LE VEILLEUR

DIMANCHE. -- Les enfants ont, ce matin, une drôle de figure. Je

leur ai déjà vu cette figure-là, au moment où ils organisaient,

dans le grenier, une représentation, avec costumes, masques,

linceuls et chaînes traînantes, de leur drame, _le Revenant de la

Commanderie_, élucubration à laquelle ils ont dû une semaine de

fièvres, peurs nocturnes et langue crayeuse, intoxiqués qu'ils

étaient de leurs propres fantômes. Mais c'est une vieille

histoire. Bertrand a maintenant dix-huit ans, et projette de

réformer, comme il sied à son âge, le régime financier de

l'Europe; Renaud, qui passe quatorze ans, ne songe qu'à monter et

démonter des moteurs, et Bel-Gazou me pose cette année des

questions d'une banalité désolante: «Est-ce qu'à Paris je pourrai

bientôt porter des bas? Est-ce qu'à Paris je pourrai avoir un

chapeau? Est-ce qu'à Paris tu me feras friser le dimanche?»

N'importe, je les trouve tous trois singuliers et disposés à

parler bas dans les coins.

LUNDI. -- Les enfants n'ont pas bonne mine le matin.

-- Qu'est-ce que vous avez donc, les enfants?

-- Rien du tout, tante Colette! s'écrient mes beaux-fils.

-- Rien du tout, maman! s'écrie Bel-Gazou.

Quel bel ensemble! Voilà un mensonge bien agencé. Ça devient

sérieux. D'autant plus sérieux que j'ai surpris, à la brume, ce

bout de dialogue entre les deux garçons, derrière le tennis:

-- Mon vieux, il n'a pas arrêté de minuit à trois heures.

-- À qui le dis-tu, mon petit! De minuit à quatre heures, oui! Je

n'ai pas fermé l'oeil. Il faisait: «pom...pom...pom» comme ça,

lentement... Comme avec des pieds nus, mais lourds, lourds...

Ils m'aperçurent et fondirent sur moi comme deux tiercelets, avec

des rires, des balles blanches et rouges, une étourderie apprêtée

et bavarde... Je ne saurai rien aujourd'hui.

MERCREDI. -- Quand j'ai traversé, hier soir, vers 11 heures, la

chambre de Bel-Gazou pour gagner la mienne, elle ne dormait pas

encore. Elle gisait sur le dos, les bras au long d'elle, et ses

prunelles sombres bougeaient sous la frange des cheveux. Une lune

chaude d'août, grandissante, balançait mollement l'ombre du

magnolia sur le parquet et le lit blanc répandit une lumière

bleue.

-- Tu ne dors pas?

-- Non, maman.

-- À quoi penses-tu, toute seule, comme ça?

-- J'écoute.

-- Et quoi donc?

-- Rien, maman.

Au même instant j'entendis, distinctement, le bruit d'un pas

lourd et non chaussé à l'étage supérieur. L'étage supérieur,

c'est un long grenier où personne ne couche, où personne, la nuit

tombée, n'a l'occasion de passer, et qui conduit aux combles de

la plus ancienne tour. La main de ma fille, que je serrais, se

contracta dans la mienne. Deux souris passèrent dans le mur en

jouant et en poussant des cris d'oiseau.

-- Tu as peur des souris, maintenant?

-- Non, maman.

Au-dessus de nous, le pas reprit, et je demandai malgré moi:

-- Mais qui donc marche là-haut?

Bel-Gazou ne répondit pas, et ce mutisme me fut désagréable.

-- Tu n'entends pas?

-- Si, maman.

-- «Si, maman!» c'est tout ce que tu trouves à répondre?

La petite pleura brusquement et s'assit sur son lit.

-- Ce n'est pas ma faute, maman. _Il_ marche comme ça toutes les

nuits...

-- Qui?

-- Le pas.

-- Le pas de qui?

-- De personne.

-- Mon Dieu, que ces enfants sont bêtes! Vous voilà encore dans

ces histoires, toi et tes frères? Ce sont ces sottises que vous

ruminez dans les coins? Je monte, tiens. Oui, je vais t'en

donner, moi, des pas au plafond!

Au dernier palier, des grappes de mouches, agglutinées aux

poutres, ronflèrent comme un feu de cheminée sur le passage de ma

lampe que l'appel d'air éteignit dès que j'ouvris la porte du

grenier. Mais il n'était pas besoin de lampe dans ces combles aux

lucarnes larges, où la lune entrait par nappes de lait. La

campagne de minuit brillait à perte de vue, bosselée d'argent,

vallonnée de cendre mauve, mouillée, au plus bas des prés, d'une

rivière de brouillard étincelant qui mirait la lune... Une petite

chevêche imita le chat dans un arbre, et le chat lui répondit...

Mais rien ne marchait dans le grenier, sous la futaie des poutres

croisées. J'attendis un long moment, je humai la brève fraîcheur

nocturne, l'odeur de blé battu qui s'attache au grenier, et je

redescendis. Bal-Gazou, fatiguée dormait.

SAMEDI. -- J'ai écouté toutes les nuits, depuis mercredi. On

marche là-haut, tantôt à minuit, tantôt vers trois heures. Cette

nuit, j'ai gravi et descendu quatre fois l'étage, inutilement. Au

grand déjeuner, je force la confiance des enfants, qui sont

d'ailleurs à bout de dissimulation.

