_13-21 mai._--Un tambour dans le lointain, une musique guerrière,
lointaine aussi. J’ouvre les yeux: la colonne d’un portique devant ma
fenêtre que je n’ai pas fermée de la nuit; des feuillages frais et
touffus que le vent agite sur un fond de ciel si bleu, si intense,
qu’il semble laqué; une brise légère qui soulève les cachemires clairs
dont la chambre est tendue et arrive jusqu’à mon lit; une paix de
toute la maison que ne troublent pas les sonneries martiales au loin;
l’engourdissement de dix heures de sommeil, après les fatigues de la
route et les repos incertains dans les chapar khanés, engourdissement
si voluptueux et palpable qu’on croit le toucher de la main; quelque
chose de trouble et de délicieux dans l’esprit qui fait que, de
nouveau, je ne sais avec qui je suis en Perse,--tel est mon premier
réveil à Téhéran.
Il n’est plaisir que de vivre à son aise.
Nous avons gagné ce plaisir et nous organisons lentement notre vie
nouvelle. Emmanuel Bibesco veut s’en tenir à la vue qu’il a eue du
faubourg européen de la ville. Il déclare Téhéran une imposture,
s’installe à l’hôtel, lie connaissance avec les jeunes Anglais de la
Banque et du Télégraphe indo-européen, parle anglais le jour durant et
se refuse à rien voir. Il ne faut pas lui parler d’Ispahan. Il ne la
connaît pas, il ne veut pas la connaître; ce qu’il sait de la Perse,
ce sont les fatigues certaines qu’on éprouve à y voyager. Cela lui
suffit, et il abonde en raisonnements captieux pour me démontrer que
les plus courtes folies sont les meilleures.
Quant à moi, je vis dans une sorte d’ivresse fatiguée où je sens le
prix de chaque minute qui s’écoule.
Les matins sont exquis.
Je ne quitte pas le portique sur lequel donne ma chambre; dès sept
heures, le domestique persan, Mahmoud, que j’appelle en frappant mes
mains l’une contre l’autre, apporte de l’eau pour le bain; je reste
en pyjamas, nu-pieds, à déjeuner et à attendre les marchands. Devant
moi, c’est le jardin minuscule, touffu et fleuri de roses rouges.
Le ciel est par-dessus les arbres imperturbablement bleu. Une brise
légère agite lentement les branches et m’évente. L’air est frais, d’une
fraîcheur sèche, crispée, inconnue, dont je ne me lasse pas de sentir
les caresses.
Combien je goûte la paix fleurie de ce jardin clos!
Dans ma chambre, il y a des nattes, de clairs cachemires et déjà des
morceaux d’étoffes précieuses que j’ai achetés.
Vers huit heures, les marchands d’antiquités ou _dellals_ commencent à
arriver, car notre présence à Téhéran a été vite connue.
Ils laissent leur âne à la porte de l’hôtel et apportent le lourd
bissac bariolé. Ce qu’ils en sortent est un mélange étrange d’objets
comme ramassés au hasard. Il y a là des coupes en cuivre ciselé,
des vases, des faïences de toutes espèces et formes, des morceaux
de briques émaillées, des poignards et des fusils. Un tri sévère
s’impose. Neuf objets sur dix sont sans valeur, modernes et grossiers;
quelques-uns s’efforcent d’imiter, assez bien parfois, les presque
introuvables reflets métalliques dont le prix est connu en Perse aussi
bien qu’à Paris. Le dixième objet est ancien, oh! pas très ancien, du
dix-huitième siècle peut-être, ou du dix-septième; mais cela suffit, il
est charmant, car les Persans eurent l’art plastique le plus raffiné,
le plus somptueux qui se puisse, et, jusque dans leur décadence, une
sûreté et une hardiesse de goût qui n’ont jamais été égalées.
[Illustration: Les marchands sous le portique de notre maison à
Téhéran.]
Je demande aux marchands de me trouver des reflets métalliques à fond
crême ou blanc de l’époque mongole, ou plus anciens s’ils en ont; je
me satisferai aussi des reflets à fond bleu qui datent de l’époque
de Chah Abbas, fin XVIe siècle. Ils promettent de m’en apporter. Ils
savent où il y a une pièce _khelly antic!_ (vraiment ancienne), qui
vaut des centaines de tomans.
Et le lendemain ils arrivent, portant une boîte qu’ils ouvrent avec
d’infinies précautions; ils en sortent un objet enveloppé d’ouate;
je frémis d’impatience. Ils enlèvent l’ouate... et je vois un objet
faux, sans valeur. Ils en demandent quatre cents francs, somme énorme
à Téhéran, je leur en offre un franc. Alors ils rient et s’écrient
tout de suite: «Ah! monsieur s’y connaît.»--Ils sont assez gentils
pour ne pas m’en vouloir d’avoir découvert la fraude, et demain ils
recommencent avec une autre pièce non moins fausse.
Un jour pourtant, un vieux marchand me présente une coupe qui est assez
belle. J’en examine minutieusement la qualité crêmeuse du fond, la
valeur des reflets, la précision sèche du décor. Elle paraît bonne, et
pourtant... Il en demande soixante tomans; je la garde à examen. Ce
prix de soixante tomans (240 francs) est inquiétant. S’il la savait
bonne, il en demanderait deux cent cinquante tomans, quitte à la
laisser pour quatre-vingts ou cent. Quelques jours après, je la montre
à un connaisseur, qui ne peut prendre sur lui de la déclarer bonne
ou mauvaise et me conseille de l’acheter si je puis l’avoir pour une
quarantaine de tomans.
Lorsque le marchand revient, je lui déclare tout net que sa coupe est
fausse. _Nist antic_ lui dis-je sévèrement. Sur quoi, sans essayer d’en
prouver l’authenticité, il s’en empare, file, et je ne l’ai jamais revu.
Ce que l’on trouve, ce sont des pots et des vases à décor bleu, sans
reflets, qui ont cent cinquante ou deux cents ans. Je les achète, non
sans de laborieux marchandages, pour un ou deux tomans. J’en ai bientôt
une cheminée et une table garnies. Emmanuel Bibesco découvre une
faïence blanche, montée en cuivre, d’une qualité exquise.
Les vieilles étoffes sont nombreuses et splendides. C’est une joie
de voir et de toucher ces anciens cachemires de laine à beaux décors
de fleurs, ces gilets subtilement nuancés, ces camisoles de femme à
palmettes hardies; un des motifs favoris des anciennes soieries est un
perroquet haut en couleurs, perché dans une touffe de feuillages. Je le
trouve sur des corsages de différentes époques, brodé ou broché. Voici
des petits tapis couverts de feuilles aiguës, d’autres en soie lamée
d’argent, des velours irisés à la palme persique, des bandes richement
brodées, des soies passées, séduisantes encore par l’harmonie rare où
s’accordent leurs tons divers; quelques morceaux anciens de Boukhara,
les uns et les autres perdus au milieu d’étoffes modernes sans valeur.
Une des pièces les plus belles est un morceau de brocart de Gênes, du
XVIIe siècle, petites palmes sur fond d’or assourdi, encadré à la
persane dans une bande de soie rouge à petits bouquets jaunes, bordée
elle-même d’un liséré bleu vif.
On ne saurait imaginer le goût, la hardiesse de ces tons et la qualité
raffinée des tissus.
Du reste, les moindres morceaux sont montés d’une façon charmante et
l’envers d’un tapis est aussi plaisant à l’œil que l’endroit.
On nous apporte aussi des turquoises et des perles.
Les heures se passent ainsi dans l’ombre sèche du portique cependant
que le soleil monte dans le ciel et que la chaleur commence à se faire
sentir.
EN LISANT HÉRODOTE.--Sous le portique, le soir, lorsque je rentre
fatigué des courses de l’après-midi, je lis Hérodote sur les anciens
Perses.
Beaucoup de choses sont allées d’ici en Europe dont nous avons vécu
longtemps.
Je lis ces phrases: «Ce fut Dejocès, roi des Mèdes, qui le premier
institua le cérémonial qui défend de pénétrer jusqu’au roi et de
le consulter autrement que par message. Nul ne peut le voir. Rire
ou cracher devant lui fut réputé l’action la plus injurieuse.--Il
s’entoura de cet appareil imposant de peur qu’en le fréquentant, ses
concitoyens, jadis ses compagnons, élevés avec lui, ne lui cédant en
rien ni par la naissance, ni par les grandes qualités, ne vinssent à
conspirer contre lui par jalousie, et afin que, ne le voyant pas, ils
finissent par le croire d’une autre nature que la leur».
Et voici une coutume des Perses qui fut étrange.
«Ils délibèrent, ivres, dit Hérodote, sur les affaires les plus dignes
d’attention; le lendemain, le maître de la maison où ils étaient réunis
leur soumet, lorsqu’ils sont à jeun, ce qu’ils ont résolu la veille.
S’ils l’approuvent, alors ils l’exécutent. S’ils le désapprouvent ils
y renoncent. Et au contraire, ce qu’ils ont décidé à jeun, ils le
revisent ivres».
