_Vendredi 4 heures._--Nous sommes à Ispahan! Nous pénétrons dans le
consulat impérial de Russie, palais sans fenêtres au dehors, dont les
quatre bâtiments enclosent un jardin d’arbres touffus et de roses. De
blonds et solides cosaques font la haie, sabre au clair. Le chargé
d’affaires, M. Tchirkine vient au-devant de nous, des fleurs à la main.
Nous sommes très poussiéreux, mais pleins de dignité. Et puis nous
avons en nous l’idée tenace que nous allons nous asseoir sur des
meubles capitonnés!
Nous entrons dans un salon où il y a des tables, des tapis, un divan,
des fauteuils, des chaises. Notre dernier gîte était une espèce de four
à chaux. Aussi commençons-nous à attacher un sens précis au mot confort.
Une chaise! Ce siège à dossier, presque dédaigné en Europe, que
l’on n’oserait offrir à un invité, sur lequel on s’assied comme en
pénitence, nous voyons maintenant qu’il a fallu des siècles et les
efforts d’une race ingénieuse pour l’inventer.
Il nous apparaît comme une des conquêtes les plus précieuses
de la civilisation. Nous regardons les chaises avec respect et
attendrissement.
Pendant six jours, nous n’avons mangé que des conserves tiédies et
racornies par le soleil, et nous savons ce que valent les sardines
à l’huile dans le désert par quarante degrés centigrades. Nous nous
sommes servis nous-mêmes et, accablés de fatigue, avons relavé nos
assiettes.--Des domestiques empressés nous apportent du thé parfumé, de
minces tranches de citron, et des glaces!
Dans nos chambres, nous trouvons des lavabos, de l’eau; puis nous
découvrons des bains admirablement installés avec piscine chaude et
piscine froide!
Nous sommes encore meurtris par les planches de la diligence; nous
n’avons dormi que six heures depuis trois jours. Maintenant nous nous
étendons vêtus de frais, baignés et parfumés, sous les arbres du
jardin, dans la senteur de toutes les roses d’Ispahan qui ont attendu
notre venue avant de s’effeuiller.
Nous avons gagné le Paradis.
*
* *
Il règne le soir, sous ces platanes, une fraîcheur délicieuse. De
grands chiens qui, jadis, effrayèrent fort Pierre Loti courent dans le
jardin. Nous sommes comme grisés de fatigue et d’émotion.
Nous nous couchons de bonne heure sur nos fidèles lits de camp, car le
consulat de Russie n’a pas de lits pour nous.
En Perse, et dans tout l’Orient, le mot de Jésus au paralytique est
compris tout de suite: «Prends ton lit et marche.»
Comme nous avons bien fait de ne pas marcher sans nos lits!
_Samedi 27 mai._--Nous nous payons des heures de grand luxe, et le
luxe pour nous est maintenant de ne rien faire. Au lieu de courir la
ville, nous restons dans le double jardin du consulat toute la matinée
à goûter la fraîcheur ombreuse des platanes dont les troncs sortent des
buissons de roses rouges.
Nous sommes encore étourdis des fatigues de six jours qui laissent en
nous comme un vertige léger. Nous voudrions ne bouger jamais plus et
demeurer étendus dans le parfum des roses à nous répéter: «Je suis à
Ispahan.»
Ces seuls mots évocateurs nous suffisent pour l’instant. Je me les
murmure à moi-même en regardant, entre les feuilles, les morceaux,
comme de turquoise, du ciel.
L’atmosphère, le matin, est encore plus fraîche, plus sèche qu’à
Téhéran. Ispahan est presque à l’altitude de Saint-Moritz.
Aucun bruit de la ville qui nous entoure ne vient jusqu’à nous. Seuls
les chiens courent dans les buissons, des domestiques persans passent,
et le vieux gardien du hammam va jeter quelques bûches de bois dans le
four.
Il y a dans le jardin d’allées droites et d’arbres jeunes et touffus
des variétés infinies de roses, des noires, des pourpres, des blanches,
des roses à la minute dernière de leur épanouissement. Dans huit jours
la splendeur de ce jardin sera morte.
*
* *
Aimé apprécie à sa valeur l’hospitalité qu’on nous offre. Il me dit
au matin: «J’ai bu du thé, j’ai bu du vin, j’ai mangé de tout et des
glaces, puis je me suis endormi sous la table.»
L’accoutrement d’Aimé, qui jamais n’aima l’élégance, a quelque chose
de gênant dans ce beau jardin du consulat. Aimé porte la redingote
persique qui était déjà trouée lorsque nous sommes partis. Le dur
voyage a consommé sa ruine. Une manche est à moitié détachée du
vêtement et le col trop fatigué refuse de se tenir droit. Le maillot,
qui sert de chemise, ne vaut guère mieux et montre une peau couleur
sable du désert. Le pantalon de cotonnade, usé jusqu’à la trame,
laisse voir les genoux et même les cuisses. Aimé n’a jamais porté de
chaussettes, mais il avait aux pieds deux choses jaunes qui avaient
été dans un temps lointain des bottines: elles tenaient à l’aide de
ficelles; un orteil passait hardiment à travers le cuir de l’une
d’elles et leurs semelles détachées baîllaient. Maintenant, une des
bottines est restée dans le désert; Aimé va boîtant, un pied chaussé,
l’autre nu. Il a l’air d’un mendiant qui serait entré dans le palais en
trompant la surveillance du portier.
Il est humiliant pour nous d’être représentés à l’office par un
tel domestique. Nous l’envoyons donc au bazar s’acheter redingote,
pantalon, maillot neuf et une paire de ces «guivets», chaussure blanche
que l’on fabrique à Ispahan, dont Aimé nous parle depuis huit jours, et
qui sont le comble de l’élégance comme chaussure persique.
Aimé revient avec un gros paquet et une longue note. Le lendemain,
je le rencontre vêtu comme la veille, traînant sa vieille et unique
chaussure dans le jardin; je l’envoie s’habiller, il disparaît et on
ne le revoit de la journée. Le surlendemain, les jours suivants, même
histoire. Aimé refuse de se vêtir de neuf et nous continuons à être
humiliés dans notre domestique.
--Ah ça, veux-tu me dire, lui demandai-je le jour de notre départ,
veux-tu me dire pourquoi tu as refusé de porter les habits que nous
t’avons achetés?
--Oh! m’sieur, répondit-il de sa voix traînante, à quoi bon les mettre?
Je ne connais personne ici. Je les garde pour Téhéran où tout le monde
sait qui je suis.
*
* *
L’après-midi, nous allons en grande cérémonie présenter nos hommages à
Zil es Sultan «l’Ombre du Souverain», grâce à qui nous avons fait hier
une entrée magnifique à Ispahan.
Zil es Sultan est le frère aîné du Chah. Mais il n’était pas fils d’une
femme légitime et n’a pas succédé à son père. C’est grand dommage pour
la Perse, car c’est un homme fort intelligent, très renseigné, et qui
ne manque pas d’énergie. Il en a à la façon des tyrans italiens du
moyen âge et l’on cite tel trait de lui qui aurait ravi Stendhal. Zil
es Sultan est partisan de l’alliance anglaise, parce que les Anglais
lui semblent moins redoutables pour les Perses que les Russes. Il est
abonné au _Times_ et au _Temps_ et se fait traduire l’un et l’autre par
ses fils qui ont eu un précepteur français et sont des jeunes princes
fort accomplis et aimables.
Nous sommes reçus dans le palais d’été qu’il habite en ce moment. On y
arrive à travers un de ces jardins de jeunes arbres serrés et d’allées
droites, de bassins d’eau glauque bordés d’iris, qui ont tant de
charme pour nous. Le chargé d’affaires de Russie nous présente et nous
voici assis en cercle dans un salon persan, allongé, étroit, dont les
fenêtres des deux côtés sont ouvertes. Il est meublé à l’européenne.
Les jeunes princes Bahram Mirza et Akhbar Mirza servent d’interprètes,
et, les compliments officiels une fois échangés, la conversation prend
un ton libre et intéressant. Zil es Sultan, bien qu’il n’ait jamais
quitté la Perse[5], est très au courant de la politique européenne. Il
sait combien nous avons prêté de milliards à la Russie et nous raconte
des anecdotes sur nos hommes d’État. Il nous parle même du «fameux M.
Combes». Le croirait-on? La gloire de M. Combes est universelle.
[Footnote 5: Depuis que ceci a été écrit, Zil es Sultan,
accompagné de ses deux fils, a visité la France pendant
l’hiver 1905-1906.]
Il y a, du reste, des raisons particulières et fortes pour que les
hommes d’État persans s’intéressent à la campagne anticléricale du
«petit père Combes».
