Les jeunes femmes, épouvantées, disaient: «Assez! Assez! Assez!»

Mais le docteur ordonna: «Vous vous lèverez demain à huit heures; puis vous

irez trouver à son hôtel votre cousin, et vous le supplierez de vous prêter

cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous réclamera à son

prochain voyage.»

Puis il la réveilla.

En rentrant à l'hôtel, je songeais à cette curieuse séance et des doutes

m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insoupçonnable bonne foi de

ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur

une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une

glace qu'il montrait à la jeune femme endormie, en même temps que sa carte

de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement

singulières.

Je rentrai donc et je me couchai.

Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus réveillé par mon valet de

chambre, qui me dit:

--C'est Mme Sablé qui demande à parler à Monsieur tout de suite.

Je m'habillai à la hâte et je la reçus.

Elle s'assit fort troublée, les yeux baissés, et, sans lever son voile,

elle me dit:

--Mon cher cousin, j'ai un gros service à vous demander.

--Lequel, ma cousine?

--Cela me gêne beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai

besoin, absolument besoin, de cinq mille francs.

--Allons donc, vous?

--Oui, moi, ou plutôt mon mari, qui me charge de les trouver.

J'étais tellement stupéfait, que je balbutiais mes réponses. Je me

demandais si vraiment elle ne s'était pas moquée de moi avec le docteur

Parent, si ce n'était pas là une simple farce préparée d'avance et fort

bien jouée.

Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissipèrent. Elle

tremblait d'angoisse, tant cette démarche lui était douloureuse, et je

compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots.

Je la savais fort riche et je repris:

--Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs à sa disposition! Voyons

réfléchissez. Êtes-vous sûre qu'il vous a chargée de me les demander?

Elle hésita quelques secondes comme si elle eût fait un grand effort pour

chercher dans son souvenir, puis elle répondit:

--Oui..., oui... j'en suis sûre.

--Il vous a écrit?

Elle hésita encore, réfléchissant. Je devinai le travail torturant de sa

pensée. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait

m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir.

--Oui, il m'a écrit.

--Quand donc? Vous ne m'avez parlé de rien, hier.

--J'ai reçu sa lettre ce matin.

--Pouvez-vous me la montrer?

--Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop

personnelles... je l'ai... je l'ai brûlée.

--Alors, c'est que votre mari fait des dettes.

Elle hésita encore, puis murmura:

--Je ne sais pas.

Je déclarai brusquement:

--C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chère

cousine.

Elle poussa une sorte de cri de souffrance.

--Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les...

Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'eût prié! J'entendais

sa voix changer de ton; elle pleurait et bégayait, harcelée, dominée par

l'ordre irrésistible qu'elle avait reçu.

--Oh! oh! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me

les faut aujourd'hui.

J'eus pitié d'elle.

--Vous les aurez tantôt, je vous le jure.

Elle s'écria:

--Oh! merci! merci! Que vous êtes bon.

Je repris:--Vous rappelez-vous ce qui s'est passé hier soir chez vous?

--Oui.

--Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie?

--Oui.

--Eh! bien, il vous a ordonné de venir m'emprunter ce matin cinq mille

francs, et vous obéissez en ce moment à cette suggestion.

Elle réfléchit quelques secondes et répondit:

--Puisque c'est mon mari qui les demande.

Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, mais je n'y pus parvenir.

Quand elle fui partie, je courus chez le docteur. Il allait sortir; et il

m'écouta en souriant. Puis il dit:

--Croyez-vous maintenant?

--Oui, il le faut bien.

--Allons chez votre parente.

Elle sommeillait déjà sur une chaise longue, accablée de fatigue. Le

médecin lui prit le pouls, la regarda quelque temps, une main levée vers

ses yeux qu'elle ferma peu à peu sous l'effort insoutenable de cette

puissance magnétique.

Quand elle fut endormie:

--Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs! Vous allez donc oublier

que vous avez prié votre cousin de vous les prêter, et, s'il vous parle de

cela, vous ne comprendrez pas.

Puis il la réveilla. Je tirai de ma poche un portefeuille:

--Voici, ma chère cousine, ce que vous m'avez demandé ce matin.