Ainsi les Perses savaient-ils la relativité de toutes choses, même de
la raison humaine qu’un peu de vin trouble.
J’aime aussi les Perses de ceci que raconte Hérodote et qui témoigne
d’un noble orgueil.
«Ils honorent le plus, après eux-mêmes, ceux qui demeurent à côté
d’eux, puis les voisins de ceux-ci, et ainsi de suite, selon la
distance. Ils honorent le moins ceux qui sont les plus éloignés,
s’estimant eux-mêmes de beaucoup et en toutes choses les plus
excellents des hommes et accordant aux autres d’autant plus de vertu
qu’ils sont rapprochés d’eux, d’autant moins qu’ils en sont éloignés».
Il nous apprend aussi comment ces Perses fiers élevaient leurs enfants:
«L’éducation consiste en trois seules choses: monter à cheval, tirer de
l’arc et dire la vérité».
Ils avaient des idées très nettes sur le bon et l’utile. «Les choses
qu’il ne leur est pas permis de faire, il leur est interdit d’en
parler».
Mais j’arrive à une phrase d’Hérodote qui m’enchante: «Les pays habités
les plus lointains ont en partage les plus belles productions...
L’Arabie est, du côté du midi, le dernier pays habité; c’est le
seul qui produit l’encens, la myrrhe, la cannelle, le cinnamome, le
lédanon... Toute l’Arabie en répand comme une odeur divine...».
Là-bas, au sud, c’est Ispahan, et plus loin encore l’Arabie.
Je suis en Perse et je voudrais aller où je ne suis pas, plus loin,
voir ces contrées lointaines qui sont les plus belles.
Déjà les étoiles piquent de points lumineux le ciel. Ces étoiles, je
les connais. Voici les Ourses, la grande et la petite, et, rampant
entre elles, le Dragon sinueux, voici Arcturus éclatant, toutes celles
que j’ai appris à nommer dans mon ciel d’Occident au-dessus d’une
petite ville dont des peupliers gardent l’entrée. J’ai été si loin pour
les retrouver.
Et pour quelqu’un qui, de Véga, regarderait la terre, la même minute
s’achèverait sur nous qui commença sur Darius, roi des Perses, et mort
depuis vingt-cinq siècles.
L’air du soir caresse les feuilles; les roses parfument le jardin
strict où la nuit est descendue.
DES CHAMEAUX, DES ANES, DES HOMMES ET DES FEMMES.--L’après-midi, nous
sortons souvent sans autre but que de flâner et de jouir paresseusement
de la nouveauté si grande du spectacle, de goûter le charme subtil et
profond de l’Orient.
Je prends un plaisir extrême à des choses qui laissèrent peut-être
d’autres voyageurs indifférents. Il me semble que les gens qui ont
passé ici avant moi n’ont pas décrit et n’ont pas aimé les seules
choses qui m’attirent pour l’instant. Visiter des palais et des jardins
c’est le devoir dont chaque touriste s’acquitte. Mais voir passer la
vie multiple autour de soi est une jouissance plus forte et plus rare.
Dans la foule où je me perds, je m’intéresse surtout aux chameaux, aux
ânes, aux hommes et aux femmes.
DES CHAMEAUX.--Le chameau est un animal que je ne me lasse pas de
contempler.
Il avance la tête en la dandinant et, sous ses sourcils en broussaille,
vous regarde de l’air d’un myope distingué et dédaigneux. Sa lèvre
inférieure pend. Quand il mange, il a un mouvement de mâchoire de
droite à gauche et de gauche à droite, comme pour dire: «Je n’y
toucherai pas»; il n’en perd pas un morceau. Il est chauvin et porte un
bonnet à poil même aux genoux. Quand il est accroupi, il semble avec
son cou allongé une autruche sur ses œufs.
Il ne lui faut pas moins de quatre articulations aux jambes pour
avancer à l’allure d’un âne; en outre il exige une clochette à son cou
pour rythmer une allure difficile, car il est cagneux, a les pieds
plats et les écarte en marchant.
Comme j’aime cette démarche lente, heurtée, inimitable!
J’aime ce hochement de tête d’un qui en a vu beaucoup dans ses voyages
et qui en raconterait si cela n’était pas fatigant et inutile, l’air
indifférent et supérieur qu’il promène à travers la foule, la façon
dont il porte les cheveux en houppe et la barbe en bouc, dont il a du
poil aux pattes et particulièrement aux genoux.
Le chameau rit en découvrant ses dents jaunes et longues. On croit à
première vue qu’il est dolent, qu’il souffre. Il est ironique, se moque
de tout et refuse de travailler pendant le jour. Avec un art infini et
une longue patience, il a perfectionné le balancement de sa démarche
jusqu’à la rendre insupportable à l’homme; ce n’est qu’au Jardin
d’acclimatation que l’on grimpe pour son plaisir sur des chameaux. En
Orient les chameliers se gardent de pareille imprudence. Ils craignent
le mal de mer; ils vont à âne. Et derrière eux, le chameau qui les
suit relève sa lèvre supérieure et cligne de l’œil, plaisamment. En
Europe, il se fait passer pour un animal des pays chauds; en réalité il
ne supporte pas la chaleur. Seuls en Orient les Européens, comme nous
l’avons démontré par nos œuvres, peuvent voyager impunément de jour en
été. Le chameau est un passionné noctambule, il a tous les vices de
la civilisation. Il ne marche que de nuit. Dès le soleil levé, il se
couche, et il est si grand qu’il se met à son ombre.
Cet animal feint aussi d’être maladroit. Mais lorsqu’il en trouve
l’occasion, il vous marche sur les pieds sans s’excuser. Il est alors
très habile et ne vous manque pas. Il se couche avec des mouvements
saccadés comme se coucherait un chameau mécanique. Mais une fois qu’il
est chargé et qu’il s’agit de se relever, la mécanique est détraquée.
Ah! quel chameau!
Il sent le chat mouillé, et comme il est très grand, c’est gênant.
J’ai beaucoup cultivé la société des chameaux et j’ai appris à leur
parler. Dans notre bande j’ai été nommé interprète délégué aux
chameaux. Ce titre dont je ne suis pas médiocrement fier a excité la
jalousie de celui de nos compagnons qui a été notre interprète auprès
des Russes. Mais il a dû reconnaître qu’il ne pouvait parler aux
chameaux comme je le faisais. Quand, en auto ou en voiture, nous en
rencontrions la nuit une caravane, je criais à tue-tête: «Kabardar!
Kabardar!» et mes chameaux prenaient leur droite, comme un homme.
DES ANES.--J’aime aussi beaucoup les ânes gris, petits, modestes, dont
les yeux sont doux et pacifiques. Leurs maîtres leur fendent, tout
jeunes, les narines, afin qu’ils respirent mieux. On ne leur met à
l’ordinaire ni mors, ni brides, mais un frontail de petites lanières
de cuir tressées auxquelles sont mêlées avec un goût charmant quelques
verroteries de couleur. Leur harnachement est orné de la façon la plus
agréable. Ils ont sur le dos un large bissac en grosse étoffe de laine
de couleurs variées. Les poches en sont gonflées par les provisions de
route. Ou bien on entasse sur leur dos de lourdes charges de foin, de
paille ou d’aromates, des sacs de blé ou d’orge, ou encore des poutres
dont une des extrémités traîne à terre.
L’âne sous ces fardeaux marche gentiment, la tête un peu inclinée;
il ne s’arrête pas; ses jambes fines sont infatigables. L’âne est
très candide; il ne sait pas se diriger dans la vie. Il est inutile
d’apprendre sa langue; il ne comprend pas. Si vous arrivez sur lui
en voiture, il se laisserait écraser tant il est simple. Il faut le
pousser de côté comme on ferait d’un colis encombrant.
Souvent ces petits ânes portent de gros hommes. C’est un spectacle
charmant qu’un gras et digne Persan assis sur son âne. Le bât est
tellement large que notre Persan a les cuisses horizontales; seuls
les tibias pendent et, au bout des tibias, les pieds dans de belles
babouches persiques qu’on appelle des guivets. Il se tient ou sur
le cou de la bête, ou sur la croupe, mais jamais à la place où vous
et moi nous asseyons quand nous montons à âne. Il est grand, gros,
sa robe flotte au vent; il semble qu’il va écraser le petit animal.
Mais celui-ci galope de son mieux et secoue tant qu’il peut le Persan
enturbanné qu’il a sur le dos.
L’âne en Orient est un animal sympathique; il ne l’ignore pas. Ce n’est
pas de son nom qu’on appelle dans les écoles les petits enfants qui
font des fautes en lisant le Coran.
J’ai rencontré quelque part dans le désert un petit âne. Il portait
une femme bellement drapée et voilée. Cette femme avait sur les bras
un enfant qui dormait. A côté d’eux, marchait un homme, une ceinture
autour des reins, le bâton à la main. L’âne allait à travers les sables
infinis et blonds à pas menus, attentif à éviter les pierres du chemin
et à ne pas secouer son précieux fardeau. Il ne tenait la tête ni haute
ni basse, mais comme il fallait. C’était un âne très bien. Il savait
qu’il représentait pour nous à ce moment l’âne de _La Fuite en Égypte_.
