Peut être parfaitement honnête et parfaitement jeune, mais ce n'est pas
elle qui est _La Jeune Fille Honnête_.
_La Jeune Fille Honnête_ sera belle sans doute et parfaitement
belle, mais elle n'aura jamais une de ces beautés provoquantes et
exceptionnelles qui ont été données à des courtisanes et à des femmes de
théâtre, comme engins à piper les coeurs. Il est expressément défendu à
la Nature tout autant qu'à la modiste de lui imposer des parures propres
à scandaliser les âmes naïves.
Ainsi _La Jeune Fille Honnête_ aura les cheveux bruns ou d'un blond
foncé; les splendides tons roux dont Titien ensoleille ses crinières, le
noir violet, le blond doré et sidéral de l'Ingénue de théâtre, n'ont
pas le droit de décorer son front, car toutes ces insolentes richesses
appartiennent aux désoeuvrées qui suivent le régiment du capitaine
Amour. Surtout, elle ne sera pas ornée par cet assemblage irritant qui
invite aux voluptés mortelles: des cheveux blonds avec des sourcils
noirs et des cils noirs.
Elle n'aura pas des yeux _voyants_, pas plus qu'une robe _voyante!_ Ses
prunelles ne seront ni bleu céleste, ni vert de mer; pas de fibrilles
d'or non plus, ni de petites pierreries chatoyantes dans ses prunelles
profondes et calmes.
Elle ne sera ni grande, ni petite, ni d'une taille moyenne, mais presque
grande. Car, si une taille moyenne est essentiellement bourgeoise, d'un
autre côté la petite taille semble destinée aux personnes qui veulent
jouer l'emploi de mademoiselle Scriwaneck, ou à ces femmes à qui les
démons inspirent la détestable idée d'imiter et de parodier en leurs
mièvreries le langage ingénu des petits enfants. Et les jeunes filles
grandes, aux bras superbes, ne font-elles pas songer à ces amazones qui
poussent leurs quadriges impétueux sur le sable de M. Arnault aîné?
Elle n'aura ni les pâleurs funéraires des dames que l'on peut
caractériser par l'apposition d'un nom de fleurs, soucis ou pensées;
ni ce teint blanc et rougissant dont la vue trouble le sang dans nos
veines, ni cette peau _dorée comme la jeune vigne_ que chante le poëte
de Rosina, et qui s'harmonise forcément avec _la lèvre à la turque_.
L'embonpoint et les lis des Autrichiennes du XVIIe siècle, la régularité
de traits des figures des bas-reliefs d'Égine lui sont interdits comme
indiquant des tendances païennes et sensuelles; la maigreur, comme
horrible. Tony Johannot a quelquefois dessiné et peint sa robe dans
des eaux-fortes et dans des aquarelles; il aurait aussi dessiné sa tête
douce et gaie, bienveillante et fière, si ce charmant génie avait pu
faire un pas de plus vers l'Idéal.
_La Jeune Fille Honnête_ ne peut demeurer qu'au faubourg Saint-Germain,
et dans un appartement donnant sur des jardins. Ai-je besoin de dire
que ses parents ne doivent exercer aucune profession qui tienne à
l'Industrie: que ne défloreraient pas les haleines du Monstre et les
grincements de ses roues?
Elle ne sait pas peindre de fleurs ni de paysages, et il faut qu'elle
réalise ce difficile problème: savoir très-bien toucher du piano et
ne pas être forte sur le piano. Sans doute, elle n'a pas regardé une
romance moderne! mais est-ce assez! Non, le concierge même de la maison
ne doit pas fredonner les chansons de Pierre Dupont et surtout celles de
M. Nadaud, en se promenant de long en large sur les pavés blancs de la
cour, où l'herbe pousse!
Ce n'est rien pour elle non plus que la devise de l'hermine: plutôt
mourir! Car, non-seulement il faut qu'elle ne soit jamais souillée, mais
aussi que ni les hommes, ni la Nature, ni le Hasard même n'aient
voulu tenter de souiller l'air qui frémit autour d'elle. O coiffures
bouffantes, anglaises et sévignés, accroche-coeurs, larges tresses
relevées en ferronnières, c'est vous que nous pouvons livrer à la brise
imprudente et folâtre, et qu'elle fasse de vous ce qu'elle voudra! Mais
ces bandeaux lisses, et non lissés, le vent même les respectera, car si
une mèche s'en séparait, si un caillou imprudent faisait aux bottines
de cette jeune fille une visible déchirure, si une goutte d'eau de pluie
tombait sur son gant, elle ne serait plus _La Jeune Fille Honnête_.