Elle fut tellement surprise que je n'osai pas insister. J'essayai cependant

de ranimer sa mémoire, mais elle nia avec force, crut que je me moquais

d'elle, et faillit, à la fin, se fâcher.

* * * * *

Voilà! je viens de rentrer; et je n'ai pu déjeuner, tant cette expérience

m'a bouleversé.

_19 juillet_.--Beaucoup de personnes à qui j'ai raconté cette aventure se

sont moquées de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit: Peut-être?

_21 juillet_.--J'ai été dîner à Bougival, puis j'ai passé la soirée au bal

des canotiers. Décidément, tout dépend des lieux et des milieux. Croire au

surnaturel dans l'île de la Grenouillière, serait le comble de la folie...

mais au sommet du mont Saint-Michel?... mais dans les Indes? Nous subissons

effroyablement l'influence de ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la

semaine prochaine.

_30 juillet_.--Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien.

_2 août_.--Rien de nouveau; il fait un temps superbe. Je passe mes journées

à regarder couler la Seine.

_4 août_.--Querelles parmi mes domestiques. Ils prétendent qu'on casse les

verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la

cuisinière, qui accuse la lingère, qui accuse les deux autres. Quel est le

coupable? Bien fin qui le dirait?

_6 août_.--Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai

vu!... Je ne puis plus douter... j'ai vu!... J'ai encore froid jusque dans

les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu!...

Je me promenais à deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de

rosiers... dans l'allée des rosiers d'automne qui commencent à fleurir.

Comme je m'arrêtais à regarder un _géant des batailles_, qui portait trois

fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout près de moi, la tige

d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'eût tordue, puis

se casser comme si cette main l'eût cueillie! Puis la fleur s'éleva,

suivant la courbe qu'aurait décrite un bras en la portant vers une bouche,

et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile,

effrayante tache rouge à trois pas de mes yeux.

Éperdu, je me jetai sur elle pour la saisir! Je ne trouvai rien; elle avait

disparu. Alors je fus pris d'une colère furieuse contre moi-même; car il

n'est pas permis à un homme raisonnable et sérieux d'avoir de pareilles

hallucinations.

Mais était-ce bien une hallucination? Je me retournai pour chercher la

tige, et je la retrouvai immédiatement sur l'arbuste, fraîchement brisée,

entre les deux autres roses demeurées à la branche.

Alors, je rentrai chez moi l'âme bouleversée; car je suis certain,

maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il

existe près de moi un être invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui

peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, doué par

conséquent d'une nature matérielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et

qui habite comme moi, sous mon toit...

_7 août_.--J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais n'a

point troublé mon sommeil.

Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantôt au grand soleil, le

long de la rivière, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des

doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes précis, absolus.

J'ai vu des fous; j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides,

clairvoyants même sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils

parlaient de tout avec clarté, avec souplesse, avec profondeur, et soudain

leur pensée touchant l'écueil de leur folie, s'y déchirait en pièces,

s'éparpillait et sombrait dans cet océan effrayant et furieux, plein de

vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu'on nomme «la

démence».

Certes, je me croirais fou, absolument fou, si je n'étais conscient, si je

ne connaissais parfaitement mon état, si je ne le sondais en l'analysant

avec une complète lucidité. Je ne serais donc, en somme, qu'un halluciné

raisonnant. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau, un de

ces troubles qu'essayent de noter et de préciser aujourd'hui les

physiologistes; et ce trouble aurait déterminé dans mon esprit, dans

l'ordre et la logique de mes idées, une crevasse profonde. Des phénomènes

semblables ont lieu dans le rêve qui nous promène à travers les

fantasmagories les plus invraisemblables, sans que nous en soyions surpris,

parce que l'appareil vérificateur, parce que le sens du contrôle est

endormi; tandis que la faculté imaginative veille et travaille. Ne se

peut-il pas qu'une des imperceptibles touches du clavier cérébral se trouve

paralysée chez moi? Des hommes, à la suite d'accidents, perdent la mémoire

des noms propres ou des verbes ou des chiffres, ou seulement des dates. Les

localisations de toutes les parcelles de la pensée sont aujourd'hui

prouvées. Or, quoi d'étonnant à ce que ma faculté de contrôler l'irréalité

de certaines hallucinations, se trouve engourdie chez moi en moment!

