--Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le
rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre!
J'étais alors maréchal des logis de hussards, et depuis quinze jours rôdant
en éclaireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions
sabré quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit
Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville.
Or, ce jour-là, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller
occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, où l'on s'était
battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout
ni douze habitants dans ce guêpier.
Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures,
en pleine nuit, nous atteignîmes les premiers murs de Porterin. Je fis
halte et j'ordonnai à Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a
épousé depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de
Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des
nouvelles.
Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. Ça fait
plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas était
dégourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il
savait éventer des Prussiens ainsi qu'un chien évente un lièvre, trouver
des vivres là où nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des
renseignements de tout le monde, des renseignements toujours sûrs, avec une
adresse inimaginable.
Il revint au bout de dix minutes:
--Ça va bien, dit-il; aucun Prussien n'a passé par ici depuis trois jours.
Il est sinistre, ce village. J'ai causé avec une bonne soeur qui garde
quatre ou cinq malades dans un couvent abandonné.
J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous pénétrâmes dans la rue principale.
On apercevait vaguement à droite, à gauche, des murs sans toit, à peine
visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumière brillait
derrière une vitre: une famille était restée pour garder sa demeure à peu
près debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commençait à
tomber, une pluie menue, glacée, qui nous gelait avant de nous avoir
mouillés, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trébuchaient sur
des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, à
pied, devant nous, et traînant sa bête par la bride.
--Où nous mènes-tu? lui demandai-je.
Il répondit:
--J'ai un gîte, un bon.
Et il s'arrêta bientôt devant une petite maison bourgeoise demeurée
entière, bien close, bâtie sur la rue, avec un jardin derrière.
Au moyen d'un gros caillou ramassé près de la grille, Marchas fit sauter la
serrure, puis il gravit le perron, défonça la porte d'entrée à coups de
pied et à coups d'épaule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en
poche, et nous précéda dans un bon et confortable logis de particulier
riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme
s'il avait vécu dans cette maison qu'il voyait pour la première fois.
Deux hommes restés dehors gardaient nos chevaux.
Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait:
--Les écuries doivent être à gauche; j'ai vu ça en entrant; va donc y loger
les bêtes, dont nous n'avons pas besoin.
Puis, se tournant vers moi:
--Donne des ordres, sacrebleu!
Il m'étonnait toujours, ce gaillard-là. Je répondis en riant:
--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici.
Il demanda:
--Combien prends-tu d'hommes?
--Cinq. Les autres les relèveront à dix heures du soir.
--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et
mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin.
Et je m'en allai reconnaître les rues désertes jusqu'à la sortie sur la
plaine, pour y placer mes factionnaires.
Une demi-heure plus tard, j'étais de retour. Je trouvai Marchas étendu dans
un grand fauteuil Voltaire, dont il avait ôté la housse, par amour du luxe,
disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent
dont le parfum emplissait la pièce. Il était seul, les coudes sur les bras
du siège, la tête entre les épaules, les joues roses, l'oeil brillant,
l'air enchanté.
Dans la pièce voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en
souriant d'une façon béate:
--Ça va, j'ai trouvé le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les
marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie fine--dans
le potager, sous un poirier qui, vu à la lanterne, ne m'a pas semblé droit.
Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et
un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout
ça cuit en ce moment. Ce pays est excellent.
Je m'étais assis en face de lui. La flamme de la cheminée me grillait le
nez et les joues:
--Où as-tu trouvé ce bois-là? demandai-je.
Il murmura:
--Bois magnifique, voiture de maître, coupé. C'est la peinture qui donne
cette flambée, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison!
Je riais, tant je le trouvais drôle, l'animal. Il reprit:
--Dire que c'est jour de Rois! J'ai fait mettre une fève dans l'oie; mais
pas de reine, c'est embêtant, ça!
Je répétai, comme un écho:
--C'est embêtant; mais que veux-tu que j'y fasse, moi?
--Que tu en trouves, parbleu!
--De quoi?
--Des femmes.
--Des femmes?... Tu es fou!
