--IRMA CARON--
Un matin que le dieu assembleur de nuages, Jupiter lui-même, était allé
courir les amourettes, qui sait? peut-être sous son habit de cygne, ou
bien déguisé en pluie d'or et en ouragan de banknotes, les autres dieux
eurent la fantaisie d'entrer dans l'atelier où le fils de Saturne passe
ses jours à modeler des figures d'hommes et de femmes, sans le secours
d'aucun rapin, ni modèle, ni praticien quelconque. Comme chez tous les
artistes, la porte fermait assez mal, et, quoiqu'ils n'eussent pas la
clef, les olympiens n'éprouvèrent que très-peu de difficulté à pénétrer
chez le maître.
Une fois introduits dans le sanctuaire, ils se mirent à regarder avec
curiosité les ébauches, les figures inachevées qu'on avait couvertes de
grands linges mouillés pour empêcher la terre de se durcir, et celles
que le marbre dompté et révolté emprisonnait encore à demi. Apollon,
Mercure et le jeune Bacchus regardaient surtout avec curiosité les
images féminines, tandis que Diane et Vénus elle-même devenaient
rêveuses devant le torse nu d'un berger adolescent. Les déesses
couraient comme des folles sur les échafaudages, et jouaient avec les
ébauchoirs. Vous voyez d'ici l'espièglerie que devaient amener ces
enfantillages.
On résolut de mettre à profit l'absence du terrible Zeus pour sculpter
sans lui, avec sa propre argile et ses propres outils, une femme
parfaitement belle.
Comme toutes les fois qu'on joue la comédie en société ou qu'on fait de
l'art entre amateurs, on chargea du gros de l'ouvrage le seul artiste
qui fût présent, Vulcain. C'est lui qui modela en terre la nouvelle
Galatée, et quel chef-d'oeuvre! Traits enfantins et superbes, ardente et
riche crinière, bras dignes de l'arc, corps d'amazone victorieuse, pieds
aux ongles purs, aux doigts écartés; Coysevox lui-même n'aurait pas fait
mieux.
Puis Vénus dénoua sa ceinture et toucha le sein de Galatée, et elle lui
donna ainsi le charme irrésistible.
Les autres dieux firent aussi leurs présents.
Bacchus, pareil aux femmes, accorda à Galatée le pouvoir d'affoler et
d'enivrer les enfants et les vieillards.
Apollon la doua de la symétrie; il lui donna le nombre et le rhythme
harmonieux des mouvements.
Mars, l'ardeur héroïque; Junon, la fierté; Pallas, les colères
vengeresses; Cérès, la couleur blonde; Mercure, l'habileté en affaires,
l'art d'élever des amants et de s'en faire trois cent mille livres de
revenu; Diane, cet air de virginité sans lequel une femme n'est pas
adorable.
Le cruel Amour donna à ses dents la blancheur et la force des dents de
tigresse, à ses ongles la rage meurtrière de ceux des bêtes fauves.
La Nuit et les Parques lui firent des sourcils noirs et de grands cils
noirs.
Ainsi l'ouvrage était bon. Et toutefois, avant de l'exécuter en marbre,
il fallait compléter le modèle et lui mettre les deux petites choses qui
lui manquaient, l'intelligence et l'âme. Mais l'atelier était si mal
en ordre! On eut beau fouiller les bahuts et retourner les coffres,
impossible de trouver les intelligences et les âmes, et de deviner où
Jupiter avait pu les ranger.
--Pour ce qui est de l'âme, dit Amour, j'en ai bien une sur moi, assez
médiocre, à la vérité, comme toutes celles que je donne, et je puis bien
en faire cadeau à Galatée; quant à l'intelligence, cherchez!
Mais on n'eut pas le temps de chercher. On entendit Jupiter qui
fredonnait sa chanson de Vert-Galant et de Diable-à-Quatre en montant
l'escalier; ce fut un sauve-qui-peut général.
Galatée resta belle, harmonieuse, habile, virginale, charmeresse et
féroce, mais idiote.
Telle est, en réalité, l'origine de mademoiselle Juliette Caron, la même
qui, devant nous tous, est devenue si célèbre comme danseuse d'abord,
puis comme comédienne à l'Opéra et au théâtre des Variétés, sous le
nom d'IRMA CARON, qu'elle a adopté; la même aussi qui doit se marier
la semaine prochaine avec un écrivain célèbre, s'il faut en croire les
journaux habituellement mal informés.
Phénomène véritablement inouï, dont l'absence se fait cruellement sentir
dans la ménagerie rassemblée à grands frais par Daumier, cette jeune
artiste unit dans des proportions fabuleuses la rouerie la plus
machiavélique à une stupidité qui dépasse tous les délires les plus
passionnés de la bêtise extravagante. Pour faire entrevoir son immense
astuce, je raconterai tout à l'heure brièvement l'histoire de sa vie,
mais quelques-uns de ses mots, devenus célèbres, suffiront à donner une
idée de ce qu'elle est comme jeune demoiselle idiote.
