XXVI

On trouve généralement plus de plaisir à médire qu'à louer; l'un n'exige

qu'un peu de malice dans l'esprit, l'autre vont de la chaleur d'âme:

cela explique pourquoi le secret des bonnes actions est toujours bien

gardé.

Malgré la nouvelle qu'on eut bientôt de l'arrivée de la duchesse de

Montévreux à Londres, il n'en resta pas moins établi dans l'opinion de

tout le monde qu'elle avait été dénoncée par Ellénore, et l'honneur de

son évasion fut tout entier pour la femme qui s'était laissé mener en

prison à sa place. L'erreur une fois reconnue, le citoyen R...

réclama sa fille; on la lui rendit, et on lui pardonna la fraude en

considération des anciens services républicains de son père, à la

condition qu'il la punirait de son dévouement pour les aristocrates. On

la nomma l'ange protecteur des pauvres émigrés, et madame Mansley fut

l'objet de nouveaux mépris aussi injustes que ceux dont on l'accablait

depuis qu'elle était malheureuse.

M. de Rheinfeld, à qui sa connaissance du noble caractère d'Ellénore

et quelques indices avaient fait soupçonner la vérité, voulut s'en

convaincre, et employa à cet effet un moyen contre lequel les sots sont

en garde, car ils sont méfiants d'ordinaire, mais dont les gens d'esprit

sont toujours dupes. Il alla dire à madame Talma:

--Eh bien, votre amie n'a donc pu résister aux séductions de l'héroïsme:

elle n'a pas craint de s'exposer à la colère du plus cruel de nos

ministres; et cela pour retirer des griffes de la police, pour sauver

de la prison et de l'échafaud peut-être, une femme à laquelle elle doit

tous les chagrins de sa vie?

--Qui vous l'a dit?

--Que vous importe? Je le sais.

--C'est ce bavard de vicomte qui, dans sa joie de voir madame de

Montévreux à l'abri des gentillesses de Fouché, n'aura pu se taire sur

la générosité d'Ellénore; car vous saurez que ce complot d'Aréna et

compagnie n'aurait jamais pris la moindre consistance sans la protection

toute paternelle que lui a accordée le ministre de la police; il sait

qu'on ne reste en place auprès des ambitieux qu'en servant à leur

élévation et à leur sûreté; il a secrètement encouragé quelques ennemis

de Bonaparte à conspirer contre sa vie, et a glissé parmi les conjurés

un de ses agents qui le tenait au courant de toutes les démarches;

celui-ci, après avoir déterminé les conspirateurs à prendre jour pour

assassiner le général, quand il serait dans sa loge à l'Opéra, est allé

les dénoncer à Fouché, qui s'est fait un mérite auprès de Bonaparte de

tenir tous les fils du complot et de pouvoir arrêter les chefs au

moment même de l'exécution. Mais avant d'en venir à ce brillant coup de

théâtre, Fouché a profité de l'occasion pour adoucir la haine dont le

premier consul honore les jacobins, et la reporter sur les royalistes;

il en a compromis plusieurs dans cette conspiration de fantaisie, et

cela pour le dégoûter de signer chaque jour la radiation de quelque

émigré. Siéyès qui sort d'ici, ajouta madame Talma, est dans

l'admiration de la manière dont Fouché vient de reconquérir la confiance

du général régnant. Se rendre indispensable au maître qui vous déteste,

n'est-ce pas faire preuve d'une grande habileté?

--Sans doute; mais comme ce zèle habile peut aller jusqu'à créer des

assassins, dit Adolphe, et faire tomber leur tête, je m'en tiendrai à la

terreur qu'il m'inspire.

Cet entretien fut interrompu par l'arrivée de Maillat-Garat; il venait

de chez madame de Montesson, où il avait eu une scène très-vive avec

un ami du duc de Montévreux à propos de madame Mansley et de la part

odieuse qu'on lui donnait dans le péril où s'était trouvée la duchesse.

