Il n'est pas d'usage à Rome de se lever de bonne heure, non plus que de
se coucher tard.
La vie est longue et les affaires sont brèves, sous ce beau ciel chargé
d'indolence. Aussi l'étranger à qui prendrait la fantaisie de se
promener par la ville vers sept heures du matin ne rencontrerait-il dans
les rues silencieuses que quelques voitures de maraîchers se dirigeant
nonchalamment vers le marché du Campo di Fiore, devant le palais
Farnèse, où loge superbement l'ambassade de France près le Quirinal.
Bien amusantes, ces charrettes contadines, longues, plates et étroites,
peintes en bleu vif, avec, accrochée de biais sur le brancard gauche,
une hotte faite de cercles de tonneau recouverts de peaux de chèvre,
doublée d'oripeaux qui seraient éclatants s'ils n'étaient moins
crasseux. C'est le cabriolet où s'assied le conducteur dans son costume
de modèle pour tableaux romantiques, veste et culotte de drap gros bleu,
ceinture de laine rouge ou jaune, feutre pointu, foulard d'un vert à
faire grincer les yeux, les jambes entortillées de bandes de toile
blanche, par-dessus lesquelles s'entrecroisent les cothurnes de la
sandale en peau de vache.
Puis, si c'est dimanche, l'étranger pourrait croiser des hommes cravatés
de blanc, et sous le pardessus de qui se devine l'habit noir. A Paris,
ce serait des gens qui vont se mettre au lit; mais à Rome pareille
dissipation est invraisemblable. La capitale du monde n'eût-elle
d'ailleurs pas les moeurs paisibles d'une sous-préfecture, on verrait à
leur mine grave qu'il ne s'agit point là de fêtards attardés. Si les
funérailles se faisaient à pareille heure, on croirait plutôt qu'ils se
disposent à tenir les cordons de quelque poêle. Puis, dans cette voiture
qui passe, la seule assurément déjà attelée à Rome, voilà des femmes
coiffées d'une mantille de dentelles, ce qui leur donnerait assez l'air
de sortir du bal, si l'ensemble de leur toilette n'était si uniformément
noir. Ces fracs prématurés et ces mantilles insolites se rendent à la
messe du pape.
*
* *
Depuis que Rome est découronnée de la tiare apostolique, c'en est fini
des fastueuses «fonctions» qui la remplissaient de splendeurs mystiques,
et auxquelles le pontife suprême apportait la majesté de sa présence.
Plus d'office pontifical dans la basilique vaticane les jours de Pâques
et de Noël, avec de formidables fanfares de trombone sonnant du haut de
la coupole la naissance du divin _bambino_. Plus de bénédiction _urbi et
orbi_ quatre fois l'an, du haut de la loggia de Saint-Pierre, de
Saint-Jean de Latran et de Sainte-Marie-Majeure. Plus de procession du
pape et du Sacré-Collège le jour de la Fête-Dieu; plus de prière du
Saint-Père chaque vendredi de carême dans la «confession» du prince des
apôtres. Plus de lavement des pieds du jeudi-saint par le vicaire de
Jésus-Christ et Son Eminence le grand pénitencier, avec repas servi sous
le portique de Saint-Pierre à douze vieillards pauvres. Plus de baptême
solennel des juifs et païens convertis, au baptistère constantinien de
Latran, le samedi-saint.
«Où peut-on voir le Pape?» interrogent anxieusement au débotté tous les
Américains. Quand on leur répond: «Nulle part», ils sont consternés.
Pour un peu ils demanderaient à Cook de leur rendre l'argent. Comme ils
ne sauraient pourtant ignorer la réclusion volontaire du Saint-Père dans
l'enceinte de son palais, ils s'imaginent, sans doute, qu'on a ménagé
aux fenêtres des musées vaticans quelques vues sur son allée favorite,
voire sur sa salle à manger, moyennant vingt sous au custode.
