VII

La brochure qu'Adolphe venait de publier sur les _Effets de la Terreur_,

dans un temps où plusieurs jacobins qui avaient créé cette puissance

meurtrière travaillait à la ranimer, lui attirait alors tous les

suffrages des honnêtes gens, et fixait sur lui l'attention générale.

Cette brochure politique était le sujet d'une discussion très-vive

chez madame de Condorcet, lorsque madame Mansley y arriva: on la savait

très-capable d'y mêler une idée ingénieuse; les habitudes anglaises qui

permettent à une femme d'esprit de prendre un grand intérêt aux

affaires d'État avaient développé chez elle une disposition à des

études sérieuses, qui la rendait fort digne d'avoir part à ces sortes de

discussions: aussi crut-on devoir les continuer devant elles.

Certes, l'avis était unanime sur le tort que la Terreur avait fait à la

liberté; et l'on savait bon gré à l'auteur de le constater, seulement

quelques-uns, lui reprochaient cette phrase:

«Le gouvernement avait le droit de punir les traîtres agitateurs; mais

la Terreur poursuivit, assassina, voulut anéantir tous les prêtres;

elle recréa une classe pour les massacrer; et, tandis que la justice eût

paralysé le fanatisme, la Terreur en le poursuivant, en le combattant

par l'injustice et la cruauté, en a fait un objet sacré aux yeux d'un

grand nombre, _presque intéressant_ aux yeux de tous.»

Ce _presque intéressant_ appliqué à de malheureuses victimes dont

le sang coulait encore dans les villages de la Vendée, semblait une

expression bien froide en parlant de tels massacres, et pourtant, les

personnes qui croyaient y voir une sorte d'antipathie contre les prêtres

n'auraient pas eu le courage d'en imprimer autant à une époque encore si

menaçante. Siéyès, qui prévoyait sa désertion aux idées libérales que

M. de Rheinfeld soutiendrait toujours, répétait avec complaisance

les principaux avis des journaux anglais sur la nouvelle brochure, et

comment ils traitaient l'auteur:

--C'est, disaient-ils un intrigant éminemment adroit qui s'est formé à

l'école de la baronne de Seldorf.

--Eh! voilà à quelle calomnies il faut s'attendre aujourd'hui, dès qu'on

a le courage d'attacher son nom à des écrits républicains! s'écriait

tout le monde, excepté Ellénore.

Son silence fut remarqué; madame de Condorcet lui demanda si elle avait

lu le dernier ouvrage d'Adolphe.

Cette question la troubla à tel point qu'elle se résigna à mentir plutôt

que d'être obligée de donner son avis sur les opinions et le style de M.

de Rheinfeld; elle dit ne l'avoir pas encore lu, et son trouble augmenta

en voyant sur plusieurs visages qu'on ne la croyait pas.

C'est une bonne fortune pour les bavards que de trouver une personne

ignorante de la chose à la mode, de celle que chacun sait; ils se

croient le droit de la lui raconter, et madame Mansley ne gagna rien à

sa ruse; il lui fallut subir cinquante citations de pages qu'elle savait

par coeur, et dire ce qu'elle en pensait. Impatientée de se voir ainsi

déconcertée dans son mutisme, elle se laissait aller à la critique de

plusieurs phrases du livre qu'on lui citait, lorsque l'auteur entra.

--Ma foi, défendez-vous vous-même, dit Garat l'oncle, ainsi qu'on

l'appelait; vous êtes bien assez fort pour cela.

--Et contre qui faut-il m'armer? demanda Adolphe.

--Contre madame! répondit Garat en montrant Ellénore.

--Est-ce bien vrai? reprit Adolphe en s'adressant à elle d'un ton où le

reproche se mêlait à la surprise.

C'était mettre à l'épreuve le courage de madame Mansley, et il ne la

trahissait jamais. Elle soutint bravement le paradoxe qu'elle

avait adopté, mettant sur le compte de ses opinions monarchiques

constitutionnelles, les raisons bonnes ou mauvaises qu'elle opposait

à l'écrit républicain; et se retranchant pour ainsi dire dans son

injustice et sa mauvaise foi, pour se soustraire à l'empire que cet

homme d'un esprit supérieur exerçait sur le sien.

