scrofuleux, rachitiques, contrefaits? Dès la première semaine, nombre de
nouveau-nés sont secoués par de terribles convulsions auxquelles la
plupart succombent; dans certains pays, les mères s'attendent si bien à
la mort de leurs enfants, qu'elles ne les croient pas encore nés tant
qu'ils n'ont pas franchi le redoutable défilé de la «maladie des cinq
jours». Combien aussi, parmi ceux qui en réchappent, en est-il qui
vivent seulement d'une vie de maladie et de démence? Autant l'air
environnant de la libre montagne et le travail au dehors sont excellents
pour développer la force et l'adresse de l'homme valide, autant l'espace
étroit et l'ombre humide de la cabane contribuent à empirer l'état du
goîtreux et du crétin. A côté d'un frère qui devient le plus beau et le
plus fort des jeunes gens, se traîne un autre frère, sorte
d'excroissance charnue horriblement vivante!
En maints endroits déjà, on a songé à bâtir des hospices pour ces
malheureux. Rien ne manque dans ces nouvelles demeures. L'air pur y
circule librement, le soleil en éclaire toutes les salles, l'eau y est
pure et saine, tous les meubles et surtout les lits sont d'une exquise
propreté; les «innocents» ont des surveillants qui les soignent comme
des nourrices, et des professeurs qui tâchent de faire entrer un rayon
de lumière intellectuelle dans leur dur cerveau. Souvent ils
réussissent, et le crétin peut naître graduellement à une vie
supérieure. Mais ce n'est pas tant à réparer le mal déjà survenu qu'il
importe de travailler, c'est à le prévenir. Ces huttes infectes, si
pittoresques parfois dans le paysage, doivent disparaître pour faire
place à des maisons commodes et saines; l'air, la lumière, doivent
entrer librement dans toutes les habitations de l'homme; une bonne
hygiène du corps, aussi bien qu'une parfaite dignité morale, doivent
être observées partout. A ce prix, les montagnards achèteront en
quelques générations une immunité complète de toutes ces maladies qui
dégradent maintenant un si grand nombre d'entre eux. Alors les habitants
seront dignes du milieu qui les entoure; ils pourront contempler avec
satisfaction les hauts sommets neigeux et dire comme les anciens Grecs:
«Voilà nos ancêtres, et nous leur ressemblons.»
CHAPITRE XIX
L'ADORATION DES MONTAGNES
L'adoration de la nature existe encore parmi nous, beaucoup plus vivace
qu'on ne le croit. Combien de fois un paysan, en découvrant sa tête, m'a
montré le soleil du doigt et m'a dit avec solennité: «C'est là notre
Dieu!» Et moi aussi, le dirai-je? combien de fois, à la vue des cimes
augustes qui trônent au-dessus des vallées et des plaines, n'ai-je pas
été naïvement tenté de les appeler divines!
Un jour je cheminais paisiblement dans un défilé penchant et tout
obstrué de pierres roulantes. Le vent s'engouffrait dans le passage et
me fouettait la figure, en apportant à chaque bouffée un brouillard de
pluie et de neige à demi fondue. Un voile grisâtre me cachait les
rochers; çà et là seulement j'entrevoyais, dans le vague, des masses
noires et menaçantes qui, suivant l'épaisseur de la brume, semblaient
tour à tour s'éloigner et s'approcher de moi. J'étais transi, triste,
maussade. Tout à coup une lueur, reflétée par les innombrables
gouttelettes de l'air, me fit lever les yeux. Au-dessus de ma tête, la
nue d'eau et de neige s'était déchirée. Le ciel bleu se montrait
rayonnant, et là-haut, dans cet azur, apparaissait le front serein de la
montagne. Ses neiges, brodées d'arêtes de rochers comme par de fines
arabesques, brillaient avec l'éclat de l'argent, et le soleil les
bordait d'une ligne d'or. Les contours de la cime étaient purs et précis
comme ceux d'une statue se dressant lumineuse dans l'ombre; mais la
pyramide superbe semblait être complètement détachée de la terre.
Tranquille et forte, immuable dans son repos, on eût dit qu'elle planait
dans le ciel; elle appartenait à un autre monde que cette lourde planète
enveloppée de nuages et de brumes comme de haillons sordides. Dans cette
apparition, je crus voir plus que le séjour du bonheur, plus même que
l'Olympe, séjour des immortels! Mais un nuage méchant vint soudain
fermer l'issue par laquelle j'avais contemplé la montagne. Je me
retrouvai de nouveau dans le vent, la brume et la pluie; je me consolai
en disant: «Un Dieu m'est apparu!»