Il est fort difficile d'être admis auprès du Saint-Père. Cela s'explique
assez par le nombre considérable des demandes dont sont assaillis le
majordome de Sa Sainteté et son maître de la chambre. Si Mgr Macchi et
Mgr délia Volpe ont la réputation de ne pas être toujours aimables,
c'est en raison des innombrables refus auxquels les oblige leur devoir.
La bonne grâce traditionnelle des prélats romains s'arrête où commence
la nécessité pour Léon XIII de se défendre contre des envahissements qui
n'ont pas toujours pour motif l'unique piété.
En outre des audiences particulières, tantôt chaque dimanche, tantôt
tous les quinze jours, selon l'état de santé du Saint-Père et ses
dispositions à la sociabilité, se distribuent les précieuses cartes
d'admission à sa messe. Elles portent au bas l'indication du costume de
rigueur, frac et toilette noire, avec la mantille pour les femmes. On
sait en effet que celles-ci ne sont pas admises nu-tête au lieu saint,
débris de l'ancien rituel hébraïque conservé par le christianisme, et,
d'autre part, les fantaisies souvent étranges que la mode leur impose
sous forme de couvre-chef risqueraient de frapper une note bien mondaine
dans l'austère solennité de la cérémonie. Et puis, c'est la tradition,
et, en matière d'étiquette pontificale, cette raison dispense d'en
chercher aucune autre.
Tous les étrangers connaissent l'entrée du Vatican, le _Portone di
Bronzo_, à l'extrémité du demi-cercle de droite de la colonnade du
Bernin, ce colossal anneau de granit dont Saint-Pierre est le chaton. En
passant devant le poste des gardes-suisses, dont le costume de
lansquenet du XVIe siècle est une des curiosités de Rome, on déplore que
le progrès des temps les ait armés d'un vulgaire fusil Winchester, en
remplacement de la hallebarde d'antan, qu'ils ne portent plus que dans
leurs factions aux portes des appartements intérieurs. Ils sont encore
bien pittoresques, avec leur culotte bouffante de drap écarlate,
recouverte de lanières tailladées alternativement noires et jaunes, le
pourpoint pareil bordé d'un galon aux armes du pontife régnant, bas
rayés de jaune et de noir et souliers plats, avec, en grande tenue de
service, la cuirasse d'acier poli à épaulières et brassards, et le
casque ombragé d'un ample panache blanc. Une fraise tuyautée et une
rapière à fourreau de cuir fauve complètent cet uniforme attardé. Avec
leur robuste carrure germanique, leur teint coloré, leurs longues
moustaches rousses pendantes, ces pacifiques soldats de parade semblent
échappés d'une compagnie de condottieres gibelins.
Sur une petite place triangulaire qui se trouve au pied de la haute et
massive muraille contre-buttée de la chapelle Sixtine, entre l'enceinte
des jardins pontificaux et le colossal bas-côté de Saint-Pierre, il y a
un corps-de-garde suisse à la porte du Vatican par laquelle, au
printemps dernier, Léon XIII a fait cette fameuse sortie qui n'en était
pas une. En face, le long d'une rampe qui conduit à la Monnaie, un
fantassin italien monte la garde au nom du roi Humbert. C'est
l'irréconciliabilité des deux principes mis en présence à vingt pas l'un
de l'autre.
Quand on se rend chez le pape, au lieu de suivre la longue galerie
voûtée qui mène à l'escalier royal, on monte à droite par la _Scala Pia_
à la cour Saint-Damase, entourée à la hauteur d'un bon dixième étage des
galeries vitrées des loges de Raphaël. Ceux qui se représentaient le
Vatican comme un imposant palais de style ne sont pas peu déconcertés
par cet énorme assemblage incohérent de constructions jaunâtres,
irrégulières par l'élévation comme par la forme, d'une ligne peu
architecturale, et dont l'ensemble n'a d'autre apparence extérieure que
celle de l'immensité. Lorsqu'on y a pénétré, on est ébloui par la
magnificence intérieure de cet édifice, fait, en effet, de pièces et de
morceaux rapportés, depuis le pape Symmaque jusqu'à Pie IX. Si vaste
qu'il paraisse, le chiffre de onze mille auquel est évalué le nombre de
salles qu'elle renferme doit être exagéré. Mais qui en a pu faire le
compte? Le préfet même des sacrés palais apostoliques ne s'y
reconnaîtrait pas.
