L'enveloppe était très longue et très étroite, et cachetée à la cire.
Felze, ayant rompu le sceau, dégagea une feuille de papier soyeux,
douze ou quinze fois repliée sur elle-même. Cela se dépliait comme
un papyrus se déroule, et la lettre, dictée en français, avait été
calligraphiée, au pinceau et à l'encre de Chine, par une main plus
habile à tracer les caractères de Confucius que l'alphabet occidental.
Si bien qu'une fois étalé dans toute sa longueur, l'étrange message
ressemblait assez exactement à ces bandes de calicot sur lesquelles on
imprime à la queue leu leu, au-dessous d'une flamboyante image, les
couplets et le refrain d'une complainte populaire.
Felze lut:
_Lettre de l'ignorant Tcheou Pé-i, à Fenn Ta-Jênn, le grand lettré,
haut dignitaire de l'illustre Académie du royaume Fou-lang-sai._
_Votre frère cadet, Tcheou, vous salue jusqu'à terre. Il s'informe
avec dix mille respects de votre santé, et prend l'extrême liberté de
vous envoyer cette lettre._
_Le disciple Tseng Si, répondant au Tzèu_[1]_, exprima un souhait: «A
la fin du printemps, quand les vêtements de la saison sont filés et
cousus, aller, avec ma rêverie, baigner mes mains et mes pieds dans
la source tiède de la rivière I, respirer l'air frais sous les arbres
de Ou iu, chanter des vers, et revenir,--voilà ce que j'aimerais.» Le
Tzèu dit en soupirant: «J'approuve le sentiment de Tien_[2]_.»_
_En cette année châ_[3]_, au troisième mois du printemps_[4]_, mon
frère aîné Fenn Ta-Jênn, ayant accompli les rites, est allé, avec
sa rêverie, baigner ses mains et ses pieds dans la source tiède,
respirer l'air frais sous les arbres, et chanter des vers. A présent,
il est convenable qu'il revienne, afin de se conformer à la prudente
parole du disciple Tseng Si._
_Il ne faut pas observer au premier mois de l'été les règlements
propres au troisième mois du printemps._
_Et il est profitable de relire l'enseignement donné dans le Li Ki:_
_«Au premier mois de l'été, on ne lève pas pour la guerre de grandes
multitudes d'hommes. Parce que le souverain qui domine est Ien Ti,
l'Empereur du Feu.»_
_Pensez à cela, pensez-y à droite, pensez-y à gauche. Dans la très
misérable maison dont la porte est surmontée de trois lanternes
violettes, des messagers sont arrivés, apportant des nouvelles de la
mer. Et d'autres messagers sont attendus._
_J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire_[5]_. Mais je
me résigne à finir cette lettre sans pouvoir vous exprimer mes
sentiments. Et le tout petit attend très impatiemment votre retour._
Les shôdjis étaient ouverts, et le vent du large entrait librement dans
la chambre. Le golfe apparaissait houleux et sombre. Des vagues, à
perte de vue, déferlaient.
Felze, méditatif, avait relu deux fois l'étrange missive. Relevant
enfin les yeux, il regarda la mer.
--Vilain temps,--songea-t-il.--Une queue de typhon qui passe... Quoi
qu'en dise le calendrier de Tcheou Pé-i, l'été est encore loin... Nous
ne sommes qu'au 28 mai...
Il compta sur ses doigts:
--Oui, au 28 mai... au 28 mai 1905... Et ce 28 mai, ma foi, ressemble à
un 28 mars... N'importe, il faut se remettre en route. Tout cela mérite
d'être éclairci...
Il frappa dans ses mains. A l'instant, la porte glissa dans sa rainure,
et la petite O-Setsou san se prosterna sur le seuil:
--Héi!...
Quoique, depuis trois fois vingt-quatre heures, la nê-san vînt chaque
nuit rejoindre Felze avec une fidélité de gentille épouse, et qu'elle
sût alors oser toutes les familiarités les plus conjugales, elle n'en
gardait pas moins, hors du lit, sa place exacte de servante. Et le
premier appel la trouvait toujours aux aguets, prompte, souriante et
soumise.
--Je veux...--dit Felze.
