M. de Bressoles ne reparut plus au château.

Raoul ranimé par les soins de Julien, s'éveilla dans le délire. Le jour

même, une épouvantable fièvre cérébrale se déclara. Depuis lors elle ne

fit qu'empirer, et bientôt Raoul se trouva à deux doigts de la tombe.

Julien avait expliqué par une chute l'événement de la forêt. Mais quand

l'état de son ami ne laissa plus d'espoir, il se décida à parler.

Alors, madame de Créhange alla trouver madame de Lillers.

Il n'y avait rien chez elle de la femme offensée: ni haine ni menace.

Humble et vêtue de deuil, c'était une mère suppliante.

--Madame, dit-elle, pardonnez-moi de vous parler ainsi; mais si vous

deviniez toutes mes terreurs! Raoul vous aime et vous pouvez le guérir.

Sauvez-le, madame, je vous en conjure!

--Madame, répondit froidement la superbe Sylvanie, je ne sais si M. de

Créhange m'aime. Je ne puis rien pour le sauver.

--Hélas! pourquoi feindre, reprit madame de Créhange! vous avez

toute son âme. Croyez-vous que je vous haïsse pour cela? Non, je vous

chérirais, au contraire, je vous bénirais jusqu'au dernier souffle de ma

vie! Rendez-moi mon fils! Tenez, je vous prie à genoux!

--Relevez-vous, madame, dit Sylvanie, je ne puis que partager votre

affliction.

--Oh! méchante femme! s'écria madame de Créhange éperdue, laissez-moi!

Vous me faites horreur.

Une heure après, madame de Lillers était partie et Raoul se mourait.

On le guérit pourtant, mais il ne put recouvrer ni ce teint de roses,

ni cette poésie des dix-huit ans, ni toutes ces grâces charmantes qui

attestaient encore l'enfance sous sa jeunesse en fleur. Pâle comme un

spectre, il résolut de s'attacher comme un remords aux pas de madame

de Lillers. Partout elle le retrouvait, inévitable, fatal, et pareil à

l'ombre de lui-même. Au bois, il passait près de la calèche de

Sylvanie, sombre, les cheveux au vent, et son cheval l'emportait dans

un tourbillon de poussière comme les funèbres coursiers des rêves. A

l'Opéra, elle le revoyait triste, accoudé à une colonne, et fixant

sur elle des regards qui semblaient faire éclater leur colère et leur

indignation avec les foudres de l'orchestre.

Madame de Lillers ne s'attristait pas de cet effrayant spectacle. Elle

était de ces femmes pour qui le désespoir est un culte et le suicide un

hommage. Déjà plusieurs hommes étaient morts pour elle, et lui avaient

été une occasion de poses élégiaques et de jolis regards penchés. Elle

était Parisienne et savait tout porter avec infiniment de goût.

Tout à coup, elle cessa de voir Raoul, et ne l'aperçut plus nulle part.

Elle fut étonnée d'abord, puis elle sentit que le terrible drame de

cette douleur lui manquait. Enfin elle s'émut, et l'absence fondit les

glaces de son coeur que rien n'avait entraînées. Alors ce fut elle qui

chercha Raoul, mais toutes ses recherches furent vaines. Vaincue à la

fin, elle foula aux pieds tout son orgueil et osa affronter les mépris

de madame de Créhange.

--Oh! dit en la voyant la mère de Raoul, vous êtes cruelle, madame!

Venez-vous me tuer tout à fait?

--Oui! j'ai été infâme, répondit humblement Sylvanie; mais, je vous

supplie, écoutez-moi, de grâce! vous me chasserez après si vous voulez.

Oh! je le sais, j'ai été la cause de tous vos malheurs, mais j'étais

folle. Je comprends à présent. Je sais bien que je n'étais pas digne

d'être aimée par votre ange! Mais, par grâce, madame, laissez-moi voir

Raoul une heure, une minute si vous voulez, ou seulement entendre sa

voix! Je mourrai après s'il le faut. Mais l'entendre une dernière fois!

--Quoi, s'écria madame de Créhange, vous le croyez donc ici! Vous ne

savez rien?

--Rien.

--Oh!

Madame de Créhange tendit à Sylvanie un papier froissé, flétri par les

larmes. C'était une lettre écrite de Venise par Julien de Chantenay.

Voici ce que lut, non sans frémir, madame de Lillers:

«A présent que vous avez pleuré vos larmes de sang, à présent que vous

avez subi la plus abominable douleur qui puisse crucifier une femme et

une mère, je sens bien que vous exigez de moi le récit devant lequel a

jusqu'à présent hésité mon courage. Vous voulez savoir quelle a été

la dernière heure de celui que nous pleurerons jusqu'à notre dernier

souffle. Malheureux! comment aurai-je la force de tracer ces lignes

déchirantes? La fièvre, la fièvre affreuse et lente qui brûlait la

poitrine de Raoul, avait cessé, et avec elle ces agitations, ces

fureurs, ces démences qui me désespéraient. Raoul n'était plus ce cruel

malade que j'avais vu se lever de son lit, humide de sueur, pour se

jeter dans une gondole en croyant poursuivre sa lâche maîtresse. Depuis

huit jours, le calme était revenu, et Raoul savourait d'avance le

bonheur ineffable de vous revoir. Comme dans la triste Venise, où le

pied des palais se couvre d'une mousse verte, et où les ronces doubles

grimpent autour des piliers de marbre, le printemps semblait renaître

dans son coeur blessé. Il respirait avec extase l'haleine des jasmins

et des chèvrefeuilles fleuris dans les vases des balcons; il

s'attendrissait au chant des rossignols prisonniers cachés dans les

feuillages. Hélas! il y a trois jours! (est-il possible que trois jours

seulement se soient écoulés depuis le moment indicible après lequel

j'ai vécu des siècles d'angoisse?) mon cher Raoul avait eu le caprice de

suivre en gondole une barque pavoisée qui s'enfuyait sur le Grand-Canal,

en éparpillant dans son sillage les enchantements d'une divine

musique.--Julien, Julien, me disait-il, crois-tu que je ne puis pas me

souvenir des tortures que j'ai souffertes? Non, il me semble que j'ai

toujours été heureux comme tu me vois! _Elle-même_, je la retrouve dans

ma pensée comme une personne qui m'aurait été étrangère, et je

n'éprouve pas d'émotion en revoyant ainsi cette belle figure! Puis il

ajoutait:--Vois comme les flots sont blancs d'étoiles, enivre-toi de ces

parfums pénétrants et doux; admire avec moi cette nuit de délices! Comme

il me parlait ainsi, nous avions presque atteint la barque chargée de

musiciens. Je vis que Raoul regardait obstinément au milieu d'eux une

jeune femme à la chevelure dorée, dont je ne pus distinguer le pâle

visage. Puis, il se redressa violemment: Ce n'est pas elle! cria-t-il.

