YBANEZ EST MORT

J'ai oublié son nom. Pourquoi sa triste figure émerge-t-elle

encore, quelquefois, des songes qui me ramènent, la nuit, au

temps et au pays où je fus une enfant? Sa triste figure erre-t-

elle au lieu où sont les morts sans amis, après qu'il eut erré,

sans amis, parmi les vivants?

Il s'appelait à peu près Goussard, Voussard, ou peut-être

Gaumeau. Il entra, comme expéditionnaire, chez Me Defert, notaire,

et il y resta des années, des années... Mais mon village, qui

n'avait pas vu naître Voussard -- ou Gaumeau -- ne voulut pas

l'adopter. Même à l'ancienneté, Voussard ne gagna point son grade

d'«enfant du pays». Grand, gris, sec, étroit, il ne quêta nulle

sympathie et le coeur même de Rouillard, ce coeur expansif de

cafetier-violoniste, attendri à force de mener en musique les

cortèges de noces au long des routes, ne s'ouvrit jamais pour

lui.

Voussard «mangeait» chez Patasson. «Manger chez un tel», cela

signifie, chez nous, qu'on y loge aussi. Soixante francs par mois

pour la pension complète: Voussard ne risquait pas d'y gâter sa

taille, qu'il garda maigre, sanglée d'une jaquette vernissée et

d'un gilet jaune, recousu de gros fil noir. Oui, recousu de gros

fil... au-dessus de la pochette à montre... je le vois... Si je

peignais, je pourrais faire de Voussard, vingt-cinq ans après

qu'il a disparu, un portrait incompréhensiblement ressemblant.

Pourquoi? Je ne sais. Ce gilet, la couture de fil noir, le col en

papier-carton blanc, la cravate, une loque à dessin cachemire.

Au-dessus, la figure, grise le matin comme une vitre sale, parce

que Voussard partait à jeun, marbrée d'un rouge pauvre après le

repas de midi. La figure, longue, toujours sans barbe, mais

toujours mal rasée. Une grande bouche, nouée serré, laide. Un nez

long, un nez avide, plus gras que tout le visage, et des yeux...

Je ne les ai vus qu'une fois, car ils regardaient d'habitude la

terre et s'abritaient en outre sous un canotier de paille noire,

trop petit pour le crâne de Voussard et posé en avant sur son

front comme les chapeaux que portaient les femmes sous le second

Empire, pendant la mode du chignon Benoiton.

À l'heure du pousse-café et de la cigarette, Voussard, qui se

passait de tabac et de café, prenait l'air à deux pas de son

étude, sur un des deux bancs de pierre qui doivent flanquer

encore la maison de Mme Lachassagne. Il y revenait vers quatre

heures, à l'heure où le reste du village goûtait. Le banc de

gauche usait les culottes des deux clercs de Me Defert. Le banc de

droite branlait, par beau temps, aux mêmes heures, sous une

brochette de petites filles déjà grandes, serrées et remuantes

comme des passereaux sur la tuile d'une cheminée chaude: Odile,

Yvonne, Marie, Colette... Nous avions treize, quatorze ans, l'âge

du chignon prématuré, de la ceinture de cuir bouclée au dernier

cran, du soulier qui blesse, des cheveux à la chien qu'on a

coupés -- «tant pis! maman dira ce qu'elle voudra!» -- à l'école,

pendant la leçon de couture, d'un coup de ciseaux à broder. Nous

étions minces, hâlées, maniérées et brutales, maladroites comme

des garçons, impudentes, empourprées de timidité au son seul de

notre voix, aigres, pleines de grâce, insupportables...

Pendant quelques minutes, sur le banc, avant la classe, nous

faisions les belles pour tout ce qui descendait, sur deux pieds,

du haut de Bel-Air; mais nous ne regardions jamais Voussard,

penché sur un journal plié en huit. Nos mères le craignaient

vaguement:

-- Tu n'as pas encore été t'asseoir sur ce banc, si près de cet

individu!

-- Quel individu, maman?

-- Cet individu de chez Defert... Ah! je n'aime pas cela!

-- Pourquoi, maman?

-- Je me comprends...

Elles avaient de lui l'horreur qu'on a pour le satyre, ou le fou

silencieux tout à coup assassin. Mais Voussard semblait ignorer

notre présence et nous n'avions guère l'idée qu'il fût vivant.

Il mâchait une petite branche de tilleul en guise de dessert,

croisait l'un sur l'autre, avec une désinvolture de squelette

frivole, ses tibias sans chair, et il lisait, sous son auvent de

paille noire poussiéreuse. À midi et demi, le petit Ménétreau,

galopin d'école l'an dernier, promu récemment saute-ruisseau chez

Defert, s'asseyait à côté de Voussard, et finissait son pain du

déjeuner à grands coups de dents, comme un fox qui déchire une

pantoufle. Le mur fleuri de Mme Lachassagne égrenait sur eux et

sur nous des glycines, des cytises, le parfum du tilleul, une

corolle plate et tournoyante de clématite, des fruits rouges

d'if... Odile feignait le fou rire pour frapper d'admiration un

commis voyageur qui passait; Yvonne attendait que le nouvel

instituteur-adjoint parût à la fenêtre du cours supérieur; je

projetais de désaccorder mon piano pour que l'accordeur du chef-

lieu, celui qui portait lorgnon d'or... Voussard, comme inanimé,

lisait.

Un jour vint que le petit Ménétreau s'assit le premier sur le

banc de gauche, mordant son reste de pain et gobant des cerises.

Voussard arriva en retard, au coup de cloche de l'école. Il

marchait vite et gauchement, comme quelqu'un qui se hâte dans

l'obscurité. Un journal ouvert qu'il tenait à la main balayait la

rue. Il posa une main sur l'épaule du petit Ménétreau, se pencha

et lui dit d'une voix profonde et précipitée:

-- Ybanez est mort. Ils l'ont assassiné.

Le petit Ménétreau ouvrit la bouche pleine de pain mâché et

bégaya:

-- C'est pas vrai?

-- Si. Les soldats du roi. Regarde.

Et il déploya tragiquement, sous le nez du saute-ruisseau, le

feuilleton du journal qui tremblait entre ses doigts.

-- Eh ben!... soupira le petit Ménétreau... Qu'est-ce qui va

arriver?

-- Ah!... Est-ce que je sais!...

Les grands bras de Voussard se levèrent, retombèrent:

-- C'est un coup du cardinal de Richelieu, ajouta-t-il avec un

rire amer.

Puis il ôta son chapeau pour s'essuyer le front et demeura un

moment immobile, laissant errer sur la vallée ses yeux que nous

ne connaissions pas, les yeux jaunes d'un conquérant d'îles, les

yeux cruels et sans bornes d'un pirate aux aguets sous son

pavillon noir, les yeux désespérés du loyal compagnon d'Ybanez,

assassiné lâchement par les soldats du Roy.

La maison de Claudine · 第 19 / 30 题