Terrible est la situation du malheureux piéton lorsque, en traversant

lentement les neiges, il est tout à coup surpris par une tourmente. D'en

bas, les gens des plaines admirent à leur aise le météore. La cime du

mont, fouettée par le vent, semble fumer comme un cratère; les

innombrables molécules glacées que soulève la tempête s'amassent en

nuages qui tourbillonnent au-dessus des sommets. Les arêtes des

contours, estompées par ce brouillard de neiges tournoyantes, paraissent

moins précises; on croirait les voir flotter dans l'espace; la montagne

elle-même semble vaciller sur son énorme base. Et, dans cet immense

tournoiement de la tempête qui siffle sur les hautes cimes, que devient

le pauvre voyageur? Les aiguilles de glace, lancées contre lui comme des

flèches, le frappent au visage et menacent de l'aveugler; elles

pénètrent même à travers ses vêtements; enveloppé dans son épais

manteau, il a peine à se défendre d'elles. Qu'en faisant un faux pas ou

en suivant une fausse trace il quitte un instant le sentier, il est

presque inévitablement perdu. Il marche au hasard en tombant de

fondrière en fondrière; parfois il s'enfonce à demi dans un trou de

neige molle; il reste quelque temps, comme pour attendre la mort, dans

la fosse qui vient de s'ouvrir sous lui; puis il se relève en désespéré

et recommence sa marche inégale à travers les nuages de cristaux que le

vent lui jette à la face. Les rafales éloignent et rapprochent l'horizon

tour à tour; tantôt il ne voit autour de lui que la blanche fumée des

flocons qui tourbillonnent, tantôt il distingue à droite ou à gauche une

cime tranquille qui se dégage de la nuée et le regarde, «sans haine et

sans amour», indifférente à son désespoir; au moins y voit-il comme une

sorte de repère qui lui permet de reprendre la course avec un retour

d'espérance. Mais en vain: aveuglé, affolé, raidi par le froid, il finit

par perdre la volonté; il tourne sur place et se démène sans but. Enfin,

tombé dans quelque gouffre, il regarde avec stupeur passer les

tourbillons de l'orage et se laisse gagner peu à peu par le sommeil,

précurseur de la mort. Dans quelques mois, lorsque la neige aura été

fondue par la chaleur et déblayée par les avalanches, quelque chien de

pâtre retrouvera le cadavre et par ses aboiements effrayés appellera son

maître.

Autrefois, les débris humains trouvés dans la montagne devaient reposer

à jamais à l'endroit où le pasteur les avait découverts. Des pierres

étaient entassées sur le corps, et chaque voyageur était tenu d'ajouter

son caillou au monceau grandissant. Maintenant encore, le montagnard qui

passe à côté de l'un de ces tombeaux antiques ne manque jamais de

ramasser sa pierre pour en grossir le tas. Le mort est depuis longtemps

oublié, peut-être même est-il resté toujours inconnu; mais, de siècle en

siècle, le passant ne cesse de lui rendre hommage pour apaiser ses

mânes.

CHAPITRE XI

L'AVALANCHE

Au long hiver et à ses redoutables tourmentes succède enfin le doux

printemps, avec ses pluies, ses vents tièdes, sa chaleur vivifiante.

Tout se rajeunit; la montagne, aussi bien que la plaine, prend un aspect

nouveau. Elle secoue son manteau de neiges; ses forêts, ses gazons, ses

cascades et ses lacs, reparaissent aux rayons du soleil.