C'est à elle que va comme un gant la comparaison homérique: Elle
s'avance, pareille à une oie grasse! La lumière étonne ses beaux yeux,
l'air étonne ses lèvres suaves, la brise étonne ses cheveux, et ce
qu'elle porte surtout avec étonnement ce sont les trésors de son riche
corsage! Un homme maigre qui sentirait tout à coup pousser et poindre
sur sa poitrine ces monts de neige animés et de marbre vivant ne
les porterait pas, à coup sûr, d'une manière plus gauche et plus
embarrassée. Les seuls cas où Galatée ne puisse pas s'étonner, ce sont
ceux où il faudrait pour cela assembler deux idées. Alors elle est comme
une pierre, ou comme _est au Festin de Pierre_ la statue dont parle
Boileau! A ce sujet, on cite au théâtre des anecdotes dont le seul récit
encourage tous les étrangers à prendre les Français pour des menteurs.
Une fois, pendant une répétition, un rideau de fond se détacha des
cintres et tomba avec un bruit effroyable; une autre fois, six fusils
chargés pour une répétition générale devant l'inspecteur des théâtres,
partirent par accident. On sait ce que sont ces violentes surprises, qui
arrachent un mouvement d'effroi aussitôt réprimé à l'homme le plus brave
et le plus sûr de lui-même.
Irma seule ne bougea pas, ne tressaillit pas, ne se retourna pas. Il lui
avait été absolument impossible d'associer l'idée de bruit à l'idée
de danger, semblable en cela au bouillant Ajax! Pour elle, comme pour
toutes les moissonneuses de bluets qui sont entrées demoiselles de
comptoir dans le magasin de Thalie, le jour arriva, il arrive toujours!
où elle laissa effeuiller la blanche couronne qui lui tombait jusque
sur les yeux, par les mains d'un jeune premier scrupuleusement ganté de
gants à quatre francs cinquante centimes. Eh bien, le lendemain du soir
où cet artiste dramatique avait marché vivant dans son rêve étoilé,
il pouvait raconter à ses amis la plus étrange histoire. Au moment
où mademoiselle Caron avait donné sa réplique dans cette éternelle
et touchante comédie de l'_Oaristis_; au moment où Diane avait fui
courroucée, tandis que les ailes sans tache tombaient en poussière et
où le berger avait pu s'écrier, ivre de son idylle: «Te voilà femme
maintenant, et chère à Aphrodite!» à cet instant suprême que l'on se
rappelle, dit un poëte, même après que l'on a oublié le nom de son pays
et le nom de sa mère, Irma n'avait pas sourcillé; le plus insaisissable
éclair d'émotion n'avait pas traversé son visage; elle avait gardé la
sérénité impossible de ces nymphes de pierre qui, depuis trois cents
ans, renversent leurs urnes inépuisables dans les bassins murmurants des
fontaines.
Voici quelques-uns de ses mots: il y en aurait mille.
Mademoiselle O... disait au foyer à mademoiselle Caron, en lui parlant
d'un homme à bonnes fortunes déjà mûr, et plus connu comme vaudevilliste
que comme employé au ministère des finances:
--Oh! ma chère, prends garde à V.... il est bien ennuyeux, va! c'est un
homme qui est pendu toute la journée _après_ une femme!
--Allons donc! répondit Irma, il ne peut pas, puisqu'il a un bureau!
Irma se figure l'univers comme une ligne droite, partant de Paris pour
aboutir à un point, qui, pour elle, reste dans le vague. Comme un des
rois de la fashion venait lui faire sa visite d'adieu:
--Vous partez, dit-elle, est-ce que vous allez loin?
--Non, fit le dandy, à vingt lieues seulement.
--A vingt lieues? alors vous devriez bien vous charger d'une lettre pour
V..., il y est. (A vingt lieues!)
Après celle-là, faut-il tirer l'échelle? Non.
Visiblement troublée depuis longtemps par quelque chose qui lui était
inconnu, Irma se décida enfin à éclaircir ses doutes en s'adressant à
mademoiselle O...
--Quel est donc, lui dit-elle, ce martyr dont le visage a une expression
si divine, et qu'on voit chez tous les marchands d'images, les mains
clouées sur une croix?
A cette question prodigieuse, mademoiselle O..., épouvantée, effarée,
atterrée, faillit tomber à la renverse.
--Voyons, demanda-t-elle à Irma en la regardant entre les deux yeux
et sans pouvoir dissimuler sa stupeur, est-ce que tu n'as pas fait ta
première communion?