Je songeais à tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait de

clarté la rivière, faisait la terre délicieuse, emplissait mon regard

d'amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l'agilité est une joie de

mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le frémissement est un bonheur

de mes oreilles.

Peu à peu, cependant un malaise inexplicable me pénétrait. Une force, me

semblait-il, une force occulte m'engourdissait, m'arrêtait, m'empêchait

d'aller plus loin, me rappelait en arrière. J'éprouvais ce besoin

douloureux de rentrer qui vous oppresse, quand on a laissé au logis un

malade aimé, et que le pressentiment vous saisit d'une aggravation de son

mal.

Donc, je revins malgré moi, sûr que j'allais trouver, dans ma maison, une

mauvaise nouvelle, une lettre ou une dépêche. Il n'y avait rien; et je

demeurai plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu de nouveau quelque

vision fantastique.

_8 août_.--J'ai passé hier une affreuse soirée. Il ne se manifeste plus,

mais je le sens près de moi, m'épiant, me regardant, me pénétrant, me

dominant et plus redoutable, en se cachant ainsi, que s'il signalait par

des phénomènes surnaturels sa présence invisible et constante.

J'ai dormi, pourtant.

_9 août_.--Rien, mais j'ai peur.

_10 août_.--Rien; qu'arrivera-t-il demain?

_11 août_.--Toujours rien; je ne puis plus rester chez moi avec cette

crainte et cette pensée entrées en mon âme; je vais partir.

_12 août_, 10 heures du soir.--Tout le jour j'ai voulu m'en aller; je n'ai

pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de liberté si facile, si

simple,--sortir--monter dans ma voiture pour gagner Rouen--je n'ai pas pu.

Pourquoi?

_13 août_.--Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts

de l'être physique semblent brisés, toutes les énergies anéanties, tous les

muscles relâchés, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide

comme de l'eau. J'éprouve cela dans mon être moral d'une façon étrange et

désolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur

moi, aucun pouvoir même de mettre en mouvement ma volonté. Je ne peux plus

vouloir; mais quelqu'un veut pour moi; et j'obéis.

_14 août_.--Je suis perdu! Quelqu'un possède mon âme et la gouverne!

quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensées.

Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifié de

toutes les choses que j'accomplis. Je désire sortir. Je ne peux pas. Il ne

veut pas; et je reste, éperdu, tremblant, dans le fauteuil où il me tient

assis. Je désire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore

maître de moi. Je ne peux pas! Je suis rivé à mon siège; et mon siège

adhère au sol, de telle sorte qu'aucune force ne nous soulèverait.

Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon

jardin cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des

fraises et je les mange! Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Est-il un Dieu?

S'il en est un, délivrez-moi, sauvez-moi! secourez-moi! Pardon! Pitié!

Grâce! Sauvez-moi! Oh! quelle souffrance! quelle torture! quelle horreur!

_15 août_.--Certes, voilà comment était possédée et dominée ma pauvre

cousine, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Elle subissait

un vouloir étranger entré en elle, comme une autre âme, comme une autre âme

parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir?

Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible? cet inconnaissable,

ce rôdeur d'une race surnaturelle?

Donc les Invisibles existent! Alors, comment depuis l'origine du monde ne

se sont-ils pas encore manifestés d'une façon précise comme ils le font

pour moi? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble à ce qui s'est passé dans ma

demeure. Oh! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne

pas revenir. Je serais sauvé, mais je ne peux pas.

_16 août_.--J'ai pu m'échapper aujourd'hui pendant deux heures, comme un

prisonnier qui trouve ouverte, par hasard, la porte de son cachot. J'ai

senti que j'étais libre tout à coup et qu'il était loin. J'ai ordonné

d'atteler bien vite et j'ai gagné Rouen. Oh! quelle joie de pouvoir dire à

un homme qui obéit: «Allez à Rouen!»

