On trouve généralement plus de plaisir à médire qu'à louer; l'un n'exige
qu'un peu de malice dans l'esprit, l'autre vont de la chaleur d'âme:
cela explique pourquoi le secret des bonnes actions est toujours bien
gardé.
Malgré la nouvelle qu'on eut bientôt de l'arrivée de la duchesse de
Montévreux à Londres, il n'en resta pas moins établi dans l'opinion de
tout le monde qu'elle avait été dénoncée par Ellénore, et l'honneur de
son évasion fut tout entier pour la femme qui s'était laissé mener en
prison à sa place. L'erreur une fois reconnue, le citoyen R...
réclama sa fille; on la lui rendit, et on lui pardonna la fraude en
considération des anciens services républicains de son père, à la
condition qu'il la punirait de son dévouement pour les aristocrates. On
la nomma l'ange protecteur des pauvres émigrés, et madame Mansley fut
l'objet de nouveaux mépris aussi injustes que ceux dont on l'accablait
depuis qu'elle était malheureuse.
M. de Rheinfeld, à qui sa connaissance du noble caractère d'Ellénore
et quelques indices avaient fait soupçonner la vérité, voulut s'en
convaincre, et employa à cet effet un moyen contre lequel les sots sont
en garde, car ils sont méfiants d'ordinaire, mais dont les gens d'esprit
sont toujours dupes. Il alla dire à madame Talma:
--Eh bien, votre amie n'a donc pu résister aux séductions de l'héroïsme:
elle n'a pas craint de s'exposer à la colère du plus cruel de nos
ministres; et cela pour retirer des griffes de la police, pour sauver
de la prison et de l'échafaud peut-être, une femme à laquelle elle doit
tous les chagrins de sa vie?
--Qui vous l'a dit?
--Que vous importe? Je le sais.
--C'est ce bavard de vicomte qui, dans sa joie de voir madame de
Montévreux à l'abri des gentillesses de Fouché, n'aura pu se taire sur
la générosité d'Ellénore; car vous saurez que ce complot d'Aréna et
compagnie n'aurait jamais pris la moindre consistance sans la protection
toute paternelle que lui a accordée le ministre de la police; il sait
qu'on ne reste en place auprès des ambitieux qu'en servant à leur
élévation et à leur sûreté; il a secrètement encouragé quelques ennemis
de Bonaparte à conspirer contre sa vie, et a glissé parmi les conjurés
un de ses agents qui le tenait au courant de toutes les démarches;
celui-ci, après avoir déterminé les conspirateurs à prendre jour pour
assassiner le général, quand il serait dans sa loge à l'Opéra, est allé
les dénoncer à Fouché, qui s'est fait un mérite auprès de Bonaparte de
tenir tous les fils du complot et de pouvoir arrêter les chefs au
moment même de l'exécution. Mais avant d'en venir à ce brillant coup de
théâtre, Fouché a profité de l'occasion pour adoucir la haine dont le
premier consul honore les jacobins, et la reporter sur les royalistes;
il en a compromis plusieurs dans cette conspiration de fantaisie, et
cela pour le dégoûter de signer chaque jour la radiation de quelque
émigré. Siéyès qui sort d'ici, ajouta madame Talma, est dans
l'admiration de la manière dont Fouché vient de reconquérir la confiance
du général régnant. Se rendre indispensable au maître qui vous déteste,
n'est-ce pas faire preuve d'une grande habileté?
--Sans doute; mais comme ce zèle habile peut aller jusqu'à créer des
assassins, dit Adolphe, et faire tomber leur tête, je m'en tiendrai à la
terreur qu'il m'inspire.
Cet entretien fut interrompu par l'arrivée de Maillat-Garat; il venait
de chez madame de Montesson, où il avait eu une scène très-vive avec
un ami du duc de Montévreux à propos de madame Mansley et de la part
odieuse qu'on lui donnait dans le péril où s'était trouvée la duchesse.