--Vous m'en voyez encore tout ému, dit-il; mais les expressions de ce

monsieur étaient si injurieuses pour la pauvre femme, si blessantes même

pour ses amis, qu'il n'y avait pas moyen de les écouter de sang-froid.

--Et comment nommez-vous cet acharné calomniateur? demanda Adolphe avec

un sourire amer et les lèvres tremblantes de colère.

--Ah! je serai plus généreux qu'il ne le mérite, je ne le nommerai pas.

--Voilà une discrétion bien inutile; vous n'étiez pas seuls, et les

nombreux habitués du salon de madame de Montesson ne garderont pas le

secret de cette scène: après le plaisir de dire du mal vient celui de le

répéter.

--N'importe, j'ai déjà le remords de vous en avoir parlé, car c'est

faire trop d'honneur aux méchants bavards que de s'indigner contre leur

médisance; il serait plus simple et plus sage de la mépriser. Mais le

succès qu'elle obtient fait perdre patience; il n'est pas une personne,

là présente, qui ait douté un instant de l'infamie prêtée à madame

Mansley. C'était, disait chacun, une vengeance toute naturelle de

la part de cette sorte de femme; une espièglerie révolutionnaire

très-excusable dans la Ninon de Siéyès, de Chénier et autres... et cent

propos de cette espèce difficiles à supporter, lorsqu'on connaît, comme

vous et moi, le noble caractère de madame Mansley.

--Et pourquoi le souffrir, dit vivement M. de Rheinfeld, pourquoi la

société n'en ferait-elle pas justice? C'est avec cette belle tolérance

qu'on a fait de la calomnie la reine du monde civilisé.

--Ne voulez-vous pas qu'on s'érige en défenseur de l'innocence, comme

du temps de la chevalerie? On se moquerait bien trop aujourd'hui d'un

redresseur de torts.

--Voilà comme, en France, le ridicule tue les plus nobles vertus, les

meilleures institutions, reprit madame Talma. Je n'ai jamais pardonné

à Cervantes d'avoir fait don Quichotte ridicule; il comptait sans

doute sur le sérieux de l'esprit espagnol pour admirer la loyauté,

la sensibilité, le courage de son héros à travers sa folie comique;

autrement il serait inexcusable d'avoir fait rire aux dépens des plus

rares vertus humaines: l'amour du prochain, l'abnégation de soi-même, le

dévouement au malheur.

--Eh! pensez-vous donc, reprit Adolphe, qu'il y ait moins de ridicule

à s'ériger en brigand de salon, volant à l'un sa réputation, tuant le

bonheur de l'autre, et frappant au hasard sur tout ce qu'on envie,

sur tout ce qu'on révère? Non, cette manie, qui décèle encore plus de

médiocrité que de malignité, serait bafouée comme une vertu, si elle

n'était l'expression des vrais sentiments de ces méchants timides qui

jouissent avec reconnaissance du mal qu'ils n'osent faire, des calomnies

qu'ils n'osent dire.

--C'est juste. La société est toujours complice des crimes qu'elle

condamne; mais comment l'en affranchir?

--En les punissant. La tolérance n'est bonne qu'en matière de religion;

mais, appliquée aux vices, elle devient, leur seconde mère, et nous

sommes tous responsables des infamies que notre indifférence encourage.

En finissant ces mots, M. de Rheinfeld se leva et sortit brusquement

pour échapper au tort de laisser entrevoir le ressentiment qu'il

ne pouvait dominer et la secrète joie qu'y mêlaient ses projets de

vengeance.

A force de persévérance, de ruse, de questions, il parvint à savoir les

noms de toutes les personnes qui se trouvaient chez madame de Montesson,

le jour où Garat le jeune prit parti pour madame Mansley contre un de

ces orateurs de salon qui médisent pour amuser, comme les coquettes

minaudent pour plaire. Il apprit avec plaisir que ce beau parleur,

tenant par son nom et ses opinions à la haute aristocratie, se

permettait souvent de petites épigrammes sur les défenseurs de la

liberté: cela pouvait lui offrir une occasion toute naturelle de

demander raison au ci-devant comte de B... de son méchant bavardage,

sans qu'on pût soupçonner la véritable cause de l'humeur vindicative

d'Adolphe.

