PRÉFACE

Je n'aime pas la mode, un peu vaniteuse, des préfaces qu'on se fait à

soi-même. Un roman nouveau n'est pas un si gros personnage qu'il faille

le présenter au public selon toutes les règles du protocole. Encore,

si la présentation servait de quelque chose! Mais de quoi? Un livre

vaut ce qu'il vaut, et tous les avant-propos du monde n'y changeront

rien. En sorte que, tout bien pesé, l'auteur est sage qui s'abstient

d'explications préliminaires, pour le moins superflues. Il ne s'agit

pas d'ailleurs d'intentions; il s'agit de faits; de résultats. Ce

qu'a voulu dire l'écrivain n'importe pas. Ce qu'il a dit,--ce qu'il

a écrit,--compte exclusivement. Or, le public sait lire. Et, à ses

yeux, la meilleure de toutes les préfaces, la plus claire et la plus

complète, sera toujours le livre lui-même.

Cela posé, voici néanmoins une préface. Je sens fort bien qu'elle est

ridicule. Mais, je sens aussi qu'elle est, par extraordinaire, utile,

indispensable peut-être.

C'est qu'en effet, le livre que j'offre aujourd'hui au public n'est pas

un livre nouveau. Une édition populaire en a déjà paru, voilà deux ans,

à peu près. Et cette première édition, je le constate avec plaisir et

sans vaine modestie, obtint un succès assez général en France et même à

l'étranger.

Or, on s'en souvient peut-être encore et ceux qui voudront bien

feuilleter cette nouvelle édition s'en apercevront dès le premier

chapitre, _La Bataille_ est à peine un roman dans le vieux sens du mot.

La fiction n'y tient guère de place, et la fantaisie à peine davantage.

L'histoire et la politique, par contre, y sont chez elles. En outre,

un sinologue voulut bien discuter la vraisemblance des calembours

chinois, dont certains de mes dialogues sont fleuris. Et un amiral

anglais me félicita d'avoir écrit, disait-il, «un très bon essai sur

le tir de combat d'une escadre». Tout cela m'oblige à admettre que

force gens, et non des moindres, ont fait à mon livre l'honneur très

rare de le lire plus attentivement qu'on ne lit d'ordinaire un roman et

d'attribuer quelque valeur documentaire aux affirmations historiques

et scientifiques qui s'y rencontrent. Auquel cas, me voilà bien forcé

de m'expliquer brièvement là-dessus: car je ne puis accepter que, par

ma faute, des opinions erronées aient pris naissance et conservent

crédit parmi des lecteurs trop littéralement confiants. Je ne puis

surtout accepter que, par ma faute encore, des nations amies de la

France et chez qui mon livre a trouvé des lecteurs curieux, ne soient

pas persuadées, comme elles doivent l'être, de la haute estime et de

la juste admiration que j'ai toujours eues pour leurs rares vertus,

guerrières et pacifiques, et pour le splendide monument d'art et de

civilisation que leur ont légué leurs ancêtres.

Je m'explique donc. Au surplus l'explication sera courte.

En ce qui concerne la partie purement historique et technique de _La

Bataille_, c'est-à-dire les événements de la guerre russo-japonaise,

compris entre les deux dates du 21 avril 1905 et 29 mai de la même

année, aucun détail du récit n'est, je crois, inexact. Quelques

menues erreurs qui s'étaient glissées dans la première édition

ont été rectifiées. Et je saisis cette occasion de remercier très

respectueusement et cordialement les nombreux officiers de marine qui

ont bien voulu me prêter leur concours dans cette partie de ma tâche,

aux premiers rangs desquels je tiens à nommer le vice-amiral Germinet,

les capitaines de vaisseau Daveluy et Mercier de Lostende, le capitaine

de frégate Ricquer, le lieutenant de vaisseau Vandier. En ce qui

concerne les détails exotiques--traits de mœurs, descriptions des êtres

et des choses, conversations et causeries--je ne crois pas non plus

m'être souvent trompé. Je n'ai jamais parlé que de ce que j'avais vu,

vu de mes yeux. Et j'ai en outre contrôlé chacun de mes souvenirs par

des témoignages compétents. Je prie notamment le lieutenant de vaisseau

Martinie, attaché naval de France à Tôkiô, d'accepter ici l'hommage

de ma vive gratitude pour sa collaboration, non moins éclairée

qu'amicale. Mes dialogues chinois et japonais, enfin, ne sont guère

autre chose qu'une mosaïque de textes anciens ou modernes, littéraires

ou populaires, tous bien authentiques, et dont j'ai vérifié moi-même la

traduction française. Mais cela dit, il me faut aborder le chapitre des

restrictions.

Dans _La Bataille_, toute une part de la fiction romanesque présente

un intérêt, si j'ose dire, symbolique. Et la vérité littérale de cette

fiction s'en trouve naturellement altérée.

Par exemple, les trois personnages japonais les plus importants,--le

marquis Yorisaka, la marquise Mitsouko et le vicomte Hirata,--sont

beaucoup moins des portraits en quelque sorte photographiques que des

peintures très générales, brossées à la ressemblance approximative de

toute une caste japonaise dont les traits essentiels ont seuls été

choisis, et grossis, pour rendre le tableau mieux perceptible aux yeux

européens. Veut-on que je précise? Eh bien! pour ne citer qu'un fait ou

deux, je suis tout à fait persuadé que jamais aucune marquise nipponne

n'accorda ses faveurs dernières à aucun officier britannique, non plus

que nul lieutenant de vaisseau japonais ne s'ouvrit le ventre au soir

de la glorieuse victoire du 27 mai 1905.--Mais je suis tout à fait

persuadé aussi que, pour vaincre vraiment la Russie et l'Europe tous

les hommes et toutes les femmes de l'empire étaient prêts à sacrifier

mille et dix mille choses chères, y compris leur honneur d'homme et

leur vertu de femme, quittes à laver ensuite de si glorieuses taches

dans tout le sang d'un corps éventré. C'est cela que j'ai voulu dire.

Rien de plus, ni rien de moins.

Et maintenant que je l'ai dit, ma préface est finie.

La Bataille · 第 8 / 44 题