Le père Hari répéta: «A l'an prochain.»

Ils s'embrassèrent. Puis Mme Hauser, à son tour, tendit ses joues; et la

jeune fille en fit autant.

Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il murmura dans l'oreille de Louise:

«N'oubliez point ceux d'en-haut.» Elle répondit «non» si bas, qu'il devina

sans l'entendre.

--Allons, adieu, répéta Jean Hauser, et bonne santé.

Et, passant devant les femmes, il commença à descendre.

Ils disparurent bientôt tous les trois au premier détour du chemin.

Et les deux hommes s'en retournèrent vers l'auberge de Schwarenbach.

Ils allaient lentement, côte à côte, sans parler. C'était fini, ils

resteraient seuls, face à face, quatre ou cinq mois.

Puis Gaspard Hari se mit à raconter sa vie de l'autre hiver. Il était

demeuré avec Michel Canol, trop âgé maintenant pour recommencer; car un

accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s'étaient pas

ennuyés, d'ailleurs; le tout était d'en prendre son parti dès le premier

jour; et on finissait par se créer des distractions, des jeux, beaucoup de

passe-temps.

Ulrich Kunsi l'écoutait, les yeux baissés, suivant en pensée ceux qui

descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi.

Bientôt ils aperçurent l'auberge, à peine visible, si petite, un point noir

au pied de la monstrueuse vague de neige.

Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien frisé, se mit à gambader autour

d'eux.

--Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme

maintenant, il faut préparer le dîner, tu vas éplucher les pommes de terre.

Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux de bois, commencèrent à tremper

la soupe.

La matinée du lendemain sembla longue à Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait

et crachait dans l'âtre, tandis que le jeune homme regardait par la fenêtre

l'éclatante montagne en face de la maison.

Il sortit dans l'après-midi, et refaisant le trajet de la veille, il

cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait porté les

deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le

ventre au bord de l'abîme, et regarda Loëche.

Le village dans son puits de rocher n'était pas encore noyé sous la neige,

bien qu'elle vint tout près de lui, arrêtée net par les forêts de sapins

qui protégeaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de

là-haut, à des pavés, dans une prairie.

La petite Hauser était là, maintenant, dans une de ces demeures grises.

Dans laquelle? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer

séparément. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait

encore!

Mais le soleil avait disparu derrière la grande cime de Wildstrubel; et le

jeune homme rentra. Le père Hari fumait. En voyant revenir son compagnon,

il lui proposa une partie de cartes; et ils s'assirent en face l'un de

l'autre des deux côtés de la table.

Ils jouèrent longtemps, un jeu simple qu'on nomme la brisque, puis, ayant

soupé, ils se couchèrent.

Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans

neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses après-midi à guetter les

aigles et les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glacés, tandis

que Ulrich retournait régulièrement au col de la Gemmi pour contempler le

village. Puis ils jouaient aux cartes, aux dés, aux dominos, gagnaient et

perdaient de petits objets pour intéresser leur partie.

Un matin, Hari, levé le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant,

profond et léger, d'écume blanche s'abattait sur eux, autour d'eux, sans

bruit, les ensevelissait peu à peu sous un épais et sourd matelas de

mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut dégager la porte

et les fenêtres, creuser un couloir et tailler des marches pour s'élever

sur cette poudre de glace que douze heures de gelée avaient rendue plus

dure que le granit des moraines.

Alors, ils vécurent comme des prisonniers, ne s'aventurant plus guère en

dehors de leur demeure. Ils s'étaient partagé les besognes qu'ils

accomplissaient régulièrement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages,

des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de propreté. C'était

lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine

et entretenait le feu. Leurs ouvrages, réguliers et monotones, étaient

interrompus par de longues parties de cartes ou de dés. Jamais ils ne se

querellaient, étant tous deux calmes et placides. Jamais même ils n'avaient

d'impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient

fait provision de résignation pour cet hivernage sur les sommets.

Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s'en allait à la

recherche des chamois; il en tuait de temps en temps. C'était alors fête

dans l'auberge de Schwarenbach et grand festin de chair fraîche.