DES PERSANS.--Je regarde aussi les Persans. Je ne connais rien à
l’ethnologie, science décevante, mais je vois qu’il y a en Perse des
types, sinon des races, bien différents. Voici des gens plus noirs que
les Hindous, d’autres sont Mongols, d’autres Turcs. Les vrais Persans
(je n’en juge que d’après l’idée que je me fais des Persans, c’est mon
seul critérium et il ne faut pas m’en demander davantage) sont grands
et élancés; ils ont les traits réguliers, le visage ovale, le front un
peu bombé, les yeux beaux et en amande, un cou haut; ils marchent bien.
Leur costume est resté ce qu’il était jadis, exception faite des
Persans européanisés qui s’habillent de redingotes à plis. Les autres
ont une espèce de justaucorps maintenu par une ceinture, par-dessus
lequel ils mettent une robe flottante qui tombe jusqu’à terre. Comme
je l’ai dit, les seïdes ou descendants du Prophète (sur Lui la paix)
ont seuls le droit de porter robes, ceintures et turbans verts. Si l’on
demande comment ces seïdes prouvent leur descendance de Mahomet, je
dirai qu’ils l’affirment sans la prouver, et c’est bien plus simple.
Grâce à Dieu unique, la postérité du Prophète a été bénie, car elle est
innombrable, et les robes vertes font dans la foule persane un effet
charmant. Les Persans non seïdes ont à l’ordinaire une robe de laine
brune; quelques-uns sont vêtus de bleu clair. Ils ont tous un des deux
bonnets nationaux. Seuls, les mollahs se coiffent d’un turban blanc.
Je les regarde aller, venir, s’arrêter, causer, vendre ou acheter. Il
paraît n’y avoir entre eux aucune morgue, aucun souci du paraître.
Dans une foule européenne, plus de la moitié des gens veulent passer
pour ce qu’ils ne sont pas; l’employé de commerce tient à être pris
pour un clerc de notaire, et celui-ci pour un clubman. Ces soucis sont
étrangers aux Persans. Ils ne se donnent pas des airs. Je crois qu’il
y a entre eux une égalité plus réelle qu’entre nous. Rien ne distingue
dans l’habit et dans la façon de vivre au dehors un homme à son aise
d’un autre qui n’a rien.
Ils s’abordent dans la rue ou au bazar, causent ensemble, se promènent;
ils s’amusent aux mêmes choses, tandis qu’en Europe un homme riche
considère comme inférieur de paraître prendre du plaisir là où se
divertit le peuple. Dans le commerce des Persans entre eux, on voit de
la simplicité et de la bonhomie. Je ne comprends pas ce qu’ils disent,
mais j’entends bien que ce marchand parlant à un riche client n’a pas
le ton d’un Anglais snob lorsqu’il s’adresse à un duc et pair.
Travaillent-ils? Le moins possible. Ils flânent et bavardent beaucoup,
au bazar, dans les rues, sur les places à l’ombre des platanes. Vers
cinq heures, ils aiment à se promener; souvent, ils vont deux par deux
en se tenant par le pouce, comme de grands enfants. Au dehors, on ne
les voit jamais avec des femmes qui sortent seules.
Vers le soir, ils s’acheminent vers les jardins qui entourent les
villes; ils circulent sous les arbres frais, s’asseyent au bord d’un
ruisseau et causent.
Ils ne sont ni fiévreux, ni agités. Ils paraissent satisfaits de ce
qu’ils ont. Nous disons que c’est peu. Mais pourquoi leur imposer nos
goûts et nos besoins? Ils sont indifférents à une foule de choses qui
nous passionnent.
Le comte de Gobineau, qui fut ici voilà cinquante ans, raconte à ce
sujet des anecdotes que je veux croire vraies parce qu’elles sont
charmantes. Le patriotisme, assure-t-il, n’est pas une de leurs vertus.
Ils auraient vu sans déplaisir et presque sans curiosité les Russes ou
les Anglais, maîtres de Téhéran (c’est du moins ce que dit Gobineau).
Mais nous avons éprouvé par nous-mêmes qu’ils sont fanatiques. Il est
difficile à un Européen d’approcher seulement d’une mosquée; s’il y
pénètre, c’est la mort certaine. Et leur haine de l’étranger n’est-elle
que fanatisme? Fanatisme et patriotisme ne sont-ils pas ici tout
voisins?
Des observateurs éclairés m’assurent qu’à Téhéran la présence d’une
colonie européenne nombreuse, au lieu d’amener un apaisement,
a surexcité la haine de l’étranger. Téhéran est plus fanatique
aujourd’hui qu’il y a cinquante ans.
Quoi qu’il en soit, on lit plus de paix sur leurs figures que sur les
nôtres. Je passe devant eux à pied ou en voiture, souvent sous un
soleil cuisant. Je vois ces Persans couchés sur des nattes dans l’ombre
d’un portique, fumant le kelyan, un verre de thé à côté d’eux. Ils me
regardent aussi. Ils ne comprennent pas mon agitation et se demandent
pourquoi je suis venu de si loin en leur pays. Ils s’amusent de moi à
moins de frais que moi d’eux.
DES FEMMES.--Comme il est naturel, je regarde les femmes avec plus de
curiosité et d’intérêt encore. Je les regarde et je ne vois rien.
Elles sont plus strictement voilées qu’aucunes femmes d’Orient. Elles
ne sortent qu’enveloppées d’un grand voile noir, d’étoffe légère et
sans beauté, qui les couvre de la tête aux pieds. Il s’entr’ouvre sur
la figure, mais les femmes persanes ne veulent même pas montrer leurs
yeux et portent sur le visage un mouchoir brodé à jour.
Le voile des femmes n’est pas prescrit par la religion.
Le Coran, qui règle tout, ne dit rien sur ce point. C’est seulement une
coutume de bon ton, venue des femmes riches autour du Prophète et des
chefs arabes. De même qu’en Angleterre une femme du peuple ne sortirait
pas en ville sans chapeau (qui n’a vu à Londres devant certains bars
d’effroyables ivrognesses redresser sur leur crâne chauve un vieux
chapeau à fleurs?) de même en Orient, il est convenable que les femmes
soient voilées.
Ainsi passent les Persanes avec leur voile noir et leur voile blanc,
pareilles à de grands dominos. Sont-elles belles ou laides, vieilles
ou jeunes? Cette énigme voilée est au premier abord assez irritante.
Ces femmes ne nous donnent rien d’elles-mêmes, alors nous leur prêtons
beaucoup. Puis, à la réflexion, on pense qu’il y en a beaucoup plus de
vieilles que de jeunes, car la femme ici se fane vite; que la plupart
sont ridées et décrépites; que, même parmi les jeunes, les jolies sont
l’exception, et on finit par aimer ce voile qui, bien qu’il cache le
plus souvent des visages sans beauté, met toutes les femmes au bénéfice
du doute et leur prête l’attrait du mystère.
J’ai vu pourtant deux visages de femmes persanes. C’était à Kaswyn, le
jour où le Chah y fit son entrée. Je me promenais dans la grande avenue
lorsqu’un remous de la foule nous isola, deux femmes et moi, derrière
le tronc d’un énorme platane. Là, comme si elles étaient seules, elles
découvrirent leur visage pour arranger leur voile. J’aperçus des yeux
noirs et brillants fendus en amande, un arc net et allongé de sourcils,
la ligne sans défaut d’un nez droit, un teint mat et ambré et le
commencement de l’ovale d’un visage dont j’aurais bien voulu que mes
yeux pussent achever de parcourir la courbe charmante. Elles étaient,
en vérité, comme deux sœurs; je les regardais avidement. Alors, m’ayant
aperçu, elles recouvrirent sans hâte du reste, leur visage admirable.
Elles étaient très belles, mais je n’imiterai pas le voyageur connu
qui déclarait qu’en France, pour une qu’il avait rencontrée de cette
couleur, toutes les femmes étaient rousses. Je ne pense pas que toutes
les Persanes soient belles. C’est, au contraire, parce qu’elles étaient
sûres de leur beauté qui passait l’ordinaire, que mes deux Galatées ont
voulu se laisser voir, avant de se cacher derrière le platane de Kaswyn.
Les femmes, en Perse, paraissent jouir d’une grande liberté.
Elles sortent, comme il leur plaît, et le plus souvent sans être
accompagnées. On en est réduit à supposer que l’uniforme voile qui les
masque et sous lequel aucun mari ne les reconnaîtrait, favoriserait les
intrigues si elles en voulaient nouer. Mais de ceci, nous ne savons
rien et nous nous taisons.
Une phrase d’Hérodote est tout ce que j’ai sur le sujet: «Dans
l’opinion des Perses, dit-il, ravir une femme est une iniquité;
s’empresser d’en tirer vengeance, une folie. Pour les sages
l’enlèvement d’une femme ne mérite pas qu’on s’en occupe, car il est
évident que si elle ne s’y était pas prêtée, on ne l’eût point enlevée».