La seule force qui s’oppose en Perse au pouvoir nominalement absolu
du Chah, c’est celle des prêtres, des mollahs. On voit la prise que
le mollah a sur un peuple d’une crédulité enfantine, d’une ignorance
sans bornes, dans l’esprit duquel il n’est pas de frontières entre le
surnaturel et le réel, et pour lequel religion et fanatisme ne sont
qu’un. Des Persans éclairés me disaient: «Notre religion nous ordonne
de tuer les bâbystes.» Et c’étaient des hommes frottés de culture
européenne qui parlaient ainsi. Le gouvernement est donc obligé de
traiter avec les mollahs d’égal à égal. Il a fallu de longs pourparlers
pour qu’ils permissent le dernier emprunt que le Chah a fait à la
Russie. En cas d’émeute, ils sont maîtres de diriger le peuple à leur
gré. Les hommes d’État intelligents les craignent et Zil es Sultan nous
dit:
--Nous aurions besoin de M. Combes pour mettre nos mollahs à la raison.
Zil es Sultan nous parle en termes élogieux de la France qu’il espère
visiter l’hiver prochain. Nous échangeons des politesses et il me
répond:
--Vos pieds sur mes yeux, comme nous disons en Perse.
Ici notre troupe a beaucoup de peine à garder son sérieux, car je porte
une paire de bottines américaines, monstres horrifiques qui ont de
larges dents régulières autour de leurs doubles semelles et qui pèsent
un kilo chacune. Elles m’ont valu force plaisanteries au départ, sur
les trottoirs asphaltés de Bucarest. Mais elles ont pris d’éclatantes
revanches au milieu des terres labourées de la Bessarabie, parmi les
boues épaisses de la Mingrélie, dans les rues défoncées des villes
caucasiennes, sur les rochers enfin de l’Iran. Elles ont vu l’agonie
et la mort de leurs compagnes plus délicates, des chaussures élégantes
de Paris, des bottines souples, des souliers de tennis. Elles sont là
aujourd’hui, robustes, intactes, énormes sur les beaux tapis de Zil
es Sultan. Mais à l’idée de rapprocher ces bottes d’ogre d’un visage
impérial, nous ne pouvons retenir des sourires, et la gravité de
l’entretien en est un instant troublée.
Nous prenons du thé, des glaces, du café, et nous partons dans nos
carrosses de gala.
*
* *
A travers Ispahan, nous gagnons l’avenue qui mène au pont magnifique
construit sous Chah Abbas par un de ses généraux. Des platanes très
vieux la bordent, et aussi des champs de roses, d’avoine ou de seigle,
car Ispahan n’est plus ce qu’elle a été et les fleurs poussent où
furent jadis des maisons et des palais.
Des Persans passent sur de jolis chevaux frais et ramassés; une
ceinture de couleur vive est attachée sous leur robe brune; des ânes
trottinent dans la poussière, et des femmes voilées, qu’accompagnent
des enfants, reviennent un peu lasses d’une visite dans les jardins.
A l’horizon, les montagnes arides sont baignées dans une lumière d’or
fluide.
Et nous arrivons à la Medresseh, ancienne école de théologie, lieu de
promenade aujourd’hui pour les Ispahanais. J’en sais peu de plus belles
au monde et où l’on aimerait mieux à philosopher de la vie et de la
mort, sous les fleurs, à la façon antique.
[Illustration: Ispahan. Les jardins de la Medresseh.]
On y accède par une porte sur laquelle est appliquée une garniture
d’argent ancien d’un noble dessin. On se trouve alors dans un jardin
de dimensions restreintes qu’entourent des bâtiments. Des platanes
montrent leurs troncs élevés, dont l’écorce lisse est impressionnante
de nudité claire. Il y a aussi des ormes séculaires et des églantiers
énormes en fleurs qui forment une seule boule blanche et parfumée. Au
milieu du jardin coule une rivière à laquelle on descend par quelques
marches; l’eau a ce ton de jade qu’ont toutes les eaux dans cette
ville et dont la couleur restera toujours attachée pour nous au
souvenir d’Ispahan.
Les bâtiments de l’ancienne école enclosent le jardin; ils sont à deux
étages avec, sur la façade, des niches ogivales, tapissées de faïences
émaillées bleues à libres et audacieux décors; ils ont été construits
en 1710. Autrefois les étudiants habitaient ces petites chambres dont
nous voyons les terrasses; maintenant l’école n’est plus et la mosquée
sur la façade de droite est abandonnée. Pourtant on ne nous permet
pas d’y pénétrer et nous regardons à distance la voûte qui dort dans
l’ombre douce et mystérieusement bleue.
Les minarets pointent vers le ciel à travers les arbres; la coupole
est d’une forme trapue et belle. Minarets et coupoles sont revêtus
de briques émaillées à grandes arabesques; ils semblent atteints de
maladie, car les briques, ici et là, tombent; tous ces monuments
d’Ispahan s’effritent peu à peu, les plaques se détachent du mur et
restent brisées à terre, sans que personne songe même à les ramasser.
Les taches jaunes s’agrandissent sur les murs; dans quelques dizaines
d’années, que restera-t-il de ces décors bleus à belles arabesques dont
les tons hardis chantent parmi les feuillages d’Ispahan? Nous prenons à
terre quelques fragments de briques, que nous garderons en souvenir de
la Medresseh et de l’art persan du commencement du XVIIIe siècle.
[Illustration: Ispahan. Sur les toits de la Medresseh.]
Nous nous promenons sur les terrasses des bâtiments; elles sont
construites en briques et voûtées; nous visitons les anciens logements
des maîtres et des écoliers; personne n’y habite plus. Dans le
jardin, on sert des rafraîchissements. Quand nous arrivons, la foule,
uniquement d’hommes, est assez nombreuse.
Et d’abord ils se pressent un peu trop indiscrètement autour de nous,
car non seulement nous sommes étrangers et chrétiens, mais encore
nous avons des femmes avec nous qui laissent voir, non voilés, leurs
jeunes visages d’Européennes. Les cosaques du consulat repoussent, sans
brutalité, les curieux qui reprennent leurs lentes occupations, leurs
causeries au bord de la rivière à l’eau de jade, près de l’églantier
fleuri, leurs longues fumeries que coupent des rasades de thé ou de
café, et nous nous promenons en paix sous les platanes séculaires;
puis, assis sur la terrasse de ce qui fut jadis une chambre
d’étudiant, nous attendons la venue de la nuit en buvant quelques
gorgées d’une boisson glacée qui sent à la fois le vinaigre et la
rose...
_28 mai._--Ce matin des marchands d’antiquités, avertis de notre
arrivée viennent nous voir. L’un d’eux me montre des lettres de Pierre
Loti, de Gervais-Courtellemont, de Morgan et autres voyageurs qui ont
visité Ispahan, mais c’est à peu près tout ce qu’il a, car pendant
les huit jours que nous passons ici, il ne m’apporte aucun objet
intéressant.
Rien de plus amusant, de plus émouvant parfois, que ces séances avec
les dellals. Ils sont six ou huit que les domestiques laissent entrer
dans le jardin. Ils arrivent dès sept heures, car je me lève tôt dans
la hâte passionnée où je suis de voir s’ils m’ont enfin trouvé les
merveilles espérées; le petit vase à reflets métalliques du treizième
siècle, le bronze ancien d’Ispahan, quelque bout de tapis où seraient
représentées les chasses de Chah Abbas, quelque belle miniature du
seizième siècle. Avec quelle fièvre je leur fais déballer leurs paquets
et vider leurs poches qui semblent inépuisables!
Mystérieusement, ils sortent un objet enveloppé, défont l’étoffe sale
qui l’entoure et le montrent.
--«_Khelly kachan! Khelly antic! Chah Abbas!_» (vraiment antique,
vraiment beau, date de Chah Abbas) disent-ils, tandis que l’un d’eux,
pour mieux exprimer le comble de son admiration, lève la tête au ciel,
tend le cou, ferme les yeux et glousse comme une vieille poule.
Et je réponds «_nist antic_» (ce n’est pas ancien), en repoussant le
bronze qui a été fait voilà deux ou trois ans dans le bazar d’Ispahan.
Alors ils étalent devant moi, sur des tapis dont ils jurent qu’ils ont
cinq cents ans et qui en comptent à peine cinquante, des poignards à
manche d’ivoire sculpté, des fusils incrustés, de grands boucliers
ciselés, des cadres et des coffrets en marqueterie, des kelyans ornés,
des écritoires et des miroirs en papier mâché, peint et laqué, sur
lesquels sont représentés dans un encadrement de délicats ornements
dorés un rossignol et un rosier; puis ce sont de petites coupes
de cuivre que l’on fait à Kachan, d’autres en argent qui viennent
de Chiraz, des animaux bizarres en fer incrustés d’argent, travail
d’Ispahan, des pots, des vases de faïence ou de porcelaine, des
étoffes, des broderies.