A l'origine des temps historiques, tous les peuples, enfants aux mille
têtes naïves, regardaient ainsi vers les montagnes; ils y voyaient les
divinités, ou du moins leur trône, se montrant et se cachant tour à tour
sous le voile changeant des nuages. C'est à ces montagnes qu'ils
rattachaient presque tous l'origine de leur race; ils y plaçaient le
siège de leurs traditions et de leurs légendes; ils y contemplaient
aussi dans l'avenir la réalisation de leurs ambitions et de leurs rêves;
c'est de là que devait toujours descendre le sauveur, l'ange de la
gloire ou de la liberté. Si important était le rôle des hautes cimes
dans la vie des nations, que l'on pourrait raconter l'histoire de
l'humanité par le culte des monts; ce sont comme de grandes bornes
d'étapes placées de distance en distance sur le chemin des peuples en
marche.
C'est dans les vallées des grands monts de l'Asie centrale, disent les
savants, que ceux de nos ancêtres auxquels nous devons nos langues
européennes arrivèrent à se constituer pour la première fois en tribus
policées, et c'est à la base méridionale des plus hauts massifs du monde
entier que vivent les Hindous, ceux des Aryens auxquels leur antique
civilisation donne une sorte de droit d'aînesse. Leurs vieux chants nous
disent avec quel sentiment d'adoration ils célébraient ces
«quatre-vingt-quatre mille montagnes d'or» qu'ils voient se dresser dans
la lumière, au-dessus des forêts et des plaines. Pour des multitudes
d'entre eux, les grandes montagnes de l'Himalaya, aux têtes neigeuses,
aux grands ruissellements de glace, sont les dieux eux-mêmes, jouissant
de leur force et de leur majesté. Le Gaourisankar, dont la pointe perce
le ciel, et le Tchamalari, moins haut, mais plus colossal en apparence
par son isolement, sont doublement adorés, comme la Grande Déesse unie
au Grand Dieu. Ces glaces sont le lit de cristaux et de diamants, ces
nuages de pourpre et d'or sont le voile sacré qui l'entoure. Là-haut est
le dieu Siva, qui détruit et qui crée; là aussi est la déesse Chama, la
Gauri, qui conçoit et qui enfante. D'elle descendent les fleuves, les
plantes, les animaux et les hommes.
Dans cette prodigieuse forêt des épopées et des traditions indoues ont
germé bien d'autres légendes relatives aux montagnes de l'Himalaya, et
toutes nous les montrent vivant d'une vie sublime, soit comme déesses,
soit comme mères des continents et des peuples. Telle est la poétique
légende qui nous fait voir dans la terre habitable une grande fleur de
lotus dont les feuilles sont les péninsules étalées sur l'Océan, et dont
les étamines et les pistils sont les montagnes du Mérou, génératrices de
toute vie. Les glaciers, les torrents, les fleuves qui descendent des
hauteurs pour aller porter sur les terres des alluvions bienfaisantes,
sont eux aussi des êtres animés, des dieux et des déesses secondaires
qui mettent les humbles mortels des plaines en rapport indirect avec les
divinités suprêmes siégeant au-dessus des nuages dans l'espace lumineux.
Non seulement le mont Mérou, ce point culminant de la planète, mais
aussi tous les autres massifs, tous les sommets de l'Inde, étaient
adorés par les peuples qui vivent sur leurs pentes et à leur base.
Montagnes de Vindyah, de Satpurah, d'Aravalli, de Nilagherry, toutes
avaient leurs adorateurs. Dans les terres basses, où les fidèles
n'avaient pas de montagnes à contempler, ils se bâtissaient des temples
qui, par leurs allées de bizarres pyramides, aux énormes blocs de
granit, représentaient les cimes vénérées du mont Mérou. Peut-être
est-ce un sentiment analogue d'adoration pour les grands sommets qui
porta les anciens Égyptiens à construire les pyramides, montagnes
artificielles qui se dressent au-dessus de la surface unie des sables et
du limon.
