O Muses modernes! vous dont les chapeaux tout petits sont des merveilles
de caprice et dont les robes effrénées semblent vouloir engloutir
l'univers sous des flots d'étoffes de soie aux mille couleurs,
inspirez-moi! soyez mes soleils, grappes, agrafes et noeuds de diamants!
Parfums de la poudre de fleur de riz à l'iris et du savon vert tendre au
suc de laitue, donnez à cette oeuvre une actualité agaçante! Car je veux
crayonner à la sanguine quelques Parisiennes, vivantes à l'heure même
où je fume la cigarette que voici, avec la tranquillité d'un sage.
Pourtant, je le sais de reste, il serait plus prudent mille fois de
lutter contre Price et contre Bonnaire, contre l'homme au tremplin et
l'homme à la perche, et il serait plus facile aussi de monter, comme
nous l'avons vu faire, au sommet d'une échelle que rien ne soutient, et
de jouer là, sur la quatrième corde, les variations de Paganini, que de
vouloir retracer ces types effroyablement invraisemblables à force de
vérité! Mais l'artiste ne doit-il pas se résigner gaiement à dompter,
chaque jour, à grands efforts de muscles et de reins, les voluptueuses
Chimères de l'Impossible, et à les enchaîner de liens d'or, sans avoir
un instant cessé de sourire? Donc, cher lecteur, regarde passer,
au bruit du satin qu'on froisse et au bruit de l'or, pudiques et
amoureuses, et insolentes et souverainement maîtresses des élégances,
les Parisiennes de Paris, ces femmes mystérieuses dont les toutes
petites mains déplacent des montagnes. Si je faiblis en voulant pénétrer
et traduire le secret parfois surhumain de ces existences, du moins
j'aurai choisi des modèles dignes de ton attention et que tu ne verras
pas représenter à tous les coins de rue par la lithographie à deux sous.
Je n'imiterai pas ces cruels faiseurs de Physiologies qui te rapportent
tous les ans comme des types nouveaux et curieux la Lorette, la
Grisette, la Portière et l'Élève du Conservatoire. Mes femmes, qui
vivront si quelque Vénus complaisante les anime selon ma prière, n'ont
pas été déflorées par le théâtre et par les images, et avant de les voir
défiler dans ce petit livre, tu ne les as rencontrées que dans la vie,
où l'on coudoie tout le monde sans voir personne, car chacun marche
devant lui en aveugle, ivre de sa passion et de son rêve! Mais je te
dois l'explication de mon titre, qui eût fait frémir le bon Nodier
à l'époque où ce poëte prévoyait déjà que nous parlerions bientôt un
français de fantaisie, et que Vaugelas pourrait se promener sans être
reconnu à travers les nouvelles allées du jardin littéraire. Toutefois
je ne te ferai pas l'injure de redire ici qu'il peut y avoir des
Parisiennes ailleurs qu'à Paris, puisque tu as là sous la main un
exemplaire bien complet de ta chère _Comédie Humaine_. Il est bien
entendu, n'est-ce pas, que par toute la terre et partout où l'homme
a bâti des villes, une femme réellement belle, riche, élégante et
spirituelle est une Parisienne. D'abord et avant tout être une femme
honnête, posséder trente mille francs de rente et se faire habiller par
une vraie couturière, savoir la musique à fond et ne jamais toucher du
piano, avoir lu les poëtes et les historiens et ne pas écrire, montrer
une chevelure irréprochablement brossée et des dents nettement blanches,
porter des bas fins comme une nuée tramée et bien tirés sur la jambe,
être gantée et chaussée avec génie, savoir arranger une corbeille de
fruits et disposer les fleurs d'une jardinière et toucher à un livre
sans le flétrir, enfin pouvoir donner le ton et la réplique dans une
causerie, sont des qualités qu'on ne réunit pas sans être nécessairement
une Parisienne, lors même qu'on habiterait Châteaudun et les plus plates
villes de la Beauce. Mais Paris, cette ville consacrée à la pensée,
au travail et à l'amour, où tout le monde mène à fin des oeuvres
gigantesques, et où, sans se lasser, on recommence sans cesse à vouloir
rouler au haut de la montagne verdoyante un amour qui retombe sur vous
comme le rocher de Sisyphe et vous écrase, Paris désespéré de passions
et affolé de joie, fécond jusqu'à épouvanter, et si magnifiquement
éloquent, spirituel et avide de poésie, crée pour lui et par la force
des choses des Parisiennes spéciales, qui ne peuvent exister qu'à Paris,
par Paris et pour Paris. Passé la banlieue, elles s'évanouiraient comme
des ombres vaines, car elles n'auraient plus de raison d'être et ne
trouveraient plus autour d'elles l'air qu'elles respirent. Celles-là,
nées parmi les enchantements, et qui sont sorties parfaites de la
chaudière où Paris, comme les démons de _La Tentation_, entasse des
papillons et des vipères, celles-là, dis-je, sont nos héroïnes,
les Parisiennes de Paris, fugitives et éblouissantes figures que
j'esquisserai de mon mieux avec ton aide, ô lecteur, dont l'intelligence
créatrice a collaboré à tous les poëmes. Bientôt peut-être, et Dieu
le veuille, un véritable peintre nous prendra ces crayonnages, et les
transportera sur une toile palpitante de vie. Alors le sang courra sous
les belles chairs; dans les chevelures, l'or de Rubens frissonnera sous
le vent, les draperies frémiront agitées par des mouvements hardis,
et nos femmes marcheront sous les lambris et sous le ciel, foulant les
fleurs des tapis et les gazons des grands jardins luxuriants. Ce cher
voleur sera le bienvenu et pourra usurper son bien où il le trouvera,
car nous lui laisserons la clef sur la porte, et nous ne voulons pas
même nouer les cordons des cartons où nous allons enfermer ces
feuilles légères. Quand on trouve toute faite une scène comme celle des
_Fourberies de Scapin_: «Que diable allait-il faire dans cette galère?»
on a parfaitement raison de l'emprunter pour toujours; vienne donc
Molière! Mais nous, tâchons du moins d'être Cyrano, et de préparer
quelques proies à dévorer, si nous en avons le temps et le pouvoir,
entre deux sonnets à Phyllis et entre deux voyages au pays de la Lune!