Je déjeune sous un platane: l’air du matin est autour de moi frais
et sec. Tout en mangeant je regarde chaque objet, et presqu’aussitôt
je l’écarte, car il est de fabrication moderne et médiocre. Pourtant
mon œil s’arrête sur un morceau de cachemire ancien; des bouquets
librement jetés le fleurissent; ou bien c’est un beau carré de soie
tissé d’argent, ou encore un velours changeant à grandes palmes dont
les reflets brillent d’un or vieilli. Négligemment, sans en demander le
prix, je les mets de côté.
Puis j’ai la surprise de voir sortir de dessous la robe du marchand,
qui semble un enchanteur tant il tire de choses diverses de ses manches
inépuisables, une exquise petite tasse et une autre encore, une autre,
toute une série de minuscules tasses à café anciennes, aux décors
légers et divers, aussi jolies et précieuses que d’anciens Sèvres.
J’ai un battement de cœur plus vif, mais c’est d’un air détaché que je
dis:
--«_Tschande?_» (Combien?)
Les doigts dont les ongles sont passés au henné, se lèvent. Cela, ce
sont des bagatelles; mes amis les marchands m’en feront cadeau pour
quelques krans.
--«Non, un kran la pièce.» Et nous concluons le marché à un kran,
à condition qu’ils m’apportent toutes les petites tasses qu’ils
trouveront dans Ispahan.
Hélas! il n’en reste plus beaucoup. Je finis par en avoir deux
douzaines et mes amis en achètent quelques-unes aussi.
[Illustration: Petites tasses persanes, XVIIIe
siècle.--Collection de l’auteur.]
[Illustration: Petites tasses persanes, XVIIIe
siècle.--Collection de l’auteur.]
Je garde aujourd’hui un morceau de soie brodée avec, comme motif
décoratif, un perroquet sur des branches, d’un rose éteint et chaud
que je n’ai jamais vu; je prends aussi un bel éléphant en porcelaine
blanche, farouche et mutilé, quelques tasses et deux broderies, puis un
pot à décor bleu au goulot orné de cuivre comme on en voit au bazar des
droguistes.
Ce sont des discussions infinies pour le moindre achat. Les marchands
demandent dix tomans, je leur en offre un. Alors, indignés, ils
reprennent l’objet sans mot dire. Une demi-heure après, ils le
présentent à nouveau. La vieille poule glousse éperdument. Je maintiens
mon offre. Cette fois-ci, ils disent: «Gardez-le jusqu’à demain». Et le
lendemain, la même discussion reprend jusqu’à ce que le marchand cède
en affirmant qu’il est en humeur aujourd’hui de me faire un cadeau.
La discussion s’est faite en persan et nous avons les uns et les autres
argué par signes comme Panurge qui fit quinaud l’Anglais.
Les heures de la matinée passent ainsi d’une façon délicieuse.
C’est aujourd’hui le jour anniversaire de ma naissance. Qui m’eût dit
que jamais je le fêterais à Ispahan!
Je vois bien dès le matin qu’il se prépare quelque chose. A midi, les
jeunes femmes m’appellent et solennellement me couronnent de roses;
puis la princesse Bibesco me lit une ballade qu’elle a écrite en mon
honneur et dans laquelle revit le souvenir des souffrances endurées en
commun pour gagner ce paradis lointain que nous est Ispahan.
Nous sortons en voiture vers quatre heures pour visiter des palais dans
le quartier de la Medresseh.
Nous allons aux Huit-Paradis. C’est, dans un jardin, un pavillon
construit au dix-septième siècle. Le bâtiment est sans intérêt, mais
le jardin, très vaste, est charmant; ce sont toujours des allées
régulières de platanes dont les branches basses ont été coupées et dont
les troncs blancs aux grosses nodosités montent très haut. L’effet est
saisissant de ces longues files d’arbres élancés. On voit aussi dans
ces jardins des bassins d’eau glauque et des iris royaux.
Le jardin des Huit-Paradis rejoint celui du pavillon des
Quarante-Colonnes où nous nous rendrons un de ces jours prochains.
Ce soir nous voulons voir la Place Royale, Meïdan y Chah. Nous
traversons pour y arriver un bazar où déjà les lampes sont allumées.
Puis nous débouchons sur le Meïdan y Chah.
C’est une des places les plus fameuses du monde et une des plus vastes.
Elle fut dessinée à la fin du seizième siècle sous Chah Abbas. Ce
roi aimait les grands espaces et les vastes bâtiments symétriques. Le
Meïdan y Chah est un rectangle bordé de constructions régulières à deux
étages, avec arcades de briques cintrées au rez-de-chaussée en fer à
cheval, au premier étage en arc en tiers point; elles sont en saillies
sur un mur de crépi blanc, et dans chaque arcade au premier étage est
percée une petite porte menant à une terrasse étroite. Un trottoir
court le long des bâtiments, puis un fossé dallé plein d’eau, puis
c’est un terre-plein, une lignée d’arbres et un second fossé. Le milieu
du rectangle est vide.
[Illustration: Ali-Kapou.]
Au sud-ouest, sur le petit côté de la place, s’ouvre l’entrée
monumentale des bazars qui s’étendent à l’est et au nord. Au milieu de
la façade sud-est, c’est le palais d’Ali Kapou, construction élevée,
avec au premier étage un haut portique de colonnes de bois élancées
sous lequel le roi recevait les ambassadeurs et d’où il regardait les
divertissements et les jeux de polo qui se donnaient sur la place.
[Illustration: Sous la voûte d’Ali-Kapou.]
En face d’Ali-Kapou est une mosquée, qui n’est pas la mosquée Djouma,
comme le croit Pierre Loti, mais celle du Cheik Lutfallah. Seule à
Ispahan, les briques émaillées de sa coupole sont de ton écru sur
lequel s’enlèvent des arabesques noires.
Sur le petit côté du rectangle en face de l’entrée monumentale du bazar
est la mosquée Royale, le Mesjid y Chah, dont la coupole bleue et les
minarets montent haut dans le ciel. C’est la plus belle d’Ispahan, une
des plus considérables du monde musulman. Une arche élevée sépare la
cour intérieure de la place. Elle est entièrement incrustée de plaques
émaillées à dessins et à belles inscriptions; les émaux sombres ou
clairs y chantent une prodigieuse symphonie en bleu majeur. La cour que
nous entrevoyons est tapissée de carreaux de faïence; et la coupole
entière et les minarets sont aussi recouverts de briques émaillées sur
lesquelles sont tracés de grands dessins réguliers d’une souplesse
délicieuse d’enlacements. Le soleil presqu’à l’horizon caresse la
carapace émaillée de la coupole qui luit avec une douceur intense.
Nous nous approchons de la porte. C’est l’heure où le muezzin appelle
les «Résignés» à la prière du soir. Lorsqu’on nous voit arriver, la
foule s’amasse, forme une barrière. Même nos regards sont sacrilèges et
ne doivent pas franchir la porte interdite aux chrétiens.
La nuit est là. Dans la poussière épaisse, à travers le bazar illuminé,
nous regagnons le consulat impérial de Russie.
*
* *
_29 mai._--Les marchands apportent de beaux tapis. Ils les disent
anciens. En réalité, ils ont une cinquantaine d’années. Rien n’est
plus introuvable en Perse que les pièces du seizième siècle. Ispahan
a toujours été renommé pour ses tapis. Un de ceux que l’on me montre
aujourd’hui est d’un point d’une extrême finesse, d’un beau décor très
fouillé entourant un rectangle jaune orangé, d’un ton si chaud qu’il
semble produire de la lumière.
Il est impossible de s’entendre avec le marchand sur un prix
raisonnable, mais nous en reparlerons «demain»; un autre m’apporte un
petit tapis carré qui à ma grande surprise est copié sur un modèle
de la Savonnerie du milieu du dix-huitième siècle. Les tons noirs,
bleus et roses, en sont d’une surprenante vigueur; le point d’une
grande finesse. Le marchand me le laisse aussi ne pouvant se décider à
conclure le marché.
On nous en présente d’autres que l’on veut nous donner comme très
anciens; ce sont de mauvaises copies faites avec les détestables
couleurs à l’aniline qui ont failli ruiner la fabrication des tapis
en Perse. Le soleil a mangé les couleurs et comme tout tapis est
invraisemblablement plein de poussière, on s’imagine que cet aspect
vieillot est dû au temps et à la saleté et qu’en nettoyant le tapis
il revivra dans sa beauté première; mais en écartant un peu les bouts
de laine on voit qu’ils ont simplement été décolorés par le soleil et
qu’ils n’ont jamais connu les loyales teintures végétales.
J’achète ce matin, une belle broderie ancienne, trois petites tasses,
et une charmante laque du dix-huitième siècle d’une patine riche et
assourdie. Mais avec quelle impatience, j’attends la belle pièce
unique, l’objet rare!
*
* *
Les journées sont déjà très chaudes. Dès dix heures, on hésite à se
risquer au soleil. Nous déjeunons vers une heure, puis c’est une
longue sieste dans le grand salon dont les fenêtres et les persiennes
sont closes; on fume, on joue du piano, on cause et même on s’endort un
instant dans un fauteuil.