--Vous m'en voyez encore tout ému, dit-il; mais les expressions de ce
monsieur étaient si injurieuses pour la pauvre femme, si blessantes même
pour ses amis, qu'il n'y avait pas moyen de les écouter de sang-froid.
--Et comment nommez-vous cet acharné calomniateur? demanda Adolphe avec
un sourire amer et les lèvres tremblantes de colère.
--Ah! je serai plus généreux qu'il ne le mérite, je ne le nommerai pas.
--Voilà une discrétion bien inutile; vous n'étiez pas seuls, et les
nombreux habitués du salon de madame de Montesson ne garderont pas le
secret de cette scène: après le plaisir de dire du mal vient celui de le
répéter.
--N'importe, j'ai déjà le remords de vous en avoir parlé, car c'est
faire trop d'honneur aux méchants bavards que de s'indigner contre leur
médisance; il serait plus simple et plus sage de la mépriser. Mais le
succès qu'elle obtient fait perdre patience; il n'est pas une personne,
là présente, qui ait douté un instant de l'infamie prêtée à madame
Mansley. C'était, disait chacun, une vengeance toute naturelle de
la part de cette sorte de femme; une espièglerie révolutionnaire
très-excusable dans la Ninon de Siéyès, de Chénier et autres... et cent
propos de cette espèce difficiles à supporter, lorsqu'on connaît, comme
vous et moi, le noble caractère de madame Mansley.
--Et pourquoi le souffrir, dit vivement M. de Rheinfeld, pourquoi la
société n'en ferait-elle pas justice? C'est avec cette belle tolérance
qu'on a fait de la calomnie la reine du monde civilisé.
--Ne voulez-vous pas qu'on s'érige en défenseur de l'innocence, comme
du temps de la chevalerie? On se moquerait bien trop aujourd'hui d'un
redresseur de torts.
--Voilà comme, en France, le ridicule tue les plus nobles vertus, les
meilleures institutions, reprit madame Talma. Je n'ai jamais pardonné
à Cervantes d'avoir fait don Quichotte ridicule; il comptait sans
doute sur le sérieux de l'esprit espagnol pour admirer la loyauté,
la sensibilité, le courage de son héros à travers sa folie comique;
autrement il serait inexcusable d'avoir fait rire aux dépens des plus
rares vertus humaines: l'amour du prochain, l'abnégation de soi-même, le
dévouement au malheur.
--Eh! pensez-vous donc, reprit Adolphe, qu'il y ait moins de ridicule
à s'ériger en brigand de salon, volant à l'un sa réputation, tuant le
bonheur de l'autre, et frappant au hasard sur tout ce qu'on envie,
sur tout ce qu'on révère? Non, cette manie, qui décèle encore plus de
médiocrité que de malignité, serait bafouée comme une vertu, si elle
n'était l'expression des vrais sentiments de ces méchants timides qui
jouissent avec reconnaissance du mal qu'ils n'osent faire, des calomnies
qu'ils n'osent dire.
--C'est juste. La société est toujours complice des crimes qu'elle
condamne; mais comment l'en affranchir?
--En les punissant. La tolérance n'est bonne qu'en matière de religion;
mais, appliquée aux vices, elle devient, leur seconde mère, et nous
sommes tous responsables des infamies que notre indifférence encourage.
En finissant ces mots, M. de Rheinfeld se leva et sortit brusquement
pour échapper au tort de laisser entrevoir le ressentiment qu'il
ne pouvait dominer et la secrète joie qu'y mêlaient ses projets de
vengeance.
A force de persévérance, de ruse, de questions, il parvint à savoir les
noms de toutes les personnes qui se trouvaient chez madame de Montesson,
le jour où Garat le jeune prit parti pour madame Mansley contre un de
ces orateurs de salon qui médisent pour amuser, comme les coquettes
minaudent pour plaire. Il apprit avec plaisir que ce beau parleur,
tenant par son nom et ses opinions à la haute aristocratie, se
permettait souvent de petites épigrammes sur les défenseurs de la
liberté: cela pouvait lui offrir une occasion toute naturelle de
demander raison au ci-devant comte de B... de son méchant bavardage,
sans qu'on pût soupçonner la véritable cause de l'humeur vindicative
d'Adolphe.