LE MÉTIER DE TOURISTES...--Ceux qui vont chercher des monuments anciens
à Téhéran courent au-devant d’une déception certaine. Il n’y a pas
dans Téhéran une faïence ancienne. Celles qui recouvrent les portes de
la ville sont du goût persan moderne le pire: elles ont été faites à
Vienne. Téhéran n’est capitale que depuis l’avènement de la dynastie
des Kadjars dont le fondateur fut un eunuque.
La place aux Canons où l’on nous mène est laide. Non, il ne faut pas
chercher de beaux monuments à Téhéran.
Mais on peut passer quelques heures agréables au bazar. Il est voûté
et, au sommet des voûtes, un trou laisse passer un peu de lumière. Le
bazar est frais, poussiéreux et sombre étrangement. Il faut quelques
minutes pour s’habituer à cette obscurité. Comment vivre et travailler
sans lumière? D’ici quelques siècles sera formée une race de Persans
aux yeux si délicats qu’ils ne pourront supporter le grand jour.
[Illustration: L’automobile dans le bazar à Téhéran.]
Pourtant on déploie dans le bazar une activité qui étonne. Accroupis,
le derrière sur leurs talons, les ouvriers et apprentis dans le fond
des arcades martèlent le cuivre, cisèlent l’argent ou l’or, découpent
des peaux, font des harnachements, des bonnets, des broderies, comme
s’ils y voyaient. Le marchand est assis sur le devant de l’arcade. Une
femme strictement voilée se fait montrer des étoffes. Est-ce une jeune
dame de la cour ou une vieille commère décrépite? Que ce voile est
anonyme!
Des cavaliers passent, des ânes bien harnachés et aussi de grands
diables de chameaux qui clignent de l’œil comme s’il y avait du soleil
et profitent de l’obscurité pour nous marcher sur les pieds.
Des cuisiniers préparent des mets savoureux dont ils envoient des
portions à leurs clients, du pilaf, du kebab, ou des ragoûts de viande
à l’oignon ou au fenouil. Des odeurs fades ou violentes, désagréables
toujours, emplissent les bazars.
On ne voit ici que des Persans. Il n’est pas de bon ton pour les
Européens de se montrer au bazar. Nous dérogeons aux lois de
l’étiquette et compromettons le prestige européen: nous nous promenons
à pied dans le bazar.
AU PALAIS DE LA MONTAGNE AUX LIÈVRES.--Le Palais, à quelques kilomètres
de Téhéran, s’élève en gradins sur une colline rocheuse. Au pied de
la colline, nous visitons le jardin, une longue allée de platanes
et d’acacias, des corbeilles de primevères roses sur le gazon, deux
ruisseaux parallèles à l’allée; au carrefour des allées, des bassins
d’eau dormante; des arbres taillés les ombragent d’une frondaison si
touffue que j’ai peine à reconnaître en eux des ormeaux. Au bout des
allées sont des pavillons de briques émaillées qu’il vaut mieux voir
de loin. Derrière les pavillons, la ménagerie du Chah. Les pluies,
ce printemps, ont été fortes; sous un soleil d’Orient nous trouvons
des verdures anglaises. Dans un mois, tout sera grillé; nous sommes
arrivés à l’heure précise où cueillir ce jardin dans sa gloire jeune et
précaire.
Nous rencontrons un vieux jardinier guèbre. Il est grand et magnifique.
Les rois sculptés sur les pierres de Persépolis ont ce visage régulier,
ces yeux larges, ce nez droit, la barbe bien plantée et la dignité de
ce port que nous admirons. Ce représentant de la plus vieille race
persane est digne de ses ancêtres.
A mi-flanc d’une colline dénudée, voici la Tour des Guèbres, car il
reste quelques adorateurs du feu au milieu de ces musulmans shyytes.
Comme leur religion l’ordonne, ils exposent leurs morts sur des tours,
car ils ne veulent souiller de leur contact ni la terre, ni l’eau, ni
le feu. Les oiseaux viennent les déchiqueter. Ainsi le Guèbre joue dans
la nature le rôle du Dieu que vante le petit Joas.
Aux petits des oiseaux il donne leur pâture.
Pareil au pélican, pour assurer leur nourriture, il s’offre lui-même.
Le soir vient; une lumière douce et précise, bleue dans les lointains,
dorée sur les collines voisines dont les rochers montrent leurs arêtes
sèches, enveloppe le paysage, caresse les sables pierreux de la plaine
où quelques taches de verdure, champ de blé ou d’orge, sont comme des
tapis étalés à nos pieds. Tout de suite, presque sans transition, c’est
la nuit; à l’Occident, le couchant empourpré, à l’Orient, Mars qui
brille rouge dans un ciel déjà sombre.
*
* *
Il est, dans Téhéran, une avenue plantée de très vieux arbres. Des
échoppes ouvertes la bordent, et des Persans travaillent là, devant
leur échoppe, en plein air, assis sur des tréteaux bas qui sont tout à
la fois table et chaise.
Le soir, lorsqu’on flâne, on passe parfois devant une porte étroite
qui donne sur une salle brillamment éclairée. Cette salle ouvre sur
un jardin où des lampes nombreuses sont attachées aux arbres. Des
Persans boivent du thé, de l’arak, ou des boissons acidulées qu’ils
rafraîchissent de petits morceaux de glace. On passe devant ces jardins
étincelants qui paraissent amenés dans notre promenade comme par un
truc de féerie.
*
* *
Voici huit jours que nous avons quitté nos amis à Resht et que,
quotidiennement, nous les attendons. Une grève a-t-elle éclaté à Bakou?
L’automobile a-t-elle subi un irréparable dommage?
Tandis que nous sommes à attendre des nouvelles, une dépêche nous
parvient. Elle est écrite en persan, nous la donnons à Mahmoud qui la
regarde et nous dit: «C’est quatre amis qui vous annoncent leur arrivée
pour dîner.»
Et nous voilà enchantés à l’idée de voir nos deux ménages. L’heure du
dîner sonne, d’amis point. L’automobile est en retard, cela s’est vu.
Georges Bibesco avait compté sans les caniveaux.
Pourtant, dans la soirée, quelques doutes nous viennent sur
l’exactitude de la traduction fournie par Mahmoud et nous envoyons la
dépêche à un mirza, ou homme lettré du voisinage.
Une heure plus tard, il nous envoie, avec ses compliments, la
traduction suivante qui nous laisse stupides: «Musketov Féringar.--Ai
traversé March terribles difficultés, bateau échoué, retourné Caravan,
gagne Resht par la montagne, arrive mercredi soir. Léonore.»
Pourquoi ce télégramme incompréhensible nous a-t-il été remis?
Avons-nous, l’un ou l’autre dans notre vie, une dame du nom de Léonore
qui nous aime assez pour risquer, à seule fin de nous retrouver, de si
terribles dangers? Cette supposition a quelque chose de flatteur, mais
nous sommes forcés de convenir que nous ne connaissons aucune dame du
nom de Léonore. Gagné par le fatalisme oriental (arrive qui arrive), je
chasse de mon esprit l’idée de l’errante Léonore et m’occupe, sous un
laurier rose, à suivre les méandres de la fumée de ma cigarette.
Emmanuel Bibesco, qui aime déchiffrer les rébus, s’enferme dans sa
chambre avec du papier, un crayon et la dépêche. Une heure plus tard,
il m’arrive congestionné et triomphant. Il a trouvé.--«Musketov
Féringar» c’est, contre l’apparence, nous. Il y a ainsi en toutes
choses un point de départ qui échappe à l’analyse et qu’il faut
accepter. Le reste est limpide «Léonore» c’est notre ami Léonida, qui
est sur la route Erivan-Tabriz. Il n’a pu passer. Il a pris le bateau
à Bakou, le bateau a échoué; il a gagné Lencoran (Caravan est pour
Lencoran) et arrive par Resht. Quant aux montagnes, on les supprime.
Ainsi a-t-on un sens clair et intelligible.
Je me déclare satisfait et continue à fumer. Cependant, le lendemain,
je porte la dépêche à la légation de France où M. Nicolas, qui sait le
persan autant qu’homme du monde, nous fournit une troisième version.
Les noms sont les nôtres «Bibesco Phérékyde»: «Caravan» est pour
«Erivan»; «March» pour «Arax», «bateau échoué» pour «essieu brisé» et
«Resht» pour «Tabriz». La dépêche se lit ainsi: «Ai traversé Arax avec
terribles difficultés, retourné Erivan pour essieu brisé, gagne Tabriz
par la montagne, arriverai mercredi soir.--Léonida».
Et voilà!
Moralité: Télégraphiez en anglais, français, russe, allemand, italien
ou tchèque, de préférence au persan, et servez-vous du télégraphe
indo-européen.
Au mercredi annoncé, ce n’est pas Léonida qui arrive, mais nos jeunes
ménages de Resht. Ils ont fait un raid automobile magnifique. L’auto
n’était débarqué que le mardi matin à Enzeli, après un embarquement
difficile à Bakou où les ouvriers du port faisaient grève. A quatre
heures de l’après-midi, les deux ménages, Keller, et le Tcherkesse
Hassan avaient quitté Resht entassés à six dans la grande Mercédès.