Bien que les appartements privés du pape n'en occupent qu'une très
petite partie, on s'y perdrait sans peine, si l'on n'était guidé par les
gardes suisses, postés de distance en distance, ou par les gendarmes
habillés à la française, en culotte de peau et bottes fortes, bonnet à
poil en tête, un sabre formidable au côté, et des éperons longs comme
ça, qui partagent avec eux la garde du vicaire de Jésus-Christ.
Instinctivement, on baisse la voix au diapason d'église, en traversant
cette interminable enfilade de salles et galeries désertes, froides et
nues, aux hauts plafonds à caissons carrés ou décorés à fresque par
Jules Romain et Daniel de Volterre, Vasari, les Zuccari et autres
fabricants de peinture d'apparat. Le faible bruit des pas sur les dalles
de marbre en trouble seul le silence mélancolique, en soulevant la
légère poussière des lieux délaissés. On dirait d'un cadre fastueux dont
serait absente la peinture qui l'animait.
Enfin, l'on parvient dans la salle des gardes nobles, où des camériers
en culotte courte et simarre de damas rouge, bas de soie et jabot Louis
XV, vous débarrassent de votre pardessus, puis vous introduisent
silencieusement dans le sanctuaire. Ce n'est rien qui ressemble à une
chapelle, mais un salon de médiocre dimension, tendu de lampas groseille
d'un fort vilain ton, au milieu duquel une trentaine de chaises de soie
sont rangées cinq par cinq dans le prolongement d'une ouverture déporté
à deux battants. Au fond, dans la pénombre d'une petite pièce dont les
fenêtres sont voilées de stores, les cierges allumés d'un autel. Ce
mystère, ce silence, ce demi-jour, cet appareil rendu plus solennel par
sa simplicité même, le noir dont sont drapées les femmes, quelques frocs
de moines dans l'assistance, la marche discrète des monsignors en
soutane violette qui passent comme des ombres, font songer vaguement à
la célébration du saint sacrifice dans les catacombes des premiers
chrétiens.
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* *
Ce ne sont généralement pas des mécréants qui obtiennent l'honneur
d'entendre la messe du pape. Mais s'en glissât-il un par aventure dans
la chapelle privée, je ne crois pas que son endurcissement pût résister
à un passage d'émotion quand paraît devant le premier rang des fidèles,
brusquement prosternés à cette vue, une frêle silhouette en robe
blanche, qui fait sur les têtes inclinées le geste de la bénédiction.
Léon XIII a accompli sa quatre-vingtième année, et, en émaciant encore
son corps d'ascète, l'âge lui a donné comme une transparence mystique et
super terrestre qui sied mieux à son rôle sacré de pontife suprême que la
rondeur bonne enfant de son prédécesseur. Elle sied surtout au premier
Pape à qui soit échu la tiare découronnée de son fleuron de souverain;
elle lui donne l'aspect d'un saint plutôt que l'allure d'un roi. C'est
une image si banale qu'on ose à peine l'évoquer, celle du contraste
matériel entre la personne de ce chétif vieillard et l'immense majesté
de l'abstraction qu'il incarne, l'incommensurable grandeur du passé dont
il est le 264e héritier. Mais dans certains cas il n'y a que la banalité
qui serve, faute de pouvoir mieux dire que ce qui a été dit. Quant aux
esprits forts qui jugent puérile cette double tendance de l'imagination
à concrétiser l'idée abstraite en même temps qu'on idéalise l'être
concret, je leur répondrai que c'est tant pis pour eux s'ils ne sont pas
restés l'enfant qui vit d'images, car ils sont privés des plus vives
jouissances, qui sont les jouissances sensationnelles.