Dans cette espérance, il attendit qu'un événement politique mit en verve

celui dont il faisait surveiller l'éloquence critique; la crainte de

compromettre Ellénore en la vengeant le rendit patient. C'était encore

s'occuper d'elle, et, malgré sa promesse à madame Talma, malgré le

serment qu'il s'était fait à lui-même de rester fidèle à un amour

éteint, d'étouffer un amour naissant, il n'obtenait rien sur sa pensée,

elle était toute à Ellénore; toute à l'idée de la perdre volontairement,

de sacrifier le bonheur d'en être aimé aux intérêts de sa passion. Il ne

pouvait ni s'y consacrer entièrement, ni s'en détacher.

C'est à tort qu'on accuse l'amour de l'emporter sur tous les autres

sentiments. Cela peut être vrai sous d'autres climats que le nôtre; mais

en France nous voyons tous les jours des amours très-sincères sacrifiés

à des vanités trompeuses, à des considérations d'orgueil, de cupidité.

Jadis ces sortes de sacrifices étaient commandés par des tyrans de

famille et accomplis par de jeunes victimes, qui pleuraient de bonne foi

sur le malheur d'immoler l'objet aimé à un mari opulent et titré, ou à

une femme laide et noble héritière, sans se douter qu'il viendrait un

jour où les jeunes personnes, libres dans leur choix, donneraient la

préférence au vieux duc qui ne peut leur plaire, sur le jeune cousin

qu'elles se défendent d'aimer; où l'homme le plus amoureux s'ordonnerait

de renoncer à la vie de son coeur pour vivre tout entier de cette vie

factice dont l'unique but est de se faire croire plus heureux qu'on

ne l'est, le plus grand plaisir d'humilier ses amis, et la seule

consolation de se voir envié. Eh bien, l'expérience nous montre à chaque

instant de nouveaux exemples de ces auto-da-fé d'amour.

Le pire est que ce genre de supplice n'inspire aucune pitié.

On sut bientôt par un ancien chef de bataillon destitué, nommé

Harrel, que ni les émigrés ni les chouans n'étaient pour rien dans la

conspiration d'Aréna. Cette découverte rendit le gouvernement moins

sévère et moins surveillant envers le parti royaliste, prévention

négligente qui faillit coûter la vie au premier consul.

Ellénore, dégoûtée du monde par tout ce qu'elle en supportait

d'injustices, s'était constamment refusée à venir passer l'hiver à

Paris; mais, vaincue par les instances de la marquise de C..., elle

avait consenti à prendre une loge avec elle pour entendre le fameux

oratorio de Haydn, qui devait être exécuté par les premiers talents.

Cette loge de l'avant-scène se trouvait être presque en face de celle du

premier consul, aux premières, entre les deux colonnes. On l'attendait

pour donner le signal du premier accord, lorsqu'il entra dans sa loge

d'un air serein, mais les lèvres blanches, le regard troublé, enfin dans

l'attitude d'un homme qui veut paraître calme en dépit d'une émotion

terrible; madame Bonaparte, assise près de lui portait à chaque minute

son mouchoir à ses yeux. Les aides de camp Lannes, Berthier, Le Brun

et Lauriston sortaient de la loge successivement, et revenaient dire

quelques mots à l'oreille de Bonaparte, qui les écoutait sans donner le

moindre signe qui pût faire deviner l'impression qu'il en recevait.