Et il tomba évanoui dans mes bras. Depuis ce moment, Madame, l'horrible

fièvre ne l'a pas quitté jusqu'à l'heure de répit suprême où il a reçu

les consolations d'un prêtre. En s'éveillant de son long délire, il m'a

regardé avec un sourire angélique.--Écoute, m'a-t-il dit, écoute-moi

bien: je n'aime que ma mère! Et quand le prêtre l'eut quitté, quand

son âme errante voltigeait déjà sur ses lèvres, il ne m'a dit que

ces mots:--Julien, ma mère! Il a appuyé sa tête sur ma poitrine, il a

contemplé mes traits avec une expression d'une suavité infinie, et il

s'est endormi sous mon baiser.

»O noble et chère victime! encore une fois, pardonnez-moi de ne l'avoir

pas sauvé, de n'avoir pas su vous le rendre. Tout ce qui est humainement

possible, je l'ai fait; mais mon âme est pleine de remords. Si je sens

encore en moi quelque énergie, c'est que je dois accomplir les démarches

nécessaires pour pouvoir ramener près de vous les restes bien-aimés

de Raoul. Je me repens, je m'accuse et je me désespère; je sens en

moi comme un désert immense et aride dont rien ne rafraîchira la morne

angoisse, priez pour nous deux!»

Dès qu'elle vit les premières lignes de cette lettre, Sylvanie de

Lillers devint blanche comme un linge et se sentit chanceler. Pour

achever la poignante lecture, elle dut s'accrocher à un meuble, et quand

elle eut fini, une sueur froide ruisselait sur son visage. Elle voulut

parler, mais aucune parole ne sortit de ses lèvres; elle ne put que

jeter vers madame de Créhange un regard suppliant et passionné.

La désolée Noémi tira de son sein un médaillon qui contenait une boucle

de cheveux. De ses doigts crispés, elle la sépara en deux et en tendit

la moitié à madame de Lillers, en détournant la tête.

--Tenez, lui dit-elle.

Julien est revenu et console madame de Créhange avec l'affection

mélancolique d'un amant et la tendresse soumise d'un fils. Il ne parlera

jamais de son amour.

Souvent ils vont ensemble à l'Opéra, et cachés dans une baignoire,

ils écoutent en silence les airs que Raoul aimait. Ils y rencontrent

parfois, dans toute sa gloire, la belle Sylvanie.

Elle est plus à la mode que jamais, et l'année dernière un jeune lord

s'est tué pour elle à Naples, en plein carnaval.

C'était un gentilhomme très-singulier et très-célèbre par ses manies. Il

était connu au club par son amour exagéré pour les exercices périlleux.

Ce dandy excentrique a légué en mourant, au clown Mathews, une coupe

d'or du prix de six cents livres sterling, ciselée à Florence d'après

les dessins originaux de Jean Feuchères.

LE

FESTIN DES TITANS

Ce jour-là, lord Angel Sidney avait le spleen un peu plus que de

coutume, lorsqu'il passa de sa chambre à coucher dans son boudoir.

C'était pitié de voir ce jeune homme, beau comme un demi-dieu et triste

comme un chérubin vaincu. L'implacable Satiété éteignait les flammes

de ses yeux et les roses de ses lèvres, et à travers les manchettes de

mousseline, ses mains, plus pâles que le marbre, se penchaient comme des

lys brisés.--O ciel! murmura-t-il avec un soupir, c'en est donc fait,

je m'ennuie à jamais! J'ai là, de l'autre côté de la mer, de vertes

prairies plus immenses que des océans, et assez de châteaux pour donner

pendant cent ans l'hospitalité à tous les rois de l'univers. De tous les

coins du monde, cent navires m'apportent le duvet de l'eider, l'ivoire

de l'Inde et la pourpre de Kashmyr, et mes flottes couvrent toutes les

vagues de la mer. Mais le coin de prairie où sourit l'amour, le flot qui

apporte le bonheur et l'oubli, je ne le connais pas!

Dites-moi, pâles Euménides, sombres compagnes de Macbeth et d'Oreste,

que me reste-t-il à faire pour passer le temps? Il me semble pourtant

que je n'ai rien oublié. J'ai fait courir sur tous les turfs de France

et d'Angleterre mille chevaux, nés sans doute d'une flamme et d'une

brise, car ils dévoraient l'espace comme des aigles. J'ai été l'amant

des six reines occultes de Paris, depuis celle qui porte un nom de bête

fauve jusqu'à celle qui s'appelle comme la dame de coeur; depuis celle

qui a un _lavabo_ en argent massif, ciselé et doré, jusqu'à celle qui

se vante d'avoir été adorée par tous les contemporains illustres, et je

m'ennuie!

Il faut cependant prendre un parti. Vais-je sonner mon valet ou ma

maîtresse géorgienne?... mon valet plutôt!

A peine la sonnette, éveillée en sursaut, avait chanté sa note d'argent,

M. Tobie entra.

--Monsieur Tobie, dit Angel, vous qui avez des cheveux blancs, ne

savez-vous rien pour chasser l'ennui qui m'obsède?

--Milord, répondit avec respect le vieux serviteur, il n'y a que Dieu et

les poëtes.

--Monsieur Tobie, votre phrase est prétentieuse; faites-moi le plaisir

d'ouvrir cette fenêtre et de me nommer les gens qui passent. Peut-être

verrai-je le passant de Fantasio, celui qui a un si bel habit bleu! Et

d'abord, dites-moi quel est ce grand jeune homme coiffé d'un incendie,

qui porte à la main un parapluie rouge?

--Milord, c'est le plus spirituel de nos photographes; celui-là même qui

a photographié en ballon la France cadastrale.

--Et celui qui porte un parapluie vert?