--Eh bien! qu'est-ce que tu as à présent, s'écria mademoiselle Caron en
se mettant à pleurer; si, je l'ai faite; mais il y a si longtemps! je ne
me rappelle pas ce qu'on m'a dit!
A cela ajoutez une seule touche. Ainsi que je l'ai constaté plus
haut, Galatée, qui de son vrai nom se nommait Juliette Caron, a
volontairement, spontanément, sans que rien l'y forçât, changé ce nom
en celui d'Irma Caron. Se complaît-elle dans l'admiration du jeu de
mots abominable et ingénu que forme cet assemblage de syllabes, ou n'en
a-t-elle pas eu conscience? A cela, on peut faire la réponse du sergent
Pilou: Ce sera éternellement un secret entre Dieu et elle!
Maintenant, qui étonnerai-je (pas Balzac assurément, s'il était vivant!)
en disant qu'avec cet esprit-là mademoiselle Irma Caron, qui n'a pas
vingt-trois ans, a déjà gagné trente bonnes ou mauvaises mille livres
de rente? Notez d'abord qu'elle possède une des plus jolies tantes
d'actrices qui aient jamais prononcé _armoire_ et _castrole_! Une tante
si élégiaque et si cruellement blanchie à la poudre de fleur de riz et
qu'un fantaisiste croyait devoir attribuer à sa monomanie le prix élevé
auquel se vend le riz au lait au café du théâtre des Variétés. Pendant
toutes les années passées à l'Opéra, cette tante de génie eut l'art de
revendre successivement à vingt financiers (à celui-ci pour une rente, à
celui-là pour une maison de campagne, toujours données d'avance!) cette
dernière larme furtive et ce dernier geste désespéré de l'innocence que
l'on ne peut cependant livrer qu'une fois. Mais elle, très-forte, ne
livrait rien! Elle se bornait à dire: C'est impossible, ma nièce est
trop désespérée!--Eh bien! répondait Plutus ou Midas, je veux parler
moi-même à Irma.
Oui, mais comment s'expliquer avec une idiote? et on gardait la maison
de campagne.
Il fallut cependant qu'Irma quittât l'Opéra, un cadre excellent pour
elle! Mais un soir qu'elle dansait pour la quarantième fois dans
_Robert-le-Diable_, quelqu'un lui demanda:
--Dans quoi jouez-vous ce soir?
--Je ne sais pas, dit Irma, je joue les nonnes!
Le mot fut rapporté à M. Duponchel et le fit souvenir que, depuis ce
temps, Macaron, comme on l'appelait au petit quadrille, n'avait pas
dansé une fois en mesure, et Macaron fut remerciée.
C'est alors qu'Irma se montra digne de sa tante, et, si elle continuait
à ne rien comprendre, prouva du moins un instinct miraculeux de la
manière dont nous entendons les arts en France. Elle fut reçue au
Conservatoire en récitant le rôle d'Agnès; elle y obtint un accessit,
puis un second prix, toujours avec le rôle d'Agnès; elle fut engagée à
l'Odéon, puis à Rouen, toujours avec le rôle d'Agnès, puis enfin, il y
a quatre ans, aux Variétés, sur la foi des souvenirs qu'elle a laissés
dans le rôle d'Agnès.
A Rouen, elle a joué à elle seule (pas sur la scène) une longue et
admirable comédie qui la fait deviner tout entière. Deux hommes,
très-spirituels tous les deux, s'étaient associés pour diriger le
théâtre. Aimée officiellement du plus âgé, elle se laissait aimer en
cachette par l'autre. Pendant trois années elle a dirigé le théâtre sous
leurs noms; ni l'un ni l'autre ne se douta jamais de son influence, tant
ils la voyaient stupide! Mais inspirant, sans avoir l'air d'y toucher,
toutes les résolutions, la prudence la mieux éveillée échouait contre
les regards de ses yeux de faïence, et elle multipliait les traits de
génie avec autant de prodigalité que les coq-à-l'âne. Comment les deux
directeurs ne se sont-ils pas aperçus qu'elle les jouait tous deux?
Et lorsqu'ils s'abordaient, chacun voulant obtenir de son associé
une augmentation ou un bénéfice pour l'adorée, comment n'ont-ils pas
éclairci le quiproquo? Et plus tard, comment Irma Caron a-t-elle dompté
les auteurs dramatiques, la presse, tout le monstre parisien?
C'est qu'elle possède cette force supérieure à la vapeur, à
l'électricité et au génie qui les emploie, cette force faute de laquelle
les poëtes vont mourir à l'hôpital ou à la porte de l'hôpital: la douce,
l'immaculée, l'immuable, la triomphante et sereine Bêtise.