Cette fois-ci, ils n’avaient plus droit les uns et les autres qu’à un
sac de toilette, car il fallait mettre dans l’auto les quatre lits de
camp et des couvertures. Les genoux remontés jusqu’au menton, les voilà
donc partis à l’ascension du haut plateau, dîner à Mendjil et arrivée à
Yusbachaï vers les onze heures. Le Chah y campait et un médecin anglais
qui accompagnait Sa Majesté voulut bien prêter pour la nuit sa tente
aux voyageurs. Ils quittèrent le camp vers huit heures, déjeunèrent
à Kaswyn et mirent, de Kaswyn ici, un peu plus de cinq heures (il
nous en fallut vingt-quatre), traversée de la rivière comprise. Des
photographies ont été prises de l’auto dans l’eau.
[Illustration: L’automobile dans la rivière.]
Enfin, nous voilà tous ensemble. On pense si nous avons des histoires à
nous raconter. Nous leur disons nos aventures, mais comme il est écrit
dans les _Mille et une Nuits_, il n’y a pas d’utilité à les répéter.
Ils nous décrivent leurs journées de Resht, les promenades dans la
voiture que leur envoie Azodos Sultan, et qui est munie d’un taximètre,
les dîners et divertissements persans qu’on leur a offerts, le bouffon
autour de la table, la visite que les dames ont faite d’un harem et la
grande désillusion qui les y attendait.
Nous restons à causer jusque tard avant dans la nuit sous le portique
de la maison que le gouvernement a aimablement mise à notre disposition
et que gardent des soldats basanés, bons enfants et dépenaillés.
Nous parlons du voyage d’Ispahan et l’enthousiasme des jeunes femmes
réchauffe même le récalcitrant Emmanuel Bibesco. Nous décidons de
partir pour Ispahan dimanche.
En attendant, nous courons Téhéran.
Nous allons à une dizaine de kilomètres du sud-est de la ville, aux
ruines de Rei ou Rhagès. Ce fut sous les Seljoucides une des plus
importantes villes d’Asie, c’en est une des plus anciennes. Les Juifs
y furent exilés lors de la captivité. Haroun al Raschid y naquit et
aimait à y résider. Une civilisation admirable fleurit à Rhagès entre
le huitième et le douzième siècles de notre ère; les rares pièces que
l’on y a trouvées, faïences à reflets métalliques, sont d’une qualité
incomparable. La ville fut pillée par Gengis Khan lors de la conquête
mongole en 1221 et plus tard par Timour. Elle ne se releva jamais.
Les ruines sont enfouies sous des couches épaisses de sable que le
vent du désert apporte. Seule une tour subsistait en ruines que l’on a
reconstruite voici quelques années. Il y avait aussi une sculpture de
l’époque sassanide sur un rocher dans un site magnifique. Elle a été
détruite stupidement pour être remplacée par un bas-relief de Fath Ali
Chah, arrière-grand-père du Chah actuel.
Il ne reste rien à Rhagès. Mais il est certain que si l’on voulait y
entreprendre des fouilles sérieuses, on y trouverait des œuvres d’art
du plus haut prix. Rhagès est à quelques minutes de Téhéran; aucune
difficulté à vaincre; il faudrait seulement un peu d’argent. Espérons
que le gouvernement français qui a déjà fait de beaux travaux à
Persépolis et qui en continue dans la Suziane, pourra un jour explorer
le sol où dort Rhagès.
Nous visitons le palais du Chah. Les voyageurs qui nous ont précédés se
sont crus obligés de parler avec révérence et admiration du palais du
Chah. J’en parlerai librement.
[Illustration: Palais Chamsel-Emaret, Téhéran.]
On aurait tort de s’imaginer que le Chah, descendant du Roi des Rois,
monarque absolu et oriental, vit d’une façon somptueuse dans un palais
des _Mille et une Nuits_. Il se loge à l’européenne, et ce monarque
persan a un fort mauvais goût qui lui fait préférer les articles de
bazar viennois à dix-neuf sous aux objets d’art fabriqués en Perse.
La Perse a eu l’art le plus raffiné, le plus exquis qui soit. En
Europe, en Amérique, on se dispute les miniatures, les reflets
métalliques, les cuivres et jusqu’aux bouts de tapis anciens de Perse.
Chez le Chah, on ne trouve pas une œuvre d’art persane.
Dans son musée si vanté, on voit, sous vitrines, de petits éventails de
papier, article de Paris, et pour que personne ne s’y trompe, le prix
est resté marqué 0 fr. 65. Ils voisinent avec une glace à main de 3 fr.
45.
Il est vrai que l’on montre le fameux trône des Paons, mais il ne vient
pas de Delhi, comme on le raconte, et jamais le Grand Mogol ne l’honora
de sa présence sacrée. Il a été fait à Ispahan au commencement du XIXe
siècle et l’on assure que beaucoup des pierres précieuses, dont il fut
alors orné, ont été remplacées par des pierres moins précieuses.
[Illustration: Palais d’Echreta Bad à Téhéran.]
Je préfère, et de beaucoup, le trône en albâtre que l’on voit au
rez-de-chaussée du palais et qui est d’un assez beau travail hindou.
Il y a enfin dans le musée quelques pièces de Sèvres et d’autres
manufactures d’État européennes, dont divers souverains se
débarrassèrent, sagement, au profit de Sa Majesté persane.
On nous promène aussi pendant plus d’une heure dans des salles remplies
à déborder par les objets les plus détestables. Des tableaux couvrent
les murs. C’est en vain qu’on veut me faire croire que ces peintures
ont été envoyées en cadeau au Chah par les rois et empereurs d’Europe.
Je ne sache pas que jamais nos trônes aient été occupés par d’aussi
implacables mystificateurs que ceux qui fournirent ces toiles au Chah
de Perse. Jamais on ne me fera admettre que les augustes souverains
qui veillent au bonheur du monde se jouent entre eux de tels tours. Je
garde le souvenir d’une photographie où dans un jardin, assise sous des
arbres, rêve une dame modelée en relief et coloriée.
Dans les appartements privés du Chah ce sont des meubles en velours
ou en peluche qui rappellent les pires souvenirs des années dix-huit
cent soixante-dix à quatre-vingts. Et partout des boîtes à musique, des
pianos mécaniques, des orgues de barbarie, des harmoniums automatiques,
des chaises musicales et des tables qui chantent! Dans la chambre à
coucher pleine de ces instruments sonores, je cherche le lit. Je ne le
trouve pas. Le «Centre de l’Univers», l’«Escalier du Ciel» couche à
terre sur deux coussins plats jetés sur un tapis.
Au-dessus du coussin sur lequel il appuie sa tête, une étagère. Sur
l’étagère quatre photographies autour de son propre portrait. A côté
de la photographie de Mouzaffer-ed-Dine, à gauche et à droite Edouard
VII et sa gracieuse épouse; à l’extérieur, moindre faveur, le tsar et
la tsarine. Ces souverains et leurs épouses veillent sur le repos du
Chah.
Il paraît que Sa Majesté a des nuits agitées.
Mais les jardins du Palais, qu’on appelle le Gulistan, sont délicieux.
Des eaux vives les traversent qui courent sur des briques émaillées
bleues; ils ont de grands bassins couleur de jade, des parterres
immenses d’iris de teintes diverses et de lis nuancés, des platanes
vivaces et frissonnants, des haies de roses...
Le Chah étant en Europe, nous sommes reçus en audience par le Valyat,
prince héritier, gouverneur de Tabriz et chargé de la régence pendant
le voyage de son père. Il faut des pourparlers préalables pour régler
la question de notre tenue. Selon l’étiquette, nous devrions porter
la redingote et le chapeau haut de forme. De chapeaux de soie, il est
inutile de dire que nous n’en avons pas. Alors on négocie, et comme
nous sommes arrivés en automobile, et que toute la Perse le sait, Son
Altesse consent à nous recevoir coiffés de nos casquettes d’automobile.
Cette question des chapeaux est plus importante qu’elle ne le paraît
à première vue, car il a été réglé, par le traité de Turkman-chai, en
1827, que les Européens ne se découvriraient pas devant Sa Majesté qui,
elle, ne quitte jamais le bonnet d’agneau frisé.
Donc nous arrivons au palais du Valyat accompagnés par l’aimable
ministre de Russie qui nous présente. On nous introduit, conformément
à l’étiquette orientale, dans un premier salon où l’on nous sert des
rafraîchissements tandis que nous sommes censés nous reposer des
fatigues du voyage. Puis nous entrons dans un salon immense; à l’angle
opposé à la porte est assis le Valyat qui se lève. C’est un homme de
trente-huit ans, je crois, qui en paraît quarante-cinq, petit, gros,
très gêné, le regard clignotant sous ses lunettes d’or.