--C'est un photographe entomologiste, qui a photographié le parasite du

parasite de l'abeille.

--Et celui dont le parapluie est marron?

--C'est un jardinier spécialiste, exclusivement cultivateur de fraises.

--Et ces deux gros messieurs bien vêtus qui passent en calèche avec des

dames?

--L'un est le tailleur de milord avec une actrice des Délassements, et

l'autre le bottier de milord avec une actrice des Bouffes-Parisiens.

Lord Angel ferma sa fenêtre avec colère.

--Eh! quoi! s'écria-t-il, est-ce donc à ce point-là qu'il n'y a rien

de nouveau sous le soleil, et quand on ouvre la fenêtre par un jour de

pluie, est-il donc absolument impossible de voir passer autre chose que

des portraitistes, des bottiers et des horticulteurs en cravate blanche!

Monsieur Tobie, d'ici à huit jours, je veux donner un grand festin, un

festin magnifique, comme quand Lucullus dîna chez Lucullus! Il me

faut, dussiez-vous égorger madame Chevet, des fruits de l'Inde et de la

Guadeloupe. Il me faut un surtout d'or ciselé par Barye, et des bougies

à travers lesquelles on puisse regarder à la loupe une miniature

d'Isabey. Vous vous arrangerez pour qu'il y ait sur les miroirs et

sur les vitres des fleurs peintes par Diaz. Et pour ce jour-là,

entendez-vous, monsieur Tobie, vous me trouverez, fût-ce en Chine, des

convives qui ne soient ni tailleurs, ni photographes, ni membres de la

Société d'horticulture!

Je veux six gaillards au moins! cherchez-les où vous voudrez, exerçant

des professions dont je n'aie jamais entendu parler sous aucun prétexte.

Si je connais un seul des états que font ces gens-là, ne comptez plus

sur mon amitié.

M. Tobie ne répliqua pas. Il savait que les ordres de son maître étaient

absolus comme ceux du Destin. Il se contenta d'aller relire _l'Iliade_

et _Le Mariage de Figaro_ pour se donner de l'imagination; car il

sentait bien que, cette fois, il fallait vaincre ou mourir.

Mais M. Tobie ne mourut pas. On ne meurt jamais quand on remue à pleines

mains l'or, qui contient l'essence de la vie.

A quinze jours de là, une des salles à manger de lord Angel Sidney

étincelait de lumière, de fleurs, de cristaux, d'orfèvrerie et de tout

ce qui donne aux richesses du luxe leurs enivrantes clartés.

Cette salle à manger, tout entière en bois de noyer, les étoffes

en cachemire vert, représentait avec d'ingénieux arrangements de

bas-reliefs, de cariatides et de figures en ronde bosse, la guerre des

Titans. Les deux immenses cheminées, bien reliées à l'ornementation

générale, figuraient les gouffres implacables de l'Etna, et luttaient de

flammes ardentes et flamboyantes.

Un magnifique groupe de Géants vaincus et terrassés soutenait le plateau

de la table à manger; de telle façon qu'il y avait pour cent mille

francs de sculpture à l'endroit où les Anglais passent habituellement

l'après-dînée. Les siéges et les consoles étaient à l'avenant; et, dans

chaque embrasure de croisée, il y avait, enfermé dans d'épais rideaux,

le mobilier doré d'un petit salon de conversation.

Du reste, rien ne manquait à la fête, et M. Tobie avait suivi le

programme en décorateur consciencieux. Sur les vitres, des potées de

fleurs tombées de la palette de Diaz éteignaient les vraies fleurs

des jardinières et faisaient paraître gris les coquelicots réels. Le

portrait en pied et en miniature d'une mouche avait été payé dix mille

francs à madame Herbelin, et collé la face contre une bougie. Vue

au travers de la bougie, cette mouche semblait si bien vivante, que

plusieurs fois les convives voulurent la chasser pendant le mémorable

repas que je vais raconter. Isabey ne faisant plus de miniatures, M.

Tobie avait dû se contenter de cet à-peu-près.

Mais je ne m'arrêterai pas à raconter les magnificences du festin, des

bagatelles qu'on a déjà redites mille fois à propos de Trimalcion et des

empereurs romains. Il s'agit des convives, que Callot seul eût décrits,

et encore pas avec une plume. Ils étaient sept, cinq hommes et deux

femmes, attendant dans un petit salon tendu de soie et éclairé par des

lampes. Lord Angel ayant dit: six au moins, M. Tobie en avait mis sept,

car il avait dans l'esprit cette admirable logique de Cadet-Roussel,

raillé à tort par le chansonnier. Et encore, je ne compte pas un enfant

de dix-huit ans, beau comme l'Amour, qui semblait fourvoyé dans

cette société étrange, car Dieu sait comment ces messieurs portaient

l'habillement noir complet que M. Tobie leur avait fait faire chez

Dusautoy! Quant aux deux femmes, elles étaient mises comme la Mode

elle-même, les jours où la Mode a du goût. Cette antithèse vient

simplement de ce qu'un homme de génie se met toujours mal, et une femme

de génie toujours bien. Or, comme on va le voir, tous les hôtes de lord

Angel avaient du génie à revendre, et ils en revendaient.

Lord Angel Sidney, en grande toilette, avec les plaques de tous ses

ordres, entra dans le petit salon, précédé de M. Tobie, qui lui présenta

les convives en les prenant l'un après l'autre par la main. Après

avoir baisé la main aux dames et salué les hommes comme des pairs

d'Angleterre, lord Angel invita tout le monde à passer dans la salle à

manger, où les cinq hommes, pareils à des tigres déchaînés, dévorèrent

en une heure le dîner de vingt banquiers. C'était un spectacle inouï

de voir étinceler ces mâchoires qui semblaient décidées à engloutir

l'univers, et qui s'agitaient comme si jamais auparavant elles n'eussent

rien broyé entre leurs dents terribles.