Je me suis fait arrêter devant la bibliothèque et j'ai prié qu'on me prêtât

le grand traité du docteur Hermann Herestauss sur les habitants inconnus du

monde antique et moderne.

Puis, au moment de remonter dans mon coupé, j'ai voulu dire: «A la gare!»

et j'ai crié,--je n'ai pas dit, j'ai crié--d'une voix si forte que les

passants se sont retournés: «A la maison», et je suis tombé, affolé

d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouvé et repris.

_17 août_.--Ah! Quelle nuit! quelle nuit! Et pourtant il me semble que je

devrais me réjouir. Jusqu'à une heure du matin, j'ai lu! Hermann

Herestauss, docteur en philosophie et en théogonie, a écrit l'histoire et

les manifestations de tous les êtres invisibles rôdant autour de l'homme ou

rêvés par lui. Il décrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais

aucun d'eux ne ressemble à celui qui me hante. On dirait que l'homme,

depuis qu'il pense, a pressenti et redouté un être nouveau, plus fort que

lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche et ne pouvant

prévoir la nature de ce maître, il a créé, dans sa terreur, tout le peuple

fantastique des êtres occultes, fantômes vagues nés de la peur.

Donc, ayant lu jusqu'à une heure du matin, j'ai été m'asseoir ensuite

auprès de ma fenêtre ouverte pour rafraîchir mon front et ma pensée au vent

calme de l'obscurité.

Il faisait bon, il faisait tiède! Comme j'aurais aimé cette nuit-là

autrefois!

Pas de lune. Les étoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements

frémissants. Qui habite ces mondes? Quelles formes, quels vivants, quels

animaux, quelles plantes sont là-bas? Ceux qui pensent dans ces univers

lointains, que savent-ils plus que nous? Que peuvent-ils plus que nous? Que

voient-ils que nous ne connaissons point? Un d'eux, un jour ou l'autre,

traversant l'espace, n'apparaîtra-t-il pas sur notre terre pour la

conquérir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des

peuples plus faibles.

Nous sommes si infirmes, si désarmés, si ignorants, si petits, nous autres,

sur ce grain de boue qui tourne délayé dans une goutte d'eau.

Je m'assoupis en rêvant ainsi au vent frais du soir.

Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un

mouvement, réveillé par je ne sais quelle émotion confuse et bizarre. Je ne

vis rien d'abord, puis, tout à coup, il me sembla qu'une page du livre

resté ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle

d'air n'était entré par ma fenêtre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout

de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une

autre page se soulever et se rabattre sur la précédente, comme si un doigt

l'eût feuilletée. Mon fauteuil était vide, semblait vide; mais je compris

qu'il était là, lui, assis à ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux,

d'un bond de bête révoltée, qui va éventrer son dompteur, je traversai ma

chambre pour le saisir, pour l'étreindre, pour le tuer!... Mais mon siège,

avant que je l'eusse atteint, se renversa comme si on eût fui devant moi...

ma table oscilla, ma lampe tomba et s'éteignit, et ma fenêtre se ferma

comme si un malfaiteur surpris se fût élancé dans la nuit, en prenant à

pleines mains les battants.

Donc, il s'était sauvé; il avait eu peur, peur de moi, lui!

Alors,... alors... demain... ou après,... ou un jour quelconque,... je

pourrai donc le tenir sous mes poings, et l'écraser contre le sol! Est-ce

que les chiens, quelquefois, ne mordent point et n'étranglent pas leurs

maîtres?

_18 août_.--J'ai songé toute la journée. Oh! oui, je vais lui obéir, suivre

ses impulsions, accomplir toutes ses volontés, me faire humble, soumis,

lâche. Il est le plus fort. Mais une heure viendra...