Dans la vallée, l'homme s'est débarrassé le premier des amas neigeux qui

le gênaient. Il a balayé le seuil de sa porte, réparé ses chemins,

dégagé ses toits et son jardinet, puis il attend que le soleil fasse le

reste. Déjà les «soulanes», ou pentes bien exposées aux rayons du midi,

commencent à se dégager du blanc linceul qui les recouvre; çà et là, le

roc, la terre ou le gazon brûlé, reparaissent à travers la couche de

neige. Ces espaces noirâtres augmentent peu à peu; ils ressemblent à des

groupes d'îles qui grandissent incessamment et finissent par se

rejoindre; les plaques blanches diminuent en nombre et en étendue; elles

fondent, et l'on dirait qu'elles remontent par degrés la pente de la

montagne. Les arbres de la forêt, sortis de leur engourdissement,

commencent à faire leur toilette printanière; aidés par les petits

oiseaux qui voltigent de branche en branche, ils secouent le fardeau de

givre et de neige qu'ils portaient et baignent librement leurs nouvelles

pousses dans l'atmosphère attiédie.

Les torrents se raniment aussi. Au-dessous de la couche protectrice des

neiges, la température du sol ne s'est point abaissée autant qu'à la

surface extérieure, balayée par les vents froids, et, pendant les longs

mois de l'hiver, de petits réservoirs d'eau, semblables à des

gouttelettes dans un vase de diamant, se maintiennent çà et là sous les

glaces. Au printemps, ces vasques, vers lesquelles se dirigent tous les

petits filets de neige fondue, ne suffisent plus à renfermer la masse

liquide; les enveloppes glacées se rompent, les bassins débordent, et

l'eau cherche à se creuser un chemin sous les neiges. Dans chaque ravin,

dans chaque dépression du sol, se fait ce travail caché, et le torrent

de la vallée, alimenté par tous ces ruisselets descendus des hauteurs,

reprend son cours qu'avait interrompu le froid de l'hiver. D'abord, il

passe en tunnel au-dessous des neiges amoncelées; puis, grâce aux

progrès incessants de la fusion, il élargit son lit, exhausse ses

voûtes. Le moment vient où la masse qui le domine ne peut plus se

soutenir en entier; elle s'écroule comme le ferait le toit d'un temple

dont les piliers sont ébranlés. Des fuites s'ouvrent ainsi dans les amas

neigeux qui remplissent le fond des vallées; quand on se penche au bord

de ces gouffres, on distingue au fond quelque chose de noir sur lequel

un peu d'écume brode une dentelle fugitive: c'est l'eau du torrent; le

sourd murmure des cailloux entre-froissés jaillit de l'ouverture

ténébreuse.

A ce premier effondrement des neiges en succèdent d'autres, de plus en

plus nombreux, et bientôt le torrent, redevenu libre en grande partie,

n'a plus qu'à renverser les digues formées par les neiges les plus

épaisses et les plus compactes. Quelques-uns de ces remparts résistent à

l'action des eaux pendant des semaines et des mois. Même aux abords des

cascades, des masses de neige, changées en glace et sans cesse aspergées

par l'eau qui se brise, gardent obstinément leur forme; on dirait

qu'elles se refusent à fondre. Souvent on voit, au devant de la

cataracte mouvante du torrent, une sorte d'écran formé par une cataracte

solidifiée, celle des neiges glacées qui avaient arrêté le cours des

eaux pendant l'hiver.

