XX

--Guéris-moi, vieille mère! gémit Hiên le Maboul.

--Guéris-le, répéta l’Aïeul. Il t’a dit son mal: son âme et son corps

souffrent.

Thi-Teu souffla sur la mèche du quinquet: la flamme dansa; les dorures

des bouddhas enfumés s’avivèrent; dans le visage osseux et desséché de

la vieille femme, les yeux s’illuminèrent entre les paupières plissées.

Les mains déformées se joignirent sur la poitrine drapée d’étoffe

blanche, les lèvres incolores murmurèrent des invocations

incompréhensibles. Au dehors, la nuit se peuplait de lucioles errantes

qui chatoyaient entre les fûts vagues des cocotiers.

La guérisseuse parla:

--Aïeul à deux galons, je ne puis oublier que tu as fait rebâtir ma case

détruite par l’incendie, que tu m’as protégée contre les bandits qui

m’accusaient de sorcellerie et voulaient me bannir du village. Je ne

puis oublier que je t’ai veillé aux heures de fièvre et que tu m’as

permis de t’aimer comme un fils. Je soignerai ton serviteur comme je

t’ai soigné. Les mauvais esprits sont en lui: je vais essayer de les

chasser.

Devant la table haute et étroite où se dressaient, parmi les chandeliers

de bois et les fleurs de lotus, le panneau sacré de teck incrusté, Hiên

le Maboul s’agenouilla et se prosterna, les coudes et le front contre

terre, les mains réunies en coupe sur la nuque; trois fois il se

prosterna, puis s’immobilisa dans la poussière. Les baguettes d’encens

fumaient, le bronze tintait sous les coups répétés du marteau de bois,

les lèvres pâles de Thi-Teu prononçaient avec volubilité des formules

d’incantation. L’Aïeul pensif s’éloignait entre les cocotiers. Les

baguettes d’encens s’éteignirent, la mélopée s’acheva. Hiên soupira, se

leva:

--Tes prières sont inutiles, vieille mère: le mal ne m’a point quitté.

--Je ne puis rien faire de plus; ma science est impuissante. Je puis

chasser la fièvre du front ardent, rendre la souplesse aux membres

engourdis par les rhumatismes, je connais les herbes qui cicatrisent les

plaies, je connais les paroles qui rendent le calme aux ensorcelés; mais

comment pourrais-je donner le bonheur aux affligés? Est-il en mon

pouvoir de rendre sa richesse à l’homme ruiné? à l’amoureux le cœur que

la femme lui a volé? Sache que la douleur est inévitable et universelle.

Tu as vécu, sans doute, dans l’ignorance de la vie, sans entendre le cri

de l’humanité misérable. Tu n’es pas heureux, dis-tu? Va-t’en et

dénombre sur ton chemin les cœurs satisfaits et tranquilles, les gens

heureux!... Ton maître n’est pas heureux: l’idée de la vieillesse qui

vient à lui lentement trouble sa contemplation silencieuse des hommes et

des choses. Suis-je heureuse, moi qui végète, seule et pauvre, dans

cette cabane, moi qui ai soulagé tant d’infortunes et qui suis

impuissante à me guérir moi-même de l’épouvante de la mort proche?...

Les bêtes ignorantes ont le bonheur; tu étais pareil à elles; tu as

voulu vivre comme les autres hommes: vis donc comme eux et ne t’étonne

pas de souffrir comme eux. Je ne puis rien pour toi.

* * * * *

Hiên s’en alla par les rues grouillantes du village. Au ras du fossé, un

aveugle tourna vers le passant ses yeux blancs barrés de taies

bleuâtres, geignit, implora le don d’une sapèque; écroulé dans ses

guenilles sans couleur, il levait ses deux mains vers l’homme qui

marchait à grands pas dans la lumière, le prenait à témoin de sa misère.

Des forçats défilèrent, trois par trois, honteux de leurs défroques

verdies, de leurs têtes rasées; au fond de leurs prunelles abruties

luisait le désespoir infini des bêtes féroces encagées; ils

s’éloignèrent, traînant dans le sable pourpre leurs chevilles noircies

par la boucle. Adossé au talus, un soldat anémique et voûté toussait,

crachait du sang et regardait d’un air dément couler sur son dolman

déboutonné la salive écarlate. Une femme pleura derrière l’auvent

rabattu d’une case. De toutes parts, l’humanité souffrait.

Des torches de résine fichées dans le sol éclairaient le bouddha laqué

d’un pagodon de pisé appuyé au tronc d’un banyan séculaire. Un homme et

deux femmes disposaient sur une natte, au pied de l’autel, des soucoupes

de riz et des régimes de bananes, et, joignant les mains, psalmodiaient

des prières. Derrière le groupe des suppliants, un bronze grattait une

longue guitare de bois à deux cordes. La guitare se plaignait âprement,

la voix chevrotante et morne semblait ânonner des sanglots entrecoupés.

Hiên s’accroupit dans l’ombre du banyan, écouta le chant douloureux et

monotone des cordes, note grêle dans le formidable _lamento_ qui montait

du chœur unanime. A cette heure, son éducation d’homme pareil aux autres

hommes était achevée, puisqu’il percevait maintenant le sanglot infini

de l’humanité, comme il avait perçu, enfant sauvage, la voix de la

forêt, du vent et de la mer.

Il savait la vie maintenant, et savait ce qu’elle valait. Il eut envie

de mourir, de dormir sans rêves et toujours. A quoi bon vivre?

Retrouverait-il jamais l’inconscience et la sérénité perdues? N’était-il

pas définitivement une bête pensante et torturée et hurlante?... A quoi

bon vivre?...

Les hibiscus frissonnants parlaient d’espoir immuable, de jours

meilleurs...

Hiên le Maboul · 第 25 / 31 题