L'île de Ceylan, Lanka «la resplendissante», cette terre bienheureuse
où, d'après une légende orientale, les premiers hommes furent envoyés
par la miséricorde divine, après leur expulsion du Paradis, élève aussi
vers le ciel des montagnes sacrées. Telle, entre autres, est la cime
isolée au milieu des plaines, la ville sainte d'Anaradjapoura. C'est le
Mihintala. Sur ce roc s'arrêta, il y a vingt-deux siècles, le vol de
Mahindo, le convertisseur indou, qui s'était élancé des plaines du Gange
pour appeler les Cingalais à la religion de Bouddha. Un temple s'élève
aujourd'hui sur le sommet où se posa le pied du saint. Haute, énorme est
la pagode, et pourtant l'empressement des pèlerins est tel qu'ils l'ont
parfois recouverte en entier, du faîte à la base, d'une robe de fleurs
de jasmin. Une escarboucle, couleur de feu, brillait au sommet du
monument, renvoyant au loin les rayons du soleil. Jadis un rajah fit
déployer, du haut de la montagne aux champs de la plaine, un large tapis
de douze kilomètres de longueur, afin que les pieds des fidèles ne
fussent pas souillés par le contact avec la terre impure apportée d'un
sol profane.
Et pourtant ce mont sacré de Mihintala le cède en gloire au célèbre pic
d'Adam, que les marins aperçoivent du milieu des flots, lorsqu'ils
approchent de l'île de Ceylan. L'empreinte d'un pied gigantesque,
appartenant, semble-t-il, à un homme haut de dix mètres, est creusée
dans la roche, sur la pointe terminale de la cime. Cette empreinte,
disent les mahométans et les juifs, est celle d'Adam, le premier homme,
qui monta sur le pic pour contempler l'immense terre, les vastes forêts,
les monts et les plaines, les rivages et le grand Océan, avec ses îles
et ses écueils. D'après les Cingalais et les Indous, ce n'est point le
pied d'un homme, mais bien celui d'un dieu, qui a laissé cette trace de
son passage. Ce dieu dominateur, c'était Siva, nous disent les
brahmanes; c'était Bouddha, affirment les bouddhistes; Jéhovah, écrivent
les gnostiques des premiers siècles chrétiens. Lorsque les Portugais
débarquèrent en conquérants dans l'île de Ceylan, ils dégradèrent pour
ainsi dire la montagne, qui, dans leur pensée, ne pouvait se comparer à
celle de la Terre Sainte; ils ne virent plus dans l'empreinte
mystérieuse que la marque du pied de saint Thomas, ou d'un ancien
convertisseur, apôtre secondaire, l'eunuque de Candace. Moins
respectueux, encore, un Arménien, Moïse de Chorène, jaloux pour sa noble
montagne d'Ararat, ne voit sur le sommet du pic d'Adam que la trace du
pied de Satan, l'éternel ennemi. Enfin, les voyageurs anglais qui, de
plus en plus nombreux, font chaque année l'ascension de la sainte
montagne, ne voient, dans la «divine empreinte», qu'un trou vulgaire
agrandi et grossièrement sculpté en creux. Mais aussi, de quel mépris
ces étrangers sont-ils couverts par les pèlerins convaincus qui vont se
prosterner sur la cime, baiser dévotement la trace du pied, et déposer
leurs offrandes dans la maison du prêtre! Tout leur semble témoigner de
l'authenticité du miracle. A quelques mètres au-dessous de la cime
jaillit une petite source: c'est le bâton du dieu qui l'a fait s'élancer
du sol. Des arbres en foule croissent sur les pentes, et ces arbres, ils
le voient ainsi du moins, inclinent tous leurs branchages vers le sommet
pour végéter et grandir en l'adorant. Les roches du mont sont parsemées
de pierres précieuses: ce sont les larmes qui se sont échappées des yeux
d'un dieu à la vue des crimes et des souffrances des hommes. Comment ne
croiraient-ils pas au prodige, en voyant toutes ces richesses qui ont
donné naissance aux récits fabuleux des _Mille et une Nuits_? Les
ruisseaux qui s'épanchent de la montagne ne roulent point, comme nos
torrents, des cailloux et du sable vulgaire; ils entraînent avec eux de
la poussière de rubis, de saphirs, de grenats; le baigneur qui se trempe
dans leurs flots se roule, comme les sirènes, dans un sable de pierres
précieuses.
Les races de l'extrême Orient, dont la civilisation a suivi une autre
marche que celle de la race aryenne, ont également adoré leurs
montagnes. En Chine et au Japon, aussi bien que dans l'Inde, les hauts
sommets portent des temples consacrés aux dieux, quand ils ne sont pas
eux-mêmes regardés comme des génies tutélaires ou vengeurs. C'est à ces
montagnes divines que les peuples cherchent à rattacher leur histoire
par les traditions et les légendes.
