On trouverait l'étoffe d'un ouvrage humoristique. _Lettres athéniennes_,
imité des _Lettres persanes_, dans les Réponses de cette question
ajournée. Le cadre du Questionnaire ne comportant pas de développement,
nous avons adopté celui d'un Interwiew du Sage de la Grèce par un
Reporter de Paris, qui permettra de résumer les communications de nos
Correspondants, dont nous groupons les noms en tête de ce dialogue:
Adolphe Flachs.--André M.--Aspasie du Moulin rouge.--Athénienne du
Quartier latin.--Briséis.--Docteur B.--E. G.--Giocanna.--Hirondelle du
Temple de Diane.--Lady Love.--Léonie d'As.--Mlle Phryné.--Mimi.--Miss
Tenflûte.--Parisienne de la rue d'Athènes.--Pierrette.--Platonicienne.--
Roméo et Juliette.--Tête folle.--Véra.---Xantippe.
PERSONNAGES.--Pantophile, Sage de la Grèce.--Un Reporter.
La scène se passe sur la terrasse d'un café, après déjeuner.
Le Reporter prend des notes en causant:
Pantophile.--En deux heures, au moyen de la langue universelle, le geste
et l'or, ma vie était organisée dans un Terminus; comme le soldat et le
colimaçon, le philosophe porte tout avec lui, et je me suis mêlé à votre
peuple d'écureuils.
Le Reporter.--C'est noté, marchons comme ça.
--Nous avions de ces entretiens et de ces dialogues avec Platon, dans
les Jardins d'Académus, et avec Aristote sous les Galeries du Portique.
--Ainsi, depuis les trois mille ans qui ont passé sur la cendre
d'Homère, vous n'avez rien trouvé de nouveau, aucune différence entre
Athènes et Paris?
--Dans le fond, non; dans la forme, si. Aristophane dirait que le monde
est un théâtre où on joue toujours la même pièce avec les mêmes
comédiens, dont on modifie les décors, le costume et le langage. Les
hommes sont partout les mêmes, Athéniens je les ai laissés, Parisiens je
les retrouve; j'étais un Parisien d'Athènes, il n'y a rien de changé, il
n'y a qu'un Athénien de Paris de plus.
--Quelle est la chose qui vous a le plus étonné à Paris?
--C'est d'abord de m'y voir, ensuite que personne ne m'ait encore dit:
«_Monsieur est un Sage de la Grèce, comment peut-on être du Siècle de
Périclès?_» Ou bien encore qu'une demoiselle classique ne se soit pas
écriée:
Un Grec, ô ciel! ma soeur, un Grec, un Sage grec!
Je l'aurais embrassée. Cependant on m'a montré ma photographie
instantanée, où j'ai l'air de la Statue du Commandeur invité à souper
avec des cocottes, buvant du vin de Champagne et fumant un cigare.
--Ah! ah! très bien. Et les petites femmes?
--Elles sont plus habillées ou plus déshabillées que les Athéniennes,
et, bien qu'elles n'aient pas le nez grec, elles n'en sont que plus
jolies. Mais vous avez inventé l'amour artificiel, l'Hypocrisie a des
temples; la Beauté, qui est une religion, n'est qu'une enseigne, et il
n'y a plus que vos hétaïres qui aient conservé les traditions des
nôtres: «Tu veux des diamants, des festins, des esclaves, cela s'achète;
tu demandes du plaisir, cela se paie. Tu n'as plus d'or? Va-t'en, et
apprends à te passer de ce qui ne se donne pas».
--Quoi encore?
--Paris est la ville la plus inconnue des Parisiens, comme la France le
pays le plus inconnu des Français, et la République le gouvernement le
plus inconnu des républicains.
--Un grand peuple ne se gouverne pas comme un petit.
--Vous appelez la Grèce un petit peuple; sur quoi repose donc la
grandeur? Mesurez-vous un livre à son épaisseur, un tableau à l'ampleur
de la toile, une statue à sa hauteur, un monument à sa masse, un peuple
à l'étendue de son territoire et au nombre de ses habitants? Quelle
place tenez-vous sur cette boule, dont les trois-quarts sont couverts
d'eau salée et l'autre quart couvert de boue? Votre population est
inférieure à celle de presque tous les autres peuples; l'Europe entière
danserait la Pyrrhique sur l'herbe de la Prairie américaine; vos fleuves
sont des ruisseaux, vos lacs des mares, vos Montagnes des taupinières,
excepté le Mont-Blanc, que vous finirez par consommer en carafes
frappées. Connaissez-vous la Grèce?
