--CÉLINE ZORÈS--
Madame la vicomtesse Paule de Klérian est une de ces petites femmes que
les peintres du siècle dernier avaient raison de représenter en amazones
cuirassées ou en Dianes chasseresses, et qui sont braves en amour comme
elle le seraient à la guerre, s'il survenait une nouvelle Fronde. Sa
jolie tête, qui rappelle les fillettes de Greuze, charme par un mélange
de décision et de naïveté. Le regard de ses grands yeux bleus a des
étonnements ingénus, mais son sourire voluptueux pétille d'esprit, et
son petit nez aux narines roses est bien de ceux qui changent les lois
des royaumes. Elle appartient à la grande race de ces victorieuses qui
reprendraient leur amant dans les bras d'une reine, et qui l'iraient
chercher dans les enfers.
Gracieusement accoudée sur le rebord de sa loge, à l'Opéra, madame Paule
de Klérian se réjouissait de se sentir admirée, lorsqu'un nom, prononcé
assez haut pour qu'elle l'entendît, la força d'écouter la conversation
échangée entre deux jeunes gens placés à l'amphithéàtre, sous sa loge
même.
--Vous savez, disait le comte de Savalette à son jeune ami le marquis
d'Auneuil, c'est une tête aux cheveux ébouriffés, noyée d'ombre, de
lumière, et, au bas du tableau, il y a cette légende: _Edmond Richard, à
son ami Flavien de Lizoles_.
--Oui, répondit M. de Savalette, merveilleux, mon cher, admirable.
Cette tête est, pour moi, ce que Richard a le mieux réussi. Mais que ne
trouve-t-on pas d'après un pareil modèle!
--Quel modèle? fit le marquis d'Auneuil.
--Mais, reprit le comte, c'est la tête de Céline Zorès!
--Ah! Je connais cette légende. Céline Zorès est une créature d'une
beauté inouïe, qui pose quelquefois pour les grands peintres, mais à ses
heures et seulement quand cela lui fait plaisir.
--Oui, et depuis un mois elle n'a pas quitté l'atelier d'où sortent les
paysages, les tableaux de fleurs et les Vénus si agréablement maniérées,
que signe Flavien de Lizoles.
--Alors, dit le marquis d'Auneuil, Flavien de Lizoles est un homme
heureux. Je m'en étais toujours douté. Il faut qu'un artiste ait le
coeur bien inondé de joie pour créer de si magnifiques pavots, de si
triomphantes pivoines, et des roses trémières si contentes de vivre.
En entendant ces derniers mots, madame de Klérian frissonna comme si
elle eût été mordue par une vipère, et se tourna vivement vers son oncle
l'amiral, occupé à lire le cours de la Bourse.--Partons, lui dit-elle,
je ne me sens pas bien.
L'amiral se leva avec une obéissance toute militaire, en témoignant
seulement par un faible soupir le regret de ne pas entendre mademoiselle
Alboni dans le dernier acte de _La Favorite_. Quand madame de Klérian,
bien emmitouflée, se fut blottie dans sa voiture, emportée par les
chevaux rapides, elle se mit à réfléchir, et jamais ses réflexions
n'avaient été si tristes. Quoi, courtisée par les hommes les plus
beaux, les plus nobles et les plus illustres, elle aimait étourdiment
un artiste qui était tout au plus à demi-célèbre, et cet ami, choisi par
elle entre tous, la dédaignait pour une créature vendue, pour une
femme qui a laissé toute pudeur, et qui fait commerce de ses charmes
vulgaires! Désormais son miroir peut bien lui dire, comme tous les
jours, que sa chair délicate ressemble à la pulpe des fleurs de la
balsamine, et que ses cheveux sont légers et aériens comme la cendre
fine dans un rayon de soleil; l'abeille peut encore se tromper à ses
lèvres et s'y poser comme sur les boutons d'une rose, et les poëtes
peuvent rabaisser le céleste azur en le comparant aux saphirs de ses
prunelles aux pupilles noires, Paule de Klérian ne les croira plus, car
elle saura bien, elle, si tout le monde l'ignore, que ses enchantements
ne sont plus irrésistibles.--Ah! se dit-elle, j'ai envie d'aller
cacher dans quelque solitude ce triste visage, qui n'a pas su garder sa
conquête! Et une larme, que personne ne devait voir, brûla les yeux de
l'aimable Paule.