Elle ignorait qu'en sortant de la vérité on va toujours plus loin qu'on

ne veut dans la ruse.

L'envie de cacher son admiration pour le mérite d'Adolphe, la fit tomber

dans le tort de le nier. M. de Rheinfeld, justement offensé de tant de

sévérité, d'ingratitude même, y répondit par des mots piquants qui lui

auraient attiré pour jamais la haine d'une autre femme; mais celle-ci,

que le dédain seul outrageait, parut enchantée d'avoir pu irriter un

instant l'esprit le plus calme et le plus ironique. Il en résulta

un combat très-amusant pour les témoins, où madame Mansley reprit

l'offensive, et dans lequel Adolphe retrouva toute sa malice et sa

gaieté; car il venait d'acquérir la preuve que la médisance d'Ellénore

n'était qu'un voile pour cacher sa pensée.

--Eh bien, soit, pensa-t-il, nous nous détesterons, nous ne serons

jamais du même avis. Nos amis désespéreront de pouvoir jamais nous

accorder. Qu'importe! si je l'aime, si elle le devine, et si elle se

croit obligée de me maltraiter pour se défendre!

Malgré les applaudissements prodigués à l'éloquence d'Ellénore et à sa

profession de foi politique, que l'on prétendait alors être dictée par

_Pitt et Cobourg_, et qui est devenue depuis un lieu commun national,

Ellénore sortit de ce brillant tournoi mécontente d'elle. Le sourire de

reconnaissance qui répondait à ses épigrammes contre ce qu'elle appelait

la diplomatie genevoise du spirituel auteur de la brochure, l'irritait

d'autant plus, qu'elle ne pouvait s'en plaindre, et elle se promit

d'éviter avec soin les occasions de rencontrer M. de Rheinfeld, trouvant

plus facile de le fuir que de se soustraire à son ascendant sur elle.

Ce projet une fois arrêté dans son esprit, Ellénore ne pensa point qu'il

pût s'y présenter aucun obstacle; M. de Rheinfeld la savait entourée de

personnes qui haïssaient également ses opinions, ses succès, et ne lui

pardonnaient pas de joindre au caractère d'un républicain, le ton et les

manières d'un aristocrate. Il n'oserait jamais demander à être présenté

chez elle; et n'ayant nul rapport de société intime, encore moins

d'intérêts politiques, il était impossible qu'il s'en établit entre eux

d'aucune espèce.

N'est-ce pas ainsi que la prudence la plus sincère raisonne contre tout

les penchants qu'on redoute?

Malgré le plaisir que les amis de madame de Condorcet prenaient à

exciter le dépit d'Ellénore et la malice d'Adolphe, elle sentit que tous

deux pouvaient se porter des coups dangereux dans ce combat d'esprit, et

elle changea la conversation en disant à madame Mansley:

--Vous serez sans doute, mardi prochain chez madame Delmer, M. de Ségur

y lit sa pièce; ce n'est rien moins qu'un ouvrage en cinq actes et en

vers.

--Ah! mon Dieu, s'écria la ci-devant duchesse de Fl***, quelle ambition!

sauter ainsi tout à coup des fariboles du vaudeville aux profondeurs du

drame ou aux inspirations de la haute comédie; des pointes du couplets à

la sublimité de l'alexandrin, cela me paraît d'une audace extrême.

--Et qui mérite d'être encouragée, reprit madame de Condorcet. On a la

manie, en France, de condamner les auteurs à ne pas sortir du genre

où ils font leurs premiers essais. Tant pis pour eux si, se méfiant

de leurs forces, ils ont commencé par les proverbes pour arriver à la

tragédie, on les condamnera longtemps, et peut-être toujours, à ne point

dépasser les petits succès de leurs petits ouvrages, et je ne doute pas

que cette tyrannie de la routine ne nous prive souvent de bonnes pièces

de théâtre.

