XXXVI DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT DE NOUVEAU PRIME SUR LE MARCHÉ

XXXVII DANS LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE PHILEAS FOGG N'A RIEN GAGNÉ À FAIRE

CE TOUR DU MONDE, SI CE N'EST LE BONHEUR

I

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S'ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENT L'UN

COMME MAÎTRE, L'AUTRE COMME DOMESTIQUE

En l'année 1872, la maison portant le numéro 7 de Saville-row,

Burlington Gardens--maison dans laquelle Sheridan mourut en 1814--,

était habitée par Phileas Fogg, esq., l'un des membres les plus

singuliers et les plus remarqués du Reform-Club de Londres, bien qu'il

semblât prendre à tâche de ne rien faire qui pût attirer l'attention.

À l'un des plus grands orateurs qui honorent l'Angleterre, succédait

donc ce Phileas Fogg, personnage énigmatique, dont on ne savait rien,

sinon que c'était un fort galant homme et l'un des plus beaux gentlemen

de la haute société anglaise.

On disait qu'il ressemblait à Byron--par la tête, car il était

irréprochable quant aux pieds--, mais un Byron à moustaches et à

favoris, un Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir.

Anglais, à coup sûr, Phileas Fogg n'était peut-être pas Londonner. On ne

l'avait jamais vu ni à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun des

comptoirs de la Cité. Ni les bassins ni les docks de Londres n'avaient

jamais reçu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman ne

figurait dans aucun comité d'administration. Son nom n'avait jamais

retenti dans un collège d'avocats, ni au Temple, ni à Lincoln's-inn, ni

à Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni à la Cour du chancelier, ni au Banc

de la Reine, ni à l'Échiquier, ni en Cour ecclésiastique. Il n'était ni

industriel, ni négociant, ni marchand, ni agriculteur. Il ne faisait

partie ni de l'_Institution royale de la Grande-Bretagne_, ni de

l'_Institution de Londres_, ni de l'_Institution des Artisans_, ni de

l'_Institution Russell_, ni de l'_Institution littéraire de l'Ouest_, ni de

l'_Institution du Droit_, ni de cette _Institution des Arts et des Sciences

réunis_, qui est placée sous le patronage direct de Sa Gracieuse Majesté.

Il n'appartenait enfin à aucune des nombreuses sociétés qui pullulent

dans la capitale de l'Angleterre, depuis la _Société de l'Armonica_

jusqu'à la _Société entomologique_, fondée principalement dans le but de

détruire les insectes nuisibles.

Phileas Fogg était membre du Reform-Club, et voilà tout.

À qui s'étonnerait de ce qu'un gentleman aussi mystérieux comptât parmi

les membres de cette honorable association, on répondra qu'il passa sur

la recommandation de MM. Baring frères, chez lesquels il avait un crédit

ouvert. De là une certaine «surface», due à ce que ses chèques étaient

régulièrement payés à vue par le débit de son compte courant

invariablement créditeur.

Ce Phileas Fogg était-il riche? Incontestablement. Mais comment il avait

fait fortune, c'est ce que les mieux informés ne pouvaient dire, et Mr.

Fogg était le dernier auquel il convînt de s'adresser pour l'apprendre.

En tout cas, il n'était prodigue de rien, mais non avare, car partout où

il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou généreuse, il

l'apportait silencieusement et même anonymement.

En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait aussi

peu que possible, et semblait d'autant plus mystérieux qu'il était

silencieux. Cependant sa vie était à jour, mais ce qu'il faisait était

si mathématiquement toujours la même chose, que l'imagination,

mécontente, cherchait au-delà.

Avait-il voyagé? C'était probable, car personne ne possédait mieux que

lui la carte du monde. Il n'était endroit si reculé dont il ne parût

avoir une connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu de mots, brefs

et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le club

au sujet des voyageurs perdus ou égarés; il indiquait les vraies

probabilités, et ses paroles s'étaient trouvées souvent comme inspirées

par une seconde vue, tant l'événement finissait toujours par les

justifier. C'était un homme qui avait dû voyager partout,--en esprit,

tout au moins.

Ce qui était certain toutefois, c'est que, depuis de longues années,

Phileas Fogg n'avait pas quitté Londres. Ceux qui avaient l'honneur de

le connaître un peu plus que les autres attestaient que--si ce n'est sur

ce chemin direct qu'il parcourait chaque jour pour venir de sa maison au

club--personne ne pouvait prétendre l'avoir jamais vu ailleurs. Son seul

passe-temps était de lire les journaux et de jouer au whist. À ce jeu du

silence, si bien approprié à sa nature, il gagnait souvent, mais ses

gains n'entraient jamais dans sa bourse et figuraient pour une somme

importante à son budget de charité. D'ailleurs, il faut le remarquer,

Mr. Fogg jouait évidemment pour jouer, non pour gagner. Le jeu était

pour lui un combat, une lutte contre une difficulté, mais une lutte sans

mouvement, sans déplacement, sans fatigue, et cela allait à son

caractère.