A quatre heures, les voitures attelées en daumont de Zil es Sultan sont
là. Allons visiter quelques jardins et la mélancolique Djoulfa, de
l’autre côté de la rivière.
Des mendiants nous attendent à la porte du consulat et nous suivent.
L’un d’eux, un jeune homme de seize ans peut-être, est aveugle. Il
tient un bâton d’une main; de l’autre il s’appuie sur l’épaule d’un
enfant. Il lève la tête comme les aveugles que Breughel le Vieux a
peints dans un tableau que l’on voit aujourd’hui au musée du Louvre.
Par-dessus les fossés, les tas de terre, les décombres, ce couple court
après nos voitures et nous rejoint à chaque halte. A tous les coins de
rues, à toutes les portes de jardin, il est là, implorant la charité,
et, quand nous repartons, l’aveugle trébuchant, la face tournée vers le
ciel, nous suit sans se lasser.
Nous nous arrêtons d’abord au palais des Quarante-Colonnes. Il fut
construit par Chah Abbas et l’on voit à l’intérieur quelques belles
fresques datant de ce grand roi. Elles représentent des danses,
des chasses, des jeux. A l’extérieur, le pavillon est flanqué d’un
portique aux quarante colonnes de bois. C’était la salle du trône où
Chah Abbas se laissait voir à son peuple. Ce portique, c’est presque
le même que celui de Darius à l’Apadana de Suze. Les survivances des
formes architecturales sont de longue durée dans l’Iran et l’on ne
s’en étonnerait pas en constatant simplement la continuité d’un même
climat si, en d’autres pays, le même ciel n’avait vu des formes aussi
différentes que celles du gothique et celles du néo-classique romain
se profiler sur les horizons gris ou vaporeux toujours les mêmes de
l’Ile-de-France.
[Illustration: Ispahan.--Le palais des Quarante Colonnes.]
Devant le palais est dessinée une pièce d’eau rectangulaire, d’eau
couleur de jade, dans laquelle se réfléchissent et tremblent au souffle
de la brise qui la ride, les colonnes du portique royal. Des statues
d’albâtre bordent le bassin; des arbres taillés entourent le pavillon;
leurs files droites vont se confondre avec celles des platanes qui
ombragent les Huit-Paradis.
Nous longeons maintenant la grande allée Chahar Bagh, les
Champs-Élysées d’Ispahan, et arrivons au pont fameux que construisit
sur la rivière Zendeh-Rud un général de Chah Abbas du nom d’Ali-Verdi.
Le pont a deux galeries élevées sur lesquelles peuvent passer les
piétons; au milieu une large allée à voitures; en dessous un autre
chemin à piétons. C’est une construction magnifique qui jadis reliait
le quartier du Chahar-Bagh, sur la rive gauche où sont le palais
des Quarante-Colonnes, le pavillon des Huit-Paradis et notre chère
Medresseh, à une seconde avenue sur la rive droite du Zendeh-Rud où se
trouvaient les habitations des princes et des grands seigneurs de la
cour.
[Illustration: Ispahan.--Jardin et Palais au Chahar-Bagh.]
Cette avenue n’existe plus; Ispahan a eu peine à survivre à la terrible
invasion des Afghans qui la saccagèrent en 1722 et détruisirent presque
toute la ville. Ispahan s’étendait sur la rive droite du Zendeh-Rud;
maintenant, il n’y a là que des jardins ombreux, des peupliers, des
platanes, des roses, des décombres informes, terres éboulées qui furent
des palais jadis, des champs de pavots blancs, des seigles bleutés,
des avoines légères, de quoi composer avec les montagnes arides et
dentelées qui ferment l’horizon voisin, le plus mélancolique et le plus
beau des paysages.
[Illustration: Rues en ruines d’Ispahan.]
L’idée que nous passons au milieu de ces ruines ardentes, parmi les
fleurs et les arbres vivaces, que nous y sommes pour quelques minutes
à peine, que demain nous mourrons, que nous nous mêlerons de nouveau
à la poussière éternelle des siècles dont nous sommes sortis, que se
confondront dans le néant nos agitations et nos joies, l’idée de la
précarité de nos vies nous étreint à la gorge et nous rend silencieux,
tandis que les voitures longent les murs écroulés entre lesquels
palpitèrent autrefois la splendeur et la beauté vivantes d’Ispahan.
Là-bas à droite, dort Djoulfa, l’arménienne Djoulfa, rues étroites
et fermées par des portes épaisses, car toujours il lui fallut se
protéger contre ses fanatiques voisins. Chah Abbas eut l’idée bizarre
de transporter au cœur de son royaume, à côté de sa capitale, plusieurs
milliers de familles qu’il prit dans sa ville de Djoulfa, en pleine
Arménie, sur les bords de l’Arax. La nouvelle Djoulfa compta jusqu’à
trente mille habitants. Ils furent au cours des siècles terriblement
persécutés. Aujourd’hui ils ne sont plus que deux mille dans cette
ville morte et chrétienne au centre de la Perse, où, les yeux encore
tout pleins d’Ispahan voisin, l’on est surpris de voir sur le seuil
des portes des jeunes filles vêtues à la géorgienne, sans voile, de
lourdes tresses de cheveux tombant sur les épaules, et jouant à des
jeux auxquels, enfants, nous avons joué.
La cathédrale date du XVIIe siècle. Elle est assez précieuse. Elle
renferme des mosaïques, des peintures murales, des plaques émaillées où
se mêle de la façon la plus inattendue le goût persan le plus raffiné
de l’époque de Chah Abbas aux souvenirs chrétiens de l’art byzantin
dont les Arméniens apportèrent avec eux les traditions dégénérées.
L’évêque nous montre de beaux manuscrits dont sa bibliothèque est riche.
Dans la douceur du crépuscule bref de l’Orient, nous regagnons en
grande hâte Ispahan, car ce soir nous dînons chez Zil es Sultan.
*
* *
Oh! ce dîner, dans quelle tenue nous nous y rendons!
Nous n’avons eu place dans l’unique valise qui nous était à chacun
permise que pour du linge, des objets de toilette et des bottines de
rechange. L’ingénieux Aimé a lavé et repassé lui-même des blouses
pour les jeunes femmes qui ornent leurs corsages de roses rouges.
(Entre parenthèses, on appelle les roses à Ispahan roses de Chiraz.)
Deux d’entre nous ont des jaquettes noires, quel luxe! Un autre,
moins heureux, n’a comme linge qu’une chemise de nuit, de soie, il
est vrai. Il passe sous le col de sa chemise une immense lavallière
noire qui s’étale sur un veston khaki, lequel descend sur un pantalon
gris fatigué qui à son tour repose sur des souliers de tennis troués.
Je suis en knicker-bocker et en bas, comme si je partais pour une
excursion dans les montagnes d’Ispahan, mais j’ai une chemise, un col
et des manchettes immaculés!
Nous défilons devant les gardes du palais en mettant dans notre
démarche toute la dignité qui manque à notre accoutrement. Je me
souviendrai toujours des révérences de cour des jeunes femmes en jupes
courtes de voyage; je me souviendrai aussi de l’admirable turquoise
d’un bleu sombre intense, grosse comme un œuf de poule, que notre
aimable hôte portait, entourée de diamants, sur la poitrine.
Pendant le dîner, un orchestre sous les arbres joue des airs
mélancoliques et un clairon pleure éperdument dans la nuit les
plaintes d’un cœur aimant et tourmenté.
_30 mai._--Aujourd’hui, les jeunes princes nous emmènent voir les
minarets branlants d’une mosquée abandonnée. Ils n’ont rien de curieux.
Un homme, qui n’est pourtant pas un condamné à mort, monte dans l’un
d’eux et secoue la mince tourelle. Le ciment qui reliait les briques
est en grande partie tombé; alors le minaret remue. Un de ces jours, il
s’écroulera avec l’homme qui le secoue.
Dans la mosquée abandonnée est une école enfantine.
Le maître, un tout jeune homme, tient une longue baguette à la main.
Autour de lui, rangés en cercle, sont accroupis les élèves, des mioches
de huit à dix ans. Chacun d’eux a devant soi un feuillet du Coran et
chantonne sa leçon en suivant du doigt sur le texte, sans oublier de
se balancer d’avant en arrière et d’arrière en avant pour imiter le
mouvement du Prophète sur son chameau.
Rien de plus comique que cette bande d’enfants accroupis qui se
balancent et nasillent. Si l’un d’eux fait une faute, ou bien oublie le
nécessaire et liturgique mouvement oscillatoire, le maître lui donne
un coup de baguette sur les doigts, oh! pas bien fort, et plutôt comme
avertissement que comme punition.