En reformant son lit dans chaque vallée qui longe la base des monts,

dans chaque ravin qui raye leurs flancs, l'eau des ruisseaux et des

torrents enlève aux neiges des pentes les soubassements qui leur

servaient de point d'appui. Sous l'action de la pesanteur, des

avalanches tendent alors à se produire, et, de temps en temps, la

montagne, comme un être animé, fait tomber de ses épaules le vêtement

neigeux qui la recouvre. En toute saison, même au plus fort de l'hiver,

des masses de neige, entraînées par leur poids, s'écroulent des sommets

et des pentes; mais, tant que ces avalanches se composent seulement de

la partie superficielle des neiges, elles sont un léger accident dans la

vie des montagnes. Mais, parfois, c'est la masse entière de la neige qui

glisse des hauteurs pour aller s'abîmer dans les vallées; l'eau fondue,

qui pénètre à travers les couches encore glacées de la surface, a rendu

le sol glissant et préparé ainsi le chemin de l'avalanche. Le moment

vient où tout un champ neigeux n'est plus retenu sur la pente; il cède

et, par l'énorme ébranlement qu'il communique aux neiges voisines, les

fait céder aussi. Toute la masse se précipite à la fois sur le versant

de la montagne, poussant devant elle tous les débris qui se trouvent sur

son chemin, troncs d'arbres, pierres, quartiers de roches. Entraînant

avec lui les nappes d'air voisines, renversant les forêts à distance, le

formidable écroulement balaye d'un coup tout un pan de la montagne sur

plusieurs centaines de mètres de hauteur, et la vallée se trouve en

partie comblée. Les torrents qui viennent se heurter contre l'obstacle

sont obligés de se changer temporairement en lacs.

De ces avalanches en masse, les montagnards et les voyageurs ne parlent

qu'avec terreur. Aussi, nombre de vallées, plus exposées que d'autres,

ont-elles reçu, dans les patois locaux, des noms sinistres, tels que

«Val-de-l'Épouvante» ou «Gorge-du-Tremblement.» J'en connais une,

terrible entre toutes, où les muletiers ne s'aventurent jamais sans

avoir l'œil fixé sur les hauteurs. Surtout par ces beaux jours de

printemps, lorsque l'atmosphère tiède et douce est chargée de vapeurs

dissoutes, les voyageurs ont le regard soucieux et la parole brève. Ils

savent que l'avalanche attend simplement un choc, un frémissement de

l'air ou du sol, pour se mettre en mouvement. Aussi marchent-ils comme

des larrons, à pas discrets et rapides; parfois même, ils enveloppent de

paille les grelots de leurs mulets, afin que le tintement du métal

n'aille pas irriter là-haut le mauvais génie qui les menace. Enfin,

quand ils ont passé l'issue des ravins redoutables où les couloirs de la

montagne dégagent de plusieurs côtés à la fois leurs avalanches de

neiges et de ruines, ils peuvent respirer à leur aise et songer sans

anxiété personnelle à leurs devanciers moins heureux, dont la veille ils

s'étaient raconté les terribles histoires. Souvent, tandis que les

voyageurs continuent tranquillement leur descente vers la plaine, un

bruit de tonnerre, un long fracas qui se répercute de roche en roche,

les force à se retourner soudain: c'est l'écroulement des neiges qui

vient de se produire et de combler tout le fond de la gorge où ils

passaient quelques minutes auparavant.

Heureusement, la disposition et la forme des pentes permet aux

montagnards de reconnaître les endroits dangereux. Ils ne construisent

donc point leurs cabanes au-dessous des versants où se forment les

avalanches, et, dans le tracé de leurs sentiers, ils prennent soin de

choisir des passages abrités. Mais tout change dans la nature, et telle

maisonnette, tel sentier, qui n'avaient jadis rien à craindre, finissent

par se trouver exposés au danger; l'angle d'un promontoire a peut-être

disparu, la direction du couloir d'avalanche s'est peut-être modifiée,

une lisière protectrice de forêt a cédé sous la pression des neiges, et,

par suite, toutes les prévisions du montagnard se trouvent déçues.

Par les mille colonnes pressées de leurs troncs, les bois sont l'une des

meilleures barrières contre la marche des avalanches, et nombre de

villages n'ont pas d'autre moyen de défense contre les neiges. Aussi de

quel respect, de quelle vénération presque religieuse regardent-ils leur

bois sacré! L'étranger qui se promène dans leurs montagnes admire cette

forêt à cause de la beauté de ses arbres, du contraste de sa verdure

avec les neiges blanches; mais eux, ils lui doivent la vie et le repos;

c'est grâce à elle qu'ils peuvent s'endormir tranquillement le soir sans

craindre d'être engloutis pendant la nuit! Pleins de gratitude envers la

forêt protectrice, ils l'ont divinisée. Malheur à qui touche de la

cognée l'un de ses troncs sauveurs! «Qui tue l'arbre sacré tue le

montagnard,» dit un de leurs proverbes.