Quant aux deux dames, elles mangèrent raisonnablement, en femmes qui, à

la vérité, n'ont pas lu Byron, mais qui, toutefois, ont fondu de ci et

de là dans leurs verres quelques perles de Cléopâtre. Le jeune homme

de dix-huit ans ne mangea, lui, qu'un ortolan et une demi-orange de

la Chine, et certes, s'il cherchait un moyen de se faire remarquer, il

tomba on ne peut mieux, car le moins affamé des autres convives semblait

affecter de prendre les faisans dorés pour des mauviettes, et les

avalait par douzaines. Un autre qui venait de faire disparaître en se

jouant deux pâtés de foie gras, tirait un valet par sa boutonnière

en lui disant:--Monsieur, ayez donc l'obligeance de me rapporter

quelques-uns de ces petits fours! Et son voisin, tout en achevant sans

emphase un demi-chevreuil, murmurait avec bonhomie:--Je reprendrai

volontiers un peu de ce lapin! Enfin, c'était charmant à voir. Et

quant aux vins qui furent bus avant que la conversation s'engageât,

je mettrais les sables de la Nubie au défi d'en boire autant sans se

changer en lacs!

Lord Angel semblait trouver tout cela fort naturel et faisait les

honneurs de sa table avec une grâce parfaite. Quand le carnage commença

à se ralentir un peu, non pas faute de combattants ou faute d'appétit,

mais parce que quelques-uns des combattants s'étaient décroché la

mâchoire, l'amphitryon s'adressa à ses hôtes avec un sourire d'une

aménité exquise:

--Mesdames et messieurs, leur dit-il, vous le savez comme moi, ce qui

a tué les beaux-arts et l'élégance dans notre société moderne, c'est

le lieu commun et le _poncif_ qui, de jour en jour, nous envahissent

davantage. De plus, tous les jeunes gens se jettent dans les mêmes

professions, avocat, médecin ou économiste, avec une carrière politique

au bout, et tout est dit. De là, ces générations entières taillées sur

le même patron et qui semblent porter un uniforme. Riche comme je le

suis, j'ai pensé qu'il me serait peut-être possible de rendre à

mon époque un peu d'originalité en encourageant les _professions

excentriques_, et naturellement, messieurs, j'ai cru pouvoir jeter les

yeux sur vous, car je crois que personne ici n'est avocat ni médecin?

--Personne! s'écrièrent en choeur les convives.

--Messieurs, reprit vivement lord Sidney, vous êtes artistes en fait

d'existence, comme d'autres sont artistes en mélodie, en statuaire ou en

ciselure; vous ne devez pas refuser plus qu'eux les encouragements de la

Richesse; car, vous le savez, en se donnant humblement aux artistes, la

Richesse reste l'obligée et la servante des arts et ne fait qu'accomplir

un devoir de reconnaissance. J'espère donc que vous ne refuserez pas un

prix de dix mille francs.

--Nous ne le refuserons pas, dirent avec un enthousiasme unanime les

messieurs en habit noir.

Lord Sidney reprit:

--Un prix de dix mille francs... de rente, que je désire offrir à celui

d'entre vous qui exerce la profession la plus excentrique. Pour ce

faire, vous aurez l'extrême obligeance de raconter chacun en peu de mots

quelle est votre vie.

--Parfait, s'écria un personnage énorme, écarlate et souriant, un

Roger-Bontemps taillé sur le modèle de sir John Falstaff. De cette

façon-là chacun dira donc la sienne.

--Précisément, dit lord Angel; et, continua-t-il avec un salut charmant,

comme je ne veux rien vous demander que je ne sois moi-même disposé à

faire pour vous, je vous raconterai, si cela peut être agréable à ces

dames, mon histoire et l'histoire de mes moyens d'existence.

--Milord, interrompit un personnage auquel, par une erreur bizarre, la

nature s'était plu à donner le nez historique des Bourbons, vous nous

faites honneur!

--Je vous en prie, dit une des dames en se tournant gracieusement vers

lord Sidney.

--Mon Dieu, fit-il en souriant tristement, mon histoire est bien simple:

je suis né de parents riches.

--Vous êtes bien heureux! fit un des convives, jeune homme au teint

hâlé, mais dont les formes élégantes et sveltes faisaient songer aux

Silvandres de Watteau.

--Comment l'entendez-vous? demanda d'une voix forte un athlète couvert

de balafres comme un vieux reître du temps de la Ligue.

--Hélas! messieurs, reprit lord Sidney, il n'y a aucune manière de

l'entendre, car c'est cette circonstance qui fait le malheur de toute ma

vie! Forçat de la richesse, j'ai dépensé sans relâche dans ma vie, plus

de ruse, d'énergie, de patience, d'imagination, d'intrigue, de volonté

et d'esprit, pour devenir pauvre, que les trèscélèbres bohèmes de _La

Vie de Bohême_ n'en mirent jamais à gagner, entre cinq et six heures

du soir, ce qu'ils appellent la grande bataille. Et encore, ces hommes

prodigieux parvenaient quelquefois à dîner, tandis, que moi je n'ai

jamais pu arriver un seul jour à la médiocrité dorée dont parle Horace.

J'ai toujours été ridiculement riche.

--Bah! demanda Roger-Bontemps en éclatant de rire, est-ce que vraiment

vous trouvez cela ridicule?

--Très-ridicule. Il m'a toujours semblé absurde qu'un homme possédât dix

mille fois plus qu'il ne peut dépenser, même en faisant à chaque

seconde de sa vie des folies à faire frissonner d'étonnement l'ombre

d'Héliogabale. Aussi, du jour où je me connais, ç'a été un duel à mort

entre moi et ma fortune, et c'est elle qui m'a tué; car, sachez-le, je

voulais être artiste! Oh! la fortune, elle m'a pris à bras le corps,

elle m'a desséché les lèvres sous ses froids baisers, elle m'a fait des

yeux couleur d'or, et un horizon d'or qui m'empêche de voir le soleil.

Pour moi, grand Dieu! tous les fleuves sont le Pactole; ils roulent des

paillettes d'or dans leurs vagues étincelantes. Pour moi, la musique

c'est le chant de l'or; la lumière, c'est le reflet de l'or! L'or me

poursuit comme un ennemi implacable; j'ai, comme le Juif-Errant, mes

cinq sous; seulement, mes cinq sous, c'est cinquante millions. Je jette

la richesse dans la rivière, et en me retournant je la trouve couchée

dans mon lit; je la fuis au bout du monde, elle est là qui ricane dans

mon portefeuille. Qui diable a donc osé dire qu'il y a des moyens de se

ruiner?

--Ah! dit la plus âgée des femmes, milord n'a sans doute pas essayé des

femmes?