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Léon XIII dit longuement sa messe, avec des mouvements lents de
vieillard, la voix douce et très faible s'entrecoupant de défaillances,
la taille voûtée sous le poids des ans écrasée encore par la lourde
magnificence de riches ornements sacerdotaux. Son aspect profondément
vénérable est accentué par la vigoureuse maturité de trois prélats
domestiques qui l'assistent à l'autel, avec leur visage à reflets bleus,
aux robustes méplats de médaille romaine, et leur abondante chevelure
frisée débordant la tonsure. Mais cette vieillesse n'est pas de la
décrépitude. On s'en aperçoit quand, l'office terminé, après une seconde
messe dite par un chapelain de la famille pontificale et que le
Saint-Père écoute avec autant de ferveur qu'il en a mis à dire la
sienne, commence le défilé des présentations.
Lorsque le pape en a décidé ainsi, il prend place dans un fauteuil au
pied de l'autel et chacun des assistants à son tour, nommé par un maître
des cérémonies qui auparavant l'a discrètement interrogé sur les
particularités de nature à intéresser Sa Sainteté, a l'honneur de
s'entretenir quelques instants avec elle. On voit alors que la vivacité
d'esprit de Léon XIII, son affabilité italienne, sa paternelle bonté de
pontife, n'ont nullement souffert des atteintes de l'âge. Prenant vos
mains dans les siennes, blanches, fines et souples comme celles d'une
femme, il vous parle en un français impeccable--c'est la langue qu'il
emploie avec tous les étrangers--et si ces cérémonies lui causent
quelque fatigue et quelque ennui, personne ne s'en peut douter, tant il
y apporte de bonne grâce d'homme du monde, élargie et exaltée par la
majesté religieuse et souveraine du vicaire de Jésus-Christ. Un neveu de
Léon XIII, le comte Pecci, élevé par lui et admis dans son intimité
journalière, dit que jamais il ne l'a vu rire. Mais cette gravité
méditative et mélancolique n'est pas de l'humeur morose. Pour s'en
convaincre, on n'a qu'à observer ce que contient d'aimable la finesse de
son sourire.
L'impression de grandeur qui s'exhale de la bénédiction avec laquelle le
Pape vous congédie frappe les âmes jusqu'à accabler celles qu'anime la
ferveur des simples. J'ai vu une jeune femme espagnole fondre en larmes
aux pieds du Saint-Père, suffoquée par l'émotion au point de ne pas
pouvoir se relever après avoir baisé son anneau de pasteur des peuples
et la croix d'or brodée sur sa mule de velours rouge. L'extrême douceur
et l'aimable bonté avec laquelle il s'efforçait de la calmer ont eu
peine à avoir raison de son trouble éperdu. Ce vif et touchant hommage
rendu à la splendeur de la foi aurait désarmé les plus sceptiques. En
sortant de la messe du Pape, on est tout au triomphe de l'idée sur la
matière, et cette pensée consolante n'est chassée de l'esprit par aucun
des détails temporels de la fin, ni les _rinfreschi_ servis dans une
salle voisine aux privilégiés familiers du Vatican--les glaces et
granits de rigueur en Italie, même quand il y fait froid--ni la pièce
blanche à l'effigie de l'usurpateur, discrètement glissée au départ dans
la main des imposants camériers en damas écarlate. A n'y regarder qu'au
point de vue abstrait, qui plus qu'on ne le croit gouverne encore le
monde, elles sont toujours vraies, les paroles superbes inscrites à la
voûte de la _Scala Regia: Ambulabunt gentes in lumine tuo, et reges in
splendore._
Marie Anne de Bovet.
[Illustration: CATASTROPHE DU STEAMER ANGLAIS «L'UTOPIA» DEVANT
GIBRALTAR.--Sauvetage des naufragés par le cuirassé «Anson».]
[Illustration: THÉÂTRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.--«L'Impératrice
Faustine», drame historique en cinq actes, du comte Stanislas Rzewuski.
Le centurion Aper livré par Marc-Aurèle aux fureurs de la populace, en
présence de l'impératrice Faustine (4e acte).]