Et pourtant, il s'est trouvé de ces meurtriers, et en grand nombre. De

même que, de nos jours encore, des soldats soi-disant «civilisés»

forcent à la soumission les habitants d'une oasis en abattant les

palmiers qui sont la vie de la tribu, de même il est arrivé souvent que,

pour réduire des montagnards, les envahisseurs à la solde de quelque

seigneur, ou même les pâtres d'une autre vallée, ont coupé les arbres

qui servaient aux villages de sauvegarde contre la destruction. Telles

étaient, telles sont encore les pratiques de la guerre. Non moins féroce

est l'avide spéculation. Lorsque, en vertu de quelque achat ou par les

hasards de l'héritage ou de la conquête, un homme d'argent est devenu le

propriétaire d'un bois sacré, malheur à ceux dont le sort dépend de sa

bienveillance ou de son caprice! Bientôt les bûcherons sont à l'œuvre

dans la forêt, les troncs sont abattus, précipités dans la vallée,

débités en planches et payés en beaux écus sonnants. Un large chemin se

trouve ainsi frayé aux avalanches. Privés de leur rempart, peut-être les

habitants du village menacé persistent à y rester par amour du foyer

natal; mais, tôt ou tard, le péril devient imminent, il faut émigrer en

toute hâte, emporter les objets précieux et laisser la maison en proie

aux neiges suspendues.

Dans chaque village des monts, on se raconte aux veillées la terrible

chronique des avalanches, et les enfants écoutent en se blottissant

contre les genoux des mères. Ce que le feu grisou est pour le mineur,

l'avalanche l'est pour le montagnard. Elle menace son chalet, ses

granges, ses bestiaux; elle peut l'engloutir lui-même. Que de parents,

que d'amis il a connus, qui dorment maintenant sous les neiges! Le soir,

quand il passe à côté de l'endroit où la masse énorme les a engouffrés,

il lui semble que la montagne d'où s'est détachée l'avalanche le regarde

méchamment, et il double le pas pour s'éloigner du lieu sinistre.

Quelquefois aussi, les débris de l'écroulement lui rappellent la

délivrance inespérée d'un camarade. Là, pendant une nuit de printemps,

s'abattit un talus de neige plus haut que les grands sapins et que la

tour du village. Un groupe de chalets et de granges se trouvait sous la

formidable masse. Sans doute, pensaient les montagnards accourus des

hameaux voisins, sans doute toutes les charpentes ont été démolies et

les habitants sont restés écrasés sous les débris! Néanmoins, ils se

mettent courageusement à l'ouvrage pour déblayer l'énorme monceau. Ils

travaillent pendant quatre nuits et quatre jours, et, quand leurs

pioches atteignent enfin le toit du premier chalet, ils entendent des

chants qui s'entre-répondent. Ce sont les voix des amis que l'on avait

crus perdus. Leurs demeures avaient résisté à la violence du choc, et

l'air qu'elles contenaient avait heureusement suffi. Pendant leur

emprisonnement, ils avaient passé leur temps à établir des

communications de maison à maison et à creuser un tunnel de sortie; ils

chantaient en même temps pour s'encourager au travail.

