L'ENLÈVEMENT

-- Je ne peux plus vivre comme ça, me dit ma mère. J'ai encore

rêvé qu'on t'enlevait cette nuit. Trois fois je suis montée

jusqu'à ta porte. Et je n'ai pas dormi.

Je la regardai avec commisération, car elle avait l'air fatigué

et inquiet. Et je me tus, car je ne connaissais pas de remède à

son souci.

-- C'est tout ce que ça te fait, petite monstresse?

-- Dame, maman... Qu'est-ce que tu veux que je dise? Tu as l'air

de m'en vouloir que ce ne soit qu'un rêve.

Elle leva les bras au ciel, courut vers la porte, accrocha en

passant le cordon de son pince-nez à une clef de tiroir, puis le

jaseron de son face-à-main au loquet de la porte, entraîna dans

les mailles de son fichu le dossier pointu et gothique d'une

chaise second Empire, retint la moitié d'une imprécation et

disparut après un regard indigné, en murmurant:

-- Neuf ans!... Et me répondre de cette façon quand je parle de

choses graves!

Le mariage de ma demi-soeur venait de me livrer sa chambre, la

chambre du premier étage, étoilée de bleuets sur un fond blanc

gris.

Quittant ma tanière enfantine -- une ancienne logette de portier

à grosses poutres, carrelée, suspendue au-dessus de l'entrée

cochère et commandée par la chambre à coucher de ma mère -- je

dormais, depuis un mois, dans ce lit que je n'avais osé

convoiter, ce lit dont les rosaces de fonte argentée retenaient

dans leur chute des rideaux de guipure blanche, doublés d'un bleu

impitoyable. Ce placard-cabinet de toilette m'appartenait, et

j'accoudais à l'une ou l'autre fenêtre une mélancolie, un dédain

tous deux feints, à l'heure où les petites Blancvillain et les

Trinitet passaient, mordant leur tartine de quatre heures,

épaissie de haricots rouges figés dans une sauce au vin. Je

disais, à tout propos:

-- Je monte à ma chambre... Céline a laissé les persiennes de ma

chambre ouvertes...

Bonheur menacé: ma mère, inquiète, rôdait. Depuis le mariage de

ma soeur, elle n'avait plus son compte d'enfants. Et puis, je ne

sais quelle histoire de jeune fille enlevée, séquestrée,

illustrait la première page des journaux. Un chemineau, éconduit

à la nuit tombante par notre cuisinière, refusait de s'éloigner,

glissait son gourdin entre les battants de la porte d'entrée,

jusqu'à l'arrivée de mon père... Enfin des romanichels,

rencontrés sur la route, m'avaient offert, avec d'étincelants

sourires et des regards de haine, de m'acheter mes cheveux, et

M. Demange, ce vieux monsieur qui ne parlait à personne, s'étais

permis de m'offrir des bonbons dans sa tabatière.

-- Tout ça n'est pas bien grave, assurait mon père.

-- Oh! toi... Pourvu qu'on ne trouble pas ta cigarette d'après-

déjeuner et ta partie de dominos... Tu ne songes même pas qu'à

présent la petite couche en haut, et qu'un étage, la salle à

manger, le corridor, le salon, la séparent de ma chambre. J'en ai

assez de trembler tout le temps pour mes filles. Déjà l'aînée qui

est partie avec ce monsieur...

-- Comment, partie?

-- Oui, enfin, mariée. Mariée ou pas mariée, elle est tout de

même partie avec un monsieur qu'elle connaît à peine.

Elle regardait mon père avec une suspicion tendre.

-- Car, enfin, toi, qu'est-ce que tu es pour moi? Tu n'es même

pas mon parent...

Je me délectais, aux repas, de récits à mots couverts, de ce

langage, employé par les parents, où le vocable hermétique

remplace le terme vulgaire, où la moue significative et le «hum»

théâtral appellent et soutiennent l'attention des enfants.

-- À Gand, dans ma jeunesse, racontait ma mère, une de nos amies,

qui n'avait que seize ans, a été enlevée... Mais parfaitement! Et

dans une voiture à deux chevaux encore. Le lendemain... hum!...

Naturellement, il ne pouvait plus être question de la rendre à sa

famille. Il y a des... comment dirai-je? des effractions que...

Enfin ils se sont mariés. Il fallait bien en venir là.

«Il fallait bien en venir là!»

Imprudente parole... Une petite gravure ancienne, dans l'ombre du

corridor, m'intéressa soudain. Elle représentait une chaise de

poste, attelée de deux chevaux étranges à cous de chimères.

Devant la portière béante, un jeune homme habillé de taffetas

portait d'un seul bras, avec la plus grande facilité, une jeune

fille renversée dont la petite bouche ouverte en O, les jupes en

corolle chiffonnée autour de deux jambes aimables, s'efforçaient

d'exprimer l'épouvante. «_L'Enlèvement!_» Ma songerie, innocente,

caressa le mot et l'image...

Une nuit de vent, pendant que battaient les portillons mal

attachés de la basse-cour, que ronflait au-dessus de moi le

grenier, balayé d'ouest en est par les rafales qui, courant sous

les bords des ardoises mal jointes, jouaient des airs cristallins

d'harmonica, je dormais, bien rompue par un jeudi passé aux

champs à gauler les châtaignes et fêter le cidre nouveau. Rêvai-

je que ma porte grinçait? Tant de gonds, tant de girouettes

gémissaient alentour... Deux bras, singulièrement experts à

soulever un corps endormi, ceignirent ici mes reins, ici ma

nuque, pressant en même temps autour de moi la couverture et le

drap. Ma joue perçut l'air plus froid de l'escalier; un pas

assourdi, lourd, descendit lentement, et chaque pas me berçait

d'une secousse molle. M'éveillai-je tout à fait? J'en doute. Le

songe seul peut, emportant d'un coup d'aile une petite fille par

delà son enfance, la déposer, ni surprise, ni révoltée, en pleine

adolescence hypocrite et aventureuse. Le songe seul épanouit dans

une enfant tendre l'ingrate qu'elle sera demain, la fourbe

complice du passant, l'oublieuse qui quittera la maison

maternelle sans tourner la tête... Telle je partais, pour le pays

où la chaise de poste, sonnante de grelots de bronze, arrête

devant l'église un jeune homme de taffetas et une jeune fille

pareille, dans le désordre de ses jupes, à une rose au pillage...

Je ne criai pas. Les deux bras m'étaient si doux, soucieux de

m'étreindre assez, de garer, au passage des portes, mes pieds

ballants... Un rythme familier, vraiment, m'endormait entre ces

bras ravisseurs...

Au jour levé, je ne reconnus pas ma soupente ancienne, encombrée

maintenant d'échelles et de meubles boiteux, où ma mère en peine

m'avait portée, nuitamment, comme une mère chatte qui déplace en

secret le gîte de son petit. Fatiguée, elle dormait, et ne

s'éveilla que quand je jetai, aux murs de ma logette oubliée, mon

cri perçant:

-- Mamaan! viens vite! Je suis enlevée!

La maison de Claudine · 第 6 / 30 题