--Ou, continua l'autre, milord n'aura pas rencontré de ces vraies

grandes femmes, comprenant l'héroïsme de la vie moderne, auprès

desquelles Sémiramis et Cléopâtre sont de petites pensionnaires à

ceintures bleues, bonnes tout au plus à faire l'amour sentimental avec

Werther, en mangeant des tartines de confitures. Moi, je connais une

femme qui, à quatorze ans, a pris dans le monde, dans le grand monde, un

homme de génie, riche, audacieux et bon, et qui en six mois l'a envoyé

au bagne.

Ces paroles mutines furent prononcées d'une façon si magistrale et si

farouche, que lord Sidney ne put s'empêcher de regarder avec une vive

curiosité la belle enfant qui les avait dites.

C'était une jeune fille de seize ans, rousse comme un coucher de soleil,

avec la peau mate et dorée, les sourcils presque bruns et les yeux d'un

bleu sombre et étoile comme les cieux des belles nuits d'été. La bouche

fine, ardente, pareille à une rose rouge trempée de pluie, laissait voir

en s'ouvrant une de ces belles mâchoires de bête fauve que la nature

donne aux femmes nées pour déchirer et dévorer les forces vives de la

cité, l'or, l'amour et la vie. Tout cet ensemble imprégné, pour ainsi

dire, d'une volupté amère, le corps agile, les mains et les pieds

d'un grand style plébéien, inspirait un effroi plein de charmes et de

convoitise. Aussi, mademoiselle Régine ne déparait-elle rien dans la

salle des Titans sculptés, et vue d'une certaine façon, elle avait assez

l'air d'une femme pour laquelle on met Pélion sur Ossa.

L'autre femme ressemblait à toutes les actrices qui ont joué en province

les rôles de mademoiselle George.

--Mesdames, leur dit Sidney, sachez d'abord que le destin a été pour

moi un second M. Scribe; il a abusé pour moi des oncles. Le frère de

mon père et les deux frères de ma mère, riches tous trois et chefs de

nombreuses familles, sont morts tous trois dans l'Inde, après avoir vu

tomber un à un tous leurs fils victimes du choléra, des inflammations

et des bêtes féroces, Indiens et serpents, comme si, dès ma plus

tendre jeunesse, une monstrueuse fatalité se fût donné la tâche de tout

renverser sur mon passage pour me jeter des trésors inutiles.

Ces fortunes, que la faiblesse de mon père m'avait abandonnées dès

l'enfance, je les avais dévorées à vingt ans avec tous les débauchés de

Londres, sans qu'il m'en fût resté autre chose, à ma connaissance, qu'un

petit mouchoir de cou en cotonnade bleue et un portrait de femme peint

par Tassaert.

Trois mois plus tard, la mort de mon père me rendait maître d'un

patrimoine inépuisable. Je l'épuisai pourtant, ou peu s'en fallut. Mes

châteaux des comtés, grands comme des villes, mes maisons, mes palais,

mes jardins, mes serres où de froides courtisanes se promenaient dans

les moindres allées en calèches à huit chevaux, je donnai tout au

Vice, au Luxe, à la Luxure, au Jeu, que je défiais avec la fureur d'un

combattant vainqueur sans cesse!

Quand il ne me resta plus qu'un million, je le jetai à l'Industrie

tant qu'elle voulut et comme elle voulut. Canaux, chemins de fer,

constructions de squares et de fabriques, je m'intéressai à tout, et je

me mis à vivre dans une chambre comme un étudiant, après avoir confié

mon million à l'Industrie dans l'espoir qu'elle ne me rendrait rien.

Elle me rendit cinquante millions!

Je ne me décourageai pourtant pas. L'Industrie m'avait trompé, c'est

alors que j'essayai des femmes, continua lord Sidney en se tournant vers

Régine. Pour aller droit au but, je m'adressai tout de suite à la

femme qui dans toute l'Europe coûtait le plus cher, et je la couvris

littéralement de diamants.

Devenue, par l'étrange folie d'un vieillard, femme d'un duc et pair

d'Angleterre, cette femme célèbre suivit son mari à Constantinople:

deux jours après son départ, je reçus mes diamants changés en un

bouquet colossal par un artiste plus grand que le florentin Cellini. Les

diamants sont d'un grand prix; mais aucun roi de l'Europe ne pourrait en

payer la monture.

--Ah! milord, dit Régine, vous êtes le premier homme qui m'inspiriez de

la curiosité.

Lord Sidney salua modestement.

--Je ne vous rappellerai pas, reprit-il, l'épisode trop connu de

mes amours avec la fille naturelle d'un roi que j'ai aimée jusqu'au

désespoir, et qui est morte à vingt-deux ans d'une maladie de langueur,

en me faisant l'héritier de tous ses biens. Je me bornerai à vous dire,

pour terminer ce trop long récit, qu'une dernière fois, en désespoir

de cause, j'éparpillai mon absurde opulence sur les navires de tous les

armateurs anglais, avec mission de la risquer dans les entreprises les

plus téméraires et sur les mers les plus périlleuses.

Mais la mer ne voulut pas de mes chaînes; elle me les rendit plus

lourdes que jamais. A présent mon parti est pris; je suis résigné à

l'impuissance et à l'ennui.

A la fin de cette histoire, que les convives n'avaient pas osé

interrompre autrement que pour boire comme des cordeliers, un éclat de

rire homérique ébranla la salle des Titans.

Roger-Bontemps tapait son couteau sur son assiette en ouvrant jusqu'aux

oreilles une bouche démesurée, Silvandre gambadait, et le balafré

brisait son fauteuil.

Le personnage au nez bourbonien échangeait des bourrades avec son

voisin, sorte de rapin ayant un faux air de Rubens. Tous deux se

donnaient des coups de poing et se tiraient les cheveux.

Mademoiselle Régine, extasiée, rêvait au bouquet de pierreries, et le

jeune homme de dix-huit ans rêvait en regardant mademoiselle Régine avec

des coeurs enflammés dans les yeux.

--Maintenant, dit lord Sidney, je vous écoute, messieurs.

Tobie apporta sur le surtout deux plats d'or, contenant, l'un, une

inscription de dix mille francs de rente; l'autre, deux cents billets de

mille francs.

--De cette façon, milord, dit le vieux serviteur, le lauréat pourra

choisir.