Les forêts protectrices ont-elles disparu, il est bien difficile de les

remplacer. Les arbres poussent lentement, surtout sur les montagnes;

dans les couloirs d'avalanche, ils ne poussent pas du tout. Il est vrai

qu'à force de travaux on pourrait fixer les neiges sur les hautes pentes

et prévenir ainsi le désastre de leur effondrement dans les vallées; on

pourrait tailler la pente en gradins horizontaux où les couches de neige

seraient forcées de séjourner comme sur les marches d'un gigantesque

escalier; on pourrait aussi remplacer les troncs d'arbres par des

rangées de pieux en fer et par des palissades qui empêcheraient le

glissement des masses supérieures. Déjà ces tentatives ont été faites

avec succès, mais seulement en des vallées qu'habitent des populations

riches et nombreuses. De pauvres villageois, à moins qu'ils ne soient

aidés par la société tout entière, ne sauraient songer à sculpter, pour

ainsi dire à nouveau, le relief de la montagne, et les avalanches

continuent de descendre sur leurs prairies par les couloirs accoutumés.

Ils doivent se borner à protéger leurs maisonnettes par d'énormes

éperons de pierre qui rompent la force des neiges écroulées et les

divisent en deux courants, quand ces neiges ne descendent pas en masses

assez puissantes pour tout démolir d'un choc.

De tous les destructeurs de la montagne, l'avalanche est le plus

énergique. Terres et fragments rocheux, elle entraîne tout comme le

ferait un torrent débordé; bien plus, par la fusion graduelle des neiges

qui en formaient la couche inférieure, elle délaye tellement le sol que

celui-ci se change en une boue molle, lézardée de profondes crevasses et

s'affaissant sous son propre poids. Jusqu'à de grandes profondeurs, la

terre est devenue fluide; elle coule le long des pentes, entraînant avec

elle les sentiers, les quartiers de roc épars et jusqu'aux forêts et aux

maisons. Des pans entiers de montagne, détrempés par les neiges, ont

ainsi glissé en bloc avec leurs champs, leurs pâturages, leurs bois et

leurs habitants. Par leur entassement et la lente pénétration de leur

eau de fusion dans le sol, les flocons de neige suffisent donc à démolir

peu à peu les montagnes. Au printemps, chaque ravin montre clairement ce

travail de destruction; à la fois cascades, éboulis, avalanches, les

neiges, les roches et les eaux confondues descendent des sommets et

s'acheminent vers la plaine.

CHAPITRE XII

LE GLACIER

Même au milieu de l'été, lorsque toutes les neiges se sont fondues au

souffle des vents chauds, d'énormes amas de glace, renfermés dans les

hautes vallées, font encore un hiver local rendu plus bizarre par le

contraste. Quand le soleil brille de tout son éclat, la chaleur directe

et celle que renvoient les glaces se font sentir lourdement au voyageur;

il fait même en apparence plus chaud que dans les vallées, à cause de la

sécheresse de l'air, incessamment privé de son humidité par l'avide

surface du glacier. Dans le voisinage, on entend chanter les oiseaux

sous le feuillage; des fleurs émaillent le gazon, des fruits mûrissent

sous les feuilles de myrtille. Et pourtant, à côté de ce monde joyeux,

voici le morne glacier, avec ses crevasses béantes, ses amas de pierres,

son terrible silence, son apparente immobilité. C'est la mort à côté de

la vie.

Néanmoins, la grande masse glacée a aussi son mouvement; avec lenteur,

mais avec une force invincible, elle travaille, comme le vent, les

neiges, les pluies, les eaux courantes, à renouveler la surface de la

planète; partout où les glaciers ont passé pendant un des âges de la

terre, l'aspect du pays est transformé par leur action. Comme les

avalanches, ils emportent dans les plaines les déblais des montagnes

croulantes, sans violence, par un patient effort de tous les instants.

L'œuvre du glacier, si difficile à saisir dans sa marche secrète,

quoique si vaste dans ses résultats, commence dès le sommet de la

montagne, à la surface des couches neigeuses. Là-haut, dans les cirques

où se sont amassés en tourbillons les nuages d'aiguilles blanches

fouettées de la tempête, l'uniforme étendue des névés ne change point

d'aspect. D'année en année et de siècle en siècle, c'est toujours la

même blancheur, mate à l'ombre des nuages, éblouissante sous les rayons

du soleil. Il semble que la neige y soit éternelle, et c'est même ainsi

que la désignent les habitants des plaines qui, d'en bas, la voient

briller à côté du ciel. Ils croient qu'elle reste à jamais sur les

hautes cimes et que, si le vent la soulève dans ses tourmentes, il la

laisse toujours retomber à la même place.