Dans cette espérance, il attendit qu'un événement politique mit en verve
celui dont il faisait surveiller l'éloquence critique; la crainte de
compromettre Ellénore en la vengeant le rendit patient. C'était encore
s'occuper d'elle, et, malgré sa promesse à madame Talma, malgré le
serment qu'il s'était fait à lui-même de rester fidèle à un amour
éteint, d'étouffer un amour naissant, il n'obtenait rien sur sa pensée,
elle était toute à Ellénore; toute à l'idée de la perdre volontairement,
de sacrifier le bonheur d'en être aimé aux intérêts de sa passion. Il ne
pouvait ni s'y consacrer entièrement, ni s'en détacher.
C'est à tort qu'on accuse l'amour de l'emporter sur tous les autres
sentiments. Cela peut être vrai sous d'autres climats que le nôtre; mais
en France nous voyons tous les jours des amours très-sincères sacrifiés
à des vanités trompeuses, à des considérations d'orgueil, de cupidité.
Jadis ces sortes de sacrifices étaient commandés par des tyrans de
famille et accomplis par de jeunes victimes, qui pleuraient de bonne foi
sur le malheur d'immoler l'objet aimé à un mari opulent et titré, ou à
une femme laide et noble héritière, sans se douter qu'il viendrait un
jour où les jeunes personnes, libres dans leur choix, donneraient la
préférence au vieux duc qui ne peut leur plaire, sur le jeune cousin
qu'elles se défendent d'aimer; où l'homme le plus amoureux s'ordonnerait
de renoncer à la vie de son coeur pour vivre tout entier de cette vie
factice dont l'unique but est de se faire croire plus heureux qu'on
ne l'est, le plus grand plaisir d'humilier ses amis, et la seule
consolation de se voir envié. Eh bien, l'expérience nous montre à chaque
instant de nouveaux exemples de ces auto-da-fé d'amour.
Le pire est que ce genre de supplice n'inspire aucune pitié.
On sut bientôt par un ancien chef de bataillon destitué, nommé
Harrel, que ni les émigrés ni les chouans n'étaient pour rien dans la
conspiration d'Aréna. Cette découverte rendit le gouvernement moins
sévère et moins surveillant envers le parti royaliste, prévention
négligente qui faillit coûter la vie au premier consul.
Ellénore, dégoûtée du monde par tout ce qu'elle en supportait
d'injustices, s'était constamment refusée à venir passer l'hiver à
Paris; mais, vaincue par les instances de la marquise de C..., elle
avait consenti à prendre une loge avec elle pour entendre le fameux
oratorio de Haydn, qui devait être exécuté par les premiers talents.
Cette loge de l'avant-scène se trouvait être presque en face de celle du
premier consul, aux premières, entre les deux colonnes. On l'attendait
pour donner le signal du premier accord, lorsqu'il entra dans sa loge
d'un air serein, mais les lèvres blanches, le regard troublé, enfin dans
l'attitude d'un homme qui veut paraître calme en dépit d'une émotion
terrible; madame Bonaparte, assise près de lui portait à chaque minute
son mouchoir à ses yeux. Les aides de camp Lannes, Berthier, Le Brun
et Lauriston sortaient de la loge successivement, et revenaient dire
quelques mots à l'oreille de Bonaparte, qui les écoutait sans donner le
moindre signe qui pût faire deviner l'impression qu'il en recevait.