Un interprète russe est là. Brève conversation dénuée de tout intérêt,
puis l’audience est finie--nous n’avons pas quitté nos casquettes--et
nous nous retirons. Mais on ne sort qu’à reculons et nous voilà tous
six exécutant une figure de quadrille à travers le salon immense, les
yeux fixés sur le Valyat, la main à la visière de la casquette,
évitant de notre mieux les obstacles dont notre chemin est semé,
titubant sur les chaises et tables, et très anxieux, à chaque instant,
à l’idée que nous ne retiendrons pas le fou rire qui nous gagne lorsque
l’un ou l’autre de nous se heurte contre un meuble...
Dans les légations où l’on nous reçoit de la façon la plus
hospitalière, je me renseigne sur la position actuelle de l’empire
des Chahs et sur la politique des deux grandes puissances qui ont un
intérêt de premier ordre dans les affaires persanes actuelles.
Je ne crois pas inutile de donner ici un bref aperçu de la question
persane qui sera, un de ces jours prochains, la grande actualité de la
politique internationale.
LES ANGLAIS ET LES RUSSES EN PERSE.--«Aux officiers civils et
militaires des Indes, dont les bras supportent la plus noble conquête
que jamais le génie d’une grande nation acheva, je dédie ce livre,
hommage indigne de ma plume à une cause que leur haute mission est de
défendre par la justice ou par le sabre, mais dont l’ultime défenseur
est l’âme même du peuple anglais.»
C’est par ces mots grandiloquents que M. G. Curzon ouvre son livre sur
la Perse, qui a paru en 1900. Depuis, M. G. Curzon est devenu lord
Curzon, et il a été vice-roi des Indes, où il a eu toute licence de
surveiller de près les affaires persanes et d’exciter le zèle de ses
subordonnés.
La Perse a deux voisins qui s’intéressent vivement à sa santé: la
Russie et l’Angleterre.
La Perse est malade. Voilà un État grand trois fois comme la France et
qui n’est peuplé que de huit millions d’habitants. Le gouvernement y
est absolu, ce qui ne signifie pas qu’il fait tout ce qu’il veut.
Il n’a à peu près aucun pouvoir, et ne subsiste que par la grande
raison qu’il est là et que l’indifférence des Persans en matière
politique est telle qu’ils ne verront jamais d’avantage à en changer.
Qu’une autre famille remplace les Kadjars, actuellement régnants,
à quoi bon? Cela n’intéresse vraiment que «l’autre famille» et les
Kadjars. Pour le peuple, il en sera toujours de même.
Si le pouvoir absolu devenait tyrannique, il serait odieux. Mais il
ne peut rien. Il a d’abord en face de lui, le corps des prêtres, ou
«mollahs». Au milieu d’une population ignorante et dont ils excitent
le fanatisme, ils sont tout puissants. Pour les moindres choses, il
faut négocier avec les mollahs. Ce n’est qu’avec leur permission et
après de longs pourparlers, que le Chah a pu venir en Europe en 1900.
D’autre part, la classe marchande a ses privilèges, ses franchises,
et administre elle-même ses affaires. Les mollahs, au besoin, la
protégeraient contre le gouvernement, car il est toujours utile d’être
en bonnes relations avec la classe qui a la richesse. Reste, comme bête
taillable et corvéable à merci, le paysan.
Mais le pouvoir central n’a pas une prise bien forte sur le paysan.
Si les impôts sont trop lourds, le paysan refuse de les payer. Alors
enverra-t-on des troupes? Grande affaire. D’abord il faut avoir des
troupes. Ensuite il faut qu’elles veuillent bien marcher. Et cela coûte
cher. Enfin, dans beaucoup de districts, il est indifférent au paysan
de quitter sa demeure, si on lui rend la vie trop dure. Il n’aura pas
grand mal à en reconstruire ailleurs une autre aussi luxueuse, et il
trouvera sans difficultés un coin de terre où faire pousser le peu qui
lui est nécessaire pour vivre.
Voilà donc encore une illusion qui tombe. Le despotisme d’un souverain
oriental tel que le Chah est bien peu de chose. Il peut faire couper,
sans trop de formalités, quelques têtes. Cela ne mène pas loin. Il est
le souverain sans puissance réelle d’un pays sans ressources.
La Russie et l’Angleterre sont pourtant assurées que sous leur tutelle
intelligente, ces maigres ressources enfleraient merveilleusement. En
outre, par sa position géographique, la Perse leur paraît, à l’une et à
l’autre, nécessaire à la sûreté et à la consolidation de leurs empires.
La position de la Russie est extrêmement forte. Elle est frontière de
la Perse sur des milliers de kilomètres. Depuis presque la mer Noire
jusqu’à l’Afghanistan, elle pèse d’un poids lourd sur son voisin
persan. Ses chemins de fer, ses routes, ses bateaux à vapeur arrivent
à la frontière persane, au Caucase, sur les rives de la Caspienne et
en Transcaspie. La Russie a seule accès dans le nord de la Perse,
et, comme on sait, elle interdit le transport d’aucune marchandise
européenne à destination de la Perse à travers ses États. Elle a donc
un avantage immense sur ses rivaux, qui ne peuvent se défendre que par
la qualité supérieure et le bon marché plus grand de leurs produits.
L’Angleterre ne peut introduire ses marchandises que par le golfe
Persique ou par le Seïstan et le Béloutchistan.
Mais il n’y a pas de rivalité que commerciale. La Russie, qui pousse
continuellement vers le sud, espère-t-elle avoir un jour, comme port
en mer libre, Bouchir? L’Angleterre ne pourrait laisser l’ours russe
s’installer ainsi à côté des Indes. Si Bouchir, si le sud de la Perse
cessent d’être persans, ils doivent devenir anglais.
Dans la lutte politique qui est engagée en Perse entre Anglais et
Russes, ce sont ces derniers qui ont le meilleur. Ils n’ont cessé
durant le cours du dix-neuvième siècle d’améliorer leur position. En
1827, on envahit à Téhéran la légation de Russie et on mit à mort tous
ceux qui l’habitaient. Alors, la Russie s’empara de quatre provinces
persanes et les annexa au Caucase. La frontière russe aujourd’hui
descend jusqu’à l’Arax, et sur la mer Caspienne, jusqu’à Astara.
Depuis, la Russie a conquis le Turcoman transcaspien et y a construit
des chemins de fer. Elle a prêté de l’argent au Chah. L’histoire de cet
emprunt est typique et indigne encore les impérialistes anglais.
Le Chah, en 1900, s’adressa aux Anglais, leur demandant la bagatelle
d’une cinquantaine de millions qui lui étaient nécessaires. Les
banquiers anglais ne voulurent consentir aucun prêt sans la garantie
du gouvernement. A son tour, le gouvernement exigea le contrôle des
douanes persanes par des fonctionnaires anglais. Le Chah refusa. La
Russie intervint alors. Elle prêterait ce que son ami le Chah désirait.
Il lui était même très agréable, à elle qui emprunte beaucoup, de
connaître la douceur du rôle de créancier. Entre voisins, ne faut-il
pas se rendre de mutuels services? Une fois l’offre acceptée, la
Russie demanda seulement l’insertion de deux clauses au contrat:
l’une spécifiant que si l’intérêt de cet argent n’était pas payé,
elle serait autorisée à s’emparer des douanes, l’autre disant que
la Perse s’engageait à ne pas rembourser l’emprunt avant dix ans,
et que, pendant ce laps de temps, elle n’emprunterait aucune somme
d’argent à aucune autre nation. C’est ainsi que l’Angleterre fut privée
de l’influence et des moyens d’action que l’argent prêté donne au
créancier.
Les publicistes d’outre-Manche crient très haut que la Russie abuse
de sa situation privilégiée pour empêcher toute mise en valeur de la
Perse. C’est elle, selon eux, qui s’oppose aux projets magnifiques et
divers de chemins de fer dus à l’esprit d’initiative anglais. Voici les
lignes dont on a parlé pour la Perse:
La ligne Erivan-Tabriz-Kaswyn-Téhéran; la ligne du sud se raccordant à
la ligne que les Allemands doivent pousser jusqu’à Bagdad. Et on aurait
Bagdad-Kermanchah-Sultanabad-Koum-Téhéran, avec une seconde ligne de
Sultanabad-Ispahan-Kerman-Kuhak, à la frontière du Béloutchistan, pour
rejoindre le chemin de fer anglais de Kurrachee à Kandahar. Il va
sans dire qu’on construirait aussi une ligne allant du nord au sud,
d’Askabad, station du chemin de fer transcaspien, à Bender-Abbas,
sur le golfe Persique. On voit la Perse sillonnée de trains lents ou
rapides. Seule, la Russie s’oppose à la construction de ces lignes.
Il est vrai que la Russie a une convention secrète, signée le 9
novembre 1900, par laquelle le gouvernement persan s’engage à ne
construire aucun chemin de fer et à ne donner aucune concession à cet
effet, cela pour une durée de dix ans, à l’expiration de laquelle les
deux parties contractantes discuteront du renouvellement de la dite
convention.