--Je suis bachelier.
--Mon compliment. Un géographe démontrerait, le compas à la main, que la
superficie de l'Attique n'est pas égale à la moitié du plus petit de vos
départements français, et d'après les chiffres de la statistique, que le
nombre de ses habitants est inférieur à celui d'un chef-lieu de
province. C'est là qu'une phalange de citoyens libres, marchant au
soleil, drapés dans un lambeau d'étoffe, a laissé sa trace éternelle et
dominé l'univers qui relève encore de lui.
L'activité de cette légion d'hommes a couvert de villes, comme votre
Marseille, les rivages de la Méditerranée, elle a dispersé des flottes
de cent mille vaisseaux, chassé des armées de trois millions d'hommes.
Elle a inventé les méthodes de toutes les sciences, les formules de la
philosophie, les principes de la politique, les règles de l'éloquence,
du barreau et de la tribune. La Grèce régnait sur le monde par son génie
et ses artistes, par les armes et le commerce.
Et voilà ce que vous appelez un Petit peuple? C'est votre maître, vous
lui devez tout, et vous ne savez même pas l'imiter.
Nous avions une aristocratie élective d'hommes supérieurs: Périclès aux
affaires, Thémistocle à la guerre, Alcibiade aux vaisseaux, Platon et
Socrate à la philosophie, Eschyle, Euripide et Aristophane au théâtre,
Démosthène à la tribune, Phidias et Praxitèle au marbre, Apelles aux
couleurs, Lysicrate à la musique. Vous n'avez qu'une démocratie
ombrageuse et jalouse, qui abat et repousse tout ce qui n'est pas
médiocre comme elle. Votre Panthéon est peuplé de martyrs: _Aux grands
hommes la Patrie reconnaissante_, quand ils sont morts de faim, de
dégoût et de désespoir.
Vous ne savez pas ce que c'est que la liberté; vous étouffez la
jeunesse, corps, intelligence et âme; vous êtes façonnés à la tutelle
comme des oiseaux qui sont nés dans une cage; vous vivez prisonniers,
dans un perpétuel esclavage, de l'école à la caserne, et de la caserne
dans un compartiment numéroté.
--Mais nous avons aussi des Lettres, des Arts et des Sciences, une
Religion et une Philosophie, un Code, une Flotte, une Armée.
--Il faut être juste; l'art est une langue universelle que la Grèce a
créée sans autre règle que le sens du Beau, qui met l'homme en
communication directe avec la nature; c'était sa religion; vous en avez
fait le culte du Joli, qui est une agréable expression du Laid. Quoi!
vous appelez le grec une langue morte? c'est la vôtre, qui, à travers le
latin, n'en est qu'une corruption grossière, après lui avoir emprunté
son alphabet, et si je parlais grec à un helléniste, il traduirait les
mots, sans en comprendre le sens. Nos poèmes, tragédies, comédies,
histoires, discours, n'ont pas été surpassés. Vous n'avez pas un poème
épique comme l'_Iliade._ Je suis étonné que vous n'ayez pas même une
littérature vraiment française. A l'Odéon, on se croirait dans un
théâtre anglais. Qui vous délivrera des Grecs et des Romains? La
Comédie-Française est le temple de Racine et de Corneille, où on dit la
messe le mardi pour les sourds, et les autres jours pour ceux qui ont
les oreilles de Midas. Si encore vous aviez des imitateurs
d'Aristophane; mais Molière ne pouvait mettre en scène un Courtisan.
--Allez toujours.
--L'oreille fut le seul guide des musiciens pour trouver les sept notes
de la gamme, pour inventer la lyre, la flûte, la trompette et d'autres
instruments. Trois mille ans plus tard, vous avez découvert qu'un son
est formé de trente-deux vibrations, et que le goût des Grecs était
d'accord avec les lois de la physique. Vous ne connaissez que cinq
fragments de leur musique; je n'en connais pas plus de la vôtre, puisque
l'Opéra ne joue guère que de la musique allemande et italienne, ou des
imitations. Par exemple, la décoration est merveilleuse, magique, et les
ballets m'ont enchanté; c'est dommage que les danseuses ne soient pas de
marbre, je veux dire le marbre rose du Péloponnèse. Quant à vos cirques,
ce sont des parodies des Jeux olympiques.