--J'ai bien trouvé l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous
les marches du perron; et rien ne pouvait me guider encore.--Tandis que,
pour toi, une jupe c'est un indice certain. Cherche, mon vieux.
Il avait l'air si grave, si sérieux, si convaincu que je ne savais plus
s'il plaisantait.
Je répondis:
--Voyons, Marchas, tu blagues?
--Je ne blague jamais dans le service.
--Mais où diable veux-tu que j'en trouve, des femmes?
--Où tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Déniche et
apporte.
Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit:
--Veux-tu une idée?
--Oui.
--Va trouver le curé.
--Le curé? Pourquoi faire?
--Invite-le à souper et prie-le d'amener une femme.
--Le curé! Une femme! Ah! ah! ah!
Marchas reprit avec une extraordinaire gravité:
--Je ne ris pas. Va trouver le curé, raconte-lui notre situation. Il doit
s'embêter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut une femme
au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous
des hommes du monde. Il doit connaître ses paroissiennes sur le bout du
doigt. S'il y en a une possible pour nous, et si tu t'y prends bien, il te
l'indiquera.
--Voyons, Marchas? A quoi penses-tu?
--Mon cher Garens, tu peux faire ça très bien. Ce serait même très drôle.
Nous savons vivre, parbleu! et nous serons d'une distinction parfaite, d'un
chic extrême. Nomme-nous à l'abbé, fais-le rire, attendris-le, séduis-le et
décide-le!
--Non, c'est impossible.
Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes côtés faibles, le
gredin reprit:
--Songe donc comme ce serait crâne à faire et amusant à raconter. On en
parlerait dans toute l'armée. Ça te ferait une rude réputation.
J'hésitais, tenté par l'aventure. Il insista:
--Allons, mon petit Garens. Tu es chef de détachement, toi seul peux aller
trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je raconterai
la chose en vers, dans la _Revue des Deux-Mondes_, après la guerre, je te
le promets. Tu dois bien ça à tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis
un mois.
Je me levai en demandant:
--Où est le presbytère?
--Tu prends la seconde rue à gauche. Au bout, tu trouveras une avenue; et,
au bout de l'avenue, l'église. Le presbytère est à côté.
Je sortais; il me cria:
--Dis-lui le menu pour lui donner faim!
* * * * *
Je découvris sans peine la petite maison de l'ecclésiastique, à côté d'une
grande vilaine église de briques. Je frappai à coups de poing dans la
porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de
l'intérieur:
--Qui va là?
Je répondis:
--Maréchal des logis de hussards.
J'entendis un bruit de verrous et de clef tournée, et je me trouvai en face
d'un grand prêtre à gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains
formidables sortant de manches retroussées, un teint rouge et un air brave
homme.
Je fis le salut militaire.
--Bonjour, monsieur le curé.
Il avait craint une surprise, une embûche de rôdeurs, et il sourit en
répondant:
--Bonjour, mon ami; entrez.
Je le suivis dans une petite chambre à pavés rouges, où brûlait un maigre
feu, bien différent du brasier de Marchas.
Il me montra une chaise, et puis me dit:
--Qu'y a-t-il pour votre service?
--Monsieur l'abbé, permettez-moi d'abord de me présenter.
Et je lui tendis ma carte.
Il la reçut et lut à mi-voix:
«Le comte de Garens.»
Je repris:
--Nous sommes ici onze, monsieur l'abbé, cinq en grand'garde et six
installés chez un habitant inconnu. Ces six-là se nomment Garens, ici
présent, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl
Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune musicien. Je
viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l'honneur de souper
avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le curé, et nous voudrions le
rendre un peu gai.
Le prêtre souriait. Il murmura:
--Il me semble que ce n'est guère l'occasion de s'amuser.
Je répondis:
--Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades
sont morts depuis un mois, et trois sont restés par terre, hier encore.
C'est la guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, n'avons-nous pas le
droit de la jouer gaiement? Nous sommes Français, nous aimons rire, nous
savons rire partout. Nos pères riaient bien sur l'échafaud! Ce soir, nous
voudrions nous dégourdir un peu, en gens comme il faut, et non pas en
soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort?