Les plus anciennes montagnes historiques sont celles de la Chine, car le
peuple du «milieu» est l'un des premiers qui soient arrivés à la
conscience d'eux-mêmes, le premier qui ait écrit sa propre histoire
d'une manière continue. Ses monts sacrés, au nombre de cinq, s'élèvent
tous en des contrées célèbres par leur agriculture, leur industrie, les
populations qui se pressent à leur base, les événements qui se sont
accomplis dans le voisinage. La plus sainte de ces montagnes, le
Tai-Chan, domine toutes les autres cimes de la riche péninsule de
Chan-Toung, entre les deux golfes de la mer Jaune. Du sommet, où l'on
arrive par une route pavée et des escaliers taillés dans le roc, on
voit, étendues à ses pieds, les riches plaines que traverse le Hoang-Ho,
coulant tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre golfe, abreuvant de ses
eaux des multitudes d'hommes plus nombreux que les épis d'un champ.
L'empereur Choung y monta il y a quatre cent trente ans, ainsi que le
rappellent les annales classiques du pays; Confucius essaya de le gravir
aussi, mais la montée est rude, le philosophe dut s'arrêter, et l'on
montre encore l'endroit où il reprit le chemin de la plaine. Tous les
grands dieux et les principaux génies ont leurs temples et leurs
oratoires sur la sainte montagne; de même aussi les Nuages, le Ciel, la
Grande Ourse et l'Étoile Polaire. Les dix mille génies s'y abattent dans
leur vol pour contempler la terre et les villes des hommes. «Le mérite
du Tai-Chan est égal à celui du ciel. Il est le dominateur de ce monde;
il recueille les nuages et nous envoie les pluies; il décide des
naissances et des morts, de l'infortune et du bonheur, de la gloire et
de la honte. De tous les pics qui s'élèvent dans le ciel, nul n'est plus
digne d'être visité.» Aussi les pèlerins s'y rendent-ils en foule pour
implorer toutes les grâces, et le sentier est bordé de cavernes où
gisent des mendiants aux plaies hideuses, l'horreur des passants.
A meilleur droit encore que les Chinois, car leurs montagnes volcaniques
sont d'une parfaite beauté de formes, les Japonais regardaient avec
adoration vers les sommets neigeux. Est-il idole dans le monde qui
puisse se comparer à leur magnifique Fusi-Yama, à la «montagne sans
pareille», qui se dresse, presque isolée, au milieu des campagnes, en
bas couverte de forêts, neigeuse sur les pentes supérieures? Jadis, le
volcan fumait et crachait des flammes et des laves; maintenant, il
repose: mais n'a-t-il pas, dans l'archipel, nombre de montagnes sœurs
qui versent encore des fleuves de feu sur le sol frémissant? Parmi ces
monts, il en est un, le plus terrible de tous, que l'on crut devoir
fléchir en lui jetant en offrande des milliers de chrétiens. C'est ainsi
que, dans le Nouveau-Monde, on aurait tenté de calmer le Monotombo en y
précipitant des prêtres qui avaient osé prêcher contre lui, dire qu'il
n'était pas un dieu, mais une bouche de l'enfer. D'ailleurs, les volcans
n'attendent pas d'ordinaire qu'on leur jette des victimes; ils savent
bien les saisir eux-mêmes, quand ils fendent la terre, vomissent des
lacs de boue, recouvrent de cendres des provinces entières. Ils font
périr d'un coup les populations de tout un pays. N'est-ce pas assez pour
les faire adorer de tous ceux qui s'inclinent devant la force? Le volcan
dévore, donc il est un dieu!