On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants,--ce qui peut

arriver aux gens les plus honnêtes,--ni parents ni amis,--ce qui est

plus rare en vérité. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de

Saville-row, où personne ne pénétrait. De son intérieur, jamais il

n'était question. Un seul domestique suffisait à le servir. Déjeunant,

dînant au club à des heures chronométriquement déterminées, dans la même

salle, à la même table, ne traitant point ses collègues, n'invitant

aucun étranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher, à minuit

précis, sans jamais user de ces chambres confortables que le Reform-Club

tient à la disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures,

il en passait dix à son domicile, soit qu'il dormît, soit qu'il

s'occupât de sa toilette. S'il se promenait, c'était invariablement,

d'un pas égal, dans la salle d'entrée parquetée en marqueterie, ou sur

la galerie circulaire, au-dessus de laquelle s'arrondit un dôme à

vitraux bleus, que supportent vingt colonnes ioniques en porphyre rouge.

S'il dînait ou déjeunait, c'étaient les cuisines, le garde-manger,

l'office, la poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient à sa

table leurs succulentes réserves; c'étaient les domestiques du club,

graves personnages en habit noir, chaussés de souliers à semelles de

molleton, qui le servaient dans une porcelaine spéciale et sur un

admirable linge en toile de Saxe; c'étaient les cristaux à moule perdu

du club qui contenaient son sherry, son porto ou son claret mélangé de

cannelle, de capillaire et de cinnamome; c'était enfin la glace du

club--glace venue à grands frais des lacs d'Amérique--qui entretenait

ses boissons dans un satisfaisant état de fraîcheur.

Si vivre dans ces conditions, c'est être un excentrique, il faut

convenir que l'excentricité a du bon!

La maison de Saville-row, sans être somptueuse, se recommandait par un

extrême confort. D'ailleurs, avec les habitudes invariables du

locataire, le service s'y réduisait à peu. Toutefois, Phileas Fogg

exigeait de son unique domestique une ponctualité, une régularité

extraordinaires. Ce jour-là même, 2 octobre, Phileas Fogg avait donné

son congé à James Forster--ce garçon s'étant rendu coupable de lui avoir

apporté pour sa barbe de l'eau à quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit

au lieu de quatre-vingt-six--, et il attendait son successeur, qui

devait se présenter entre onze heures et onze heures et demie.

Phileas Fogg, carrément assis dans son fauteuil, les deux pieds

rapprochés comme ceux d'un soldat à la parade, les mains appuyées sur

les genoux, le corps droit, la tête haute, regardait marcher l'aiguille

de la pendule,--appareil compliqué qui indiquait les heures, les

minutes, les secondes, les jours, les quantièmes et l'année. À onze

heures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne

habitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club.

En ce moment, on frappa à la porte du petit salon dans lequel se tenait

Phileas Fogg.

James Forster, le congédié, apparut.

«Le nouveau domestique», dit-il.

Un garçon âgé d'une trentaine d'années se montra et salua.

«Vous êtes Français et vous vous nommez John? lui demanda Phileas Fogg.

--Jean, n'en déplaise à monsieur, répondit le nouveau venu, Jean

Passepartout, un surnom qui m'est resté, et que justifiait mon aptitude

naturelle à me tirer d'affaire. Je crois être un honnête garçon,

monsieur, mais, pour être franc, j'ai fait plusieurs métiers. J'ai été

chanteur ambulant, écuyer dans un cirque, faisant de la voltige comme

Léotard, et dansant sur la corde comme Blondin; puis je suis devenu

professeur de gymnastique, afin de rendre mes talents plus utiles, et,

en dernier lieu, j'étais sergent de pompiers, à Paris. J'ai même dans

mon dossier des incendies remarquables. Mais voilà cinq ans que j'ai

quitté la France et que, voulant goûter de la vie de famille, je suis

valet de chambre en Angleterre. Or, me trouvant sans place et ayant

appris que M. Phileas Fogg était l'homme le plus exact et le plus

sédentaire du Royaume-Uni, je me suis présenté chez monsieur avec

l'espérance d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu'à ce nom de

Passepartout...

--Passepartout me convient, répondit le gentleman. Vous m'êtes

recommandé. J'ai de bons renseignements sur votre compte. Vous

connaissez mes conditions?

--Oui, monsieur.

--Bien. Quelle heure avez-vous?

--Onze heures vingt-deux, répondit Passepartout, en tirant des

profondeurs de son gousset une énorme montre d'argent.

--Vous retardez, dit Mr. Fogg.

--Que monsieur me pardonne, mais c'est impossible.

--Vous retardez de quatre minutes. N'importe. Il suffit de constater

l'écart. Donc, à partir de ce moment, onze heures vingt-neuf du matin,

ce mercredi 2 octobre 1872, vous êtes à mon service.»

Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main gauche, le

plaça sur sa tête avec un mouvement d'automate et disparut sans ajouter

une parole.

Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une première fois:

c'était son nouveau maître qui sortait; puis une seconde fois: c'était

son prédécesseur, James Forster, qui s'en allait à son tour.

Passepartout demeura seul dans la maison de Saville-row.

Le tour du monde en quatre-vingts jours(#800) · 第 18 / 70 题