Dans le boudoir pompadour, entre le piano d'Erard et la glace à cadre
doré, rien n'était changé. Par les fenêtres à vitres, des rayons de
soleil entraient joyeusement, répandant partout un air de fête, et
parsemant de pierreries multicolores les fleurs des porte-bouquets.
Felze observa que ces fleurs n'étaient plus comme jadis des branches
coupées aux cerisiers nationaux, mais des orchidées américaines...
--Qui sait!--songea-t-il, soudain amer.--L'Amérique a passé par là...
Herbert Fergan lui-même n'obtiendra peut-être pas une larme! Tant mieux
et tant pis!
Il s'était approché de la fenêtre, il regardait le jardin minuscule, et
ses rocailles, et ses cascades, et ses forêts pour Lilliputiens. Une
voix qu'il n'avait point oubliée, une voix chantante et douce, menue
comme un cri d'oiseau, répéta tout à coup derrière lui, la phrase de
bienvenue qui l'avait accueilli pour la première fois, dans ce même
salon, six semaines auparavant:
--Oh! cher maître!... Que je suis confuse de vous avoir fait attendre
si longtemps!
Et, toujours comme jadis, une menotte d'ivoire clair se tendit vers le
baiser.
Mais cette fois, Felze, ayant touché de ses lèvres les doigts soyeux,
ne répondit rien à la phrase d'accueil.
Sans prendre garde à ce silence, la marquise Yorisaka bavardait
gaiement:
--Hé! nous pensions bien, Mrs. Hockley et moi, que vous auriez bientôt
assez de votre excursion! Avez-vous été très loin? N'avez-vous pas reçu
trop de pluie? Rapportez-vous de belles esquisses? Dès demain, j'irai à
bord de l'_Yseult_, et je veux absolument que vous me montriez tout!
Elle parlait avec plus de hardiesse qu'autrefois. Elle était vêtue
d'une robe Louis XV en mousseline brodée, rose sur rose. Elle portait
une capeline de tulle à grandes brides nouées. Elle s'appuyait sur une
ombrelle à falbalas, rose comme la robe. Et dans cet accoutrement,
combiné pour la taille des femmes que l'on rencontre au Pré Catelan ou
à Armenonville, elle paraissait, petite, petite, petite...
Felze toussa trois fois, puis entama une phrase:
--Je suis revenu...
--Hé!--dit la marquise Yorisaka,--je suis si contente que vous soyez
revenu!
--Je suis revenu--répéta Felze...
Et il se tut, regardant très fixement la jeune femme.
Elle souriait. Mais sans doute les yeux de Felze parlèrent-ils à cet
instant plus clairement que sa bouche. Le sourire s'effaça brusquement
des jolies lèvres fardées, et sur les yeux obliques et minces les cils
battirent inquiets:
--Vous êtes revenu?...
Entre les grandes brides de tulle rose, sous la capeline fanfreluchée,
le visage, tout d'un coup métamorphosé, était redevenu intensément
asiatique.
Quatre secondes passèrent, lentes comme quatre minutes. La voix
menue parla de nouveau; et elle ne chantait plus du tout, devenue
mystérieusement unie, monotone, grise:
--Vous êtes revenu ... pour?...
Laborieusement, Felze acheva:
--Pour vous dire ... qu'hier ... du côté de Tsou-shima, il s'est livré
une grande bataille...
Il y eut un bruit de soie froissée. L'ombrelle à falbalas était tombée.
Elle resta par terre.
--Une très grande bataille ... entre l'escadre russe et la flotte
japonaise... Vous ne saviez pas encore?...
Il s'interrompit comme pour reprendre haleine. Debout contre le mur,
immobile et muette, la marquise Yorisaka Mitsouko écoutait:
--Non, vous ne pouvez pas encore savoir... Une très grande bataille.
Très sanglante, naturellement... Oui, beaucoup de blessés...
Elle ne bougeait pas, elle ne parlait plus. Elle s'adossait toujours au
mur; elle faisait face au messager sinistre..
--Beaucoup de blessés... Ainsi je crois savoir que le vicomte Hirata...
Elle ne remua pas...
--Et le marquis Yorisaka lui-même...
Pas un tressaillement.
--Et le commandant Herbert Fergan...
Pas un clignement de paupières.
--Sont ... blessés...
Dans la gorge de Felze, les mots s'embarrassaient:
--Blessés ... grièvement blessés...
Le mot terrible ne voulait pas sortir. Quatre secondes encore se
traînèrent.
--Morts,--dit enfin Felze, très bas.
Il avait ouvert les mains. Il avança légèrement les bras, prêt à
soutenir la victime. Il avait vu souvent, en pareil cas, des femmes
s'évanouir. Mais la marquise Yorisaka Mitsouko ne s'évanouit pas.
Alors, il s'éloigna un peu, pour mieux la voir. Toujours immobile et
debout, on l'eût dit clouée à son mur,--crucifiée. Elle était très
pâle. Elle semblait tout d'un coup grandie.
--Morts,--redit Felze,--morts très glorieusement.
Et il se tut, ne trouvant plus de paroles.
Alors les lèvres fardées s'agitèrent. Dans tout le visage figé et
glacé, ces lèvres seules semblaient vivre, avec les yeux,--les yeux
grands ouverts, pareils à deux lampes funéraires bien allumées:
--Défaite?... ou victoire?...
--Victoire!--affirma Felze.
Il appuya:
--Victoire décisive: la flotte russe a succombé tout entière. Il n'en
reste plus que des épaves. Ce n'est pas en vain que tant d'hommes
héroïques ont versé leur sang. Le Japon, à jamais, triomphe!
Aux joues blêmes, une rougeur, lentement, remonta. La bouche étroite
parla de nouveau, de la même voix grise et calme:
--Merci... Adieu...
Et Felze, ainsi congédié, salua et recula vers la porte.
Sur le seuil il s'arrêta pour saluer encore...
La marquise Yorisaka n'avait pas bougé. Elle demeurait rigide et
raidie, indéchiffrable, inconnaissable,--asiatique, asiatique des
talons aux cheveux, asiatique à ce point qu'on n'apercevait plus sa
défroque occidentale. Et le mur tendu de soie lui faisait une sorte de
cadre, au milieu duquel elle apparaissait à présent, grande, grande,
grande...