A “L’UN CONTRE TOUS”[1]

Le sujet de ce livre n’est point la guerre, bien que la guerre le couvre

de son ombre. Le sujet de ce livre est l’engloutissement de l’âme

individuelle dans le gouffre de l’âme multitudinaire. C’est, à mon sens,

un événement beaucoup plus gros de conséquences pour l’avenir humain que

la suprématie passagère d’une nation.

Je laisse délibérément au second plan les questions politiques. Il faut

les réserver pour des études spéciales. Mais quelques causes qu’on

assigne aux origines de la guerre, quelles que soient la thèse et les

raisons qui l’étayent, aucune raison au monde n’excuse l’abdication de

l’esprit devant l’opinion.

Le développement universel des démocraties, mâtinées d’une survivance

fossile: la monstrueuse raison d’État, a conduit les esprits d’Europe à

cet article de foi que l’homme n’a pas de plus haut idéal que de se

faire le serviteur de la communauté. Et cette communauté, on la définit:

État.

J’ose le dire: qui se fait le serviteur aveugle d’une communauté

aveugle--ou aveuglée--comme le sont tous les États d’aujourd’hui, où

quelques hommes généralement incapables d’embrasser la complexité des

peuples, ne savent que leur imposer, par le mensonge de la presse et le

mécanisme implacable de l’État centralisé, des pensées et des actes

conformes à leurs propres caprices, leurs passions et leurs

intérêts,--celui-là ne sert pas vraiment la communauté, il l’asservit et

l’avilit, avec lui. Qui veut être utile aux autres doit d’abord être

libre. L’amour même n’a point de prix, si c’est celui d’un esclave.

De libres âmes, de fermes caractères, c’est ce dont le monde manque le

plus aujourd’hui. Par tous les chemins divers:--soumission cadavérique

des Églises, intolérance étouffante des patries, unitarisme abêtissant

des socialismes--nous retournons à la vie grégaire. L’homme s’est

lentement dégagé du limon chaud de la terre. Il semble que son effort

millénaire l’ait épuisé: il se laisse retomber dans la glaise; l’âme

collective le happe, il est bu par le souffle écœurant de l’abîme...

Allons, ressaisissez-vous, vous qui ne croyez pas que le cycle de

l’homme soit révolu! Osez vous détacher du troupeau qui vous entraîne!

Tout homme qui est un vrai homme doit apprendre à rester seul au milieu

de tous, à penser seul pour tous,--et, au besoin, contre tous. Penser

sincèrement, même si c’est _contre_ tous, c’est encore _pour_ tous.

L’humanité a besoin que ceux qui l’aiment lui tiennent tête et se

révoltent contre elle, quand il le faut. Ce n’est pas en faussant, afin

de la flatter, votre conscience et votre intelligence, que vous la

servirez; c’est en défendant leur intégrité contre ses abus de pouvoir:

car elles sont une de ses voix. Et vous la trahissez, si vous vous

trahissez.

Sierre, mars 1917.

Clerambault · 第 4 / 13 题