Il est impossible de passer en voiture dans les quartiers ruinés et
excentriques d’Ispahan; aussi nous promenons-nous à pied, le long de
rues étroites, entre des murs de terre. Un ruisseau coule au milieu
de la rue; des arbres poussent sur ses bords dont les branches vont
rejoindre par-dessus les murs celles des arbres plantés dans les
jardins voisins. Nous arrivons enfin à un pavillon d’été des jeunes
princes où ils nous offrent des rafraîchissements. L’un d’eux parle de
son prochain voyage en Europe.
--Quand j’entends le nom de Paris, dit-il, mon cœur tremble de joie.
*
* *
Après le déjeuner, des marchands m’apportent des morceaux de briques
à reflets métalliques. Ils les posent sur le tapis. Il y a là les
fragments d’un art admirable, de véritables joyaux aux reflets
somptueux et changeants, mais, hélas! pas une pièce intacte. J’achète
au prix d’un kran le morceau une série des fragments les meilleurs et
supplie les marchands de m’avoir une plaque, une étoile entière. Ils me
disent qu’ils savent où en trouver et m’assurent qu’ils m’en montreront
une demain.
*
* *
Nous sommes tristes aujourd’hui parce que le ménage Phérékyde nous
quitte. Il est obligé d’être à date fixe en Roumanie, et Phérékyde,
prudent, qui sait maintenant ce qu’est la traversée du désert fait
largement le compte de jours nécessaires pour arriver à la mer
Caspienne. Il y a un bateau le 11 juin à Enzeli. C’est celui-là qu’il
veut prendre. Alors il faudra ce soir se séparer.
Pour nous, nous voudrions ne pas faire de projets; nous avons eu trop
de peine à gagner Ispahan; nous y vivons dans une ivresse légère et
aimerions à y rester indéfiniment. L’idée du voyage de retour, des
souffrances retrouvées, nous accable à l’avance. Pourtant, il nous
faudra quitter aussi la ville des roses; nous fixons notre départ
au vendredi 3 juin dans l’après-midi. Georges Bibesco a télégraphié
à Keller d’amener la Mercédès jusqu’à Koum. Nous éviterons ainsi
la dernière étape de cent cinquante kilomètres qu’il nous a fallu
vingt-cinq heures de supplice pour couvrir en diligence persane.
*
* *
Avant le départ de nos amis, nous nous promenons dans les bazars, à
pied, bien que ce soit contraire à l’étiquette.
Les bazars d’Ispahan sont immenses; ils couvrent près de quatre
kilomètres. Une partie en est abandonnée depuis l’invasion afghane.
Aujourd’hui nous les avons trouvés trop étendus encore.
Les bazars contrastent vivement par leur animation et par leur bruit
avec le silence des rues dans le reste de la ville.
Les rues d’Ispahan, c’est une allée entre deux murs de terre; les murs
sont hauts, sans une ouverture; de loin en loin une porte étroite et
basse, toujours fermée. Une couche épaisse de poussière est étendue
sur la chaussée. Les rues sont rarement droites; elles se coupent
à angles inégaux; elles n’ont jamais de nom. Il faut un remarquable
sens de l’orientation pour se retrouver dans leur dédale. Souvent un
ruisseau coule au milieu de la chaussée, profond et abondant en eau.
Des arbres poussent près du ruisseau dont les bords sont ravinés. On
n’y passe en voiture qu’avec précaution. Mais qui songe, sauf nous, à
se promener en voiture à Ispahan? Ici les murs sont écroulés; là, c’est
un palais en ruines; plus loin une mosquée abandonnée. Voilà ce que
sont les rues d’Ispahan qui compta un million d’habitants au temps de
sa splendeur et qui en a à peine cent mille aujourd’hui.
Une extraordinaire et redoutable activité reste concentrée dans les
bazars. Ils sont étroits et couverts en petites voûtes coupolées. Il y
règne, comme dans ceux de Téhéran, comme dans tous les bazars persans,
une obscurité, au premier abord, complète. Ce n’est que peu à peu que
l’on s’habitue à ce manque de lumière. Dans cette pénombre on travaille
pourtant.
Au bazar des chaudronniers et ferronniers, le tapage sous les voûtes
peu élevées est assourdissant. On affirme que le besoin crée l’organe.
Je voudrais que des anthropologistes distingués (ils le sont tous)
mesurassent le tympan des chaudronniers d’Ispahan. Je tiens pour assuré
_a priori_ que cette membrane a quelques dixièmes de millimètres de
plus d’épaisseur chez eux que chez moi, faute duquel renforcement
membraneux, ils renonceraient à taper en cadence sur leurs chaudrons.
Escortés d’un cosaque russe et d’un «goulam» du consulat, nous marchons
dans l’ombre du bazar. Les voûtes coupolées sont percées à leur sommet
d’un trou rond par lequel passe une mince colonne de lumière, si pleine
de poussières qu’elle semble un gros bâton de verre opaque, lumineux et
pailleté, qui viendrait s’appuyer à terre.
Nous traversons le bazar où s’entassent des centaines de tapis apportés
par caravanes des provinces et des pays voisins, de Kerman, d’Yesd,
d’Hamadan, du Béloutchistan et de l’Afghanistan, le bazar des étoffes
où, à côté des cotonnades anglaises, on trouve les soies de Kachan, les
velours de Resht, et ces voiles légers de cachemire aux libres décors
fleuris. On en fabrique dans le bazar; les pochoirs sont appliqués
à la main, et l’on teint morceau par morceau à l’aide de loyales et
éprouvées teintures végétales. De là la beauté des cachemires persans
et leur supériorité sur les imitations que l’on fait aujourd’hui par
milliers en Europe.
Des potiers sont accroupis devant leurs pots qui sont tous d’un même
bleu et dont les formes offrent encore un galbe assez pur.
Voici maintenant les selliers qui fabriquent les beaux harnachements
des chevaux, des ânes, et de mes amis les chameaux. Puis nous pénétrons
dans le bazar des droguistes; de magnifiques vases anciens étalent leur
vaste panse bleue et blanche; les uns sont persans, les autres viennent
de Chine. Mais les odeurs qui se dégagent de ces étalages, mêlées à
celles qui sortent d’une arcade voisine où un cuisinier prépare quelque
horrible ragoût, nous obligent à fuir.
Du reste, nulle part nous ne nous arrêtons. Les marchands ne nous
offrent pas leur marchandise; ils restent accroupis sur le seuil et
semblent mettre leur point d’honneur à ne pas même nous apercevoir.
Notables commerçants et bons musulmans, Ispahanais de vieille souche,
ils ne regardent pas les chrétiens que nous sommes. Leur indifférence
n’est pas partagée par le menu peuple du bazar, par les apprentis,
les ouvriers, les gamins et ces _loutys_ qui sont les «sans-travail»
persans. Non, ceux-là nous emboîtent le pas et nous serrent de près.
Le cosaque qui ferme la marche a beau les bousculer et leur montrer sa
nagaïka, il ne parvient point à les écarter de nous. Et leur curiosité
n’est pas bienveillante. Voilà que quelques petits cailloux nous
tombent sur le dos. D’abord nous pensons que ce sont peut-être des
gravats détachés des voûtes; mais non, ce sont bien des pierres qu’on
nous jette. Nous nous retournons; une foule compacte nous suit, plutôt
hostile.
Heureusement arrivons-nous au but de notre promenade, la fameuse
mosquée Djouma, mosquée du Vendredi, qui date du VIIIe siècle. Mais du
bazar, nous n’en apercevons que la porte extérieure sans aucun intérêt.
Le «goulam» s’informe et trouve dans une ruelle un habitant qui consent
à nous laisser monter sur sa terrasse.
On nous introduit dans une petite cour; la porte est fermée derrière
nous; nous grimpons un escalier étroit, tortueux, sombre, aux marches
hautes et dégradées, et débouchons sur une terrasse d’où l’on aperçoit
la cour de la mosquée. Elle est de belles dimensions; au milieu est le
bassin des ablutions, en face la grande arche de la porte principale.
Les murs sont tapissés de briques émaillées d’un ton brun, mais nous
sommes trop loin pour distinguer aucun détail.
Lorsque nous redescendons, la ruelle est envahie par des gens qui ont
l’air indignés de la façon dont nous avons satisfait notre curiosité.
Nous rentrons à travers le bazar. La foule nous suit. Les gravats
recommencent à nous tomber sur le dos. Que faire? Nous ne nous battrons
avec les Ispahanais qu’à la dernière extrémité, aussi hâtons-nous le
pas pour regagner le consulat. Le cosaque gesticule avec sa nagaïka,
repousse les plus audacieux, et nous marchons dignement, mais vite,
pour sortir de ces interminables bazars où nous ne trouvons pas la
curiosité bienveillante, l’indifférence bon enfant, que Gobineau
attribue aux Persans.
Les pierres, heureusement pas grosses, continuent à arriver sur nous
et une de nos compagnes assure qu’elle a senti sur son dos un coup de
bâton, dont elle est, du reste, enchantée et qu’elle ne voudrait pour
rien au monde ne pas avoir reçu.