-- Mes chéris, il va falloir que vous m'aidiez à éclaircir

quelque chose. On va certainement s'amuser énormément -- même

Bertrand qui est revenu de tout. Figurez-vous que j'entends

marcher, au-dessus de la chambre de Bel-Gazou, toutes les...

Ils explosent tous à la fois:

-- Je sais, je sais! crie Renaud. C'est le Commandeur en armure,

qui revenait déjà du temps de grand'père, Page m'a tout raconté,

et...

-- Quelle blague! laisse tomber Bertrand, détaché. La vérité

c'est que des phénomènes d'hallucination isolée ou collective se

manifestent ici depuis que la Vierge, en ceinture bleue et

traînée par quatre chevaux blancs, a surgi devant Guitras et lui

a dit...

-- Elle lui a rien dit! piaille Bel-Gazou. Elle lui a écrit!

-- Par la poste? raille Renaud. C'est enfantin.

-- Et ton Commandeur, ce n'est pas enfantin? dit Bertrand.

-- Pardon! rétorque Renaud tout rouge. Le Commandeur c'est une

tradition de famille. Ta Vierge, c'est une fable de village comme

il en traîne partout...

-- Dites donc, les enfants, vous avez fini? Je peux placer un

mot? Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il y a dans le grenier des

bruits de pas inexplicables. Je vais guetter la nuit prochaine.

Bête ou homme, nous saurons qui marche. Que ceux qui veulent

guetter avec moi... Bon. Adopté à mains levées!

DIMANCHE. -- Nuit blanche. Pleine lune. Rien à signaler, que le

bruit de pas entendu derrière la porte entr'ouverte du grenier,

mais interrompu par Renaud qui, harnaché d'une cuirasse Henri II

et d'un foulard rouge de cow-boy, s'est élancé romanesquement en

criant: «Arrière! arrière!...» On le conspue, on l'accuse d'avoir

«tout gâté».

-- Il est curieux, remarque Bertrand avec une ironie écrasante et

rêveuse, de constater combien le fantastique peut exalter

l'esprit d'un adolescent, pourtant grandi dans les collèges

anglais...

-- Eh! mon povre, ajoute ma limousine de fille, on ne dit pas

«arrière, arrière!» on dit: «Je te vas foutre un bon coup!...»

MARDI. -- Nous avons guetté cette nuit, les deux garçons et moi,

laissant Bel-Gazou endormie. La lune en son plein blanchissait

d'un bout à l'autre une longue piste de lumière où les rats

avaient laissé quelques épis de maïs rongés. Nous nous tînmes

dans l'obscurité derrière la porte à demi ouverte, et nous nous

ennuyâmes pendant une bonne demi-heure en regardant le chemin de

lune bouger, devenir oblique, lécher le bas des charpentes entre-

croisées... Renaud me serra le bras: on marchait au bout du

grenier. Un rat détala et grimpa le long d'une poutre, suivi de

sa queue de serpent. Le pas, solennel, approchait, et je serrai

de mes bras le cou des deux garçons.

_Il_ approchait, lent, avec un son sourd, bien martelé, répercuté

par les planchers anciens. Il entra, au bout d'un temps qui nous

parut interminable, dans le chemin éclairé. Il était presque

blanc, gigantesque: les plus grand nocturne que j'aie vu, un

grand-duc plus haut qu'un chien de chasse. Il marchait

emphatiquement, en soulevant ses pieds noyés de plume, ses pieds

durs d'oiseau qui rendaient le son d'un pas humain. Le haut de

ses ailes lui dessinait des épaules d'homme, et deux petites

cornes de plumes, qu'il couchait ou relevait, tremblaient comme

des graminées au souffle d'air de la lucarne. Il s'arrêta, se

rengorgea tête en arrière, et toute la plume de son visage

magnifique enfla autour d'un bec fin et de deux lacs d'or où se

baigna la lune. Il fit volte-face, montra son dos tavelé de blanc

et de jaune très clair. Il devait être âgé, solitaire et

puissant. Il reprit sa marche de parade et l'interrompit pour une

sorte de danse guerrière, des coups de tête à droite, à gauche,

des demi-voltes féroces qui menaçaient sans doute le rat évadé.

Il crut un moment sentir sa proie, et bouscula un squelette de

fauteuil comme il eût fait d'une brindille morte. Il sauta de

fureur, retomba, râpa le plancher de sa queue étalée. Il avait

des manières de maître, une majesté d'enchanteur...

Il devina sans doute notre présence, car il se tourna vers nous

d'un air outragé. Sans hâte, il gagna la lucarne, ouvrit à demi

des ailes d'ange, fit entendre une sorte de roucoulement très

bas, une courte incantation magique, s'appuya sur l'air et fondit

dans la nuit, dont il prit la couleur de neige et d'argent.

JEUDI. -- Le cadet des garçons, à son pupitre, écrit une longue

relation de voyage. Titre:_ Mes chasses au grand-duc dans

l'Afrique australe_. L'aîné a oublié sur ma table de travail un

début de «Stances»:

_Battement de la nuit, pesante vision,_

_De l'ombre en la clarté, grise apparition..._

Tout est normal.

La maison de Claudine · 第 30 / 30 题