment elle les en
rapproche.
Je suppose que, pour atteindre le bonheur de ce monde, un homme
résiste en toutes rencontres à l'instinct, et raisonne froidement
tous les actes de sa vie; qu'au lieu de céder aveuglément à la
fougue de ses premiers désirs, il ait appris l'art de les combattre,
et qu'il se soit habitué à sacrifier sans efforts le plaisir du
moment à l'intérêt permanent de toute sa vie.
Si un pareil homme a foi dans la religion qu'il professe, il ne lui
en coûtera guère de se soumettre aux gênes qu'elle impose. La raison
même lui conseille de le faire, et la coutume l'a préparé d'avance
à le souffrir.
Que s'il a conçu des doutes sur l'objet de ses espérances, il ne s'y
laissera point aisément arrêter, et il jugera qu'il est sage de
hasarder quelques uns des biens de ce monde pour conserver ses
droits à l'immense héritage qu'on lui promet dans l'autre.
«De se tromper en croyant la religion chrétienne vraie, a dit
Pascal, il n'y a pas grand'chose à perdre; mais quel malheur de se
tromper en la croyant fausse!»
Les Américains n'affectent point une indifférence grossière pour
l'autre vie; ils ne mettent pas un puéril orgueil à mépriser des
périls auxquels ils espèrent se soustraire.
Ils pratiquent donc leur religion sans honte et sans faiblesse; mais
on voit d'ordinaire, jusqu'au milieu de leur zèle, je ne sais quoi
de si tranquille, de si méthodique et de si calculé, qu'il semble
que ce soit la raison bien plus que le coeur qui les conduit au pied
des autels.
Non seulement les Américains suivent leur religion par intérêt, ils
placent souvent dans ce monde l'intérêt qu'on peut avoir à la
suivre. Au moyen âge, les prêtres ne parlaient que de l'autre vie;
ils ne s'inquiétaient guère de prouver qu'un chrétien sincère peut
être un homme heureux ici-bas.
Mais les prédicateurs américains reviennent sans cesse à la terre,
et ils ne peuvent qu'à grande peine en détacher leurs regards. Pour
mieux toucher leurs auditeurs, ils leur font voir chaque jour
comment les croyances religieuses favorisent la liberté et l'ordre
public, et il est souvent difficile de savoir, en les écoutant, si
l'objet principal de la religion est de procurer l'éternelle
félicité dans l'autre monde ou le bien-être en celui-ci.