On avait entendu une forte explosion un moment avant l'arrivée du
premier consul, qu'on avait généralement supposée être un coup de canon
tiré en l'honneur du vainqueur de l'Italie; mais la nouvelle de la
machine infernale s'étant aussitôt répandue parmi les spectateurs, ils
se mirent à discourir sur l'atroce tentative, à laquelle le premier
consul venait d'échapper par miracle, et l'exécution du chef-d'oeuvre
d'Haydn, s'accomplit sans que personne y prit garde.
C'était à qui accuserait son ennemi de cette machination infernale. Les
victimes, soustraites par hasard aux massacres de la Terreur, croyaient
reconnaître dans la férocité qui avait décidé la chute de tout un
quartier, pour atteindre un seul homme, cette rage républicaine, qui ne
pardonnait à aucune supériorité passée ou présente.
Les amis de la liberté, ceux que les crimes dont elle avait été le
prétexte n'en avaient pas dégoûtés, accusaient hautement le parti
vendéen de cet affreux complot, et soutenaient que les instigateurs
de la guerre civile en France étaient seuls capables d'avoir voulu
renverser à tout prix l'homme qui devait bientôt les soumettre.
Le peuple criait sur le Carrousel: «Mort aux Anglais! mort aux ennemis
de la République! Scélérat de Pitt! voilà bien ton ouvrage!»
La salle de l'Opéra offrait un spectacle tout particulier: le drame n'y
était plus sur le théâtre, mais dans les loges. La parure éclatante des
femmes qui les remplissaient contrastait d'une étrange manière avec la
pâleur et l'abattement de leur visage; celles dont les maris attachés
à la fortune de Bonaparte venaient de braver à sa suite un danger si
imminent, ne pouvaient calmer leur effroi; car le hasard providentiel
qui venait de sauver le vainqueur de l'Italie et de la Révolution, le
protégerait-il toujours? Et ne pouvait-on pas tout craindre d'ennemis
assez lâches pour accomplir dans l'ombre de tels attentats?
Les émigrés rentrés, à qui les nouvelles mesures du gouvernement
inspiraient assez de confiance pour se donner quelque plaisir, se
reprochaient vivement d'être venus à cette fête musicale, car le temps
où l'imprudence de se montrer était punie de mort, pouvait revenir. Le
crime d'un parti pouvait raviver ceux d'un autre; et c'est en proie à
ces tristes réflexions, que l'ex-duc de L..., le ci-devant marquis de
N..., s'efforçaient de paraître écouter avec délices l'_Oratorio_ de
Haydn.
On sut bientôt, par le récit des aides de camp du général en chef, que
celui-ci n'hésitait pas à mettre sur le compte des septembriseurs
le nouveau massacre dont il devait être la première victime; mais
le ministre de la police, tout en approuvant cette opinion, ne la
partageait pas, et ses ordres étaient donnés pour poursuivre de
préférence les agents du parti qu'il soupçonnait. Il désirait tant les
trouver coupables d'un crime qui dépassait tous ceux de la Révolution!
Parmi les bruits absurdes qu'enfantent toujours les grands événements,
il courut celui d'une farce politique et sanglante, imaginée par les
séides du Mahomet corse pour le rendre plus intéressant, et motiver
la création d'une garde prétorienne à laquelle on donnait déjà le nom
d'impériale.
Rien dans le caractère de Bonaparte n'autorisait un soupçon si
calomniateur. Son ambition dédaignait toute ruse. L'habitude de
commander nos armées avec succès lui avait appris combien, dans notre
pays, il est difficile d'arriver à la puissance en passant par la
gloire. Il savait que les révolutions qui bouleversent les empires
ne changent rien à la nature des nations, et que les Français ne
s'amuseraient pas longtemps à jouer à la république; qu'il fallait
des dangers à leur bravoure, des loisirs à leur esprit, du luxe à
leur vanité, et une cour à leur élégant servage. Loin de hâter par
nul incident l'instant de monter sur le trône, il redoutait plutôt
l'empressement des soldats qui l'y portaient que la résistance des
publicistes qui lui défendaient d'y prétendre.