Un matin, il partit ainsi. Le thermomètre du dehors marquait dix-huit

au-dessous de glace. Le soleil n'étant pas encore levé, le chasseur

espérait surprendre les bêtes aux abords du Wildstrubel.

Ulrich, demeuré seul, resta couché jusqu'à dix heures. Il était d'un

naturel dormeur; mais il n'eût point osé s'abandonner ainsi à son penchant

en présence du vieux guide toujours ardent et matinal.

Il déjeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuits à

dormir devant le feu; puis il se sentit triste, effrayé même de la

solitude, et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme

on l'est par le désir d'une habitude invincible.

Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer à

quatre heures.

La neige avait nivelé toute la profonde vallée, comblant les crevasses,

effaçant les deux lacs, capitonnant les rochers; ne faisant plus, entre les

sommets immenses, qu'une immense cuve blanche régulière, aveuglante et

glacée.

Depuis trois semaines, Ulrich n'était plus revenu au bord de l'abîme d'où

il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes

qui conduisaient à Wildstrubel. Loëche maintenant était aussi sous la

neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus guère, ensevelies sous ce

manteau pâle.

Puis, tournant à droite, il gagna le glacier de Loemmern. Il allait de son

pas allongé de montagnard, en frappant de son bâton ferré la neige aussi

dure que la pierre. Et il cherchait avec son oeil perçant le petit point

noir et mouvant, au loin, sur cette nappe démesurée.

Quand il fut au bord du glacier, il s'arrêta, se demandant si le vieux

avait bien pris ce chemin; puis il se mit à longer les moraines d'un pas

plus rapide et plus inquiet.

Le jour baissait; les neiges devenaient roses; un vent sec et gelé courait

par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri

d'appel aigu, vibrant, prolongé. La voix s'envola dans le silence de mort

où dormaient les montagnes; elle courut au loin, sur les vagues immobiles

et profondes d'écume glaciale, comme un cri d'oiseau sur les vagues de la

mer; puis elle s'éteignit et rien ne lui répondit.

Il se remit à marcher. Le soleil s'était enfoncé, là-bas, derrière les

cimes que les reflets du ciel empourpraient encore; mais les profondeurs de

la vallée devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout à coup. Il lui

sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces

monts entraient en lui, allaient arrêter et geler son sang, raidir ses

membres, faire de lui un être immobile et glacé. Et il se mit à courir,

s'enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, était rentré pendant son

absence. Il avait pris un autre chemin; il serait assis devant le feu, avec

un chamois mort à ses pieds.

Bientôt il aperçut l'auberge. Aucune fumée n'en sortait. Ulrich courut plus

vite, ouvrit la porte. Sam s'élança pour le fêter, mais Gaspard Hari

n'était point revenu.

Effaré, Kunsi tournait sur lui-même, comme s'il se fût attendu à découvrir

son compagnon caché dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe,

espérant toujours voir revenir le vieillard.

De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'apparaissait pas. La

nuit était tombée, la nuit blafarde des montagnes, la nuit pâle, la nuit

livide qu'éclairait, au bord de l'horizon, un croissant jaune et fin prêt à

tomber derrière les sommets.

Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, se chauffait les pieds et les

mains en rêvant aux accidents possibles.

Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux

pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait étendu dans la neige,

saisi, raidi par le froid, l'âme en détresse, perdu, criant peut-être au

secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit.

Mais où? La montagne était si vaste, si rude, si périlleuse aux environs,

surtout en cette saison, qu'il aurait fallu être dix ou vingt guides et

marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en

cette immensité.

Ulrich Kunsi, cependant, se résolut à partir avec Sam si Gaspard Hari

n'était point revenu entre minuit et une heure du matin.

Et il fit ses préparatifs.

Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d'acier, roula

autour de sa taille une corde longue, mince et forte, vérifia l'état de son

bâton ferré et de la hachette qui sert à tailler des degrés dans la glace.