Cette franche et vive nature ne savait pas supporter l'incertitude. Le
lendemain, de grand matin, au moment où Flavien, qui habitait au haut du
faubourg Saint-Honoré, venait de sortir selon sa coutume pour faire
une promenade à cheval, madame de Klérian descendit d'une voiture sans
armoiries, où elle avait attendu avec patience pendant plus d'une
heure. Elle monta précipitamment l'escalier de la maison où demeurait
le peintre, et, arrivée à la porte de l'appartement, elle sonna avec
résolution. Un groom, âgé de douze à treize ans, vint lui ouvrir.
--M. de Lizoles m'a indiqué cette heure pour une séance, dit-elle sans
hésitation. Je sais qu'il est sorti, mais je l'attendrai.
L'enfant, un peu étonné, n'osa pas pourtant mettre en doute
l'affirmation émise par une femme qui, évidemment, appartenait à la plus
haute société parisienne. Il introduisit madame de Klérian dans un petit
salon meublé avec une élégance parfaite, et se retira.
Arrivée là, la jalouse maîtresse de Flavien sentit son coeur
battre violemment, et elle eut besoin de s'asseoir, car ses jambes
faiblissaient. Elle avait déployé déjà une grande énergie, mais le plus
difficile restait à faire. Il lui fallait chercher et trouver sa rivale
dans cet appartement qui lui était inconnu, et cette action violente
répugnait à toutes les délicatesses natives de son âme. Mais Paule était
incapable d'indécision. Elle fit le geste de Célimène au moment où elle
voit partir Alceste, et tourna le bouton de la première porte qu'elle
rencontra. Madame de Klérian avait été bien inspirée; la porte qu'elle
ouvrit donnait justement dans l'atelier de Flavien. Mais, au premier
regard qu'elle y plongea, elle s'était arrêtée fascinée et comme
éperdue.
Elle vit une femme, une déesse, une beauté, dont les cheveux rouges, aux
reflets ardents, s'entouraient d'une lumineuse auréole. Tout d'abord,
sur son visage sublime d'une pâleur fauve avivée par un sang jeune et
riche, ses yeux vert de mer étincelaient sous leurs sourcils bruns, et
sa bouche écarlate et savoureuse montrait à demi des dents de lys. Sur
une espèce d'estrade, au-dessus de laquelle s'étendait un dais de trône
en tapisserie, surmonté de panaches datant du règne de Louis XIV, assise
dans un siége d'ivoire, elle travaillait à une tapisserie avec de
la laine pourpre, et ses pieds chaussés de soie foulaient une riche
draperie de satin à fleurs d'argent, jetée sur les marches. Elle était
vêtue d'une robe à manches demi-flottantes et ajustées au poignet, faite
d'une étoffe antique, et, comme l'arcade de ses paupières, ses mains
idéales, blondes, transparentes, expliquaient la statuaire des âges
fabuleux.
Au moment où cette éclatante figure l'éblouit, madame de Klérian ne
pensa plus au motif qui l'avait amenée, ni à Flavien, ni à elle-même. Il
lui sembla que le monde mystique imaginé par les poëtes s'animait sous
ses yeux. Vénus encore frémissante du baiser des flots, Diane enivrée
de la senteur des forêts, les Grâces tressant des fleurs, et les Muses
dansant pieds nus sur la neige rose des cimes apparurent dans son
esprit, soudainement inondé d'une sérénité inouïe. Comme si, remontant
les âges, elle eût pu tout à coup se sentir vivre dans la Grèce
héroïque, il lui semblait qu'elle venait d'entrer dans quelque temple
de la Vénus guerrière, et qu'au bruit de la foudre tonnant dans un ciel
pur, l'Immortelle s'était substituée à un vain simulacre et fixait sur
elle ses prunelles immobiles. Ou, n'avait-elle pas devant les yeux la
belliqueuse amante de Thésée, miraculeusement sortie de son tombeau en
forme de losange, et cherchant à côté d'elle son baudrier magique et son
glaive teint de sang? Puis, quand elle regardait les bronzes, les émaux,
les miroirs de Venise, les chandeliers touffus aux grandes corolles de
lys, tout ce luxe du XVIe siècle qui entourait magnifiquement la femme
aux longs cils et à la crinière d'or, elle en faisait quelque nymphe
thessalienne évoquée par la sorcellerie pour servir de modèle à
Benvenuto, et elle aurait cru que le cruel statuaire allait paraître,
soulevant une portière de soie, et tenant à la main son marteau qui
ressuscite les effrayantes splendeurs des Olympes.
Enfin, toute cette magie se dissipa. Paule de Klérian comprit qu'elle
avait devant les yeux une femme d'une beauté surhumaine, mais enfin une
femme. Malgré le feu qui brûlait son visage et la sueur qui perlait sur
son front, elle trouva la force de parler.
--Madame, dit-elle en s'inclinant légèrement, je croyais trouver ici M.
de Lizoles?