Nous sortons enfin du bazar et arrivons dans la rue du consulat.
Il était temps.
*
* *
Le landau commandé par les Phérékyde devait être là à trois heures. Il
n’y est pas.
A cinq heures, il arrive enfin et on commence à charger les bagages.
Cependant Phérékyde passe l’inspection de la voiture et découvre qu’une
des roues arrière branle de façon inquiétante. Il la secoue et la roue
quitte aussitôt l’essieu.
Alors la fureur de Phérékyde est extrême. Il empoigne une cravache et
se précipite sur le maître de poste. Il lui flanque une volée de coups
que l’autre reçoit de la façon la plus simple du monde.
Je n’ai rarement vu quelque chose de plus répugnant que le spectacle
de cet homme qui ni ne se sauvait, ni ne résistait, mais se laissait
battre sans desserrer les dents.
C’était un séide, en outre, comme le prouvait sa belle robe verte. Le
foule assistait avec curiosité à la rossée infligée à ce descendant du
Prophète.
Sa colère passée, Phérékyde fait appeler un charron qui forge un nouvel
écrou. Vers sept heures enfin, le landau est prêt. Nous nous faisons de
grands adieux et voilà nos amis partis pour une nouvelle traversée du
désert.
*
* *
A huit heures, nous nous mettons à table. Nous parlons des absents.
Où sont-ils? quelles aventures rencontrent-ils? Nous les voyons
cahotés sur les pistes dures. A neuf heures moins le quart, comme
nous finissons de dîner, la porte de la salle à manger s’ouvre et
apparaissent sur le seuil nos deux voyageurs.
Ils ont mis près d’une heure pour gagner la porte d’Ispahan et, comme
ils y arrivaient, voilà qu’une des roues du landau se détache. Alors
ils sont montés sur les chevaux dételés et sont revenus ainsi jusqu’à
nous.
Phérékyde pense avec inquiétude qu’il va manquer le bateau du 11 juin
à Enzeli. M. Tchirkine envoie à la poste où l’on promet une voiture
pour le lendemain matin à cinq heures. Et, cependant, nous nous mettons
à jouer des charades folles où sont représentées de la façon la plus
réaliste quelques-unes des scènes de notre voyage en Perse.
_1er juin._--Ce matin, je crois voir le vieil Homère.
Tandis que je suis occupé avec les marchands qui continuent à me
promettre des merveilles et à ne m’apporter que de ravissants bibelots,
voici qu’un vieillard s’avance vers nous dans le jardin. Il porte,
appuyée sur son épaule une harpe à corde unique, à la courbure antique
et belle. Il est grand, noble d’aspect; dans sa barbe blanche se
distinguent encore quelques traces de henné; de sa calotte de feutre
s’échappent des cheveux d’argent. Il vient à pas lents. Comment dire la
majesté simple de sa démarche, la dignité de cette tête de vieillard
sur qui la vie a pesé? Je le regarde stupéfait et me demande quelle
ville a été assez heureuse pour lui donner le jour. Ce rapsode va
sans doute nous chanter, dans un langage que je ne comprendrai pas,
les aventures de l’héroïque Rustem. Il s’approche, s’arrête, reste
immobile. J’attends. Rien.
Alors je demande à l’interprète de le questionner et j’apprends qu’il
est le cardeur de laine que nous avons demandé pour les matelas
destinés à nos durs lits de camp. C’est avec la corde de cette harpe
qu’il bat la laine.
*
* *
J’ai appris, par un agent financier russe, qu’on lui a proposé à son
passage à Kachan, une plaque de revêtement dont on demandait une
centaine de tomans. A Kachan, il y a, comme à Véramin, une mosquée
de l’époque mongole, du XIIIe siècle. Trouverai-je enfin un de ces
précieux reflets métalliques?
J’ai envoyé par les Phérékyde, qui nous ont quittés de grand matin,
une lettre au télégraphiste anglais pour qu’il me fasse chercher dans
Kachan la fameuse plaque et qu’il l’ait chez lui à notre passage
dimanche prochain. Je suis angoissé à l’idée que peut-être elle aura
été vendue avant mon arrivée. Pourtant, qui achèterait un reflet
métallique à Kachan?
Après déjeuner, j’ai une grande émotion. Voici qu’un marchand que
je n’ai jamais vu m’apporte une cinquantaine de miniatures. Plus de
quarante d’entre elles ne valent rien, mais j’en sors huit du lot qui
sont charmantes et, sur ces huit, il y en a quatre qui datent du XVIe
siècle et montrent les caractères de l’art exquis de Chah Abbas.
J’entre en discussion avec le marchand. Il a une face fermée, un
menton volontaire, et ne veut pas abaisser son prix lequel est énorme
pour Ispahan. Je finis par lui offrir la moitié de ce qu’il demande;
généralement, on donne un dixième. Il ne m’écoute pas. Mes amis
les marchands se mettent avec moi pour le convaincre. Enfin l’un
d’eux m’assure qu’il accepte mon offre. Sans lâcher les précieuses
miniatures, je vais chercher l’argent qui est dans un sac chez moi.
Lorsque je reviens, le marchand n’accepte plus le prix convenu. Nous
nous disputons et, furieux, je le renvoie.
Je ne l’ai pas plutôt expédié que je regrette amèrement ce mouvement
d’impatience. Je ne me consolerais pas de laisser derrière moi ces
parfaites miniatures. Pour une fois qu’on m’offre une œuvre exquise du
XVIe siècle, je discute! Mais je l’aurais payée trois fois le prix
qu’il m’en demandait que je l’aurais eue bien au-dessous de sa valeur
réelle. Je me battrais!
Reviendra-t-il ce marchand têtu? Les autres marchands connaissent son
adresse. Je pourrais au besoin aller chez lui et, puisque j’ai laissé
voir que je tenais à ces miniatures, je paierai le prix qu’il voudra.
*
* *
Aimé aujourd’hui nous a déniché trois petits chats, tout jeunes. Je les
trouve sur les genoux de la princesse Bibesco quand j’entre chez elle.
Ce sont de petites pelotes de poils longs et magnifiques; l’un d’eux
est entièrement blanc, nous l’appelons Chah Abbas; l’autre uniformément
brun; il se précipite sur la viande, en arrache un morceau et se retire
dans un coin pour le manger en se dandinant et en grognant, nous le
dénommons l’Ours. Emmanuel Bibesco prend le troisième et, pour le petit
chat d’Ispahan, cherche paradoxalement un nom anglais.
Il est décidé que nous emmènerons les chats en Europe (nous n’en sommes
pas à un colis près) et Aimé est chargé de leur faire construire une
cage.
*
* *
La chaleur au milieu du jour est intense.
De onze heures à quatre heures, nous restons au consulat et le soleil
est si ardent que les ombrages du jardin ne suffisent pas à nous en
protéger. Il nous faut la retraite du grand salon clos. Le soir on
ouvre les portes-fenêtres des deux côtés et l’air frais de la nuit nous
ranime.
Vers cinq heures, nous sortons en voiture. Nous traversons une partie
du bazar; la foule y est toujours aussi nombreuse. Des boulangers font
leur pain dans des fours coniques; ils collent leur pâte sur la paroi
supérieure du four où la flamme vient la lécher et, par places, la
carbonise. Ce pain persan ne ressemble en rien au pain européen. Il a
de un à un centimètre et demi d’épaisseur; c’est une espèce de galette
molle que l’on plie; comme consistance, cela tient le milieu entre la
pâte et le caoutchouc; il manque de saveur et pourtant a une pointe
d’aigreur. Il se garde plusieurs jours sans s’améliorer. Quelques-uns
d’entre nous le mangent, sans plaisir; d’autres ne peuvent y toucher.
[Illllustration: S. A. I. Zil ès Sultan, frère du Chah et
Gouverneur d’Ispahan.]
[Illustration: S. A. I. Bahram Mirza, fils de Zil ès Sultan.]
Nous passons par le Meïdan y Chah, longeons le palais d’hiver du
gouverneur d’Ispahan, suivons des rues dont pas une maison ne reste
debout et qui ne sont qu’une chaussée défoncée entre des murs écroulés,
et arrivons au bord de la rivière. Nous la traversons par le pont
monumental et la descendons pendant quelques kilomètres sur la rive
droite. Elle coule limpide sur les sables: les arbres des jardins se
reflètent dans l’eau; à droite ce sont des champs de seigle, d’avoine,
et toujours aussi ces champs de pavots blancs dont les tiges semblent
porter une petite tasse de porcelaine blanche, de matière rare et
diaphane.
Nous allons ainsi jusqu’à un pont que l’on a reconstruit, et sous
lequel l’eau passe en bouillonnant. C’est l’heure de la prière du soir.
De nombreux Persans sont réunis sur la terrasse supérieure du pont, et,
après avoir fait leurs ablutions, ils prient. Derrière eux, le ciel
enflammé du couchant marie les pourpres à l’or. Ils s’agenouillent,
mettent le front à terre, se relèvent, recommencent, et les lignes
longues et nettes de leurs robes se découpent en noir sur le fond
lumineux.