On avait entendu une forte explosion un moment avant l'arrivée du

premier consul, qu'on avait généralement supposée être un coup de canon

tiré en l'honneur du vainqueur de l'Italie; mais la nouvelle de la

machine infernale s'étant aussitôt répandue parmi les spectateurs, ils

se mirent à discourir sur l'atroce tentative, à laquelle le premier

consul venait d'échapper par miracle, et l'exécution du chef-d'oeuvre

d'Haydn, s'accomplit sans que personne y prit garde.

C'était à qui accuserait son ennemi de cette machination infernale. Les

victimes, soustraites par hasard aux massacres de la Terreur, croyaient

reconnaître dans la férocité qui avait décidé la chute de tout un

quartier, pour atteindre un seul homme, cette rage républicaine, qui ne

pardonnait à aucune supériorité passée ou présente.

Les amis de la liberté, ceux que les crimes dont elle avait été le

prétexte n'en avaient pas dégoûtés, accusaient hautement le parti

vendéen de cet affreux complot, et soutenaient que les instigateurs

de la guerre civile en France étaient seuls capables d'avoir voulu

renverser à tout prix l'homme qui devait bientôt les soumettre.

Le peuple criait sur le Carrousel: «Mort aux Anglais! mort aux ennemis

de la République! Scélérat de Pitt! voilà bien ton ouvrage!»

La salle de l'Opéra offrait un spectacle tout particulier: le drame n'y

était plus sur le théâtre, mais dans les loges. La parure éclatante des

femmes qui les remplissaient contrastait d'une étrange manière avec la

pâleur et l'abattement de leur visage; celles dont les maris attachés

à la fortune de Bonaparte venaient de braver à sa suite un danger si

imminent, ne pouvaient calmer leur effroi; car le hasard providentiel

qui venait de sauver le vainqueur de l'Italie et de la Révolution, le

protégerait-il toujours? Et ne pouvait-on pas tout craindre d'ennemis

assez lâches pour accomplir dans l'ombre de tels attentats?

Les émigrés rentrés, à qui les nouvelles mesures du gouvernement

inspiraient assez de confiance pour se donner quelque plaisir, se

reprochaient vivement d'être venus à cette fête musicale, car le temps

où l'imprudence de se montrer était punie de mort, pouvait revenir. Le

crime d'un parti pouvait raviver ceux d'un autre; et c'est en proie à

ces tristes réflexions, que l'ex-duc de L..., le ci-devant marquis de

N..., s'efforçaient de paraître écouter avec délices l'_Oratorio_ de

Haydn.

On sut bientôt, par le récit des aides de camp du général en chef, que

celui-ci n'hésitait pas à mettre sur le compte des septembriseurs

le nouveau massacre dont il devait être la première victime; mais

le ministre de la police, tout en approuvant cette opinion, ne la

partageait pas, et ses ordres étaient donnés pour poursuivre de

préférence les agents du parti qu'il soupçonnait. Il désirait tant les

trouver coupables d'un crime qui dépassait tous ceux de la Révolution!

Parmi les bruits absurdes qu'enfantent toujours les grands événements,

il courut celui d'une farce politique et sanglante, imaginée par les

séides du Mahomet corse pour le rendre plus intéressant, et motiver

la création d'une garde prétorienne à laquelle on donnait déjà le nom

d'impériale.

Rien dans le caractère de Bonaparte n'autorisait un soupçon si

calomniateur. Son ambition dédaignait toute ruse. L'habitude de

commander nos armées avec succès lui avait appris combien, dans notre

pays, il est difficile d'arriver à la puissance en passant par la

gloire. Il savait que les révolutions qui bouleversent les empires

ne changent rien à la nature des nations, et que les Français ne

s'amuseraient pas longtemps à jouer à la république; qu'il fallait

des dangers à leur bravoure, des loisirs à leur esprit, du luxe à

leur vanité, et une cour à leur élégant servage. Loin de hâter par

nul incident l'instant de monter sur le trône, il redoutait plutôt

l'empressement des soldats qui l'y portaient que la résistance des

publicistes qui lui défendaient d'y prétendre.