Ainsi la religion des montagnes, de même que toutes les autres, s'est
emparée de l'homme par les divers sentiments de son être. Au pied de la
montagne vomissant des laves, c'est la terreur qui l'a prosterné la face
contre terre; dans les campagnes altérées, c'est le désir qui l'a fait
regarder en suppliant vers les neiges, mères des ruisseaux; la
reconnaissance aussi a fait des adorateurs de ceux qui ont trouvé un
refuge assuré dans la vallée ou sur le promontoire escarpé; enfin,
l'admiration devait saisir tous les hommes à mesure que le sentiment du
beau se développait en eux, ou même tant qu'il sommeillait à l'état
d'instinct. Or, quelle est la montagne qui n'a pas à la fois de beaux
aspects et des asiles sûrs, et qui n'est pas ou terrible ou
bienfaisante, presque toujours l'une et l'autre en même temps? Les
peuples, se déplaçant de par le monde, pouvaient facilement rattacher
toutes leurs traditions à la montagne qui dominait leur horizon et y
reporter leur culte. A chaque station de leurs grands voyages se
dressait un nouveau temple. Jadis les tribus errantes sur les plateaux
de la Perse voyaient toujours, vers le soir, une montagne surgir du
milieu des plaines poudreuses: c'était le mont Télesme, le divin
«Talisman» qui suivait ses adorateurs dans leurs pérégrinations à
travers le monde. Et quand, après une longue migration, la montagne
aperçue dans le lointain n'était pas un mirage trompeur, mais un
véritable sommet avec neiges et rochers, qui donc aurait pu douter du
voyage qu'avait fait le dieu pour accompagner son peuple?
C'est ainsi que la montagne, dont la pointe aurait reçu les réfugiés du
déluge, n'a cessé de cheminer à travers les continents. Une version
samaritaine du Pentateuque prétend que le pic d'Adam est la cime où
s'arrêta l'arche de Noë; les autres versions affirment que l'Ararat est
le véritable sommet: mais quel est cet Ararat? Est-ce celui d'Arménie ou
toute autre montagne sur laquelle des pâtres auront trouvé quelques
débris du vaisseau sacré? De toutes parts, les peuples de l'Orient
réclament l'honneur pour la montagne protectrice, dont les eaux arrosent
leurs propres champs. C'est là le mont d'où la vie est redescendue sur
la terre, en suivant le chemin des neiges et le cours des ruisseaux! Les
preuves ne manquaient point d'ailleurs pour établir la vérité de toutes
ces traditions. N'avait-on pas trouvé des monceaux de bois pétrifié
jusque sous les glaces, et, dans les roches elles-mêmes, n'avait-on pas
rencontré les traces rouilleuses de ces «anneaux du déluge» que nos
savants modernes disent être des ammonites fossiles? Aussi plus de cent
montagnes de la Perse, de la Syrie, de l'Arabie, de l'Asie Mineure,
étaient-elles indiquées comme celles où débarqua le patriarche, second
père des humains. La Grèce aussi montrait son Parnasse, dont les
pierres, lancées sur le limon du déluge, devenaient des hommes. Jusqu'en
France il est des montagnes où s'est arrêtée l'arche; un de ces sommets
divins est Chamechande, près de la Grande Chartreuse de Grenoble; un
autre est le Puy de Prigue, dominant les sources de l'Aude.
Ainsi, le mythe est constant; c'est bien des hautes cimes que sont
descendus les hommes. C'est aussi de ces escarpements, trône de la
divinité, que s'est fait entendre la grande voix disant leurs devoirs
aux mortels! Le Dieu des Juifs siégeait sur la pointe du Sinaï, au
milieu des nuées et des éclairs, et parlait par la voix de la foudre au
peuple assemblé dans la plaine. De même Baal, Moloch, tous les dieux
sanguinaires de ces peuples de l'Orient, apparaissaient à leurs fidèles
sur le sommet des monts. Dans l'Arabie Pétrée, dans les pays d'Edom et
de Moab, il n'est pas une seule hauteur, pas une colline, pas un rocher
qui ne porte sa grossière pyramide de pierres, autel sur lequel des
prêtres versaient le sang pour se rendre leur dieu propice. A Babel, où
manquait la montagne, on la remplaça par ce fameux temple qui devait
monter jusqu'au ciel. Le poète a reconstruit ce gigantesque édifice, non
tel qu'il fut, mais tel que se l'imaginaient les peuples.
Chacun des plus grands monts à ses flancs de granit
N'avait pu fournir qu'une pierre.