Puis il attendit. Le feu brûlait dans la cheminée; le gros chien ronflait

sous la clarté de la flamme; l'horloge battait comme un coeur ses coups

réguliers dans sa gaine de bois sonore.

Il attendait, l'oreille éveillée aux bruits lointains, frissonnant quand le

vent léger frôlait le toit et les murs.

Minuit sonna; il tressaillit. Puis, comme il se sentait frémissant et

apeuré, il posa de l'eau sur le feu, afin de boire du café bien chaud avant

de se mettre en route.

Quand l'horloge fit tinter une heure, il se dressa, réveilla Sam, ouvrit la

porte et s'en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures,

il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la

glace, avançant toujours et parfois hâlant, au bout de sa corde, le chien

resté au bas d'un escarpement trop rapide. Il était six heures environ,

quand il atteignit un des sommets où le vieux Gaspard venait souvent à la

recherche des chamois.

Et il attendit que le jour se levât.

Le ciel pâlissait sur sa tête; et soudain une lueur bizarre, née on ne sait

d'où, éclaira brusquement l'immense océan des cimes pâles qui s'étendaient

à cent lieues autour de lui. On eût dit que cette clarté vague sortait de

la neige elle-même pour se répandre dans l'espace. Peu à peu les sommets

lointains les plus hauts devinrent tous d'un rose tendre comme de la chair,

et le soleil rouge apparut derrière les lourds géants des Alpes bernoises.

Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courbé, épiant

des traces, disant au chien: «Cherche, mon gros, cherche.»

Il redescendait la montagne à présent, fouillant de l'oeil les gouffres, et

parfois appelant, jetant un cri prolongé, mort bien vite dans l'immensité

muette. Alors, il collait à terre l'oreille, pour écouter; il croyait

distinguer une voix, se mettait à courir, appelait de nouveau, n'entendait

plus rien et s'asseyait, épuisé, désespéré. Vers midi, il déjeuna et fit

manger Sam, aussi las que lui-même. Puis il recommença ses recherches.

Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilomètres

de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et

trop fatigué pour se traîner plus longtemps, il creusa un trou dans la

neige et s'y blottit avec son chien, sous une couverture qu'il avait

apportée. Et ils se couchèrent l'un contre l'autre, l'homme, et la bête,

chauffant leurs corps l'un à l'autre et gelés jusqu'aux moëlles cependant.

Ulrich ne dormit guère, l'esprit hanté de visions, les membres secoués de

frissons.

Le jour allait paraître quand il se releva. Ses jambes étaient raides comme

des barres de fer, son âme faible à le faire crier d'angoisse, son coeur

palpitant à le laisser choir d'émotion dès qu'il croyait entendre un bruit

quelconque.

Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et

l'épouvante de cette mort, fouettant son énergie, réveilla sa vigueur.

Il descendait maintenant vers l'auberge, tombant, se relevant, suivi de

loin par Sam, qui boitait sur trois pattes.

Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'après-midi.

La maison était vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s'endormit,

tellement abruti qu'il ne pensait plus à rien.

Il dormit longtemps, très longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain,

une voix, un cri, un nom: «Ulrich», secoua son engourdissement profond et

le fit se dresser. Avait-il rêvé? Était-ce un de ces appels bizarres qui

traversent les rêves des âmes inquiètes? Non, il l'entendait encore, ce cri

vibrant, entré dans son oreille et resté dans sa chair jusqu'au bout de ses

doigts nerveux. Certes, on avait crié; on avait appelé: «Ulrich!» Quelqu'un

était là, près de la maison. Il n'en pouvait douter. Il ouvrit donc la

porte et hurla: «C'est toi, Gaspard!» de toute la puissance de sa gorge.

Rien ne répondit; aucun son, aucun murmure, aucun gémissement, rien. Il

faisait nuit. La neige était blême.

Le vent s'était levé, le vent glacé qui brise les pierres et ne laisse rien

de vivant sur ces hauteurs abandonnées. Il passait par souffles brusques

plus desséchants et plus mortels que le vent de feu du désert. Ulrich, de

nouveau, cria: «Gaspard!--Gaspard!--Gaspard!»

Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors, une épouvante

le secoua jusqu'aux os. D'un bond il rentra dans l'auberge, ferma la porte

et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain

qu'il venait d'être appelé par son camarade au moment où il rendait

l'esprit.

De cela il était sûr, comme on est sûr de vivre ou de manger du pain. Le

vieux Gaspard Hari avait agonisé pendant deux jours et trois nuits quelque

part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immaculés dont la

blancheur est plus sinistre que les ténèbres des souterrains. Il avait

agonisé pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout à

l'heure en pensant à son compagnon. Et son âme, à peine libre, s'était

envolée vers l'auberge où dormait Ulrich, et elle l'avait appelé de par la

vertu mystérieuse et terrible qu'ont les âmes des morts de hanter les

vivants. Elle avait crié, cette âme sans voix, dans l'âme accablée du

dormeur; elle avait crié son adieu dernier, ou son reproche, ou sa

malédiction sur l'homme qui n'avait point assez cherché.

Et Ulrich la sentait là, tout près, derrière le mur, derrière la porte

qu'il venait de refermer. Elle rôdait, comme un oiseau de nuit qui frôle de

ses plumes une fenêtre éclairée; et le jeune homme éperdu était prêt à

hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n'osait

point et n'oserait plus désormais, car le fantôme resterait là, jour et

nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas

été retrouvé et déposé dans la terre bénite d'un cimetière.

Le jour vint et Kunsi reprit un peu d'assurance au retour brillant du

soleil. Il prépara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura

sur une chaise, immobile, le coeur torturé, pensant au vieux couché sur la

neige.

Puis, dès que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles

l'assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, éclairée à

peine par la flamme d'une chandelle, il marchait d'un bout à l'autre de la

pièce, à grands pas, écoutant, écoutant si le cri effrayant de l'autre nuit

n'allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait

seul, le misérable, comme aucun homme n'avait jamais été seul! Il était

seul dans cet immense désert de neige, seul à deux mille mètres au-dessus

de la terre habitée, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie

qui s'agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glacé! Une envie folle le

tenaillait de se sauver n'importe où, n'importe comment, de descendre à

Loëche en se jetant dans l'abîme; mais il n'osait seulement pas ouvrir la

porte, sûr que l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester

seul non plus là-haut.

Vers minuit, las de marcher, accablé d'angoisse et de peur, il s'assoupit

enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu

hanté.

Et soudain le cri strident de l'autre soir lui déchira les oreilles, si

suraigu qu'Ulrich étendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba

sur le dos avec son siège.

Sam, réveillé par le bruit, se mit à hurler comme hurlent les chiens

effrayés, et il tournait autour du logis cherchant d'où venait le danger.

Parvenu près de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec

force, le poil hérissé, la queue droite et grognant.

Kunsi, éperdu, s'était levé et, tenant par un pied sa chaise, il cria:

«N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue.» Et le chien, excité

par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que défiait

la voix de son maître.

Sam, peu à peu, se calma et revint s'étendre auprès du foyer, mais il

demeurait inquiet, la tête levée, les yeux brillants et grondant entre ses

crocs.

Ulrich, à son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait défaillir de

terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il

en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses idées devenaient vagues; son

courage s'affermissait; une fièvre de feu glissait dans ses veines.

Il ne mangea guère le lendemain, se bornant à boire de l'alcool. Et pendant

plusieurs jours de suite il vécut, saoul comme une brute. Dès que la pensée

de Gaspard Hari lui revenait, il recommençait à boire jusqu'à l'instant où

il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait là, sur la face,

ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais à peine

avait-il digéré le liquide affolant et brûlant, que le cri toujours le même

«Ulrich!» le réveillait comme une balle qui lui aurait percé le crâne; et

il se dressait chancelant encore, étendant les mains pour ne point tomber,

appelant Sam à son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son

maître, se précipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la

rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col

renversé, la tête en l'air, avalait à pleines gorgées, comme de l'eau

fraîche après une course, l'eau-de-vie qui tout à l'heure endormirait de

nouveau sa pensée, et son souvenir, et sa terreur éperdue.