Mais je ne crois pas qu’il suffirait d’abolir la convention de 1900
pour que l’on se mît à construire des chemins de fer en Perse. Le
public anglais, quelque patriote qu’il soit, passe pour savoir que
les affaires sont les affaires. Avant de jeter quelques centaines de
millions dans les chemins de fer persans, il voudrait connaître les
ressources du pays, les dividendes à espérer. Que dirait-il lorsqu’il
apprendrait que les trois quarts de la Perse sont un désert pierreux,
incultivable, que l’agriculture suffit juste à nourrir les habitants,
et que l’on n’exporte guère que de l’opium; que l’industrie, à part
celle des tapis, n’existe pas? On parle de prodigieuses richesses
minières, mais de renseignements certains sur cette question, personne
n’en a.
Il n’y a qu’une ligne peut-être qui pourrait payer ses frais, ce serait
Erivan-Tabriz-Kaswyn-Téhéran. Mais cette ligne-là, seule la Russie
pourrait la construire, et la Russie, pour des raisons à elle connues,
n’est pas pressée.
[Illustration: A. Jeune femme jouant avec un singe. Miniature
persane du XVIe siècle. (Collection de l’auteur.)]
[Illustration: B. Miniature persane du XVIe siècle achetée à
Ispahan. (Collection de l’auteur.)--Les vers, au-dessus du
personnage, disent: «Emmenez mes amis si loin de moi que, si
je les rencontre, je ne les reconnaisse pas, et qu’ils ne me
reconnaissent non plus.»
Et au-dessous: «Faites que je ne puisse plus ni être peiné, ni
charmé par elle.» ]
La Russie dit ceci: «Il n’y a aucune urgence à hâter la construction de
chemins de fer en Perse. Voilà vingt-cinq siècles que le pays s’en
passe fort bien; il continuera à s’en passer pendant quelques années
encore. Les moyens de transport que son commerce et son agriculture
ont à leur disposition sont presque suffisants. Nous ne nous refusons
pas à les améliorer. Nous venons de construire une belle route de
Resht à Téhéran. C’est déjà un immense progrès. Autrefois le trajet
entre la mer Caspienne et la capitale se faisait à cheval, à travers
des montagnes difficiles, dangereuses. Maintenant on voyage en voiture
entre Resht et Téhéran aussi sûrement que sur n’importe quelle route
des Alpes. Seuls les journalistes anglais, gens à imagination et
vite effrayés, parlent des prodiges de valeur qu’il faut accomplir
pour parcourir cette route. Nous allons faire un port à Enzeli. Nous
préparons, lentement c’est vrai, mais à notre loisir, une seconde route
carrossable qui mettra en communication Tabriz d’un côté avec Erivan,
de l’autre avec Téhéran. Nous n’empêchons personne de travailler comme
nous dans d’autres parties du royaume. Ce n’est pas notre argent qui
s’est dépensé pour la route Ispahan-Ahwaz-Mohammerah. Plus tard,
lorsque le besoin s’en fera réellement sentir, on verra à mettre des
rails le long des routes que nous construisons.»
Il ne manque pas de sagesse dans ces raisonnements. Mais les Anglais,
Français, Allemands, Autrichiens et Américains disent avec justesse à
la Russie: «C’est vrai, vous avez fait une bonne route pour Téhéran.
Mais vous êtes seule à en profiter, puisque vous fermez l’accès de
la Perse à nos produits. Votre route Erivan-Tabriz-Téhéran, à qui
servira-t-elle? A vous seulement. Grâce à ces routes et à vos mesures
prohibitives, seul votre commerce se développe, seule votre influence
politique augmente en Perse. La partie n’est pas égale.»
Cela est exact, la partie n’est pas égale. Mais qu’y faire? La Russie
est là, couchée tout au long de la Perse, couvrant sa frontière nord,
personne ne peut changer cet état de fait.
Je croyais, en arrivant à Téhéran, trouver le prestige russe fort
endommagé par la désastreuse guerre avec le Japon et par les troubles
intérieurs, et j’en causai avec l’homme qui connaît le mieux l’histoire
contemporaine de la Perse. Lorsque je lui exprimai ces pensées, il se
mit à rire:
--Le prestige de la Russie affaibli, sa force en Perse diminuée? Ne
croyez pas cela. Sans doute dans les cercles persans où l’on n’aime pas
la Russie, on a vu sans déplaisir ses malheurs en Extrême-Orient et les
troubles politiques qui ont suivi. Mais la Russie faible est encore
trop forte pour la Perse. La Perse n’a aucune puissance; elle ne peut
s’opposer à rien. Son seul rôle est de tâcher de neutraliser l’une par
l’autre la Russie et l’Angleterre mais c’est difficile. Quant à opposer
une résistance matérielle il n’y faut pas songer. Dix mille cosaques,
réunis à Erivan, prendraient Tabriz, Téhéran, tout le royaume. La
patte de l’ours est sur nous, elle ne nous lâchera pas. Soyons heureux
seulement que pour l’instant il ne puisse resserrer son étreinte.
Aux yeux des Anglais, la Russie représente une moindre civilisation.
Mais, comparée à la Perse, la Russie a atteint un état de civilisation
infiniment supérieur, auquel la Perse, du reste, n’arrivera jamais...
Ainsi parla cet homme sans illusions.
Faisons, pour terminer ce chapitre, un compte sommaire de ce que les
Russes et les Anglais ont en Perse à l’heure actuelle.
Les Anglais ont «The imperial bank of Persia» à Téhéran, avec des
succursales dans les grandes villes du royaume. Elle a seule le droit
d’émettre de la monnaie-papier. Le télégraphe indo-européen arrive par
Tabriz jusqu’à Téhéran; le télégraphe indien le continue par Ispahan,
Chiraz, Bouchir. Les Anglais ont pour eux la proximité des Indes,
la qualité de leurs produits, leur bon marché, l’activité de leurs
négociants. Malgré l’infériorité de leur position géographique, ils
font un chiffre d’affaires annuel (plus de cent millions de krans)
presque égal à celui de la Russie. Ils ont la plus belle légation à
Téhéran, de superbes lanciers du Bengale au consulat général d’Ispahan
et à Bouchir. Leur influence dans le sud est grande. Lord Curzon a fait
des manifestations navales dans le golfe Persique. Une mission anglaise
vient de parcourir le sud de la Perse pour étudier ce qu’on appelle en
Europe «les besoins du marché». Maigre marché! Des officiers étaient
adjoints à la mission. On appelle, en manière de plaisanterie, le
consul anglais à Bouchir le vice-roi de Bouchir. Il est vrai que l’on
appelle vice-roi de Resht, le consul général de Russie dans cette ville.
La Russie, elle, a sa force et son poids. Elle est le puissant voisin
qui n’entend pas qu’on se passe de lui. Elle a à Téhéran et dans
plusieurs grandes villes une banque d’escompte et de prêts, qui est
une filiale de la Banque d’État à Saint-Pétersbourg. Elle a sa grande
route, sa belle route, la seule. Elle a son télégraphe aussi, sa
poste, et même son téléphone entre Enzeli et Téhéran. C’est un colonel
russe qui commande le seul régiment de cosaques persans qui ait une
valeur militaire. Elle est en excellents termes avec le Chah. Elle est
la créancière de la Perse, mais pour peu d’argent: elle lui a prêté
soixante-quinze millions. Ce n’est rien; elle voudrait bien lui en
prêter davantage. On l’accuse d’inertie. Elle se hâte lentement. Le
grand mot de la politique extérieure russe est: Patience. Elle a voulu
aller trop vite en Extrême-Orient, elle s’en repent cruellement. En
Perse, elle ne fera pas la même faute. Elle attend.
Et nos amis les Belges.
Les Anglais et les Russes ennemis se disputaient la Perse. Un troisième
larron survint et s’empara de l’âne. Qu’était la Belgique en Perse il
y a dix ans? Rien. Qu’est-elle aujourd’hui? Tout. Et cela arriva de la
manière suivante:
Il ne faut pas croire que les Persans manquent d’intelligence. Ils en
ont beaucoup. Il y a longtemps par exemple que le gouvernement sait
que s’il avait des employés honnêtes, les impôts rentreraient dans
les caisses et que les affaires de l’État seraient meilleures. Mais
une fois ce raisonnement fait, les Persans se satisfont à en admirer
la justesse théorique. A quoi bon en donner une preuve expérimentale?
Avant tout, il faut vivre tranquille. Mais il y a deux administrations
qui causaient beaucoup d’ennuis aux Persans, car elles étaient en
contact quotidien avec les étrangers, gens difficiles qui, à la moindre
irrégularité, à la plus petite escroquerie, s’en vont crier aux
oreilles de leurs consuls ou de leur ministre. Ces administrations sont
celle des postes et celle des douanes.
Les conseillers attitrés de la Perse lui disaient: «C’est bien simple.
Mettez des fonctionnaires européens dans les douanes et dans les
postes.» Les Anglais ajoutaient: «Les fonctionnaires les meilleurs,
c’est nous qui les fournissons.» Les Russes disaient: «Prenez notre
ours.»