_19 août_.--Je sais... je sais... je sais tout! Je viens de lire ceci dans

la _Revue du Monde Scientifique_: «Une nouvelle assez curieuse nous arrive

de Rio de Janeiro. Une folie, une épidémie de folie, comparable aux

démences contagieuses qui atteignirent les peuples d'Europe au moyen âge,

sévit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants éperdus

quittent leurs maisons, désertent leurs villages, abandonnent leurs

cultures, se disant poursuivis, possédés, gouvernés comme un bétail humain

par des êtres invisibles bien que tangibles, des sortes de vampires qui se

nourrissent de leur vie, pendant leur sommeil, et qui boivent en outre de

l'eau et du lait sans paraître toucher à aucun autre aliment.

«M. le professeur Don Pedro Henriquez, accompagné de plusieurs savants

médecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d'étudier sur place

les origines et les manifestations de cette surprenante folie, et de

proposer à l'Empereur les mesures qui lui paraîtront le plus propres à

rappeler à la raison ces populations en délire.»

Ah! Ah! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mâts brésilien qui

passa sous mes fenêtres en remontant la Seine, le 8 mai dernier! Je le

trouvai si joli, si blanc, si gai! L'Être était dessus, venant de là-bas,

où sa race est née! Et il m'a vu! Il a vu ma demeure blanche aussi; et il a

sauté du navire sur la rive. Oh! mon Dieu!

A présent, je sais, je devine. Le règne de l'homme est fini.

Il est venu, Celui que redoutaient les premières terreurs des peuples

naïfs, Celui qu'exorcisaient les prêtres inquiets, que les sorciers

évoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaître encore, à qui les

pressentiments des maîtres passagers du monde prêtèrent toutes les formes

monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des génies, des fées,

des farfadets. Après les grossières conceptions de l'épouvante primitive,

des hommes plus perspicaces l'ont pressenti plus clairement. Mesmer l'avait

deviné, et les médecins, depuis dix ans déjà, ont découvert, d'une façon

précise, la nature de sa puissance avant qu'il l'eut exercée lui-même. Ils

ont joué avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d'un mystérieux

vouloir sur l'âme humaine devenue esclave. Ils ont appelé cela magnétisme,

hypnotisme, suggestion... que sais-je? Je les ai vus s'amuser comme des

enfants imprudents avec cette horrible puissance! Malheur à nous! Malheur à

l'homme! Il est venu, le... le... comment se nomme-t-il... le... il me

semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le

crie... J'écoute... je ne peux pas... répète... le... Horla... J'ai

entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu!...

Ah! le vautour a mangé la colombe, le loup a mangé le mouton; le lion a

dévoré le buffle aux cornes aiguës; l'homme a tué le lion avec la flèche,

avec le glaive, avec la poudre; mais le Horla va faire de l'homme ce que

nous avons fait du cheval et du boeuf: sa chose, son serviteur et sa

nourriture, par la seule puissance de sa volonté. Malheur à nous!

Pourtant, l'animal, quelquefois, se révolte et tue celui qui l'a dompté...

moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connaître, le toucher,

le voir! Les savants disent que l'oeil de la bête, différent du nôtre, ne

distingue point comme le nôtre... Et mon oeil à moi ne peut distinguer le

nouveau venu qui m'opprime.

Pourquoi? Oh! je me rappelle à présent les paroles du moine du mont

Saint-Michel: «Est-ce que nous voyons la cent-millième partie de ce qui

existe? Tenez, voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui

renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer

en montagnes d'eau, détruit les falaises et jette aux brisants les grands

navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit, l'avez-vous vu

et pouvez-vous le voir: Il existe pourtant!»

Et je songeais encore: mon oeil est si faible, si imparfait, qu'il ne

distingue même point les corps durs, s'ils sont transparents comme le

verre!... Qu'une glace sans tain barre mon chemin, il me jette dessus comme

l'oiseau entré dans une chambre se casse la tête aux vitres. Mille choses

en outre le trompent et l'égarent? Quoi d'étonnant, alors, à ce qu'il ne

sache point apercevoir un corps nouveau que la lumière traverse.