--Cette tyrannie-là, comme tant d'autres, a son beau côté, dit le

chevalier de Panat, vous en conviendrez mardi.

--Le vicomte vous a confié son sujet?

--Non, madame, mais un de ces amis indiscrets qui s'affligent si

vivement et si haut des travers de leurs camarades dramatiques, m'a

dit, avec l'accent du plus tendre intérêt, qu'il était désolé de voir

un talent de si bonne compagnie se livrer aux caprices d'un parterre

grossier, et j'en ai conclu à l'affectueuse pitié du critique qu'il

comptait sur la médiocrité de l'ouvrage pour éviter également le

scandale d'une chute ou l'éclat d'un succès.

--M. de Rheinfeld est le plus fidèle habitué du salon de madame Delmer.

Il sera à cette lecture, pensa Ellénore, cela m'ôte tout désir de

l'entendre.

--J'ai bravé la prison, dit la duchesse, j'allais braver l'échafaud

lorsqu'il vous a plu, messieurs, de l'abattre, et je ne prévoyais pas

que mon courage pût être mis jamais à une plus grande épreuve; mais la

lecture d'un drame en cinq actes et en vers! du drame d'un ami!... quel

supplice! bon Dieu! et que la terreur qu'il inspire fait pâlir celle

dont nous sortons!

--Qui sait, dit Riouffe, ce sera peut-être plus comique que vous ne

pensez.

--Quant à moi, je n'y manquerai pas, dit un jeune tragique, qui venait

d'obtenir un succès au théâtre. Je suis curieux de savoir comment un

échappé de l'OEil-de-Boeuf traite les sujets sérieux.

--Avec la même facilité que des républicains font des vers à Chloris,

dit le chevalier de Panat en faisant allusion à un madrigal nouveau.

--Enfin, quel que soit le motif de votre curiosité à tous, interrompit

madame de Condorcet, venez la satisfaire, et n'exposez pas la pauvre

madame Delmer à se trouver mardi soir en tête-à-tête avec son lecteur.

M. de Rheinfeld répondit à cet ordre amical par un salut qui ne

laissait aucun doute sur sa soumission, et qui affermit Ellénore dans sa

résolution d'échapper à la lecture du drame. Mais les décisions les plus

sages sont souvent déconcertées par les personnes les plus intéressées à

les voir maintenir.

En surprenant madame Mansley au moment où elle écrivait à madame Delmer

pour s'excuser de ne pouvoir se rendre à son invitation, M. de Savernon

lui reprocha son peu de complaisance pour un ami spirituel, et lui fit

entendre que s'il s'agissait d'applaudir quelque ouvrage d'un de ces

républicains qu'elle aimait tant à rencontrer chez madame Talma, elle se

résignerait sans peine à ce qui lui semblait alors une corvée.

--Vous me faites bien de l'honneur, dit-elle, en pensant que mon absence

serait remarquée par M. de Ségur, entouré, comme il va l'être ce soir,

des plus aimables flatteurs et des plus jolies pédantes; mais si

vous croyez qu'il tienne le moins du monde à ce que j'assiste à cette

solennité littéraire, j'irai en dépit de ma migraine.

M. de Savernon la remercia de cet acte de condescendance; et l'on

ne saurait peindre le malaise qu'éprouvait Ellénore en recevant ses

remercîments.

Sans se rendre compte d'aucun des sentiments qui la dominaient, elle

cédait à leur impression. L'idée que M. de Rheinfeld et M. de Savernon

allaient se rencontrer chez madame Delmer lui était désagréable; et

pourtant elle les avait souvent vus dans le même salon sans que leur

différence d'opinion amenât la moindre discussion entre eux. Leur

politesse, leur bon ton mutuel ne pouvaient lui donner de craintes sur

leurs rapports, qui, du reste, ne seraient jamais assez intimes pour

risquer d'être interrompus. A quoi donc attribuer ce qu'elle souffrait

en cette circonstance? Elle l'ignorait sincèrement, et un instinct

secret lui faisait éviter avec soin tout ce qui aurait pu le lui

apprendre.

Ellénore, Volume II · 第 8 / 47 题