--Je ne comparerai pas nos sculpteurs et nos architectes aux artistes
grecs, mais nous avons des Écoles de peinture.
--Les peintres grecs se contentaient de trois couleurs, quatre au plus;
mais leur dessin était pur, et ils avaient le talent des vôtres sans
avoir leurs ressources. Le génie a toujours été rare, bien qu'il ne soit
qu'un peu de phosphore dans une boîte qui n'est pas même en ivoire. Le
mécanisme des arts s'est perfectionné par des procédés qui en font une
industrie. Vous élevez, sur vos places publiques, une population morose
de bronze et de marbre qui fait ressembler vos grands hommes à des
ramoneurs ou à des pierrots. Ce sont des caricatures, affublées de la
défroque moderne, qu'il faudrait compléter en les coiffant d'un chapeau
haute-forme.
--Et l'architecture, la voilà: la Tour Eiffel!
--L'architecture moderne a atteint les dernières limites de la laideur.
Vous ne savez même pas copier; si la Bourse est un monument grec, c'est
en dedans. La Madeleine ne vaut pas mieux. C'est une erreur de croire
que notre architecture est géométrique: la frise du Parthénon n'est pas
une ligne droite, c'est une courbe; l'espace entre les colonnes est
inégal, rectifié par la perspective de la lumière du ciel et de l'ombre
des façades. Les Romains étaient des maçons au cordeau. Les barbares,
eux, se contentaient de détruire les chefs-d'oeuvre, ils ne les
déshonoraient pas.
--Enfin, les Sciences sont modernes.
--La Grèce a inventé toutes les méthodes, mathématiques, géométrie,
mécanique, astronomie, médecine, législation, stratégie, même le jeu
d'Échecs. Les sciences ne sont que les étiquettes pompeuses de
l'ignorance humaine, et il suffit d'un insecte pour humilier toutes les
académies. Le monde est une horloge dont nous regardons marcher les
aiguilles sans en comprendre le mécanisme. Là, il y a des conquêtes
acquises: la locomotive, le bateau à vapeur et le ballon, le télégraphe
et le téléphone, la poudre et l'imprimerie. Je sais bien qu'un cheval
rapide ne court pas longtemps, que la voile va moins vite que le vent,
que les signaux aériens et les phares n'ont pas une longue portée, que
les armes blanches sont primitives et les tablettes fragiles; mais cela
a suffi à la Grèce, et les seuls monuments indestructibles sont bâtis
sur du papier. Les Romains nous ont emprunté les lois que vous avez
adoptées. Vous avez remplacé la ciguë par la décapitation, ce qui est
moins décent. Nous avions quatre mille dieux, et vous n'en avez plus,
une philosophie lumineuse que vos systèmes ont obscurcie. Quant à la
politique, elle se résume en une formule simple: mille pauvres contre un
riche, et la pire des tyrannies sera celle qui donnera au peuple le
bien-être matériel.
--Une dernière question: Pourquoi Alcibiade a-t-il coupé la queue à son
chien?
--C'était une sorte d'énigme proposée aux Athéniens, un moyen ingénieux
pour détourner pendant quelques heures leur attention dans une
conjoncture difficile. Les gouvernants usent souvent de ce moyen pour
amuser le peuple, enclin à contrecarrer la manoeuvre des affaires
publiques; le prétexte change, mais c'est toujours le Chien d'Alcibiade.
--Conclusion?
--Eh bien, ce que vous appelez le Progrès de la civilisation est un
cercle vicieux. Un seul exemple: les aliments, l'air, la lumière, sont
les trois premières conditions de l'existence; tout ce que vous mangez
est frelaté, on ne trouverait pas un verre d'eau pure; l'air est infesté
et vous vivez à la lumière artificielle, sous des ruches où les abeilles
sont à l'étroit dans leurs alvéoles et dont la reine est une portière.
Nous avions des mets simples, un abri commode, la vie au soleil et la
liberté. Il faut si peu pour l'homme et pour si peu de temps. Si l'âge
d'or est devant nous, c'est dans le sens métallique de la fin de ce
siècle d'argent, _Alpha, Oméga._
--Tout ça, c'est un thème grec.
Charles Joliet.