Nous sommes obligés de descendre de voiture, le chemin devient
impraticable. Nous marchons un peu le long de l’eau qui court. Nous
sommes ici sur la route de Chiraz qui est aussi loin d’Ispahan
qu’Ispahan de Téhéran.
Chiraz, Persépolis, les sculptures des rois achéménides que nous
voulions voir... Il faut y renoncer. Nous sommes trop tard dans la
saison, la chaleur serait insoutenable. Nous ne dépasserons pas
Ispahan.
Des paysans travaillent à un canal d’irrigation qui part de la rivière.
Une brise légère vient avec la nuit dont elle est comme le souffle.
Nous regagnons la ville; des femmes voilées se hâtent pour rentrer; un
gros Persan à bésicles galope sur son petit âne et nous retrouvons nos
mendiants familiers, les petites filles farouches, l’aveugle qui ne
cesse de regarder le ciel de ses yeux éteints.
*
* *
Au consulat, nous apprenons par un mirza que le mollah de la mosquée
Djouma s’offre à nous la laisser visiter. C’est une chose tellement
extraordinaire en Perse où jamais un Européen n’a pu comme tel entrer
dans une mosquée, que nous n’en croyons pas nos oreilles. Il paraît
que le mollah est un homme éclairé, sans fanatisme; il a compris qu’il
n’y avait dans notre curiosité aucun désir sacrilège, mais seulement
l’envie de voir des œuvres d’art anciennes, uniques. Alors il nous fait
dire qu’il répond de notre vie dans sa mosquée. Mais... il y a un mais,
il faut nous entendre avec le gouverneur pour nous faire protéger à la
sortie par des soldats, car la population du bazar sera exaspérée.
Alors nous en causons avec le chargé d’affaires et tout de suite nous
voyons que la chose est impraticable, que le gouverneur ne voudra pas
se mettre à dos tous les mollahs et la population entière, et que, nous
donnât-il des soldats, ceux-ci seraient les premiers à tirer sur nous.
Nous ne verrons pas la mosquée Djouma.
*
* *
Après le dîner, les cosaques travestis en l’honneur de je ne sais quel
saint nous donnent la comédie dans le jardin. L’un d’eux s’est déguisé
en autruche dont il imite à s’y méprendre le cri, la démarche, et les
mouvements de cou. Un autre est en roi, un troisième en mariée. Ces
cosaques sont de grands enfants. Et le tout se termine par une scène
cocasse de pêche au bord du bassin central où l’autruche finit par
faire une pleine eau.
Les étoiles criblent le ciel de points d’or clair.
_Jeudi 2 juin._--Le marchand aux belles miniatures ne revient pas.
J’achète encore quelques petites tasses. Elles ont été faites, pour
la plupart, à Ispahan aux XVIIe et XVIIIe siècles, par des ouvriers
chinois qu’y avait amenés Chah Abbas et qui restèrent là pendant
plusieurs générations.
On nous montre un lot considérable d’armes sans intérêt. Je trouve un
beau plat chinois, marqué à la feuille, que je paie quelques francs et
une laque du XVIIIe siècle d’une patine et d’un goût d’ornement exquis.
*
* *
Ce matin nous sommes attendus à l’école de l’alliance israélite.
Depuis que je suis en Perse, j’ai été surpris et charmé de voir que le
français avait gardé dans ce pays une clientèle nombreuse. A Téhéran,
si nous avions une difficulté dans la rue ou au bazar, avec un cocher
ou un marchand, il se trouvait toujours quelqu’un dans la foule pour
nous servir d’interprète. Et j’avais trouvé chez les libraires des
grammaires imprimées à Paris et sur lesquelles nous nous étions tant
ennuyés en classe. Je les avais feuilletées... Je n’aurais jamais cru
que je m’attendrisse à lire la règle des participes. Mais j’étais en
Perse, à mille lieues de la France.
Notre guide à Téhéran, un petit goulam de la légation de France,
parlait français. Il me dit avoir appris notre langue à l’école
israélite: ce qu’il me raconta sur cette école m’avait donné le vif
désir de la voir. Mais nos jours à Téhéran passèrent sans que je pusse
satisfaire mon envie. Aussi lorsque j’appris qu’il y avait à Ispahan
une école semblable, je demandai à son directeur, M. Lahana, la
permission de la visiter.
Dans la plupart des villes de Perse existe une communauté israélite
dont les origines remontent parfois très loin; celle d’Hamadan,
l’ancienne Ecbatane, date de la captivité de Babylone. Et quand on sait
l’isolement où vivent les Juifs en Orient, on peut déclarer hardiment
que nulles familles au monde n’ont un sang plus pur--puisque c’est le
terme--et une plus longue lignée d’ancêtres que les familles israélites
d’Hamadan.
Les Juifs habitant au milieu de populations hostiles et fanatiques,
sont réduits, en ce pays, au dernier degré de l’avilissement. La
plupart des métiers leur sont interdits. Ce qu’ils touchent est
considéré comme souillé. Ils ne peuvent habiter la maison d’un
musulman. Il y a peu de justice en Perse; il n’en est pas pour eux. Ils
sont soumis à toutes les exactions; personne pour prendre leur parti;
ils vivent dans une pauvreté affreuse; on imagine difficilement leur
dégradation morale et physique.
Les liens familiaux sont faibles. Les mariages précoces ruinent la
famille. Les petites filles se marient entre huit et dix ans. On en
voit, spectacle affreux, qui, déjà flétries à onze ans, portent dans
leurs bras un bébé aussi misérable qu’elles. On me cite un rabbin
qui, pareil à David, voulut réchauffer sa vieillesse et, âgé de
soixante-cinq ans, épousa une enfant de huit ans. L’homme se marie, à
l’ordinaire, vers dix-huit ans. Lorsque sa femme a quinze ans, elle est
fatiguée; il s’en dégoûte, divorce, ou prend une seconde femme sans
quitter la première.
L’instruction n’existait pas. Parfois un rabbin groupait autour de lui
une trentaine d’enfants et leur apprenait tant bien que mal à lire.
De religion, l’ombre seulement; quelques pratiques, c’est tout. Des
conversions fréquentes à l’islamisme à cause de persécutions ou de
dénis de justice, ou surtout à la suite de l’application d’une loi
inique réglant les questions d’héritage et déclarant que l’argent du
défunt irait au membre de sa famille, quelque éloigné qu’il fût, qui se
serait converti à l’islamisme. C’est une prime à l’apostasie.
L’Alliance israélite universelle travaille à améliorer cette situation.
Nous allons voir ce qu’elle a fait à Ispahan.
Nous partons en voiture avec le chargé d’affaires de Russie qui, par
suite des rivalités et compétitions entre les écoles israélites,
congréganistes et protestantes, se trouve, lui, le représentant de
l’État russe antisémite, protecteur des Juifs d’Ispahan.
Nous traversons les bazars et arrivons dans le quartier israélite.
Ici, les rues sont encore plus étroites que dans les autres quartiers
d’Ispahan. Elles tournent, se croisent à tous angles et forment
l’enchevêtrement le plus inextricable qui se puisse imaginer. Les
cosaques à cheval qui nous précèdent et qui ont été déjà plusieurs
fois à l’école, n’en retrouvent le chemin qu’avec peine.
Des vieux Juifs, des femmes, des enfants se pressent sur le seuil des
portes pour nous voir passer; ils montrent des faces maigres, de grands
nez aquilins, des prunelles ardentes. Ils sont vêtus misérablement.
Leurs maisons, ce sont quelques murs de terre, une pièce sans fenêtre
et sans meubles. Ils savent que nous allons visiter l’école; ils sont
fiers de voir les cosaques et le chargé d’affaires de Russie nous
accompagner. On en parlera au bazar cet après-midi et le prestige bien
faible des Juifs s’en augmentera un peu.
L’école est cachée, comme toute habitation en Perse, derrière des murs
sans ouvertures au dehors. Lorsque l’on a franchi la porte, on trouve
une série de bâtiments élevés d’un étage et groupés irrégulièrement
autour de trois ou quatre cours. Il y a ici trois cent cinquante élèves
garçons et deux cent cinquante filles.
Nous parcourons les classes de filles d’abord; des gamines de sept
ans me lisent des fables de La Fontaine; d’autres font de l’histoire,
de l’arithmétique. Je leur pose quelques questions. Elles parlent
le français avec un étrange accent guttural. Quelques classes sont
consacrées à la broderie, à la couture.
Les garçons, que nous visitons ensuite, ont les cheveux rasés de près
et les yeux brillants; leurs faces n’ont rien du type juif que nous
connaissons en Europe. Nous les interrogeons, parlons de la Révolution,
de l’émancipation des Juifs. Je demande à un ou deux des plus
intelligents:
--Que voudrais-tu faire?