Un de ces éloquents publicistes venait d'entrer dans la loge de madame
de Seldorf, et tous les regards se portèrent sur lui. On espérait
deviner, à son attitude, à ses gestes plus ou moins animés, ce
qu'il fallait penser des chefs de la conspiration et du parti que le
gouvernement allait tirer de ce crime incomplet. Mais M. de Rheinfeld,
mettant toute question politique de côté, déplorait franchement la mort
de tant de personnes innocentes, et demandait, avec toute l'énergie
de l'indignation, que les monstres, de quelque parti qu'ils fussent,
auxquels Satan avait inspiré ce chef-d'oeuvre infernal, tombassent
frappés par la vengeance nationale. L'esprit de justice est si rare
là où toutes les passions sont en jeu, que chacun se trompait sur la
véritable cause de la colère qui semblait animer M. de Rheinfeld et que
partageait madame de Seldorf. Au reste, l'injustice était réciproque.
Pendant que M. de Savernon faisait remarquer à Ellénore les différentes
impressions produites par l'événement du jour et reprochait à la baronne
de Seldorf de ne pas assez dissimuler le plaisir qu'elle savourait en
contemplant la pâleur de celui qui ne craignait rien au monde, pas même
les bons mots d'une femme d'esprit, M. de Rheinfeld, les yeux fixés sur
la loge de madame Mansley, disait en montrant M. de Savernon:
--Ces émigrés sont toujours les mêmes; la Révolution ne leur a rien
appris, ni rien fait oublier; à la moindre apparence de désordre, ils se
flattent de reconquérir tout ce qu'ils ont perdu par leur faute, comme
si la France n'attendait que la mort de celui qui fait sa gloire pour
se remettre sous leur joug et les prier de vouloir bien relever la
Bastille! Avec leurs sourires malins, leurs épigrammes musquées sur
cette machine infernale, ils vont s'attirer la rancune de Fouché, et
l'on sait ce qu'elle vaut. Il est, dit-on, confus d'avoir laissé passer
ce baril de poudre entre les jambes de la police: et malheur à ceux qui
auront aidé à lui jouer ce mauvais tour.
--Vous donnez là-dedans, vous? disait de l'autre côté de la salle un de
ces incrédules qui voient dans tous les événements autre chose que ce
qui s'y trouve. Vous vous étonnez qu'on échappe par un miracle au danger
qu'on n'a point couru? Vous vous imaginez qu'il existe des conjurés
assez bêtes pour mettre le feu trop tard à l'instrument de leur
triomphe, lorsqu'il y avait bien moins d'inconvénient à le mettre trop
tôt? Vous croyez bonnement qu'un projet dont l'exécution exigeait de
nombreuses confidences, des démarches suspectes, a pu échapper à la
surveillance des agents qui ont découvert la conspiration d'Aréna, à ces
limiers si adroits, si sûrs de leurs moyens, qu'ayant supplié le premier
consul de s'y fier, ils ont arrêté les assassins au moment où ils
allaient frapper. Ah! ce ne sont pas ces gaillards-là qu'on dupe, et
vous verrez bientôt que les purs républicains seront les seuls dindons
de l'affaire.
--Il n'y a plus de ménagements à garder contre ces monstres de jacobins,
s'écriaient les jeunes militaires en se rencontrant dans les corridors.
Il faut tomber à coups de sabre sur ces _pékins_ sanguinaires, ces
bavards de tribune, qui tueraient, au nom de la liberté, tout ce qui
porte une épée, sous prétexte que nous sommes tous égaux, les lâches
comme les braves, les méchants comme les bons; mais, grâce au ciel,
ajoutaient-ils en portant la main sur la poignée de leurs sabres,
l'armée est là pour les faire taire et les assommer au besoin.
