AVERTISSEMENT.

Les Américains ont un état social démocratique qui leur a

naturellement suggéré de certaines lois et de certaines moeurs

politiques.

Ce même état social a, de plus, fait naître, parmi eux, une

multitude de sentiments et d'opinions qui étaient inconnus dans les

vieilles sociétés aristocratiques de l'Europe. Il a détruit ou

modifié des rapports qui existaient jadis, et en a établi de

nouveaux. L'aspect de la société civile ne s'est pas trouvé moins

changé que la physionomie du monde politique.

J'ai traité le premier sujet dans l'ouvrage publié par moi il y a

cinq ans, sur la Démocratie américaine. Le second fait l'objet du

présent livre. Ces deux parties se complètent l'une par l'autre et

ne forment qu'une seule oeuvre.

Il faut que, sur-le-champ, je prévienne le lecteur contre une erreur

qui me serait fort préjudiciable.

En me voyant attribuer tant d'effets divers à l'égalité, il pourrait

en conclure que je considère l'égalité comme la cause unique de tout

ce qui arrive de nos jours. Ce serait me supposer une vue bien

étroite.

Il y a, de notre temps, une foule d'opinions, de sentiments,

d'instincts qui ont dû la naissance à des faits étrangers ou même

contraires à l'égalité. C'est ainsi que si je prenais les États-Unis

pour exemple, je prouverais aisément que la nature du pays,

l'origine de ses habitants, la religion des premiers fondateurs,

leurs lumières acquises, leurs habitudes antérieures, ont exercé et

exercent encore, indépendamment de la Démocratie, une immense

influence sur leur manière de penser et de sentir. Des causes

différentes mais aussi distinctes du fait de l'égalité se

rencontreraient en Europe et expliqueraient une grande partie de ce

qui s'y passe.

Je reconnais l'existence de toutes ces différentes causes et leur

puissance, mais mon sujet n'est point d'en parler. Je n'ai pas

entrepris de montrer la raison de tous nos penchants et de toutes

nos idées; j'ai seulement voulu faire voir en quelle partie

l'égalité avait modifié les uns et les autres.

On s'étonnera peut-être qu'étant fermement de cette opinion, que la

révolution démocratique dont nous sommes témoins, est un fait

irrésistible contre lequel il ne serait ni désirable ni sage de

lutter, il me soit arrivé souvent dans ce livre d'adresser des

paroles si sévères aux sociétés démocratiques que cette révolution

a créées.

Je répondrai simplement que c'est parce que je n'étais point un

adversaire de la Démocratie, que j'ai voulu être sincère envers

elle.

Les hommes ne reçoivent point la vérité de leurs ennemis, et leurs

amis ne la leur offrent guère; c'est pour cela que je l'ai dite.

J'ai pensé que beaucoup se chargeraient d'annoncer les biens

nouveaux que l'égalité promet aux hommes, mais que peu oseraient

signaler de loin les périls dont elle les menace. C'est donc

principalement vers ces périls que j'ai dirigé mes regards, et,

ayant cru les découvrir clairement, je n'ai pas eu la lâcheté de les

taire.

J'espère qu'on retrouvera dans ce second ouvrage l'impartialité

qu'on a paru remarquer dans le premier. Placé au milieu des opinions

contradictoires qui nous divisent, j'ai tâché de détruire

momentanément dans mon coeur les sympathies favorables ou les

instincts contraires que m'inspire chacune d'elles. Si ceux qui

liront mon livre y rencontrent une seule phrase dont l'objet soit de

flatter l'un des grands partis qui ont agité notre pays, ou l'une

des petites factions qui, de nos jours, le tracassent et l'énervent,

que ces lecteurs élèvent la voix et m'accusent.

Le sujet que j'ai voulu embrasser est immense; car il comprend la

plupart des sentiments et des idées que fait naître l'état nouveau

du monde. Un tel sujet excède assurément mes forces; en le traitant,

je ne suis point parvenu à me satisfaire.

Mais, si je n'ai pu atteindre le but auquel j'ai tendu, les lecteurs

me rendront du moins cette justice que j'ai conçu et suivi mon

entreprise dans l'esprit qui pouvait me rendre digne d'y réussir.

De la Démocratie en Amérique, tome troisième · 第 16 / 76 题