Il n'en est rien. Une partie de la neige s'évapore et retourne aux

nuages d'où elle est descendue. Une autre partie du névé, exposée aux

rayons du soleil ou à l'influence d'un vent chaud du midi, se parsème de

gouttelettes fondues qui glissent à la surface ou pénètrent dans les

couches jusqu'à ce que, saisies de nouveau par le froid, elles se

congèlent en d'imperceptibles gemmes. Ainsi, par des millions de

molécules qui fondent, puis se regèlent pour se refondre encore et

redevenir solides, la masse du névé se transforme insensiblement; en

même temps, elle se déplace, grâce à la pesanteur qui entraîne de

quelques millimètres les gouttes fondues, et peu à peu, les neiges

tombées jadis sur le sommet de la montagne se trouvent en avoir descendu

les pentes. D'autres neiges ont pris leur place et s'écouleront aussi

par une série de fusions, sans que pourtant elles aient à subir le

moindre changement apparent. Il est vrai qu'elles ont devant elles

l'infini des âges; c'est avec lenteur qu'elles se hâtent vers la mer, où

elles doivent aller s'engloutir un jour. Lorsque déjà deux générations

d'hommes se sont succédé dans les plaines inférieures, tel flocon de

neige tombé sur une haute cime n'est pas encore sorti de la masse du

névé.

Mais, si lent qu'il soit, ce flocon changé en cristal n'en avance pas

moins. La masse de névé, devenue plus homogène et déjà transformée en

glace, s'engage dans la gorge de la montagne où l'entraîne son poids.

Toujours immobile en apparence, l'amas de glace est maintenant devenu un

véritable fleuve coulant dans un lit de rochers. A droite et à gauche,

sur les pentes, la neige d'hiver est complètement fondue, et des herbes

fleuries l'ont remplacée. Tout un monde d'insectes vit et bourdonne dans

les gazons des pâturages; l'air est doux, et l'homme conduit ses

troupeaux sur des escarpements herbeux d'où le regard descend au loin

sur le courant glacé. Et celui-ci, d'un incessant effort, continue

toujours son voyage vers la plaine; il s'épancherait jusque dans les

campagnes unies de la base des monts, il atteindrait la mer elle-même,

si la douce température des vallées inférieures, la tiédeur des vents,

les rayons du soleil, ne parvenaient à fondre ses glaces avancées.

Dans son cours, le fleuve solide se comporte comme le ferait une vraie

rivière d'eau vive. Il a aussi ses méandres et ses remous, ses maigres

et ses crues, ses «dormants», ses rapides et ses cataractes. Comme l'eau

qui s'étale ou se rétrécit suivant la forme de son lit, la glace

s'adapte aux dimensions du ravin qui l'enferme; elle sait se mouler

exactement sur la roche, aussi bien dans le vaste bassin où les parois

s'écartent de part et d'autre, que dans le défilé où le passage se ferme

presque entièrement. Poussé par les masses dont l'alimente incessamment

le névé supérieur, le glacier continue toujours de glisser sur le fond,

que la pente en soit presque insensible ou bien qu'il forme une

succession de précipices.