Ainsi se passa cette soirée consacrée à toutes les richesses de
l'harmonie, et vouée, par le fait, à toutes les discordances des
opinions les plus contraires, à toutes les amertumes de l'esprit de
parti, aux soupçons alarmants, à la crainte du retour de l'anarchie, ou
du rétablissement d'un pouvoir absolu; enfin, à des agitations si vives,
à des intérêts si grands, si généraux, que les intérêts personnels
disparaissaient sous l'agitation générale, comme la lueur d'une lampe
dans l'embrasement d'une ville.
En effet, au milieu de tant de ruines, on aurait rougi de penser à sa
fortune; à la vue de tant de crimes, d'actions généreuses, de tant de
morts sublimes, de traits héroïques, on se trouvait sans importance; le
malheur commun sauvait de l'égoïsme; l'effroi du passé remplissait le
présent, et le sort de la France tant de fois compromis, occupait toutes
les imaginations. Depuis la jeune fille, dont le frère se battait aux
frontières, jusqu'au vieillard qui bravait la fureur du peuple pour
sauver un proscrit, pour ramener parmi nous l'ordre et la justice,
chacun se consacrait avec joie à une opinion, à un devoir, à une
affection; la vie était si incertaine qu'on n'y tenait que pour la
dédier. Ce temps-là pourrait paraître fabuleux aujourd'hui, où le calcul
est le dieu du jour, et la patrie une vieille pagode reléguée avec les
divinités qui ne servent plus. Mais heureusement _le Moniteur_ est là
pour constater l'époque de ces nobles duperies et de ce culte national.
L'amour seul résistait à la fièvre politique qui consumait alors tous
les esprits; il s'augmentait même des périls communs et du
dévouement qui le faisaient naître. Sans l'emporter sur le fanatisme
révolutionnaire, il s'y mêlait; il était rare qu'il ne s'en trouvât
pas un peu au fond des discussions qui y paraissaient être le plus
étrangères, et qu'on ne cherchât point à faire tourner l'événement du
jour au profit de sa passion. Par exemple, M. de Rheinfeld, tout en
déclamant de la meilleure foi du monde contre cette machine infernale
qui venait de tuer sept personnes et d'en blesser un bien plus grand
nombre, se réjouissait involontairement de l'occasion que ce désastre
allait lui offrir de s'en prendre à M. de B. à propos des épigrammes
sanglantes que lui inspirerait sans doute la nouvelle invention mise sur
le compte des _patriotes_; car déjà l'opinion du premier consul avait
transpiré, et encourageait les amis du pouvoir passé ou futur à injurier
le parti républicain.
On savait qu'en rentrant aux Tuileries, où une foule de fonctionnaires
remplissaient les salons, le général s'était écrié d'une voix forte:
--Voilà l'oeuvre des jacobins; ce sont les jacobins qui ont voulu
m'assassiner!... Il n'y a là-dedans ni nobles, ni prêtres, ni
chouans!... Je sais à quoi m'en tenir; on ne me fera pas prendre le
change.
Puis il ajouta, en regardant Fouché:
--Ce sont des septembriseurs, des scélérats couverts de boue qui sont en
révolte ouverte, en conspiration permanente, en bataillon carré contre
tous les gouvernements qui se sont succédé. Il n'y a pas trois mois que
vous avez vu Cerracchi, Aréna, Topino, Lebrun, Demerville, tenter de
m'assassiner; eh bien, c'est la même clique. Ce sont les buveurs de sang
de septembre, les assassins de Versailles, les brigands du 31 mars, les
conspirateurs de prairial, les auteurs de tous les crimes commis contre
les gouvernements. Il faut purger la France de cette lie dégoûtante;
point de pitié pour de tels scélérats!...
Le ministre contre qui cette sortie fulminante était particulièrement
dirigée, l'avait supportée avec toute la patience d'un homme qui espère
prendre bientôt sa revanche, d'un homme trop habile pour chercher à
s'excuser d'un tort inexcusable, mais dont on ne saurait le punir;
car de lui seul dépend la découverte des coupables, et, partant, le
châtiment de leur crime.