--Aller à Paris étudier pour être professeur.
Voilà de la graine de déracinés.
Dans les ateliers on apprend à ces enfants un métier qui leur permettra
de gagner leur vie au sortir de l’école. Aucun musulman ne consentirait
à prendre un juif comme apprenti. On a eu toutes peines du monde à
trouver des ouvriers pour venir enseigner leur métier à l’école;
le grand mollah l’a défendu. Enfin, malgré tout, les ateliers sont
organisés. Je vois des enfants faire de beaux «guivets», chaussure à la
mode à Ispahan, d’autres travaillent le fer, d’autres sont ébénistes.
Ce que l’atelier produit appartient au patron. Ainsi se forment des
générations de jeunes israélites qui pourront exercer des métiers
honorables, et les filles elles-mêmes gagneront leur vie.
La misère de ces enfants est si grande que l’école est obligée de les
nourrir au milieu du jour et de les vêtir. La bibliothèque leur prête
des livres; Victor Hugo et Alexandre Dumas enchantent les veillées de
petits israélites au centre de l’immense et ruinée Ispahan.
Maintenant nous nous reposons dans le petit salon de M. Lahana et
écoutons le récit de ses expériences en Perse. Du jour où l’école
fut fondée, les Juifs sentirent qu’ils auraient, en la personne du
directeur, un homme qui saurait les défendre, qui aurait accès dans
les consulats et chez le gouverneur. Ils n’étaient plus le troupeau
sans chef. L’école devint un lieu d’asile; en cas de troubles, les
israélites s’y réfugient.
Les enfants aiment l’école. Ils y vivent dans des conditions
matérielles très supérieures à celles qu’ils ont chez eux; ils y
trouvent aussi un milieu moral infiniment plus élevé que celui d’où ils
sortent. On leur enseigne la valeur d’une foule de choses qu’ils ne
soupçonnaient pas; ils deviennent propres, soigneux de leur personne
et de leurs vêtements; ils prennent l’habitude du travail régulier.
L’école a fait cesser presque complètement l’immorale pratique des
mariages pour les filles de huit à dix ans. On les garde à l’école
jusqu’à quatorze ou quinze ans. Elles en sortent, sachant un métier et
capables de diriger leur ménage.
La supériorité des écoles israélites est telle que, malgré les
préventions séculaires et le mépris qu’on a toujours pour les Juifs,
voilà que quelques-unes des meilleures familles musulmanes envoient
leurs enfants aux classes israélites au grand scandale des mollahs.
Ce sont des Français qui dirigent ces écoles, l’instruction y est
donnée dans notre langue; ainsi c’est un peu de notre civilisation et
de notre pensée qui pénètre au cœur fermé de la Perse.
*
* *
Après déjeuner, le marchand aux miniatures revient. Je paie le prix
qu’il demande; j’enferme dans ma valise les précieuses miniatures. Dix
fois dans la journée je les en sors; dix fois je les y remets et ferme
la valise à clé. Jamais explorateur ne fut plus fier de ses découvertes
et si je trouve à Kachan la plaque de l’époque mongole, mon bonheur
sera complet.
*
* *
A quatre heures, nous retournons à Ali-Kapou. L’ancien palais de Chah
Abbas a été recouvert à l’intérieur d’un badigeon de plâtre sous lequel
on aperçoit par places l’ancienne décoration peinte. Sous le portique,
au premier étage, il y a dans la niche centrale deux peintures de la
fin du XVIe siècle, représentant, chacune, une jeune femme élancée,
vêtue de simples vêtements flottants, d’un style précis et large à la
fois, de charme et de finesse.
Une de mes miniatures, où est peinte une jeune femme jouant avec un
singe, est de la même époque que ces fresques d’Ali-Kapou.
Nous montons sur la terrasse supérieure. Nous regardons Ispahan étendue
au-dessous de nous. A nos pieds, c’est la grande place, le Meïdan y
Chah où passent des cavaliers sur de légers chevaux blancs qui dansent,
et des petits ânes gris qui vont où on les pousse. A droite, la coupole
intensément bleue de la mosquée royale; à gauche, la porte monumentale
du bazar; en face la coupole beige aux arabesques bleues et noires
du Cheik Lutfallah. Puis, ce sont des murs et des murs de pisé, des
terrasses, les petites voûtes coupolées des bazars et des hammams.
Partout, dans les cours des maisons ou au milieu des rues, des arbres
admirables, peupliers ou platanes, d’une verdure si riche en ce moment
qu’elle est à la fois sombre et fraîche. Au loin, s’étend l’enceinte
ancienne de la ville qui enferme aujourd’hui des champs de froment
et d’orge parmi les décombres. L’horizon est fermé par les montagnes
nettement dentelées qui entourent la plaine d’Ispahan. Le soleil
caresse les murs en ruines, les terrasses, et, à côté des frondaisons
vertes des arbres, fait chanter les bruns chauds des terres.
Nous allons aussi à la Medresseh, dire adieu à l’églantier en fleurs,
au ruisseau de jade qui coule entre les murs émaillés de l’ancienne
école. Nous voulons revoir ces endroits si beaux que nous quittons
demain.
Et je sors de la ville en voiture; je traverse le pont d’Ali-Verdi.
La rivière coule bleue entre les bancs de sable; des saules se
réflètent en ses eaux calmes. Je continue à travers la campagne dans
la direction de Djoulfa. Des voitures de la cour me croisent; puis
voici des dames de harem sur des mules conduites par des nègres. Une
des mules s’effare au bruit de la calèche attelée en daumont; effrayée,
la dame qui la monte ne songe plus à tenir son voile qui se déplace et
laisse voir un instant des yeux admirables et l’arc net de ses sourcils.
J’ai les murs de Djoulfa à ma droite; à gauche, des pavots dressent
leurs fleurs hiératiques, des avoines légères ondulent au vent; dans
les jardins de jeunes peupliers pressés, des Persans se promènent deux
à deux en se tenant par le pouce. C’est une scène calme et animée à la
fois, d’une indicible grandeur.
Le soleil qui s’abaisse sur l’horizon enveloppe le paysage de caresses
chaudes. Qu’est la lumière si vantée de Rome auprès de celle d’Ispahan?
Comment décrire cette intensité de rayonnement, les tons d’ambre
fluide, la clarté merveilleuse et comme palpable de l’atmosphère au
coucher du soleil en juin sur le haut plateau de l’Iran? Les ombres
s’allongent violettes, les montagnes prennent une couleur de velours
vieux rose, et le bleu des coupoles émaillées vibre dans l’air du soir.
Un peuplier au bord de la route frissonne de toutes ses feuilles.
_Vendredi 3 juin._--Il faut partir. L’angoisse de quitter Ispahan nous
serre le cœur depuis plusieurs jours déjà. Quoi! perdre ce que nous
avons gagné avec tant de peine, les heures calmes et voluptueuses des
matins sous les platanes et parmi les roses du consulat, les grands
repos de midi alors que le soleil brûle, les promenades du soir dans
les jardins abandonnés où dorment des palais dont aucune princesse ne
réveillera plus les échos, les courses à travers les ruines ardentes,
la beauté des nuits étincelantes!
Quitter Ispahan pour retrouver la fatigue du voyage, la traversée
difficile du désert, la chaleur accablante dans la voiture fermée, la
poussière qui ne cesse pas, les repas insuffisants à l’ombre incertaine
d’un arbre ou dans la saleté d’une écurie, les nuits sans sommeil,
les siestes dans quelque grenier infesté de souris, l’énervement des
attentes à chaque relais, les querelles avec les cochers; refaire cela
sans être soutenu par l’idée qu’on a devant soi chaque jour quelque
chose de nouveau, n’être plus attiré par la fascination de l’inconnu!
Le retour! Revenir sur ses pas alors que devant nous le monde entier
est là qui nous attend!
Pourtant il faut partir. Les achats qui traînent depuis huit jours sont
conclus dans la matinée. Des menuisiers emballent pour nous.
A quatre heures, les deux landaus sont là, dans l’intérieur desquels
nous avons installé de véritables lits, grâce aux matelas que nous a
cardés le vieil Homère.
M. Tchirkine, qui nous a si bien reçus pendant ces huit jours, nous
accompagne à cheval avec tous les cosaques du consulat jusque hors
des portes; le vice-consul d’Angleterre se joint à lui avec huit
magnifiques cavaliers hindous, des lanciers du Bengale.
Et nous traversons une dernière fois les bazars animés et les rues
désertes d’Ispahan.
A quelques kilomètres de la ville, notre escorte prend congé de nous.
Au-dessus des arbres, très loin, nous apercevons encore la coupole pure
de la grande mosquée.
Et, au trot lent de nos chevaux sur le sable, nous nous éloignons
d’Ispahan que nous ne reverrons jamais, et marchons au nord, vers
Téhéran, vers l’Europe.
[Fleuron]
[Bandeau]