L'autre fut indigné: «Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah!
ah! elle est forte celle-là!»
Mais Randel reprit avec fermeté: «Si vous me laissez encore crever de faim,
vous me forcerez à faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les
gros.»
Le maire s'était levé, et il répéta: «Emmenez-le vite, parce que je
finirais par me fâcher.»
Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et
l'entraînèrent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur
la route; et les hommes l'ayant conduit à deux cents mètres de la borne
kilométrique, le brigadier déclara:
--Voilà, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous
aurez de mes nouvelles.
Et Randel se mit en route sans rien répondre, et sans savoir où il allait.
Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti
qu'il ne pensait plus à rien.
Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fenêtre était
entr'ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arrêta
net, devant ce logis.
Et, tout à coup, la faim, une faim féroce, dévorante, affolante, le
souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure.
Il dit, tout haut, d'une voix grondante: «Nom de Dieu! faut qu'on m'en
donne, cette fois.» Et il se mit à heurter la porte à grands coups de son
bâton. Personne ne répondit; il frappa plus fort, criant: «Hé! hé! hé! là
dedans, les gens! hé! ouvrez!»
Rien ne remua; alors, s'approchant de la fenêtre, il la poussa avec sa
main, et l'air enfermé de la cuisine, l'air tiède plein de senteurs de
bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'échappa vers l'air froid du
dehors.
D'un saut, le charpentier fut dans la pièce. Deux couverts étaient mis sur
une table. Les propriétaires, partis sans doute à la messe, avaient laissé
sur le feu leur dîner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux
légumes.
Un pain frais attendait sur la cheminée, entre deux bouteilles qui
semblaient pleines.
Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que
s'il eût étranglé un homme, puis il se mit à le manger voracement, par
grandes bouchées vite avalées. Mais l'odeur de la viande, presque aussitôt,
l'attira vers la cheminée, et, ayant ôté le couvercle du pot, il y plongea
une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf, lié d'une ficelle.
Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu'à ce que
son assiette fût pleine, et, l'ayant posée sur la table, il s'assit devant,
coupa le bouilli en quatre parts et dîna comme s'il eût été chez lui. Quand
il eut dévoré le morceau presque entier, plus une quantité de légumes, il
s'aperçut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles posées
sur la cheminée.
A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant
pis, c'était chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait
bon, après avoir eu si froid; et il but.
Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en
versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorgées. Et, presque
aussitôt, il se sentit gai, réjoui par l'alcool comme si un grand bonheur
lui avait coulé dans le ventre.
Il continuait à manger, moins vite, en mâchant lentement et trempant son
pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps était devenue brûlante,
le front surtout où le sang battait.
Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'était la messe qui finissait; et
un instinct plutôt qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend
perspicaces tous les êtres en danger, fit se dresser le charpentier, qui
mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille
d'eau-de-vie, et, à pas furtifs, gagna la fenêtre et regarda la route.
Elle était encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu
de suivre le grand chemin, il fuit à travers champs vers un bois qu'il
apercevait.
Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et
tellement souple qu'il sautait les clôtures des champs, à pieds joints,
d'un seul bond.
Dès qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche,
et se remit à boire, par grandes lampées, tout en marchant. Alors ses idées
se brouillèrent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes élastiques comme
des ressorts.
Il chantait la vieille chanson populaire:
Ah! qu'il fait donc bon
Qu'il fait donc bon
Cueillir la fraise.
Il marchait maintenant sur une mousse épaisse, humide et fraîche, et ce
tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute,
comme un enfant.
Il prit son élan, cabriola; se releva, recommença. Et, entre chaque
pirouette, il se remettait à chanter:
Ah! qu'il fait donc bon
Qu'il fait donc bon
Cueillir la fraise.
Tout à coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il aperçut, dans le
fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux
mains deux seaux de lait, écartés d'elle par un cercle de barrique.
Il la guettait, penché, les yeux allumés comme ceux d'un chien qui voit une
caille.
Elle le découvrit, leva la tête, se mit à rire et lui cria:
--C'est-il vous qui chantiez comme ça?
Il ne répondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus fût haut de
six pieds au moins.
Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: «Cristi, vous m'avez fait
peur!»
Mais il ne l'entendait pas, il était ivre, il était fou, soulevé par une
autre rage plus dévorante que la faim, enfiévré par l'alcool, par
l'irrésistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et
qui est gris, et qui est jeune, ardent, brûlé par tous les appétits que la
nature a semés dans la chair vigoureuse des mâles.
La fille reculait devant lui, effrayée de son visage, de ses yeux, de sa
bouche entr'ouverte, de ses mains tendues.
Il la saisit par les épaules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le
chemin.
Elle laissa tomber ses seaux qui roulèrent à grand bruit en répandant leur
lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans
ce désert, et voyant bien à présent qu'il n'en voulait pas à sa vie, elle
céda, sans trop de peine, pas très fâchée, car il était fort, le gars, mais
par trop brutal vraiment.
Quand elle se fut relevée, l'idée de ses seaux répandus l'emplit tout à
coup de fureur, et, ôtant son sabot d'un pied, elle se jeta, à son tour,
sur l'homme, pour lui casser la tête s'il ne payait pas son lait.
Mais lui, se méprenant à cette attaque violente, un peu dégrisé, éperdu,
épouvanté de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses
jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes
l'atteignirent dans le dos.
Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l'avait
jamais été. Ses jambes devenaient molles à ne le plus porter; toutes ses
idées étaient brouillées, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus
réfléchir à rien.
Et il s'assit au pied d'un arbre.
Au bout de cinq minutes il dormait.
Il fut réveillé par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il aperçut deux
tricornes de cuir verni penchés sur lui, et les deux gendarmes du matin qui
lui tenaient et lui liaient les bras.
--Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard.
Randel se leva sans répondre un mot. Les hommes le secouaient, prêts à le
rudoyer, s'il faisait un geste, car il était leur proie à présent, il était
devenu du gibier de prison, capturé par ces chasseurs de criminels qui ne
le lâcheraient plus.
--En route! commanda le gendarme.
Ils partirent. Le soir venait, étendant sur la terre un crépuscule
d'automne, lourd et sinistre.
Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village.
Toutes les portes étaient ouvertes, car on savait les événements. Paysans
et paysannes, soulevés de colère, comme si chacun eût été volé, comme si
chacune eût été violée, voulaient voir rentrer le misérable pour lui jeter
des injures.
Ce fut une huée qui commença à la première maison pour finir à la mairie,
où le maire attendait aussi, vengé lui-même de ce vagabond.
Dès qu'il l'aperçut, il cria de loin:
--Ah! mon gaillard! nous y sommes.
Et il se frottait les mains, content comme il l'était rarement.
Il reprit: «Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la
route.»
Puis, avec un redoublement de joie:
--Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard!