DE RESHT A TÉHÉRAN OU PREMIÈRES EXPÉRIENCES SUR ROUTE PERSANE

Nous roulons à l’allure de dix kilomètres à l’heure. C’est assez pour

que nous sentions tous les cahots de la dure berline à qui nous avons

confié nos os et notre chair. Les ressorts de la voiture ne sont plus

qu’un vain ornement.

Le temps est gris, humide. Nous remontons la petite rivière de

Piré-Bazar. Bientôt nous sommes dans la forêt. La végétation en est

d’une prodigieuse richesse; des hêtres, des érables aux grandes

feuilles, des platanes, des ormeaux élèvent leurs cimes dans les airs,

tandis que le dessous de bois est envahi par des taillis épais, des

ronces, des lianes; un ruisseau profond court le long de la route. De

petits zébus paissent dans les clairières l’herbe drue et s’enfoncent

sous bois à notre passage.

Nous traversons un ou deux hameaux de quelques maisons. Des femmes

vêtues d’étoffes claires travaillent la terre dans les jardins ouverts

et, dès qu’elles nous voient, se voilent la figure. Le paysage est

d’une luxuriance admirable et monotone.

Mais voici que soudain nos chevaux s’émeuvent, font un brusque écart et

nous mettent dans le fossé plein d’eau courante qui borde la route.

Nous avons le temps de sauter par-dessus la portière. Nos valises,

que nous avons eu le soin d’attacher, ne tombent pas dans l’eau.

Le cocher, qui a roulé de son siège, se relève sans hâte et sans

étonnement. Les chevaux se désaltèrent dans l’onde pure. Nous savons

déjà ce qui leur a fait peur, car une odeur abominable nous suffoque.

Elle se dégage d’un grand chameau en train de pourrir au travers de la

route. Il est tombé là; on l’y a laissé sans même l’achever et la mort

est venue lente et douloureuse. Ce sera l’affaire du soleil de vider

cette carcasse lorsque les chacals en auront enlevé la viande. Il y a

peu de jours qu’il est mort, car il est presque intact, les chacals

n’ont mangé que le ventre et le haut des cuisses. Il reste, le cou

tendu et suppliant, à empester l’atmosphère.

[Illustration: Rencontre d’une carcasse de chameau au sortir de

Resht.--Voiture dans le fossé.]

Il faut décharger la voiture. Heureusement, aucune roue n’est cassée et

nous pourrons continuer. Dix minutes après, à moitié asphyxiés, nous

reprenons notre train lent et douloureux.

L’après-midi, nous arrivons aux premiers contreforts des montagnes.

La forêt ne cesse de les recouvrir. Nous passons dans une allée sans

fin d’arbres, dont la verdure, après la saison des pluies, est d’une

prodigieuse intensité. Ici les délicates clochettes des liserons nous

font une haie candide; là, nous passons dans l’odeur forte des sureaux;

plus loin c’est un bois d’oliviers séculaires et tordus dont les troncs

noueux portent une frondaison argentée; dans une clairière paissent

des chameaux; les ballots sont entassés sur l’herbe; la caravane ne

repartira qu’à la nuit et, sans doute des djinns viendront alors,

danser dans ce cirque d’arbres très vieux. A gauche, une rivière roule

impétueuse sur des sables jaunes et, partout, à travers la forêt

escarpée, de l’eau sourd, court et bruit; des sources jaillissent

d’un rocher et se font un lit dans les mousses; des ruisseaux au fond

d’un ravin filent sous un pont; d’autres choisissent de couper la

route à laquelle ils arrivent par une série de cascatelles légères;

des fontaines sont taillées dans le roc et des pervenches s’y

baignent. C’est un murmure continu d’eaux fraîches et chuchotantes, un

enchantement sans fin de verdures printanières.

Nous avons déjà fait six ou huit relais; à chaque fois, on perd une

demi-heure ou une heure. Nous avons bu un nombre considérable de

_stakan tchai_ que l’on nous verse d’une théière posée sur des braises

rougissantes.