Mais à peine eut-elle laissé échapper ces mots, comme si son coeur
eût été de cristal, elle le sentit pénétré par le clair regard de
l'inconnue, et elle eut la révélation positive que tout mensonge devait
s'émousser contre sa clairvoyance terrible, comme les flèches d'acier
sur une statue de diamant.
D'un geste rhythmé comme une musique, Céline Zorès montra un siége à
madame de Klérian; ses lèvres s'ouvrirent, et avant qu'elle eût articulé
une syllabe, Paule sentit qu'elle allait entendre une harmonieuse voix
aux notes d'or.
--Madame, dit Céline Zorès, je suis heureuse que vous soyez venue, car
on assure que la jalousie est un mal cruel, et ce mal, je puis vous en
guérir. Vous pouvez sans crainte aimer Flavien.
Madame de Klérian éprouva une angoisse inouïe en entendant cette fille
de rien qui lui parlait comme peut parler une reine, et en s'avouant
tout bas qu'elle se soumettait malgré elle à un ascendant inexplicable.
Ses jolies lèvres se froncèrent; la révolte éclata dans ses yeux
charmants.
--Pourtant, répondit-elle avec impatience, vous êtes sa maîtresse.
--Madame, reprit Céline Zorès, je vous répète que vous ne devez pas être
jalouse.
--Je le comprends, fit la belle Paule, en qui se réveilla tout l'orgueil
de la race. Jalouse de quoi? d'un amour que vous accordez à tous ceux
qui ont modelé ou peint vos images? de cette beauté qui n'a plus de
secrets pour personne?
--Regardez-moi, dit Céline avec une douceur ineffable. (Et, rejetant
derrière elle des flots d'étoffes, elle se leva triomphante et comme
épouvantée elle-même des perfections qu'elle montrait au jour.)
Regardez-moi et regardez-vous. Votre beauté ne perd rien auprès de ma
beauté, hélas! divine; car partout dans ce sourire, dans ces plis
où niche la grâce, se révèlent les sentiments humains. Mais moi, ne
remarquez-vous pas que l'idée même de l'amour jure avec mon visage
implacable; où l'amour pourrait-il se prendre dans cette perfection
désespérée?
Certes, si j'avais été assez heureuse pour connaître ses délicieuses
faiblesses, je pourrais l'avouer la tête haute, car la honte suppose
une sorte de déchéance, et comment pourrais-je déchoir? Hélène enlevée
à l'âge de treize ans par le vainqueur des Pallantides, ou Vénus aimant
Adonis au fond des bois, vivent-elles dans notre mémoire comme des
femmes méprisées et humiliées? La parfaite beauté n'est-elle pas comme
la neige, comme les étoiles, comme la clarté des sources que rien ne
peut souiller et ternir? Mais, hélas! jamais une lèvre embrasée n'a
effleuré mon front; jamais la main d'un homme n'a touché mes doigts
d'ivoire. Dans ma poitrine habite un coeur calme et héroïque dont rien
ne trouble la pureté et que ne font pas battre les désirs terrestres.
--Mais, dit madame de Klérian effrayée, quelle est votre vie? Pourtant,
vous avez aimé?
--Mille fois! mille fois! s'écria Céline Zorès avec enthousiasme. J'ai
aimé d'abord tous ceux qui m'ont donné la vie quand ce corps sommeillait
encore dans l'infini, Hésiode, Cléomène, Euphranor, Albert Durer qui
a gravé ma puissante mélancolie, Michel-Ange pour qui j'ai été la Nuit
immense et farouche, Rubens qui m'a enivrée de lumière pourprée et
transparente, Henri Heine qui m'a vue en Hérodiade capricieuse,
portant sur un plat d'or, au milieu des chemins, la tête pâle de saint
Jean-Baptiste! J'ai aimé, j'aime encore tous ceux en qui je devine
une parcelle de génie; car savez-vous quelle est ma seule, mon ardente
passion? J'ai le désir effréné d'échapper à la mort, et l'Art seul peut
m'accorder cette joie, car la nature succomberait à vouloir reproduire
mes traits immortels. Peintres, graveurs, poëtes, les artistes en qui
s'agite une étincelle du feu sacré m'ont tous trouvée sur leur chemin;
j'ai été leur conscience, leur inspiration visible, la génératrice
de leurs idées confuses. A celui-ci, j'ai révélé Ophélie et Juliette
éplorée dans son tombeau; à celui-là, Marguerite aimante et simple dont
il emporte dans la mort la chaste figure. C'est moi que tous les poëtes
ont célébrée et qui ai fait renaître la lyre dans un âge où son nom même
était oublié; c'est moi que les nouveaux cygnes ont appelée Véronique,
Elvire, Deidamia et Cécile! C'est moi dont les traits gravés dans l'or
respirent sur les médailles de ce temps; c'est moi, que les sculpteurs
ont couronnée de raisins sur les onyx et les agates qui passeront aux
époques futures.