Tout doit s'entendre et conspirer pour ne pas froisser tant de puretés
délicates; mais elle, cet ange qui sera une femme, s'il doit pleuvoir
demain, il ne faut pas qu'elle sorte aujourd'hui, même en voiture, dans
la voiture de sa mère.
Vous me pardonnerez si vous voulez, mains rouges et jupes trop courtes,
ceintures bleues! chapeaux de province, fleuris comme les jardins de
Babylone, bouches en coeur qui vous ouvrez pour chanter _Les Oiseaux
du fou_ et _Les Oiseaux de Notre-Dame_, vous aussi vous êtes des signes
évidents de virginité: ce n'est pas vous que je célèbre! Elles s'en
souvient, cette rue de Lille, quelle fête c'était pour son ciel, et
quelle joie, lorsque au premier rayon de soleil mademoiselle Claire de
T... paraissait avec sa mère! Alors les dalles du trottoir et des pavés
se séchaient et blanchissaient soudain à mesure qu'elles allaient être
touchées par ses petits pieds, et devenaient pareilles à des tapis de
mosaïque, et les nuages, tout à coup chassés, laissaient bleu l'immense
azur. Elle ne s'appelle ni Sédille ni Palmyre, elle s'appelle Décence et
elle s'appelle Grâce, la couturière qui avait taillé et cousu ces robes
de cachemire, ces mantelets qui valaient cent francs ou cent mille
francs. Elles allaient à la messe aux Missions-Étrangères, mais non
point les jours où l'on y exécutait cette musique où Gounod laissait
gronder les orages de son âme, hésitante entre la nature et Dieu.
Mademoiselle Claire n'a jamais entendu l'orgue; elle tenait à la main un
livre! beau comme elle: Thouvenin, conseillé par Nodier, n'aurait pas
pu en faire un pareil. En donnant une pièce de monnaie à un pauvre, elle
lui parlait, et, à ce son de voix, le pauvre, comme transfiguré, croyait
emporter chez lui tous les millions des Rothschild!
Il y a six ans, elle avait dix-huit ans alors, mademoiselle de T...
faillit mourir d'une maladie de langueur. Après avoir longtemps ignoré
la vérité, M. de T..., dont les yeux s'ouvrirent enfin, se repentit de
l'imprudence qu'il avait commise en accueillant chez lui un secrétaire
jeune et beau, un exilé italien, le comte Angelo C... Quoique absolument
pauvre, le comte C... était de la meilleure noblesse de Florence.
Lorsque M. de T... vit que sa fille avait déjà les pâleurs du tombeau,
il la supplia en pleurant d'avouer sa fatale passion; mais Claire
fut muette, même avec sa mère, même avec son directeur, et voulut se
confesser à un autre prêtre. Dieu la sauva pourtant.
Deux ans après, M. de T..., complétement ruiné, alla refaire sa fortune
en Australie. Sous son toit, jusque-là honoré, la gêne fut telle qu'un
vieillard osa faire pressentir je ne sais quelles infâmes pensées.
Enfin, un jour, Claire comprit que bientôt peut-être IL Y AURAIT UNE
REPRISE au mouchoir de batiste avec lequel madame de T... essuyait ses
larmes. Pour la première fois de sa vie elle sortit seule, et
rentra frappée à mort, serrant convulsivement dans sa main un petit
portefeuille tout gonflé. Elle eut avec sa mère un entretien mystérieux.
Quand M. de T... et le comte Angelo furent revenus, riches tous deux, et
que Claire continua, comme par le passé, à refuser de devenir comtesse
C..., on ne put leur arracher un mot, ni à l'une ni à l'autre. Mais
le ciel fit à Claire cette grâce spéciale: elle succomba, non pas à
l'anévrisme qui allait la tuer, mais à une fluxion de poitrine qu'elle
avait gagnée pour s'être promenée au jardin un soir que ses dents
claquaient de fièvre; car cette chaste victime ne pouvait pas mourir
d'une maladie romantique.
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