Un de ces éloquents publicistes venait d'entrer dans la loge de madame

de Seldorf, et tous les regards se portèrent sur lui. On espérait

deviner, à son attitude, à ses gestes plus ou moins animés, ce

qu'il fallait penser des chefs de la conspiration et du parti que le

gouvernement allait tirer de ce crime incomplet. Mais M. de Rheinfeld,

mettant toute question politique de côté, déplorait franchement la mort

de tant de personnes innocentes, et demandait, avec toute l'énergie

de l'indignation, que les monstres, de quelque parti qu'ils fussent,

auxquels Satan avait inspiré ce chef-d'oeuvre infernal, tombassent

frappés par la vengeance nationale. L'esprit de justice est si rare

là où toutes les passions sont en jeu, que chacun se trompait sur la

véritable cause de la colère qui semblait animer M. de Rheinfeld et que

partageait madame de Seldorf. Au reste, l'injustice était réciproque.

Pendant que M. de Savernon faisait remarquer à Ellénore les différentes

impressions produites par l'événement du jour et reprochait à la baronne

de Seldorf de ne pas assez dissimuler le plaisir qu'elle savourait en

contemplant la pâleur de celui qui ne craignait rien au monde, pas même

les bons mots d'une femme d'esprit, M. de Rheinfeld, les yeux fixés sur

la loge de madame Mansley, disait en montrant M. de Savernon:

--Ces émigrés sont toujours les mêmes; la Révolution ne leur a rien

appris, ni rien fait oublier; à la moindre apparence de désordre, ils se

flattent de reconquérir tout ce qu'ils ont perdu par leur faute, comme

si la France n'attendait que la mort de celui qui fait sa gloire pour

se remettre sous leur joug et les prier de vouloir bien relever la

Bastille! Avec leurs sourires malins, leurs épigrammes musquées sur

cette machine infernale, ils vont s'attirer la rancune de Fouché, et

l'on sait ce qu'elle vaut. Il est, dit-on, confus d'avoir laissé passer

ce baril de poudre entre les jambes de la police: et malheur à ceux qui

auront aidé à lui jouer ce mauvais tour.

--Vous donnez là-dedans, vous? disait de l'autre côté de la salle un de

ces incrédules qui voient dans tous les événements autre chose que ce

qui s'y trouve. Vous vous étonnez qu'on échappe par un miracle au danger

qu'on n'a point couru? Vous vous imaginez qu'il existe des conjurés

assez bêtes pour mettre le feu trop tard à l'instrument de leur

triomphe, lorsqu'il y avait bien moins d'inconvénient à le mettre trop

tôt? Vous croyez bonnement qu'un projet dont l'exécution exigeait de

nombreuses confidences, des démarches suspectes, a pu échapper à la

surveillance des agents qui ont découvert la conspiration d'Aréna, à ces

limiers si adroits, si sûrs de leurs moyens, qu'ayant supplié le premier

consul de s'y fier, ils ont arrêté les assassins au moment où ils

allaient frapper. Ah! ce ne sont pas ces gaillards-là qu'on dupe, et

vous verrez bientôt que les purs républicains seront les seuls dindons

de l'affaire.

--Il n'y a plus de ménagements à garder contre ces monstres de jacobins,

s'écriaient les jeunes militaires en se rencontrant dans les corridors.

Il faut tomber à coups de sabre sur ces _pékins_ sanguinaires, ces

bavards de tribune, qui tueraient, au nom de la liberté, tout ce qui

porte une épée, sous prétexte que nous sommes tous égaux, les lâches

comme les braves, les méchants comme les bons; mais, grâce au ciel,

ajoutaient-ils en portant la main sur la poignée de leurs sabres,

l'armée est là pour les faire taire et les assommer au besoin.