Dans leur haine jalouse des cultes étrangers, les prophètes juifs
maudirent souvent les «hauts lieux» sur lesquels les peuples leurs
voisins plaçaient des idoles; mais eux-mêmes n'agissaient point
autrement, et c'est vers les montagnes qu'ils regardaient pour en
évoquer leurs anges secourables. Leur temple s'élevait sur une montagne;
c'est également sur une montagne qu'Élie s'entretenait avec Dieu;
lorsque le Galiléen fut transfiguré et plana dans la lumière incréée
avec les deux prophètes Moïse et Élie, c'est du Mont-Thabor qu'il
s'était enlevé. Quand il mourut entre deux voleurs, c'est au sommet
d'une montagne qu'on le crucifia, et quand il reviendra, dit la
prophétie, quand il reviendra, entouré des saints et des anges, et qu'il
assistera au châtiment de ses ennemis, c'est aussi sur une montagne
qu'il descendra; mais le choc de ses pieds suffira pour la briser. Une
autre montagne, une cime idéale portant une nouvelle cité d'or et de
diamant surgira de l'espace lumineux, et c'est là que vivront à jamais
les élus, planant dans les airs sur les joyeuses cimes, bien au-dessus
de cette terre de malheurs et d'ennuis!
CHAPITRE XX
L'OLYMPE ET LES DIEUX
De même que la gloire de l'imperceptible Grèce dépasse en éclat celle de
tous les empires de l'Orient, de même l'Olympe, la plus haute et la plus
belle des montagnes sacrées des Hellènes, est devenue dans l'imagination
des peuples le mont par excellence; aucun sommet, ni celui du Mérou, ni
ceux de l'Elbourz, de l'Ararat, du Liban, ne réveille dans l'esprit des
hommes les mêmes souvenirs de grandeur et de majesté. Bien peu, du
reste, étaient plus admirablement situés pour frapper le regard, servir
de signal aux races qui parcouraient le monde. Placé à l'angle de la mer
Égée et dominant toutes les cimes voisines de la moitié de sa hauteur,
l'Olympe est aperçu par les marins à d'énormes distances. Des plaines de
la Macédoine, des riches vallées de la Thessalie, des monts de l'Othrys,
du Finde, du Bermius, de l'Athos, on distingue à l'horizon son triple
dôme et ces pentes aux «mille plis» dont parle Homère. La fertilité des
campagnes qui s'étendent à sa base appelait de toutes parts les
populations, qui venaient s'y rencontrer, soit pour se mélanger
diversement, soit pour s'entre-détruire. Enfin l'Olympe commande les
défilés que devaient nécessairement suivre les tribus ou les armées en
marche, d'Asie en Europe, ou de la Grèce vers les pays barbares du nord;
il s'élève comme une borne milliaire sur le grand chemin que suivaient
alors les nations.
Plusieurs autres montagnes du monde hellénique devaient à leurs neiges
étincelantes le nom d'Olympe ou de «lumineuse»; mais nulle ne le
méritait mieux que celle de Thessalie, dont la cime servait de trône aux
dieux.
C'est que le peuple des Hellènes lui-même avait passé son enfance
nationale dans les vallées et les plaines étendues à l'ombre du grand
mont. C'est de la Thessalie que venaient les Hellènes de l'Attique et du
Péloponèse; c'est là que leurs premiers héros avaient combattu les
monstres et que leurs premiers poètes, guidés par la voix des muses
Piérides, avaient composé les hymnes et les chants d'allégresse et de
victoire. En essaimant vers les contrées lointaines, les tribus grecques
se rappelaient la montagne divine qui les avait portés et nourris dans
ses vallons.
Presque tous les grands événements de l'histoire mythique s'étaient
accomplis dans cette partie de la Grèce, et parmi eux, le plus
important, celui qui décida de l'empire du ciel et de la terre. L'Olympe
était la citadelle choisie par les nouveaux dieux, et tout autour
étaient campées les anciennes divinités, les Titans monstrueux, fils du
Chaos. Debout sur les monts Othrys, qui se développent au sud en un
vaste demi-cercle, les géants saisissaient d'énormes rochers, des
montagnes entières, et les lançaient contre l'Olympe à demi déraciné.
Pour se dresser plus haut dans le ciel, les vieux Titans entassèrent
mont sur mont et s'en firent un piédestal, mais la grande cime neigeuse
les dépassait toujours; elle s'entourait de sombres nuées d'où
jaillissait la foudre. Les géants, nourris des forces mêmes de la terre,
avaient dans leurs voix les hurlements de l'orage et dans leurs bras la
vigueur de la tempête; de leurs cent bras, ils lançaient au hasard leur
grêle de rochers; mais, contre les jeunes dieux intelligents, ils
luttaient avec la fureur aveugle des éléments. Ils succombèrent, et,
sous les débris des monts, des peuples entiers furent écrasés avec eux.
C'est ainsi que des caprices de rois ont souvent fait massacrer les
nations comme par mégarde.