Maintenant, nous sommes sortis de la forêt; nous longeons dans la

nuit noire des parois de rochers. Enfin nous traversons un pont sur

la grande rivière; un courant d’air glacé siffle dans le défilé. Une

barrière de bois nous arrête. Nous sommes à la zastava de Mendjil où

nous devons coucher, grâce à la protection du consul de Resht.

Il est dix heures et demie. Voici douze heures que nous roulons. Nous

sommes très fatigués.

_La nuit à Mendjil._--Nous trouvons un maître de zastava, juif,

aimable, intelligent, et son fils, qui a quitté depuis quelques mois

le gymnase de Rostov-sur-Don, fermé comme tous les établissements

d’instruction de Russie. Bientôt le samovar chante doucement sur la

table et on apporte un grand plat de pilaf que nous trouvons excellent.

Nous ouvrons le panier des provisions et partageons avec nos hôtes un

dîner mangé de grand appétit, tandis qu’au dehors le vent qui rugit

dans le défilé semble vouloir emporter la petite maison.

Emmanuel Bibesco cause en allemand avec eux. Puis ils nous offrent leur

chambre. L’un des gardes est obligé de veiller jusqu’à minuit à la

barrière pour le péage des caravanes; le maître le remplace le reste de

la nuit.

Nous nous couchons.

Hélas! Nous ne dormons pas. Une chasse à certain petit animal plat

et brun occupe les premières heures de la nuit. Et lorsque nous

avons pris toutes les précautions nécessaires et soufflé enfin la

bougie, voilà qu’une dame souris choisit de vaquer à ses occupations,

trottine, grignote du bois, grimpe le long des rideaux, s’aventure sur

nos lits... Adieu, sommeil! nous étions pourtant bien fatigués, mais

cette souris veut que nous nous occupions d’elle. Il faut rallumer!...

Nous rions de nos malheurs, tout doucement, parce que dans la pièce

voisine nos hôtes dorment et ces gens ont été si aimables que nous ne

voudrions pour rien au monde qu’ils sussent les malheurs de notre nuit.

C’est sans bruit que nous courons à pieds nus après la souris et que,

finalement, après le plus excitant des laisser-courre, nous la forçons

derrière un rideau...

C’est presque le petit matin; nous n’avons pas dormi une minute, et

voilà que déjà l’heure sonne de nous lever, car nous avons une rude

étape devant nous.

_Jeudi 11 mai._--Le jour pointe derrière les montagnes. Nous sortons

de la zastava. Le paysage avant le lever du soleil est tragique. A

gauche et à droite, deux parois de rochers déchirés, entre lesquelles

court la large rivière Chakroud, grise, tumultueuse, qui file sous le

pont que nous avons traversé hier soir.

Un vent furieux et glacé descend la vallée élargie au-dessus de nous et

s’étrangle dans le défilé resserré.

Nous attendons plus d’une heure le cocher et les chevaux.

Le pays aujourd’hui présente un contraste frappant avec la contrée que

nous avons traversée hier. Hier des bois épais, des eaux, des fleurs.

Aujourd’hui, plus un arbre, plus une plante; des rochers et des

pierres, sans fin.

Il y a encore quelques champs de seigle bleu, d’avoines légères qui

frissonnent au vent du matin; ces champs se cachent dans le creux de la

vallée, près de la rivière où poussent quelques peupliers tremblants

dans le jour clair de l’aube, d’une verdure neuve, riche, intense, dont

il semble qu’on n’ait jamais vu la pareille.

Au-dessus de la vallée élargie, ce sont des montagnes arides, cratères

éteints, coulées de lave, pics déchirés ou mamelons arrondis,

crêtes déchiquetées avec furie, aiguilles menaçantes, tout un monde

volcanique, tourmenté par la mort, baigné d’une lumière cristalline,

implacable, d’une pureté sans égale qui laisse lire à des lieues de

distance les accidents précis du terrain. D’immenses parois de rocher

d’un rouge sombre comme le porphyre donnent un aspect tragique à la

vallée que nous remontons lentement; parfois des coulées de soufre d’un

jaune aigu sont cristallisées sur la pente et les flancs d’un pic isolé.

Nous restons des heures et des heures dans ce paysage d’une stupéfiante

grandeur morne qui nous accable; la route grimpe en lacets attachés à

la montagne.

A Resht, le ciel était plein de beaux nuages; des vapeurs flottaient

dans l’atmosphère. Ici, pas un nuage, pas une brume, une sécheresse

inconnue dans laquelle tout s’électrise; les cheveux brossés crépitent.

Le soleil tombe d’aplomb sur nous et nous en éprouvons l’intensité

nouvelle. En moins d’une demi-heure, ce matin, nous avons quitté

plaids, manteaux, vestons, gilets, maillots de laine et nous voilà en

manches de chemise, serrés tous deux sous une ombrelle qui ne nous

protège qu’insuffisamment de l’ardeur du soleil.

Nous aurions dû fermer la capote de notre antique berline. Mais nous

étions des voyageurs inexpérimentés, nous ne savions pas.

Tant d’heures au soleil nous engourdissent; parfois nous nous

assoupissons; la tête s’incline sur l’épaule; le soleil en profite

alors pour nous manger le nez ou l’oreille, ce qu’il fait en moins

d’une minute.

Nous voulons arriver ce soir à Kaswyn. Cela nous fait près de cent

kilomètres dans la montagne. Nos chevaux changés toutes les deux heures

sont en général lents et sages. Une seule fois, nous sommes emportés

hors de la route; la place manque; nous voici très près du précipice.

Mais le cocher ramène ses chevaux dans le droit chemin.

Nous sommes stupéfiés par la chaleur au point que ce petit incident ne

nous émeut guère.

La route est déserte. Comme je l’ai dit, en cette saison les caravanes

ne circulent que de nuit.

[Illustration: Habitations persanes dans la montagne entre

Mendjil et Kaswyn.]

A chaque relais, nous buvons trois ou quatre petits verres de thé léger

que nous trouvons toujours chantant sur les braises. Et nous mangeons

des œufs durs que l’on nous offre partout.

Vers cinq heures du soir, nous sommes à cent cinquante kilomètres de

Resht. Le pays change d’aspect; la vallée s’élargit; de vastes plans de

terrains s’étendent autour de nous; nous quittons la chaîne principale

des montagnes qui montent à notre gauche; les pentes deviennent moins

raides; de nouveau nous retrouvons des champs de seigle et d’avoine. La

lumière ne cesse d’être incomparablement pure et cristalline.

Nous arrivons enfin au point culminant de la route. Nous sommes à seize

cents mètres d’altitude, et, soudain, découvrons devant nous tout un

pays nouveau qui s’étend à perte de vue, c’est le haut plateau de

l’Iran que nous avons tant désiré.

A gauche, le protégeant au nord et le séparant du Turkestan russe, une

chaîne prodigieuse de montagnes, l’Elbourz s’en va se perdre vers l’est

jusqu’à l’Himalaya qui la continue. Les cimes blanches, glorieuses dans

le soleil baissant, montent vers le ciel. Au loin étincelle le pic

conique du Demavend, la montagne sacrée, le cratère endormi dans les

neiges éternelles. Au pied du Demavend, c’est Téhéran. Devant nous, la

route redescend sur Kaswyn.

A droite c’est le haut plateau persan d’une altitude qui varie de

onze à douze cents mètres; des chaînes de montagnes peu élevées le

traversent de l’est à l’ouest. Il s’étend, désert monotone, dans la

lumière grise et bleue qui le baigne. Le voilà cet antique empire des

Perses! Il est à nous, enfin!

Le même crépuscule affaibli descend sur nous et sur lui.

Nous nous redressons dans la voiture, nous ne sommes plus fatigués.

La nuit, qui vient vite en Orient, nous surprend sur la route. A dix

heures seulement, nous faisons notre entrée dans la grande ville de

Kaswyn, centre ancien de culture, où naquit cette «Gourret-oul-Ayn» (La

consolation des yeux), dont Gobineau nous a raconté la vie ardente et

la fin tragique dans les troubles bâbystes[4].

[Footnote 4: Sur l’histoire du Bâb et de la réforme

religieuse qu’il tenta au milieu du XIXe siècle, lire

les belles pages de Gobineau dans _Les Religions et les

Philosophies dans l’Asie centrale_.]

Nous suivons une allée d’arbres épais et arrivons au relais, _chapar

khané_, où nous passerons la nuit.

Le chapar khané de Kaswyn est une hôtellerie.

Il est unique de son espèce en Perse. On y trouve des chambres, des

lits, et à toute heure de la nourriture à des prix vraiment modiques.

On nous y sert une poule au riz pour quatre-vingts centimes. C’est

une chose qu’on n’oublie pas quand on vient de quitter les hôtels du

Caucase où nous avons connu d’autres prix.

Extérieurement, il se donne des allures de palais avec le péristyle

à colonnes qui l’entoure et le jardin qui l’enclôt. Du reste les

plus simples constructions prennent volontiers, en Perse, une allure

monumentale; les murs sont le plus souvent en pisé, mais de beaux

portiques sont dessinés évoquant le souvenir lointain des palais du

Grand Roi.

A Kaswyn, il règne ce soir une vive agitation, car demain matin Sa

Majesté le Chah, qui a quitté Téhéran voilà une quinzaine de jours pour

se rendre en Europe, fera ici une entrée solennelle. Le Chah voyage

avec toute sa cour.

Un grand spectacle se prépare pour nous.

On nous a retenu une chambre. Ce soir, nous déployons nos lits de camp

et prenons de sévères précautions contre les attaques nocturnes et

sournoises qui sont plus redoutables en Perse que celles des voleurs de

grand chemin.

Nous dormons fort bien. Merci.

*

* *

L’ENTRÉE DU CHAH A KASWYN.--_Vendredi 12 mai._--Dès six heures du

matin, le bruit nous réveille.

Nous sortons dans le jardin du chapar khané. Il fait une lumière claire

et heureuse; l’air du matin est d’une fraîcheur sèche exquise. Sur un

ciel bleu d’outre-mer, la brise agite lentement les feuillages des

peupliers et des grands et séculaires platanes qui bordent l’avenue.

Ah! le clair matin de fête!

[Illustration: L’allée royale à Kaswyn.]

Devant notre jardin c’est l’avenue ancienne et vraiment royale qui mène

au palais du gouverneur.

A gauche, près de nous, un coin d’ombre épaisse sous les ormeaux qui

abritent l’entrée principale d’une grande mosquée. On aperçoit sous

l’arche de la porte aux carreaux de faïence émaillée, un peu de la

cour principale, le bassin des ablutions, des troncs d’arbres énormes.

Au-dessus des murs, parmi les feuillages frais, fusent les minarets qui

flanquent la coupole centrale.

Le cortège impérial passera dans la cour même du chapar khané, en

longera le jardin, puis prendra la grande avenue pour se rendre chez le

gouverneur.

Je m’installe sur le toit d’un pavillon bas qui borde la grille. Je

serai là à merveille pour voir et pour photographier.

Il règne déjà dans l’avenue une grande animation.

Des groupes d’hommes circulent vêtus d’une robe, brune le plus souvent,

parfois bleue. Une ceinture de couleur serre la tunique de dessous à la

taille; ils sont coiffés pour la plupart de la calotte de feutre ras.

Les mollahs ou prêtres, seuls, portent un turban blanc. Ils sont

nombreux. Kaswyn est une ville de prêtres; ils ont de belles figures

régulières et fines, le front bombé, le nez allongé et mince. D’autres

montrent une ceinture et un turban verts; ceux-là sont des séides. Ils

descendent du Prophète, ou du moins l’affirment, ce qui en ces pays où

l’état civil est incertain, revient au même.

Des femmes, vêtues d’un grand voile noir qui les enveloppe, passent par

groupes. Elles ont, sous leur voile, la figure couverte d’un mouchoir

blanc à travers les à-jour duquel elles regardent sans être vues.

Tout ce monde se promène avec dignité, sans impatience, conversant

ainsi qu’il sied à des gens de sens rassis. Aucun cri, aucune

bousculade; des marchands circulent offrant de petits blocs de glace

pour le prix de deux centimes; d’autres vendent des culots de pipe,

d’autres des fruits secs.