Il répondit vivement:
--Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre
invitation.
Il cria:
--Hermance!
Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, apparut et demanda:
--Qué qui a?
--Je ne dîne pas ici, ma fille.
--Où que vous dînez donc?
--Avec MM. les hussards.
J'eus envie de dire: «Amenez votre bonne, pour voir la tête de Marchas»,
mais je n'osai point.
Je repris:
--Parmi vos paroissiens restés dans le village, en voyez-vous quelqu'un ou
quelqu'une que je puisse inviter aussi?
Il hésita, chercha et déclara:
--Non, personne!
J'insistai:
--Personne!... Voyons, monsieur le curé, cherchez. Ce serait très galant
d'avoir des dames. Je m'entends, des ménages! Est-ce que je sais, moi? Le
boulanger avec sa femme, l'épicier, le... le... le... l'horloger... le...
le cordonnier... le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un
bon repas, du vin, et serions enchantés de laisser un bon souvenir aux gens
d'ici.
Le curé médita longtemps encore, puis prononça avec résolution:
--Non, personne.
Je me mis à rire:
--Sacristi! monsieur le curé, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine, car
nous avons une fève. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire marié, un
adjoint marié, un conseiller municipal marié, un instituteur marié?...
--Non, toutes les dames sont parties.
--Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son
bourgeois de mari, à qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un
plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances présentes?
Mais tout à coup le curé se mit à rire, d'un rire violent qui le secouait
tout entier, et il criait:
--Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jésus, Marie, j'ai votre affaire! Ah! ah!
ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien
contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... Où gîtez-vous?
J'expliquai la maison en la décrivant. Il comprit:
--Très bien. C'est la propriété de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une
demi-heure avec quatre dames!!!... Ah! ah! ah! quatre dames!!!...
Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en répétant:
--Ça va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille.
Je rentrai vite, très étonné, très intrigué.
--Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant.
--Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le curé et quatre dames.
Il fut stupéfait. Je triomphais.
Il répétait:
--Quatre dames! Tu dis: quatre dames?
--Je dis: quatre dames.
--De vraies femmes?
--De vraies femmes.
--Bigre! Mes compliments!
--Je les accepte. Je les mérite.
Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'aperçus une belle nappe
blanche jetée sur une longue table autour de laquelle trois hussards en
tablier bleu disposaient des assiettes et des verres.
--Il y aura des femmes! cria Marchas.
Et les trois hommes se mirent à danser en applaudissant de toute leur
force.
Tout était prêt. Nous attendions. Nous attendîmes près d'une heure. Une
odeur délicieuse de volailles rôties flottait dans toute la maison.
Un coup frappé contre le volet nous souleva tous en même temps. Le gros
Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute à peine, une petite bonne
Soeur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle était maigre, ridée,
timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effarés qui la
regardaient entrer. Derrière elle, un bruit de bâtons martelait le pavé du
vestibule, et dès qu'elle eut pénétré dans le salon, j'aperçus, l'une
suivant l'autre, trois vieilles têtes en bonnet blanc, qui s'en venaient en
se balançant avec des mouvements différents, l'une chavirant à droite,
tandis que l'autre chavirait à gauche. Et, trois bonnes femmes se
présentèrent, boitant, traînant la jambe, estropiées par les maladies et
déformées par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois
seules pensionnaires capables de marcher encore de l'établissement
hospitalier que dirigeait la Soeur Saint-Benoît.
Elle s'était retournée vers ses invalides, pleine de sollicitude pour
elles; puis, voyant mes galons de maréchal des logis, elle me dit:
--Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pensé à ces pauvres
femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est pour elles en
même temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites.
J'aperçus le curé, resté dans l'ombre du couloir et qui riait de tout son
coeur. A mon tour, je me mis à rire, en regardant surtout la tête de
Marchas. Puis montrant des sièges à la religieuse:
--Asseyez-vous, ma Soeur; nous sommes très fiers et très heureux que vous
ayez accepté notre modeste invitation.
Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y
conduisit ses trois bonnes femmes, les plaça dessus, leur ôta leurs cannes
et leurs châles qu'elle alla déposer dans un coin; puis, désignant la
première, une maigre à ventre énorme, une hydropique assurément:
--Celle-là est la mère Paumelle, dont le mari s'est tué en tombant d'un
toit, et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans.
Puis elle désigna la seconde, une grande dont la tête tremblait sans cesse:
--Celle-là est la mère Jean-Jean, âgée de soixante-sept ans. Elle n'y voit
plus guère, ayant eu la figure flambée dans un incendie et la jambe droite
brûlée à moitié.
Elle nous montra, enfin, la troisième, une espèce de naine, avec des yeux
saillants, qui roulaient de tous les côtés, ronds et stupides.
--C'est la Putois, une innocente. Elle est âgée de quarante-quatre ans
seulement.
J'avais salué les trois femmes comme si on m'eût présenté à des Altesses
Royales, et, me tournant vers le curé:
--Vous êtes, monsieur l'abbé, un homme précieux, à qui nous devrons tous
ici de la reconnaissance.
Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux.
--Notre Soeur Saint-Benoît est servie! cria tout à coup Karl Massouligny.
Je la fis passer devant avec le curé, puis je soulevai la mère Paumelle,
dont je pris le bras et que je traînai dans la pièce voisine, non sans
peine, car son ventre ballonné semblait plus pesant que du fer.
Le gros Ponderel enleva la mère Jean-Jean, qui gémissait pour avoir sa
béquille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers la
salle à manger, pleine d'odeur de viandes.
Dès que nous fûmes en face de nos assiettes, la Soeur tapa trois coups dans
ses mains, et les femmes firent, avec la précision de soldats qui
présentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le prêtre
prononça, lentement, les paroles latines du _Benedicite_.
On s'assit, et les deux poules parurent, apportées par Marchas, qui voulait
servir pour ne point assister en convive à ce repas ridicule.
Mais je criai: «Vite le champagne!» Un bouchon sauta avec un bruit de
pistolet qu'on décharge, et, malgré la résistance du curé et de la bonne
Soeur, les trois hussards assis à côté des trois infirmes leur versèrent de
force dans la bouche leurs trois verres pleins.
Massouligny, qui avait la faculté d'être chez lui partout et à l'aise avec
tout le monde, faisait la cour à la mère Paumelle de la façon la plus
drôle. L'hydropique, dont l'humeur était restée gaie, malgré ses malheurs,
lui répondait en badinant avec une voix de fausset qui semblait factice, et
elle riait si fort des plaisanteries de son voisin que son gros ventre
semblait prêt à monter et à rouler sur la table. Le petit Herbon avait
entrepris sérieusement de griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui
n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la Jean-Jean sur la vie, les
habitudes et le règlement de l'hospice.
La religieuse, effarée, criait à Massouligny:
--Oh! oh! vous allez la rendre malade; ne la faites pas rire comme ça, je
vous en prie, Monsieur. Oh! Monsieur...
Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains un
verre plein qu'il vidait prestement, entre les lèvres de la Putois.
Et le curé riait à se tordre, répétait à la Soeur:
--Laissez donc, pour une fois, ça ne leur fait pas de mal. Laissez donc.
Après les deux poules, on avait mangé le canard, flanqué des trois pigeons
et du merle; et l'oie parut, fumante, dorée, répandant une odeur chaude de
viande rissolée et grasse.
La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de
répondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des
grognements de joie, moitié cris et moitié soupirs, comme font les petits
enfants à qui on montre des bonbons.
--Permettez-vous, dit le curé, que je me charge de cet animal. Je m'entends
comme personne à ces opérations-là.
--Mais certainement, monsieur l'abbé.
Et la Soeur dit:
--Si on ouvrait un peu la fenêtre? Elles ont trop chaud. Je suis sûre
qu'elles seront malades.
Je me tournai vers Marchas:
--Ouvre la fenêtre une minute.
Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes des
bougies et tournoyer la fumée de l'oie, dont le prêtre, une serviette au
cou, soulevait les ailes avec science.
Nous le regardions faire, sans parler maintenant, intéressés par le travail
alléchant de ses mains, saisis d'un renouveau d'appétit à la vue de cette
grosse bête dorée, dont les membres tombaient l'un après l'autre dans la
sauce brune, au fond du plat.
Et tout à coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tenait attentifs,
entra, par la fenêtre ouverte, le bruit lointain d'un coup de feu.
* * * * *
Je fus debout si vite, que ma chaise roula derrière moi; et je criai:
--Tout le monde à cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller
aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes.
Et pendant que les trois cavaliers s'éloignaient au galop dans la nuit, je
me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron de la
villa, tandis que le curé, la Soeur et les trois bonnes femmes montraient
aux fenêtres leurs têtes effarées.
On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne. La
pluie avait cessé; il faisait froid, très froid. Et bientôt, je distinguai
de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.
C'était Marchas. Je lui criai:
--Eh bien?
Il répondit:
--Rien du tout, François a blessé un vieux paysan, qui refusait de répondre
au: «Qui vive?» et qui continuait d'avancer, malgré l'ordre de passer au
large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.
J'ordonnai de remettre les chevaux à l'écurie et j'envoyai mes deux soldats
au devant des autres, puis je rentrai dans la maison.
Alors le curé, Marchas et moi, nous descendîmes un matelas dans le salon
pour y déposer le blessé; la Soeur, déchirant une serviette, se mit à faire
de la charpie, tandis que les trois femmes éperdues restaient assises dans
un coin.
Bientôt, je distinguai un bruit de sabres, traînés sur la route; je pris
une bougie pour éclairer les hommes qui revenaient; et ils parurent,
portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un corps
humain quand la vie ne le soutient plus.
* * * * *
On déposa le blessé sur le matelas préparé pour lui; et je vis du premier
coup d'oeil que c'était un moribond.
Il râlait et crachait du sang qui coulait des coins de ses lèvres, chassé
de sa bouche à chacun de ses hoquets. L'homme en était couvert! Ses joues,
sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vêtements, semblaient en avoir été
frottés, avoir été baignés dans une cuve rouge. Et ce sang s'était figé sur
lui, était devenu terne, mêlé de boue, horrible à voir.
Le vieillard, enveloppé dans une grande limousine de berger, entr'ouvrait
par moments ses yeux mornes, éteints, sans pensée, qui paraissaient
stupides d'étonnement, comme ceux des bêtes que le chasseur tue et qui le
regardent, tombées à ses pieds, aux trois quarts mortes déjà, abruties par
la surprise et par l'épouvante.
Le curé s'écria:
--Ah! c'est le père Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le
pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tué ce malheureux!
La Soeur avait écarté la blouse et la chemise, et regardait au milieu de la
poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus.
--Il n'y a rien à faire, dit-elle.
Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun de
ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses
poumons, un gargouillement sinistre et continu.
Le curé, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, décrivit le signe de
la croix et prononça, d'une voix lente et solennelle, les paroles latines
qui lavent les âmes.
Avant qu'il les eût achevées, le vieillard fut agité d'une courte secousse,
comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne respirait plus. Il
était mort.
M'étant retourné, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce
misérable: les trois vieilles, debout, serrées l'une contre l'autre,
hideuses, grimaçaient d'angoisse et d'horreur.
Je m'approchai d'elles, et elles se mirent à pousser des cris aigus, en
essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.
La Jean-Jean, que sa jambe brûlée ne portait plus, tomba tout de son long
par terre.
La Soeur Saint-Benoît, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes, et
sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs châles, leur
donna leurs béquilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et disparut
avec elles dans la nuit profonde, si noire.
Je compris que je ne pouvais même les faire accompagner par un hussard, car
le seul bruit du sabre les eût affolées.
Le curé regardait toujours le mort.
S'étant enfin retourné vers moi:
--Ah! quelle vilaine chose, dit-il.
* * * * *