En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette

saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son épouvante qui se réveilla

plus furieuse dès qu'il lui fut impossible de la calmer. L'idée fixe alors,

exaspérée par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue

solitude, s'enfonçait en lui à la façon d'une vrille. Il marchait

maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bête en cage, collant son oreille à

la porte pour écouter si l'autre était là, et le défiant, à travers le mur.

Puis, dès qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix

qui le faisait bondir sur ses pieds.

Une nuit enfin, pareil aux lâches poussés à bout, il se précipita sur la

porte et l'ouvrît pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer à se

taire.

Il reçut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaça jusqu'aux os

et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam

s'était élancé dehors. Puis, frémissant, il jeta du bois au feu, et s'assit

devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le

mur en pleurant.

Il cria éperdu: «Va-t-en.» Une plainte lui répondit, longue et douloureuse.

Alors tout ce qui lui restait de raison fut emporté par la terreur. Il

répétait «Va-t-en» en tournant sur lui-même pour trouver un coin où se

cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se

frottant contre le mur. Ulrich s'élança vers le buffet de chêne plein de

vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il

le traîna jusqu'à la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant

les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les

paillasses, les chaises, il boucha la fenêtre comme on fait lorsqu'un

ennemi vous assiège.

Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gémissements lugubres

auxquels le jeune homme se mit à répondre par des gémissements pareils.

Et des jours et des nuits se passèrent sans qu'ils cessassent de hurler

l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait

la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la

démolir; l'autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courbé, l'oreille

collée contre la pierre, et il répondait à tous ses appels par

d'épouvantables cris.

Un soir, Ulrich n'entendit plus rien; et il s'assit, tellement brisé de

fatigue qu'il s'endormit aussitôt.

Il se réveilla sans un souvenir, sans une pensée, comme si toute sa tête se

fût vidée pendant ce sommeil accablé. Il avait faim, il mangea.

* * * * *

L'hiver était fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la

famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge.

Dès qu'elles eurent atteint le haut de la montée les femmes grimpèrent sur

leur mulet, et elles parlèrent des deux hommes qu'elles allaient retrouver

tout à l'heure.

Elles s'étonnaient que l'un deux ne fût pas descendu quelques jours plus

tôt, dès que la route était devenue possible, pour donner des nouvelles de

leur long hivernage.

On aperçut enfin l'auberge encore couverte et capitonnée de neige. La porte

et la fenêtre étaient closes; un peu de fumée sortait du toit, ce qui

rassura le père Hauser. Mais en approchant, il aperçut, sur le seuil, un

squelette d'animal dépecé par les aigles, un grand squelette couché sur le

flanc.

Tous l'examinèrent. «Ça doit être Sam,» dit la mère. Et elle appela: «Hé,

Gaspard.» Un cri répondit à l'intérieur, un cri aigu, qu'on eût dit poussé

par une bête. Le père Hauser répéta: «Hé, Gaspard.» Un autre cri pareil au

premier se fit entendre.

Alors les trois hommes, le père et les deux fils, essayèrent d'ouvrir la

porte. Elle résista. Ils prirent dans l'étable vide une longue poutre comme

bélier, et la lancèrent à toute volée. Le bois cria, céda, les planches

volèrent en morceaux; puis un grand bruit ébranla la maison et ils

aperçurent, dedans, derrière le buffet écroulé un homme debout, avec des

cheveux qui lui tombaient aux épaules, une barbe qui lui tombait sur la

poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'étoffe sur le corps.

Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'écria: «C'est Ulrich,

maman.» Et la mère constata que c'était Ulrich, bien que ses cheveux

fussent blancs.

Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne répondit point aux

questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire à Loëche où les médecins

constatèrent qu'il était fou.

Et personne ne sut jamais ce qu'était devenu son compagnon.

La petite Hauser faillit mourir, cet été-là, d'une maladie de langueur

qu'on attribua au froid de la montagne.

* * * * *

Le Horla · 第 27 / 46 题