Au pied du pavillon, sur le toit duquel je me tiens, sont assis une

demi-douzaine de gens assez misérables; ils font cercle et se racontent

des histoires ou des bons mots. Je suis frappé de la dignité simple

de leur tenue. Deux ou trois fois des agents du gouverneur, armés

de grandes baguettes, viendront les disperser. Ils se séparent sans

résister et cinq minutes plus tard, ils sont là de nouveau, reprenant

leur conversation interrompue. Autour d’eux jouent des enfants qui

imitent les jeux équestres et les combats à la lance de l’héroïque

Rustem.

Des arroseurs jettent de l’eau sur la poussière épaisse de l’avenue.

Ils la puisent dans les fossés qui longent ce qui serait chez nous les

trottoirs. Comme la plupart des villes persanes, Kaswyn a des conduites

d’eau qui viennent des montagnes. Les Persans se sont toujours entendus

à merveille à capter les sources et à les mener sous terre à des

distances considérables.

Sur les toits des maisons basses, des petits enfants ont grimpé, et des

femmes aussi.

Dès sept heures, de longues files de chameaux commencent à arriver

du camp impérial qui était à vingt kilomètres de la ville. Ils sont

attachés les uns derrière les autres par groupes de six. Les chameliers

crient pour que la foule se range; la clochette que les chameaux ont au

cou tinte, et ils avancent sans s’arrêter jamais, le cou tendu comme

pour une supplication. Du premier jour, je m’intéresse passionnément à

cette bête étrange, et je ne cesse de l’observer.

Ceux qui passent là sont chargés de tentes, de ballots de tapis, de

sacs d’orge ou d’avoine. Des mulets, par centaines, les suivent, puis

des fourgons de bagage où sont entassées d’innombrables malles, les

unes européennes, les autres persanes, bariolées de couleurs vives.

Des domestiques de la cour, en livrée écarlate aux brandebourgs d’or,

des soldats débraillés, des agents des postes impériales avec le lion

d’argent sur le haut bonnet d’agneau frisé escortent les bagages. Il

en défile ainsi pendant trois heures et plus; il doit avoir passé

quinze cents chameaux et autant de mulets. Les objets les plus bizarres

s’entassent sur leur dos. Je vois une chaise roulante à siège d’osier,

coiffant la bosse d’un dromadaire; une boîte à musique colossale sur un

mulet qu’elle écrase, un gramophone, un globe terrestre.

Arrive aussi un petit être gris, barbu, pointu, portant bésicles, à

califourchon sur un diminutif d’âne, chargé d’un bissac énorme dont

les poches sont gonflées d’objets mystérieux, et d’où sort, menaçante

et pointée vers le ciel, une immense lunette; c’est l’astrologue de Sa

Majesté.

Pour ajouter au pittoresque et à l’animation de la scène, des chefs des

tribus montagnardes, les gouverneurs des gros villages voisins entrent

dans Kaswyn pour saluer le Chah à son passage. Ils sont montés sur de

vifs petits chevaux bellement harnachés, ont la carabine en bandoulière

et, par groupes de douze ou vingt, caracolent dans l’avenue.

Le Chah, qui nous vaut ce spectacle, voyage aujourd’hui comme

voyageaient jadis Xerxès ou Darius. Rien ou presque rien n’a changé

depuis deux mille cinq cents ans, et quand il se met en route, c’est

toute une affaire.

Il ne lui suffit pas d’avoir avec lui une douzaine ou deux de

courtisans. Il emmène une suite de près de cinq mille personnes. C’est

la population d’une petite ville, qui se déplace, qu’il faut loger et

nourrir. Les ministres et les hauts fonctionnaires ne se séparent pas

du souverain, non plus que les courtisans qu’il est habitué à voir

chaque jour. Le harem reste à Téhéran; les femmes persanes ne voyagent

pas à l’étranger.

[Illustration: Au matin, on lève le camp du Chah.]