--Allons, s'écria Roger-Bontemps en couvant de l'oeil les plats

merveilleux, chaud! chaud! chacun la sienne!

--Et, reprit M. Tobie, j'ose faire espérer à votre grâce que cela ira de

plus fort en plus fort, comme chez Nicolet!

Le vin dans les verres, les flammes des bougies, la lumière sur les

angles du noyer sculpté étincelèrent.

Roger-Bontemps commença en ces termes:

--Vous voyez en moi l' EMPLOYÉ AUX YEUX DE BOUILLON!

A ces mots prodigieux, les convives bondirent tous à la fois sur leurs

chaises, et les apostrophes les plus hétéroclites se croisèrent, lancées

à la fois de tous les coins de la table.

--Mesdames et messieurs, dit Roger-Bontemps, je demande à n'être pas

interrompu. Ceci n'est pas une conversation, mais un concours!

--C'est juste, s'écria le faux Rubens, n'oublions pas qu'ici il ne

s'agit pas de cinquante centimes!

--Accordé, dit lord Sidney, chacun parlera sans interruption, et

souvenez-vous que, pour une heure, nous sommes constitués en ministère

des beaux-arts... inconnus!

Roger-Bontemps reprit:--Enfant, je n'ai jamais mangé. Manger, voilà la

grande affaire. Il y a deux races d'hommes; celle qui mange et celle

qui ne mange pas. Les pauvres haïssent les riches parce que les

riches mangent; les riches exècrent les pauvres parce que les pauvres

voudraient manger. Je vis que tout était là, et que le sort de

l'humanité s'agite autour des endroits où l'on fait la cuisine.

Dès lors, je me tins habituellement aux barrières, passant ma vie autour

des cabarets et cherchant à me faufiler par quelque joint dans les

choses culinaires. A force d'audace, j'usurpai quelques petites

fonctions. Tour à tour chien de tournebroche, écorcheur de lapins et

laveur de vaisselle, j'exerçais cette dernière profession au cabaret

de la _Jambe-de-Bois_ et j'allais peut-être m'enfouir pour toute ma vie

dans ces emplois subalternes, lorsque éclata entre la _Jambe-de-bois_ et

le _Grand-Vainqueur_ la rivalité à laquelle je dois ma fortune.

Le _Grand-Vainqueur_ et la _Jambe-de-bois_ donnaient tous deux du

bouillon à un sou la tasse, mais la _Jambe-de-bois_ avait pour elle

la pratique des Auvergnats, et elle regardait en pitié le

_Grand-Vainqueur_, réduit à attendre et solliciter les consommateurs de

hasard.

Un matin pourtant, tous les Auvergnats de la _Jambe-de-bois_ émigrèrent

pour le _Grand-Vainqueur_. Quand mon maître leur en demanda en pleurant

la raison, ils lui répondirent que son bouillon n'avait pas d'yeux,

tandis que celui du _Grand-Vainqueur_ en était inondé comme une queue de

paon.

Messieurs, j'eus le courage de passer une nuit entière, caché dans une

armoire de cuisine, au _Grand-Vainqueur_. Le lendemain, à l'heure où

l'Aurore profite de ce qu'elle a des doigts de rose pour ouvrir les

portes de l'Orient, je surpris le secret de notre rival.

Le misérable fourrait ses doigts dans un vase plein d'huile de poisson

et les secouait ensuite sur les bols de bouillon alignés autour de la

table. C'est ainsi qu'il y faisait des yeux!

Les yeux étaient nombreux, je ne dis pas, mais quels yeux! comme c'était

fait! Pas de goût, pas de grâce! ni vraisemblance, ni idéal! Dans le

trajet du _Grand-Vainqueur_ à la _Jambe-de-bois_, mille idées jetèrent

tour à tour leurs ombres sur mon front, mais enfin une création

lumineuse éclaira tout à coup mon cerveau de ses flammes aveuglantes.

La seringue était trouvée!

Tous les matins, armé de cette bienheureuse seringue, je vise les

bouillons, et j'y exécute, la main levée, une mosaïque d'yeux à faire

pâlir la nature.

Plus tard mon procédé a été surpris et imité; mais jamais on n'a pu

atteindre à ma facture. Je défie tout le monde pour la main et le

métier. Mon patron m'a engagé pour six ans, à dix francs par mois, avec

cinq sous de feux et deux bénéfices. Les jours de bénéfice, le prix des

soixante bouillons est pour moi, car il est inutile de vous dire que dès

le lendemain de mon invention, nous avions reconquis les Auvergnats.

Ainsi maître d'une position faite, je brave désormais les destinées,

car je suis d'un tempérament sage, je mets de l'argent de côté, et je ne

commettrai pas la même faute que mademoiselle Mars et la célèbre George;

je veux me retirer dans tout l'éclat de ma gloire!

L'employé aux yeux de bouillon se tut, au milieu d'un certain

étonnement. Tout le monde se récria sur la singularité de cette

profession, et les esprits inclinaient visiblement du côté de

Roger-Bontemps, quand le faux Rubens prit la parole après avoir passé

ses doigts dans ses cheveux et cassé une assiette pour s'emparer de

l'attention générale.

--Messieurs, s'écria-t-il, vous voyez en moi le VERNISSEUR DES PATTES DE

DINDON.

Inutile de décrire ici la vive émotion des auditeurs. Le faux Rubens la

domina pourtant en secouant encore une fois sa chevelure qui faisait la

nuit dans la salle, et dit avec feu:

--Je ne nie pas l'originalité des yeux de bouillon factices! Mais que

faut-il pour arriver à ce trompe-l'oeil? Un léger sentiment de la ligne

et quelque dextérité dans le poignet.

Moi, messieurs, je suis un coloriste!

Quand une volaille n'a pas été vendue en son temps, qu'arrive-t-il? Les

pattes, d'abord si noires et si lustrées, s'affaissent et pâlissent, le

ton en devient terne et triste, signe révélateur qui éloigne à jamais

l'acheteur, initié aux mystères de la couleur par les admirables

créations de Delacroix. Attiré souvent dans le marché aux volailles par

cet amour de l'inconnu qui caractérise les artistes, je m'aperçus de

cette mélancolie des pattes de dindon, et j'entrevis un nouvel art à

créer à côté des anciens.