Il s'interrompit, curieux d'épier sur le visage qui se levait,
attentif, une première émotion. Aurait-elle du chagrin, cette petite,
en apprenant tout d'un coup, avec brusquerie, que son amant allait
partir? Les oïrans des Yoshivaras, même indifférentes, s'accrochent
volontiers aux manches de leurs hôtes d'une nuit: cela fait partie du
code de politesse.
--Je veux--répéta Felze--un kourouma avec deux hommes coureurs. Tout de
suite: parce que, tout de suite, je veux retourner à Nagasaki.
--Héi!...
Elle était toujours à quatre pattes. Elle baissa si vite le front pour
saluer jusqu'à terre que Felze n'eut pas le temps de rien lire dans
les yeux noirs instantanément cachés. Et quand elle se redressa pour
trottiner vers la porte et exécuter l'ordre du maître, elle avait déjà
composé son minois comme l'exigeait la courtoisie, et elle souriait
docilement, avec juste ce qu'il fallait de tristesse.
La nê-san était sortie. Felze, attendant qu'elle revînt, fit ses
préparatifs, qui consistaient à remettre, au lieu du kimono de crêpe
fin, la chemise empesée, le pantalon de drap raide et le veston à
manches étroites.
Vêtu, le voyageur regarda au dehors. La pluie avait cessé. Mais le
vent continuait de chasser par le ciel des nuages lourds, tout prêts
à ruisseler de plus belle sur la campagne. Malgré quoi, huit ou dix
fillettes barbotaient bravement sur la plage, leurs socques de bois
s'enfonçant dans le sable mouillé. La plus grande chantait à pleine
voix le vieux refrain populaire:
--_Souz'mé, souz'mé doko itta?_
--_Senghé yama é saké nomini._
_No mou tcha wan, no mou ftats_[6]...
--Leurs pères ou leurs frères se battent peut-être aujourd'hui, contre
Rodjestvensky ou contre Liniévitch,--pensa Felze.--Mais quand les
Japonais se battent, les Japonaises savent chanter... Ainsi faisait
l'héroïne Sidzouka, quand le héros Yoshits'né, proscrit, errait dans la
dangereuse solitude des monts couleur de violette, «où grimpent seuls
les sangliers[7]»...
O-Setsou san, déjà revenue, se prosternait derechef sur le seuil.
--Le kourouma de l'honorable voyageur est prêt!...
--Adieu,--dit Felze.
Il se pencha vers le petit corps agenouillé, le releva, et presque
tendrement, posa ses lèvres sur la bouche fraîche.
[Illustration: Au milieu même des flammes et des braises, un homme
apparaissait fantastique.]
Enhardie, l'enfant questionna:
--Où allez-vous?
Felze voulut tenter une expérience:
--A la guerre.
--Hé!... A la guerre!...
Les doux yeux noirs avaient étincelé.
--A la guerre contre les Russes?
--Oui.
La mousmé s'était redressée, presque orgueilleuse. Felze, l'observant,
lui demanda soudain:
--Voudrais-tu venir avec moi?
La réponse partit comme une balle:
--Oui!... je voudrais!... Je voudrais mourir ... et renaître sept fois,
en donnant sept fois ma vie à l'Empire!...[8]
[Footnote 1: Désignation la plus usuelle de K'ôung fou Tzèu
(Confucius).]
[Footnote 2: _Linn Lù_. Liv. VI. Ch. XI, §25. (_Tien_ et _Tseng Si_
sont les prénom et nom du même philosophe.)]
[Footnote 3: _Châ_ (serpent), le sixième des douze animaux du cycle
chinois. L'an 1905 de l'ère chrétienne a été une année _châ_.]
[Footnote 4: Mai.--Les saisons chinoises retardent d'environ quarante
jours sur les nôtres.]
[Footnote 5: Formule obligatoire _J'aurais encore beaucoup de choses à
vous dire (mais je ne vous les dis pas, crainte de vous ennuyer)_]
[Footnote 6:
Petit oiseau, petit oiseau, où t'en-vas-tu?
Sur le mont Senghé, pour boire du saké.
J'en boirai une tasse, j'en boirai deux....
]
[Footnote 7: Légende du XIIe siècle se rattachant à l'histoire
des guerres civiles entre les clans Taira et les clans Minamoto
(1161-1185).]
[Footnote 8: Traduction littérale d'une phrase réellement entendue dans
la bouche d'une servante d'auberge.]