Comme ceux qui partent avec le Chah sont des personnages d’importance,

ils ont une suite digne de leur rang. Chacun de ces seigneurs est

accompagné d’un nombreux domestique. En Perse, un homme de

qualité a une vingtaine de gens au moins dont la seule occupation

est de s’accroupir sur leurs talons pour se raconter d’interminables

histoires. Il faut à chaque courtisan deux tentes, l’une dans laquelle

il couche, l’autre qui est envoyée en avant pour le camp du lendemain;

ses domestiques ne se passent pas de tentes non plus. Il emmène

plusieurs chevaux de selle, et autant de palefreniers que de chevaux,

des chameaux, des mulets pour porter les tentes et le mobilier des

tentes, de nombreux tapis, luxe de tous le plus indispensable à un

Persan, tapis de Kerman, d’Yesd ou d’Ispahan, qu’à la halte on étendra

sur le sol; deux ou trois malles sur lesquelles sont peints en couleurs

vives des ornements ou des fleurs. Et comme le voyage se fait à travers

le désert, des provisions doivent êtres emportées. Enfin un millier de

soldats veille sur la sécurité du Chah.

[Illustration: Les bagages de Sa Majesté défilent à dos de

chameaux pendant trois heures.]

Le voyage pour arriver au chemin de fer russe demande deux mois, car Sa

Majesté n’aime pas faire plus de vingt kilomètres par jour. Encore, à

ce train-là, elle s’essouffle. Lorsqu’elle arrive dans des villes comme

Kaswyn ou Resht, elle s’y repose pendant plusieurs jours.

Au bord de la Caspienne, le Chah ne prend pas le bateau. Il craint la

mer et, d’une façon générale, l’eau. Une diseuse de bonne aventure,

voulant sans doute s’amuser aux dépens de Sa Majesté, lui a prédit

qu’il mourrait par l’eau. Et dès lors le Chah évite la mer, les

rivières et même les ruisseaux. Nous avons traversé le Mourdab; le

Chah n’ose s’y risquer. Il prend une route sablonneuse qu’on vient de

tracer et qui mène avec un immense détour à Enzeli. Notre automobile en

profitera.

La diseuse de bonne aventure doit rire lorsqu’elle voit le Chah

renoncer à traverser sur Bakou par un des excellents vapeurs de la

compagnie russe et entreprendre par terre le pénible voyage le long

de la Caspienne sur une route à peine tracée, à travers le pays le

plus fiévreux de Perse. Il faudra au Chah trois semaines pour arriver

d’Enzeli à Bakou où un bateau l’aurait mené en quinze heures.

C’est à la frontière russe qu’il laissera quatre mille cinq cents

personnes, sans compter les chameaux et mulets. Il ne restera qu’une

cinquantaine de ministres et courtisans pour l’accompagner en Europe.

Cette armée de courtisans, de domestiques qu’il traîne avec lui est

redoutée par les populations des pays qu’il traverse. Les domestiques

du Chah portent un uniforme éclatant, mais ils ne sont que rarement

payés. Sans doute estime-t-on qu’endosser l’uniforme impérial est un

honneur suffisant. A eux de se tirer d’affaire. Aussi quand on les voit

arriver, les habitants s’enfuient; et les chameliers quittent la route

avec leurs chameaux et leurs mulets.

La note moderne et délicieusement baroque de ce tableau est donnée par

l’automobile du Chah, car le Chah a un automobile à vapeur et deux

mécaniciens français.

A quoi lui sert son auto?

Rien ne serait plus satisfaisant que de voir «le Pôle de l’Univers»

adopter la façon la plus rapide et la plus nouvelle de voyager, monter

en auto à Téhéran pour faire en une journée les trois cent cinquante

kilomètres qui séparent la capitale de la mer Caspienne. Il serait

beau que Sa Majesté fût l’homme le plus «vite» de son empire. On peut

imaginer les légendes que créerait ce peuple crédule autour d’un

souverain qui aurait l’extraordinaire pouvoir d’être le matin à Téhéran

et le soir à Resht.

Le Chah n’a pas compris cela. En outre, il a mal aux reins.

Il se sert de l’automobile comme vous et moi nous servirions d’une

petite voiture à bras pour malade. Il se promène dans ses jardins. Sur

route, il ne couvre que vingt ou vingt-cinq kilomètres par jour. Encore

ne les fait-il pas en une demi-heure. Il faut que les soldats qui

l’entourent puissent suivre la voiture au pas....

Ainsi le Chah, parti à sept heures du matin en automobile pour un

voyage de huit cents kilomètres, s’arrête à dix heures en ayant

parcouru une vingtaine.