Ainsi se passa cette soirée consacrée à toutes les richesses de

l'harmonie, et vouée, par le fait, à toutes les discordances des

opinions les plus contraires, à toutes les amertumes de l'esprit de

parti, aux soupçons alarmants, à la crainte du retour de l'anarchie, ou

du rétablissement d'un pouvoir absolu; enfin, à des agitations si vives,

à des intérêts si grands, si généraux, que les intérêts personnels

disparaissaient sous l'agitation générale, comme la lueur d'une lampe

dans l'embrasement d'une ville.

En effet, au milieu de tant de ruines, on aurait rougi de penser à sa

fortune; à la vue de tant de crimes, d'actions généreuses, de tant de

morts sublimes, de traits héroïques, on se trouvait sans importance; le

malheur commun sauvait de l'égoïsme; l'effroi du passé remplissait le

présent, et le sort de la France tant de fois compromis, occupait toutes

les imaginations. Depuis la jeune fille, dont le frère se battait aux

frontières, jusqu'au vieillard qui bravait la fureur du peuple pour

sauver un proscrit, pour ramener parmi nous l'ordre et la justice,

chacun se consacrait avec joie à une opinion, à un devoir, à une

affection; la vie était si incertaine qu'on n'y tenait que pour la

dédier. Ce temps-là pourrait paraître fabuleux aujourd'hui, où le calcul

est le dieu du jour, et la patrie une vieille pagode reléguée avec les

divinités qui ne servent plus. Mais heureusement _le Moniteur_ est là

pour constater l'époque de ces nobles duperies et de ce culte national.

L'amour seul résistait à la fièvre politique qui consumait alors tous

les esprits; il s'augmentait même des périls communs et du

dévouement qui le faisaient naître. Sans l'emporter sur le fanatisme

révolutionnaire, il s'y mêlait; il était rare qu'il ne s'en trouvât

pas un peu au fond des discussions qui y paraissaient être le plus

étrangères, et qu'on ne cherchât point à faire tourner l'événement du

jour au profit de sa passion. Par exemple, M. de Rheinfeld, tout en

déclamant de la meilleure foi du monde contre cette machine infernale

qui venait de tuer sept personnes et d'en blesser un bien plus grand

nombre, se réjouissait involontairement de l'occasion que ce désastre

allait lui offrir de s'en prendre à M. de B. à propos des épigrammes

sanglantes que lui inspirerait sans doute la nouvelle invention mise sur

le compte des _patriotes_; car déjà l'opinion du premier consul avait

transpiré, et encourageait les amis du pouvoir passé ou futur à injurier

le parti républicain.

On savait qu'en rentrant aux Tuileries, où une foule de fonctionnaires

remplissaient les salons, le général s'était écrié d'une voix forte:

--Voilà l'oeuvre des jacobins; ce sont les jacobins qui ont voulu

m'assassiner!... Il n'y a là-dedans ni nobles, ni prêtres, ni

chouans!... Je sais à quoi m'en tenir; on ne me fera pas prendre le

change.

Puis il ajouta, en regardant Fouché:

--Ce sont des septembriseurs, des scélérats couverts de boue qui sont en

révolte ouverte, en conspiration permanente, en bataillon carré contre

tous les gouvernements qui se sont succédé. Il n'y a pas trois mois que

vous avez vu Cerracchi, Aréna, Topino, Lebrun, Demerville, tenter de

m'assassiner; eh bien, c'est la même clique. Ce sont les buveurs de sang

de septembre, les assassins de Versailles, les brigands du 31 mars, les

conspirateurs de prairial, les auteurs de tous les crimes commis contre

les gouvernements. Il faut purger la France de cette lie dégoûtante;

point de pitié pour de tels scélérats!...

Le ministre contre qui cette sortie fulminante était particulièrement

dirigée, l'avait supportée avec toute la patience d'un homme qui espère

prendre bientôt sa revanche, d'un homme trop habile pour chercher à

s'excuser d'un tort inexcusable, mais dont on ne saurait le punir;

car de lui seul dépend la découverte des coupables, et, partant, le

châtiment de leur crime.

Ellénore, Volume II · 第 26 / 47 题