C'est à moi qu'on doit les vernis à l'aide desquels les marchands

dissimulent aujourd'hui la vieillesse des rôtis futurs! vernis noirs,

vernis bruns, vernis gris, roses, écarlates et orangés, une palette plus

variée que celle de Véronèse! Mais posséder les vernis, ce n'est rien!

tout le monde les a aujourd'hui; le sublime du métier, c'est de savoir

saisir les nuances intimes de chaque espèce de pattes, et de les

habiller chacune selon son tempérament!

Dans cette science difficile, qui égale, si elle ne le dépasse, l'âpre

génie du portraitiste, je suis, sans modestie, le premier et le seul,

et je me flatte qu'après moi, il n'y aura pas de vernisseur de pattes de

dindon, pas plus qu'il n'y a eu de poëte tragique après Eschyle.

--Eh! quoi! dit lord Sidney, il y a vraiment dans le monde tant de

choses que nous ne savons pas!

--C'est à ce point, observa mademoiselle Régine, que j'en suis étonnée

moi-même. Mais j'aperçois M. Silvandre qui réclame son tour.

--Oh! moi, dit Silvandre avec la voix mélancolique d'un hautbois sous

les feuillages, je suis parvenu à force d'intrigues, à créer dans

ma mansarde, rue Pascal, n° 22, au-dessus de l'entre-sol, la porte à

gauche, une prairie artificielle! Là, je possède un petit troupeau, que

je garde en jouant de la musette, et je vis du produit de son lait.

Je suis BERGER EN CHAMBRE.

--Diable! dit lord Sidney, berger en chambre, celle-là demande à être

expliquée!

--Elle ne s'explique pas, murmura Silvandre en regardant les plafonds

d'un air rêveur.

--Alors, puisqu'elle ne s'explique pas, dit d'un ton de courtisan le

personnage au nez bourbonien, permettez-moi de prendre la parole, car,

après les états merveilleux de ces messieurs, je crains pour l'effet

du mien, qui est bien modeste. Il a simplement pour but de protéger la

famille contre la Fantaisie.

Dans ces temps où les bases de la morale publique sont sapées à toutes

minutes, qui pourrait le nier, hélas! il se rencontre des bâtards

pleins d'énergie et d'imagination, et capables d'arriver aux affaires

publiques, voyez _Le Fils Naturel_! La société est donc exposée à se

voir gouvernée par des hommes qui s'appellent pour tout nom Arthur ou

Anatole!

J'ai voulu la sauver de cette position si délicate.

Possesseur d'un grand nom et pauvre comme Job, mais devant hériter d'un

bien considérable dans trente ou quarante ans, c'est-à-dire quand je

serai mort, j'ai conçu l'idée colossale de rendre un père à tous les

infortunés auxquels la Providence a refusé cette seconde Providence.

Je suis RECONNAISSEUR D'ENFANTS!

Je reconnais tous ceux qui le veulent, pourvu, bien entendu, continua

avec une adorable impertinence le vieux gentilhomme, pourvu qu'ils

puissent faire honneur à leur père. C'est cinq cents francs, prix net...

et six cents francs pour les nègres.

--Bah! s'écria Roger-Bontemps, vous avez reconnu un nègre?

--Plusieurs nègres et trois Indiens anthropophages. Pour les nains,

c'est cinquante francs en plus, et je traite de gré à gré pour les

infirmités physiques. La semaine dernière, j'ai eu un bon bossu. Un

bossu de quinze cents francs; il est vrai qu'il portait des lunettes

vertes.

Il est juste de dire que, tout en ne pouvant se défendre d'admirer cette

profession sauvage, les convives de lord Sidney furent révoltés par le

cynisme du personnage au nez aquilin.

--Moi, lui dit avec de grands airs la femme qui ressemblait à toutes

celles qui ont joué en province les rôles de mademoiselle George, je vis

comme vous de ma noblesse. Je suis duchesse d'O***, et ma mère vendait

des pommes de terre cuites à l'eau sur le pont Saint-Michel.

Héritière de cette profession philanthropique, j'enviais pour ma

vieillesse un fonds de fruitière, lorsque j'eus l'idée de former une

société en participation avec une de mes amies marchande au Temple, et

dont le fonds se compose d'un lorgnon en chrysocale et d'une robe de

velours.

Quand un jeune homme sans protection a besoin d'être recommandé à un

financier, il vient me trouver. Grâce à mon nom historique, j'entre tout

droit chez le financier; mon amie me prête la robe de velours, et nous

partageons! c'est vingt francs pour une recommandation ordinaire, et le

double quand il faut _insister_.

--Cet état-là est bien gentil, dit Silvandre. Malheureusement, il n'a

pas de nom.

--Le mien non plus, parbleu! fit mademoiselle Régine. Tous les états de

femme sont des états sans nom.

Je suis la maîtresse d'un jeune fou idiot, natif de Weimar! et je suis

payée pour cela par la famille de mon amant.

Ce malheureux, qui compose des sonates et des symphonies à faire geler

la chute du Niagara, n'est par bonheur ni assez fou ni assez idiot pour

que sa famille puisse le faire enfermer; mais elle garde ses deux cent

mille livres de rente, et elle me donne deux mille francs par mois pour

me charger de ce cadavre humain.

Mademoiselle Régine se tut. C'était simple, mais horrible!

Tout le monde frémit.

La jeune fille reprit après un silence:

--Quand Obermann sera mort (il s'appelle Obermann!), ses parents diront

simplement: Le malheureux mangeait son bien avec des filles d'Opéra!

C'est moi qui joue les filles d'Opéra.

A ce monstrueux récit, lord Sidney se sentait frémir d'une secrète

horreur, et le jeune homme de dix-huit ans ouvrait des yeux grands comme

le monde. Il fallut cependant écouter encore l'homme à la balafre; mais

l'effet était produit, et c'était, comme on dit, la petite pièce.

--Moi, dit cet athlète d'une voix formidable, je suis employé au

théâtre Saint-Marcel, un théâtre situé rue Censier, dans un quartier de

tanneurs.

On m'y appelle LE FIGURANT QUI REMPLACE LE MANNEQUIN.

Le théâtre Saint-Marcel est l'enfer de la pauvreté humaine. Les

comédiens s'y peignent les pieds avec du noir pour imiter les bottes, et

cirent des bottes réelles pendant l'entr'acte à la porte du spectacle.