Du reste il alterne et ne prend l’auto que de deux jours l’un. Je pense

qu’il sera en voiture aujourd’hui pour ne pas effaroucher ses fidèles

sujets de Kaswyn.

Vers dix heures, enfin, un coup de canon retentit. Le Chah a franchi la

porte de la ville. Aussitôt après nous voyons arriver une nuée de gens

à pied et à cheval armés de longs bâtons. Ce sont les ferraches de Sa

Majesté qui rangent la foule, laquelle se laisse faire de bonne grâce.

Elle ne témoigne du reste que d’une curiosité modérée.

[Illustration: Dans l’allée royale de Kaswyn, le gouverneur se

rend à la rencontre du Chah.]

Puis défile un peloton de gens de la maison impériale en livrée

écarlate à brandebourgs d’or; à leur tête marche un majordome,

court, énorme, espèce de pot à tabac à grands favoris, qui brandit

maladroitement une haute et lourde canne de tambour-major à pomme

d’argent; puis vient une fanfare à cheval, puis des cosaques persans

avec, à leur tête, un général rouge comme une écrevisse, puis enfin,

dans une voiture à six chevaux dont la capote d’arrière est fermée, le

Roi des Rois...

Il est vêtu à l’européenne; il est assis de travers, très affaissé; il

semble un vieux notaire de province, fatigué.

[Illustration: A Kaswyn. L’auto devant la porte du palais du

gouverneur.]

Le canon tonne, mais la foule ne crie pas. Elle reste indifférente.

Il paraît qu’il en est toujours ainsi. Les Persans n’ont jamais été

enthousiastes des rois ou des chahs qui, depuis vingt-cinq siècles et

plus, les gouvernent.

[Illustration: La _Zastava_ où le Chah dormit.]

*

* *

DE KASWYN À TÉHÉRAN.--Les portes de Kaswyn sont assez pittoresques,

mais les pilastres émaillés, modernes et sans valeur. A midi, au plus

fort de la chaleur, nous sommes sur route de nouveau. Nous rencontrons

l’arrière-garde du Chah et ne cessons de croiser des chameaux et des

mulets. La route qui mène à travers le désert jusqu’à Téhéran, est

d’une redoutable monotonie. Pendant des lieues et des lieues elle s’en

va droit devant elle. A gauche, au loin, c’est la chaîne de l’Elbourz.

Là-haut, dans les montagnes, s’élevait autrefois le château du Vieux de

la montagne, du chef de ces Haschichins ou Assassins qui jouèrent un

rôle dans les guerres entre musulmans et croisés. Là était ce Jardin du

Paradis où ses fidèles goûtaient les subtiles et artificielles délices

de l’opium.

A droite s’étend le plateau sans fin de l’Iran. Pas une forêt, pas un

arbre; des pierres et des sables à perte de vue. A gauche, les poteaux

du téléphone et du télégraphe russe; à droite, ceux du télégraphe

indo-européen, qui arrive de Tabriz et d’Odessa.

Tous les vingt-cinq ou trente kilomètres, un relais de poste avec

quelques bosquets d’arbres. On perd à chaque fois près d’une heure

à changer les chevaux. Malgré le passage du Chah, nous sommes assez

heureux pour trouver partout des chevaux. Mais les malheureuses bêtes

sont exténuées de fatigue; nous avançons avec lenteur. Pourtant nous

comptons couvrir sans nous arrêter les cent cinquante kilomètres qui

nous séparent de Téhéran.

Au départ de Kaswyn, nous espérions arriver à Téhéran avant minuit.

Maintenant, il est cinq heures, nous ne pensons voir la capitale qu’au

petit jour. Mais nous nous affermissons dans notre résolution de ne

coucher dans aucune zastava, dans aucun chapar khané.

La chaleur, le rayonnement du soleil sur la route et sur les sables

nous fatiguent extrêmement. Nous nous abritons tous deux sous

l’ombrelle blanche de mon compagnon. En vain promettons-nous des

pourboires royaux à nos cochers (car nous savons déjà assez de persan

pour faire comprendre que si l’on va vite, il y aura un bakchich,

et, si lentement, des coups), nous n’avançons jamais à plus de dix

kilomètres à l’heure.