Toutefois, la glace, n'ayant pas la souplesse, la fluidité de l'eau,

accomplit avec une sorte de gaucherie barbare tous les mouvements que

lui impose la nature du sol. A ses cataractes, elle ne sait point

plonger en une nappe unie comme le courant d'eau; mais, suivant les

inégalités du fond et la cohésion des cristaux de glace, elle se brise,

se fendille, se découpe en blocs qui s'inclinent diversement,

s'écroulent les uns sur les autres, se ressoudent en obélisques

bizarres, en tourelles, en groupes fantastiques. Même là où le fond de

l'immense rainure est assez régulièrement incliné, la surface du glacier

ne ressemble point à la nappe égale des eaux d'un fleuve. Le frottement

de la glace contre ses bords ne la ride pas de vaguelettes semblables à

celles de l'onde sur le rivage, mais il la brise et la rebrise en

crevasses qui s'entre-croisent en un dédale de gouffres.

En hiver, et même lorsque le printemps a déjà renouvelé la parure des

campagnes inférieures, un grand nombre de crevasses sont masquées par

d'épaisses masses de neige qui s'étendent en couches continues à la

surface du glacier; alors, si la neige grenue n'a pas été amollie par la

chaleur du soleil, il est facile de cheminer par-dessus la gueule de ces

abîmes cachés; le voyageur peut les ignorer comme il ignore les grottes

ouvertes dans l'épaisseur des montagnes. Mais le retour annuel de la

saison d'été fond peu à peu les neiges superficielles. Le glacier, qui

marche sans cesse et dont la masse fendillée vibre d'un continuel

frisson, secoue le manteau neigeux qui le recouvre; çà et là les voûtes

s'effondrent et par gros fragments s'abîment dans les profondeurs des

crevasses; souvent il n'en reste que des ponts étroits sur lesquels on

ne s'aventure qu'après avoir éprouvé du pied la solidité de la neige.

C'est alors que maint glacier devient dangereux à traverser, à cause de

la largeur de ses fentes qui se ramifient à l'infini. Des bords du

gouffre, on voit parfois, dans l'intérieur, des couches superposées de

glace bleuâtre qui furent jadis des neiges et que séparent des bandes

noirâtres, restes de débris tombés sur le névé; d'autres fois, la glace,

claire et homogène dans toute sa masse, semble n'être qu'un seul

cristal.

Quelle est la profondeur du puits? On ne sait. Une saillie de la glace

et les ténèbres empêchent le regard de descendre jusqu'aux roches du

fond; seulement, on entend quelquefois des bruits mystérieux qui

s'élèvent de l'abîme: c'est de l'eau qui ruisselle, une pierre qui se

détache, un morceau de glace qui se fendille et s'écroule.

Des explorateurs sont descendus dans ces gouffres pour en mesurer

l'épaisseur et pour étudier la température et la composition des glaces

profondes. Quelquefois ils ont pu le faire sans trop de danger, en

pénétrant latéralement dans les fentes par les saillies des rochers qui

servent de berge aux fleuves de glace. Souvent aussi, il leur a fallu se

faire descendre au moyen de cordes, comme le mineur qui pénètre au sein

de la terre. Mais, pour un savant qui, tout en prenant les précautions

nécessaires, explore ainsi les puits des glaciers, combien de malheureux

pâtres s'y sont engouffrés et y ont trouvé la mort! On connaît pourtant

des montagnards qui, tombés au fond de ces crevasses, meurtris,

saignants, perdus dans les ténèbres, ont gardé leur courage et la

résolution de revoir le jour. Il en est un qui suivit le cours d'un

ruisseau sous-glaciaire et fit ainsi un véritable voyage au-dessous de

l'énorme voûte aux glaçons croulants. Après une pareille excursion, il

ne reste plus à l'homme qu'à descendre dans le gouffre d'un cratère pour

explorer le réservoir souterrain des laves!

Certes il faut louer grandement le savant courageux qui descend dans les

profondeurs du glacier pour en étudier les stries, les bulles d'air, les

cristaux: mais que de choses nous pouvons déjà contempler à la surface,

que de charmants détails il nous est permis de surprendre, que de lois

se révèlent à nos yeux, si nous savons regarder!

Histoire d'une Montagne · 第 5 / 12 段