La Perse ne prit ni les uns ni les autres. Donnez un doigt à ces
voisins-là, ils s’emparent de toute la main. Où chercher des gens qui
ne soient pas dangereux? Elle trouva les Belges. Elle fut aidée dans
son choix par les conseils d’un Belge fort intelligent et actif, fixé
à Téhéran depuis quelques années, et qui a fait une fort belle fortune
dans les administrations d’État.
Depuis cinq ans, les Belges font marcher les douanes et les postes
persanes à la satisfaction générale. Sur toutes les frontières du
royaume on trouve des employés belges; leur chef est M. Nauss, ministre
des postes et télégraphes, directeur des douanes impériales et de la
Monnaie. Il porte, en outre du bonnet d’agneau national sur sa grosse
tête de Flamand blond, le titre d’Excellence.
La Belgique fait aujourd’hui beaucoup d’affaires en Perse. Toutes les
commandes d’État sont pour elle; elle vient de fournir le matériel
complet de la Monnaie. L’Angleterre et la Russie montent la garde
attentivement peut-être auprès d’une ombre. Les Belges réalistes ont
saisi la proie.
On ne voit pas bien pourquoi la France n’a pas bénéficié du fait
qu’elle ne pouvait porter aucun ombrage au Chah. Elle avait une
position commerciale en Perse. Une belle place était à occuper. Elle
n’a pas su la prendre.
NOS DERNIERS JOURS À TÉHÉRAN.--Nous sommes ici cosmopolites. On nous
reçoit si bien dans les légations que nous nous laissons aller à
voyager paresseusement autour de l’Europe en quelques heures. Nous
déjeunons en Russie, prenons le thé chez Sa Majesté britannique, dînons
gaiement en France à la table du comte d’Apchier, chargé d’affaires, et
faisons un tour de valse chez le Grand Turc.
Nos malles ont bien voulu nous rejoindre à Téhéran.
Nous circulons en automobile à la grande surprise des Persans.
Grâce à nos amis de la Banque russe et de l’Imperial Bank of Persia,
nous trouvons quelques litres de benzine. Nous voyons les jardins
qui environnent la ville. Les matinées se passent toujours avec les
_dellals_.
Et nous ne nous lassons pas du spectacle de la rue et des bazars,
des promenades dans les environs avant la nuit, de la rentrée dans
l’animation de Téhéran alors que le soir est tombé sur la ville
et que là-bas, derrière les premières montagnes déjà sombres le pic
conique du Demavend étincelle encore dans la lumière.
Depuis que nous sommes dans l’Iran, nous n’avons pas vu un seul nuage
dans le ciel. Le jour, une voûte immuablement bleue s’étend au-dessus
de nous, qui, la nuit, se change en un dôme violet crevé d’étoiles
d’or. Et le contraste est vif entre ces journées radieuses de Perse et
celles du premier mois de notre voyage où nous n’avons connu que des
cieux tristes et bas, les brumes, les nuages, la pluie.
L’éclat de la lumière, la caresse des brises le matin et le soir, la
chaleur sèche des midis ont tant de charme pour nous que nous nous
amollissons dans cette vie calme, uniforme et que, si nous restons
encore ici quelques jours, nous n’aurons plus la force de partir pour
Ispahan.
Et nous voulons voir Ispahan.
Lorsque nous déclarons notre intention, il y a une stupeur dans la
colonie étrangère. Aller à Ispahan! Qui jamais à Téhéran y songea.
Et l’on nous énumère les fatigues de la route, le manque de vivres,
de logements, le désert à traverser. Jamais ces jeunes femmes ne
supporteront pareille épreuve. C’est folie que de l’entreprendre. On
nous regarde avec surprise, avec un peu de pitié aussi.
Mais nous ne sommes pas venus si loin pour nous arrêter à quelques
journées du but et pour rester dans la ville à demi-européenne qu’est
Téhéran. Il nous faut de plus mâles aventures que celles rencontrées
jusqu’ici.
On compte de Téhéran à Ispahan environ quatre cent quatre-vingts
kilomètres par la route que suivent les voitures. Nous avons fait tant
de chemin depuis Bucarest que les quatre cent quatre-vingts kilomètres
qui restent ne sont plus pour nous qu’un dessert. Nous sommes surpris
de voir qu’aucun membre des légations (sauf les Anglais) n’a jamais eu
l’idée de s’offrir ce dessert.
Nous pensions qu’on allait à Ispahan passer une semaine ou deux dans la
saison des roses. Mais non, cela ne se fait pas.
Nous le ferons tout de même et préparons notre départ.
C’est toute une affaire.
Cette fois-ci, nous sommes prévenus. Il faut avoir des vivres pour les
six personnes que nous sommes. Nous ne trouverons rien en route. Nous
comptons, largement, mais il vaut mieux se tromper en bien, quatre
jours pour aller à Ispahan. Cela fait huit jours dans le désert. Nous
complétons donc le grand panier de conserves acheté à Tiflis. Et il
importe de ne rien oublier, car une fois partis, il sera trop tard.
Un domestique est nécessaire. Le tcherkesse Hassan, amené jusqu’à
Téhéran, a prouvé qu’il ne savait pas plus le persan que le français.
Alors nous le renvoyons au Caucase.
M. d’Apchier nous trouve un domestique interprète, protégé français.
Il a dix-huit ans et en paraît douze. Il traîne misérable dans Téhéran
dont il connaît les moindres ruelles et où il exerce toute espèce de
métiers qui obligent la légation de France à s’occuper souvent de lui.
Il est vêtu d’une redingote persique déchirée sur un maillot de coton
à trous, d’un pantalon en cotonnade à carreaux également déchiré, de
bottines jaunes dont les semelles baîllent et laissent voir des pieds
sans chaussettes, d’un haut bonnet noir qui ne quittera jamais sa tête.
Il ne se lave que rarement, a un accent et des idiotismes qui font
notre joie. Il est fin, adroit, actif, prêt à tout supporter pour le
plaisir de voyager; il a été deux fois déjà à Ispahan. Il s’appelle
Aimé, a des yeux clairs de jeune coquin; tout ce qu’il fait, il le fait
bien; il nous devient indispensable et son souvenir restera toujours
attaché pour nous à celui de l’extraordinaire voyage que nous avons
fait de Téhéran à Ispahan, à travers le désert.
Puis il nous faut des voitures.
Nous n’avons plus qu’un automobile et nous sommes sept, en comptant
Aimé. En outre, il est nécessaire d’emporter avec nous les vivres et
les bagages dont nous aurons besoin chaque jour; en outre, il faudrait
une grande provision de benzine, et la certitude d’en trouver à Kachan
et à Ispahan.
Nous déplorons que Léonida soit toujours dans les montagnes de Tabriz,
mais enfin nous voilà obligés de laisser la grande Mercédès derrière
nous à Téhéran où Keller aura le loisir de la démonter et de la
nettoyer à fond.
A la poste nous apprenons que nous ne pouvons prendre trois landaus,
car il n’y en a que deux, qu’au-delà de Koum, nous ne trouverons que
huit chevaux aux relais (bien heureux quand nous les trouverons), et
qu’ainsi notre troisième voiture, comme on attelle à quatre chevaux,
resterait en arrière. Et le maître de poste nous offre ce qu’il appelle
un break.
Alors les plus courageux d’entre nous sentent glisser le long de leur
épine dorsale le frisson de la mort.
Ce break est une antique caisse en bois massif avec deux banquettes
larges de moins d’un pied, sans coussins ni capitonnage. Il est
recouvert d’une toiture que supportent quatre grosses tiges de fer qui
vacillent.
Des morceaux de toile trouée nous protégeront contre l’ardeur du soleil
et le vent froid de la nuit.
A cette vue, nous reculons d’horreur. Jamais nous n’avons été si près
de renoncer à Ispahan. Mais le maître de poste nous assure qu’à Koum,
nous trouverons une diligence confortable que nous pourrons prendre si
nous ne sommes pas satisfaits de notre break.
Honteux à l’idée d’avoir été retenus par un simple souci de confort,
nous louons le break pour le prix de cent vingt tomans, douze cents
francs persans, quatre cent quatre-vingts francs de France.
Nous décidons de partir le dimanche matin 21 mai.
Comme la chaleur commence à se faire sentir et que nous en avons
éprouvé la mortelle chaleur au milieu du jour entre Kaswyn et Téhéran,
nous projetons de voyager, chaque jour, de quatre heures du matin à
dix heures, de nous arrêter alors, de déjeuner et de faire une longue
sieste au relais, puis de repartir à quatre heures de l’après-midi et
de marcher jusqu’à dix heures du soir. Ainsi ferons-nous sans fatigue
les quatre cent quatre-vingts kilomètres qui nous séparent d’Ispahan,
et cela en quatre jours.
Nous sommes très satisfaits de nos décisions. Nous en prendrions
d’autres encore, si c’était nécessaire.
Sur quoi nous nous rendons à un dîner que nous offre le Mouchir ou
ministre des affaires étrangères. Nous sommes dans un grand état
d’excitation à l’idée du départ prochain.
A onze heures du soir, nous nous retirons en nous donnant rendez-vous
le lendemain matin à quatre heures, bien exactement.
[Fleuron]
[Bandeau]