J'ai soulagé bien des misères, soutenu bien des défaillances, relevé
bien des courages abattus, mais je ne donnais rien; je faisais un marché
d'usurier; je vendais à mes amants un peu de gloire; et, en revanche,
ils m'ont assuré l'espace, l'infini, les siècles sans nombre. Quand je
vois s'achever un tableau ou un poëme, je tressaille comme une mère qui
baise au front son nouveau-né: toutes ces oeuvres portent au front mon
effigie! Comme dans un miroir, j'y regarde l'ombre soyeuse de mes grands
cils et les flammes vives de ma chevelure.
Telle est ma vie: enfant encore, la fortune m'est venue d'elle-même, et
s'est donnée à moi sans que j'aie dû lui faire aucun sacrifice, car le
génie, la beauté et la richesse sont des forces qui se cherchent sans
cesse et qui tendent à se confondre pour réaliser la vérité absolue! Je
n'aurais eu qu'à me montrer pour avoir un trône, mais il me faut plus
que cela, je veux l'avenir! Maintenant, madame, voulez-vous savoir ce
que je venais faire chez Flavien de Lizoles! Cet enfant, trop affolé de
caprice et de fantaisie, avait perdu le sens du beau qui est en lui. Il
s'éblouit des guirlandes qui tombent toutes fleuries de sa palette; je
suis venue pour lui faire revoir la muse ensevelie dans son âme, et que
n'apercevaient plus ses yeux aveuglés. Mais il a retrouvé son génie et
sa force; je pars d'ici pour longtemps, sans doute pour toujours; vous
pouvez aimer Flavien!
Paule de Klérian sortit émue et pensive de cette entrevue, mais elle
l'oublia bien vite. Cette radieuse fille d'Ève a mieux que l'avenir des
marbres inertes et des toiles périssables; elle a la vie! et ces petites
dents sans tache, qui mordent si bien dans la pomme du bien et du mal.
Rien ne troubla ses amours avec Flavien, qui serait devenu un grand
peintre s'il se laissait moins ravir par ses pivoines et par ses roses
trémières, les plus belles qui soient jamais écloses sous une brosse
ivre de rose. Elle lui a donné quatre années de paradis parfait, ce
qui peut passer pour le bonheur sur la terre. Au bout de cette félicité
incommensurable, il s'ennuyait comme on s'ennuie dans tous les Édens;
et, par un soir étoilé, assis avec Paule devant une fenêtre du château
de Klérian, il regardait tristement la noire silhouette de Blois et les
flots de la Loire étincelants d'astres.
Une figure lumineuse vint s'accouder sur le bord de la croisée. C'était
Céline Zorès, dont les cheveux rouges brillaient comme un soleil
au milieu de la nuit, positivement voilée. Elle regarda fixement le
peintre, et, étendant son bras de statue, elle lui dit de sa voix
mélodieuse et pénétrante:
--Allons travailler!
Flavien se leva, et la suivit silencieusement.
***
Ici finit ce douzain des _Parisiennes de Paris_, que les dilettanti de
la musique parlée ont déjà lu avec quelque sympathie sur des feuilles
volantes que le vent emporte. Sans doute j'aurais pu donner des soeurs
à ce troupeau de folles amoureuses; mais, chère madame Philomène, quelle
que soit l'indulgence des amis inconnus qui me suivent, je ne veux pas
abuser de ces peintures, un peu violentes à cause de la réalité crue
de leurs modèles. Si mes _Parisiennes_ ont plu au lecteur, il les
retrouvera dans quelque autre livre, toujours vouées à la poudre de riz,
aux Euménides et aux passions impossibles, comme il sied aux filles de
Gavarni et de Monna Belcolor. En attendant, nous allons vous dire le
conte de l'_Armoire_, et vous raconter les célèbres noces du poëte
Médéric, dans lesquelles il ne fut pas mangé, comme aux noces de
Gamache, un bouvillon farci avec des cochons de lait, et vous saurez
enfin par quel heureux concours de circonstances ce brillant mariage
ne produisit pas d'autres enfants que des recueils de poésies lyriques
imprimés sur papier vergé, avec des vignettes, des culs-de-lampe et des
lettres majuscules dessinés par Thérond, d'après les plus beaux décors
de l'Antiquité et de la Renaissance.