Un être nouveau! pourquoi pas? Il devait venir assurément! pourquoi

serions-nous les derniers? Nous ne le distinguons point, ainsi que tous les

autres créés avant nous? C'est que sa nature est plus parfaite, son corps

plus fin et plus fini que le nôtre, que le nôtre si faible, si

maladroitement conçu, encombré d'organes toujours fatigués, toujours forcés

comme des ressorts trop complexes, que le nôtre, qui vit comme une plante

et comme une bête, en se nourrissant péniblement d'air, d'herbe et de

viande, machine animale en proie aux maladies, aux déformations, aux

putréfactions, poussive, mal réglée, naïve et bizarre, ingénieusement mal

faite, oeuvre grossière et délicate, ébauche d'être qui pourrait devenir

intelligent et superbe.

Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l'huître jusqu'à

l'homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la période qui sépare

les apparitions successives de toutes les espèces diverses?

Pourquoi pas un de plus? Pourquoi pas aussi d'autres arbres aux fleurs

immenses, éclatantes et parfumant des régions entières? Pourquoi pas

d'autres éléments que le feu, l'air, la terre et l'eau?--Ils sont quatre,

rien que quatre, ces pères nourriciers des êtres! Quelle pitié! Pourquoi ne

sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille! Comme tout est pauvre,

mesquin, misérable! avarement donné, sèchement inventé, lourdement fait!

Ah! l'éléphant, l'hippopotame, que de grâce! Le chameau, que d'élégance!

Mais, direz-vous, le papillon! une fleur qui vole! J'en rêve un qui serait

grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis même exprimer la

forme, la beauté, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va

d'étoile en étoile, les rafraîchissant et les embaumant au souffle

harmonieux et léger de sa course!... Et les peuples de là-haut le regardent

passer, extasiés et ravis!...

* * * * *

Qu'ai-je donc? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser

ces folies! Il est en moi, il devient mon âme; je le tuerai!

_19 août_.--Je le tuerai. Je l'ai vu! je me suis assis hier soir, à ma

table; et je fis semblant d'écrire avec une grande attention. Je savais

bien qu'il viendrait rôder autour de moi, tout près, si près que je

pourrais peut-être le toucher, le saisir? Et alors!... alors, j'aurais la

force des désespérés; j'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon

front, mes dents pour l'étrangler, l'écraser, le mordre, le déchirer.

Et je le guettais avec tous mes organes surexcités.

J'avais allumé mes deux lampes et les huit bougies de ma cheminée, comme si

j'eusse pu, dans cette clarté, le découvrir.

En face de moi, mon lit, un vieux lit de chêne à colonnes; à droite, ma

cheminée; à gauche, ma porte fermée avec soin, après l'avoir laissée

longtemps ouverte, afin de l'attirer; derrière moi, une très haute armoire

à glace, qui me servait chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, et où

j'avais coutume de me regarder, de la tête aux pieds, chaque fois que je

passais devant.

Donc, je faisais semblant d'écrire, pour le tromper, car il m'épiait lui

aussi; et soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon

épaule, qu'il était là, frôlant mon oreille.

Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis

tomber. Eh! bien?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas

dans ma glace!... Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière! Mon

image n'était pas dedans... et j'étais en face, moi! Je voyais le grand

verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affolés;

et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant

bien pourtant qu'il était là, mais qu'il m'échapperait encore, lui dont le

corps imperceptible avait dévoré mon reflet.

Comme j'eus peur! Puis voilà que tout à coup je commençai à m'apercevoir

dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme à travers une nappe

d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche à droite,

lentement, rendant plus précise mon image, de seconde en seconde. C'était

comme la fin d'une éclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posséder

de contours nettement arrêtés, mais une sorte de transparence opaque,

s'éclaircissant peu à peu.

Je pus enfin me distinguer complètement, ainsi que je le fais chaque jour

en me regardant.

Je l'avais vu! L'épouvante m'en est restée, qui me fait encore frissonner.

_20 août_.--Le tuer, comment? puisque je ne peux l'atteindre? Le poison?

mais il me verrait le mêler à l'eau; et nos poisons, d'ailleurs,

auraient-ils un effet sur son corps imperceptible? Non... non... sans aucun

doute... Alors?... alors?...