Un procès compliqué contre les quinze derniers directeurs du théâtre

Saint-Marcel absorbe le peu d'argent que les artistes gagnent à cette

industrie de commissionnaire. A ce théâtre, on ne se souvient pas

d'avoir été jamais payé; et c'est à ce point qu'un maître tanneur ayant

laissé tomber dans le foyer des comédiens une pièce de cinq francs,

cette pièce est restée là jusqu'à ce que son propriétaire vint la

chercher, car personne ne savait ce que c'était!

Le directeur nourrit les artistes chez un marchand de vins dont la

boutique est située en face du théâtre; le matin, ils ont du petit-salé;

le soir, la soupe, le boeuf et un morceau de fromage. Bien entendu, les

amendes roulent là-dessus, puisque l'argent n'est pas connu au théâtre

Saint-Marcel. Pour les petites amendes on leur ôte le fromage, pour les

moyennes le boeuf, et les grosses amendes consistent à ne pas dîner

du tout. Le malheureux comédien qui est à l'amende se promène avec

désespoir devant la boutique du marchand de vins, en attendant l'heure

où il jouera _Une passion_ et _Il y a seize ans_. Car au théâtre

Saint-Marcel, faute d'avoir pu en monter d'autres depuis dix ans, on n'a

jamais joué que deux pièces, _Il y a seize ans_ et _Une passion_.

Dans chacune de ces comédies il y a un mannequin, et le mannequin d'_Il

y a seize ans_ est précipité du célèbre pont cassé, haut de douze pieds.

Or, comme le costumier, homme intraitable, demandait quarante sous pour

déshabiller et rhabiller le mannequin pour le drame, je suis, hélas! le

figurant qui remplace le mannequin! Pour dîner et déjeuner à la cuisine

chez le marchand de vins des artistes, je fais chaque soir ce saut

terrible! Trois fois par semaine régulièrement, je tombe et je me mets

le crâne en loques, voyez mes balafres! j'ai fait vingt ans la guerre

sous l'Empire, et je n'en avais rapporté que deux blessures; mais le

rôle du mannequin, ce sont de rudes campagnes! Seulement, comme je n'ai

pas trouvé d'autre état que celui-là pour ne pas mourir de faim, je fais

celui-là.

--Milord, s'écria vivement Roger-Bontemps, je demande à présenter une

observation. La profession de monsieur n'est pas excentrique, elle est

absurde!

--Messieurs, dit lord Sidney, n'attaquez pas vos professions

réciproques, toutes ont bien leur mérite, et Paris lui-même serait

embarrassé, car vous êtes plus de trois, et je ne sais vraiment comment

vous satisfaire tous! Sachez seulement que je trouverais de très-mauvais

goût de votre part de ne pas fourrer l'argenterie dans vos poches, et

que moins on en retrouvera sur la table, plus je garderai de vous un

agréable souvenir.

A cette apostrophe un peu directe, deux ou trois des convives rougirent

d'avoir été deviné, mais ce ne fut qu'un nuage. Ceux qui ne s'étaient

pas mis à l'aise jusque-là se rattrapèrent, et mademoiselle Régine en

profita pour s'écrier:

--Ah! mon Dieu! je m'aperçois que je suis venue sans bouquet, et je vais

au bal!

Lord Sidney, qui comprenait à demi-mot, lui fit apporter par Tobie le

prestigieux bouquet de diamants et de pierreries, et lui dit avec un

sans-façon digne de Richelieu: Excusez-moi si je vous le _donne_, mais

j'ai si peu de temps à moi!

--Maintenant, dit-il en se tournant vers ses convives, remplissez

les coupes, M. Tobie, et buvons une dernière fois aux dieux inconnus!

Mademoiselle Régine voudra bien décerner le prix pour moi, car je me

sens plein de perplexité entre tant de métiers excellents!

--Pardon, milord, murmura timidement le jeune homme de dix-huit ans,

mais je n'ai pas encore parlé.

Les convives regardèrent avec dédain ce faible athlète.

--Eh quoi, lui dit lord Sidney avec un étonnement profond,

exerceriez-vous à votre âge une industrie plus extraordinaire que les

professions excentriques de ces messieurs? Mais alors quel démon peut

l'avoir inventée?

--Milord, articula le jeune homme d'une voix douce, mais ferme, JE SUIS

POÈTE LYRIQUE ET JE VIS DE MON ÉTAT.

A cette révélation foudroyante, tous les convives baissèrent la tête.

--Que ne parliez-vous plus tôt, s'écria lord Sidney, les dix mille

livres de rente sont à vous, et bien à vous! Mais comment ferez-vous

pour mourir à l'hôpital?

--Milord, dit finement Régine, je vais prier monsieur de m'offrir son

bras. Et d'un geste de chatte, elle ramassa les deux cent mille francs

et les fourra dans la poche du jeune homme.

Le bouquet et les yeux de mademoiselle Régine étincelaient comme des

myriades d'étoiles frissonnantes. Elle prit la main de son cavalier

improvisé.--Et votre fou? lui demanda-t-il en tremblant d'amour.

--Bah! répondit la terrible Parisienne avec un cynisme à effaroucher le

marquis de Sade, plus on est de fous, plus on rit!

On se leva pour partir et on choqua les verres une dernière fois. Les

bougies se mouraient et éclairaient la salle des Titans de reflets

ensanglantés. Lord Sidney, sa coupe élevée dans sa belle main, entonna

le refrain désespéré du poëte d'Albertus: _Ah! sans amour s'en aller sur

sur la mer!_

Cette grande imprécation fut répétée en choeur, et les convives

disparurent comme des ombres par les portes de la boiserie. Comme elles

se refermaient, lord Sidney jeta un dernier regard sur ses convives.

--Oh! murmura-t-il, tandis que ses yeux erraient sur les bas-reliefs de

la salle, ceux-là aussi sont des Titans vaincus!

M. Tobie s'avançait en souriant pour parler à son maître, mais celui-ci

le congédia d'un geste. Resté seul, il s'écria: Hélas! il faut donc

que de pareilles choses existent! Mais, sans cela, comment Fortunio

aurait-il pu se faire bâtir en plein Paris un Eldorado artificiel!

Et, cachant son front dans ses mains, il pleura amèrement.

Les parisiennes de Paris · 第 39 / 53 题