_21 août_.--J'ai fait venir un serrurier de Rouen, et lui ai commandé pour

ma chambre des persiennes de fer, comme en ont, à Paris, certains hôtels

particuliers, au rez-de-chaussée, par crainte des voleurs. Il me fera, en

outre, une porte pareille. Je me suis donné pour un poltron, mais je m'en

moque!...

* * * * *

_10 septembre_.--Rouen, hôtel continental. C'est fait... c'est fait... mais

est-il mort? J'ai l'âme bouleversée de ce que j'ai vu.

Hier donc, le serrurier ayant posé ma persienne et ma porte de fer, j'ai

laissé tout ouvert jusqu'à minuit, bien qu'il commençât à faire froid.

Tout à coup, j'ai senti qu'il était là, et une joie, une joie folle m'a

saisi. Je me suis levé lentement, et j'ai marché à droite, à gauche,

longtemps pour qu'il ne devinât rien; puis j'ai ôté mes bottines et mis mes

savates avec négligence; puis j'ai fermé ma persienne de fer, et revenant à

pas tranquilles vers la porte, j'ai fermé la porte aussi à double tour.

Retournant alors vers la fenêtre, je la fixai par un cadenas, dont je mis

la clef dans ma poche.

Tout à coup, je compris qu'il s'agitait autour de moi, qu'il avait peur à

son tour, qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis céder; je ne cédai

pas, mais m'adossant à la porte, je l'entre-bâillai, tout juste assez pour

passer, moi, à reculons; et comme je suis très grand ma tête touchait au

linteau. J'étais sûr qu'il n'avait pu s'échapper et je l'enfermai, tout

seul, tout seul! Quelle joie! Je le tenais! Alors, je descendis, en

courant; je pris dans mon salon, sous ma chambre, mes deux lampes et je

renversai toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout; puis j'y

mis le feu, et je me sauvai, après avoir bien refermé, à double tour, la

grande porte d'entrée.

Et j'allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers.

Comme ce fut long! comme ce fut long! Tout était noir, muet, immobile; pas

un souffle d'air, pas une étoile, des montagnes de nuages qu'on ne voyait

point, mais qui pesaient sur mon âme si lourds, si lourds.

Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long! Je croyais déjà

que le feu s'était éteint tout seul, ou qu'il l'avait éteint, Lui, quand

une des fenêtres d'en bas creva sous la poussée de l'incendie, et une

flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta

le long du mur blanc et le baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les

arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de

peur aussi! Les oiseaux se réveillaient; un chien se mit à hurler; il me

sembla que le jour se levait! Deux autres fenêtres éclatèrent aussitôt, et

je vis que tout le bas de ma demeure n'était plus qu'un effrayant brasier.

Mais un cri, un cri horrible, suraigu, déchirant, un cri de femme passa

dans la nuit, et deux mansardes s'ouvrirent! J'avais oublié mes

domestiques! Je vis leurs faces affolées, et leurs bras qui s'agitaient!...

Alors, éperdu d'horreur, je me mis à courir vers le village en hurlant: «Au

secours! au secours! au feu! au feu!» Je rencontrai des gens qui s'en

venaient déjà et je retournai avec eux, pour voir!

La maison, maintenant, n'était plus qu'un bûcher horrible et magnifique, un

bûcher monstrueux, éclairant toute la terre, un bûcher où brûlaient des

hommes, et où il brûlait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Être nouveau,

le nouveau maître, le Horla!

Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs, et un volcan de

flammes jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenêtres ouvertes sur la

fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il était là, dans ce

four, mort...

--Mort? Peut-être?... Son corps? son corps que le jour traversait

n'était-il pas indestructible par les moyens qui tuent les nôtres?

S'il n'était pas mort?... seul peut-être le temps a prise sur l'Être

Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, ce corps

inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les

maux, les blessures, les infirmités, la destruction prématurée?

La destruction prématurée? toute l'épouvante humaine vient d'elle! Après

l'homme le Horla.--Après celui qui peut mourir tous les jours, à toutes les

heures, à toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne

doit mourir qu'à son jour, à son heure, à sa minute, parce qu'il a touché

la limite de son existence!

Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort...

Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi!...

* * * * *

Le Horla · 第 6 / 46 题