A chaque relais, nous descendons pour nous dégourdir les jambes. Une

fois, nous rencontrons un coupé dont on est en train de changer les

chevaux. Un vieux Persan l’occupe; à la portière, un jeune homme. Il

s’approche de moi et me salue. Il essaie d’expliquer quelque chose et

n’y parvient pas. Enfin il trouve trois mots qui lui suffisent et me

dit solennellement, en montrant le coupé où repose le vieux monsieur.

--Mon père, Altesse.

Et il sourit complaisamment.

Sur quoi, je m’incline et, dans le même langage, je lui dis:

--Moi, Altesse.

C’est à son tour de saluer. Après ce charmant échange de vanités dans

le désert, nos Altesses reprennent chacune leur chemin.

KISCHLAG.--Devant la maison de poste aux murs en pisé, quelques ormeaux

jeunes frémissent au vent du soir, seuls arbres dans l’étendue visible

et bleue. Un bassin est creusé dans la terre près duquel un homme prie.

Il a la face tournée au sud vers la Mecque. Agenouillé, il s’incline,

touche la terre du front, se relève, s’incline encore. Sa robe est

déchirée; il est pouilleux et misérable; la souffrance d’une vie

difficile se lit sur ses traits usés. Ses yeux mornes et fiers sont

creusés; il n’a rien que lui-même.

Pourtant il ouvre les mains pour remercier le Munificent qui l’a

dépouillé. Il baise la terre et confesse la splendeur de Dieu unique et

de Mahomet son prophète.

[Illustration: Un admirable pouilleux sur la route entre Kaswyn

et Téhéran.]

*

* *

La nuit descend alors que nous sommes sur route. A chaque relais nous

mangeons, pour nous soutenir, un œuf dur et buvons du thé léger.

Nous avons, paraît-il, une grande rivière à traverser à gué. Une des

arches du pont a été emportée par une crue subite.

[Illustration: Entre Kaswyn et Téhéran. Une arche du pont

écroulée dans la rivière.]

Là, les cochers déclarent qu’ils ne veulent pas chercher le gué de

nuit. En vain Emmanuel Bibesco promet au maître de poste, qui comprend

le russe, un pourboire énorme; aucun cocher n’ose monter sur le siège.

Ils déclarent que c’est impossible, que nous serons emportés par le

courant.

Et nous voilà obligés de descendre les bagages pour une nuit hasardeuse

dans un chapar khané.

Nous sommes de très mauvaise humeur.

Le relais est, ici, un monument considérable. Dans la nuit, nous

passons sous une voûte profonde; à gauche, des cochers sont rassemblés

autour d’un feu de braises; puis nous entrons dans un jardin entouré

de bâtiments; une lune amie nous montre de beaux arbres et des fleurs

endormies. Nous gravissons un escalier aux marches trop hautes et

arrivons sur des terrasses baignées d’une lumière argentée. Là, après

un trajet assez long, on nous ouvre la porte d’une petite chambre

carrelée, dont les murs sont passés à la chaux et qui semble d’une

parfaite propreté. Elle a, chose remarquable, deux lits de fer et deux

paillasses, une table et deux chaises.

Nous sommes accablés de fatigue par le long trajet sous le soleil sur

la route dure. Nous demandons le samovar, sortons des conserves et

montons nos lits de camp. Il fait humide; nous devons être au bord d’un

étang ou d’un marais.

Il est passé minuit avant que, enveloppés dans nos châles, nous soyons

couchés. Malgré châles et manteaux, nous grelottons.

Mais nous ne pouvons dormir, car, sous la terrasse, c’est un coassement

éperdu de grenouilles. Leurs couacs vibrent dans la nuit; il y a des

soli et des chœurs; jamais je n’entendis des voix si fortes et si

hautes. Et je comprends maintenant les seigneurs qui, au moyen âge,

faisaient battre la nuit par leurs serfs l’eau des fossés entourant

leur château afin que les grenouilles ne les empêchassent pas de

dormir. J’avais vu jusqu’ici dans cette précaution un abus capricieux

de tyrannie, le sentiment égoïste, néronien, d’un maître qui s’endort

en sachant que d’autres veillent. Les grenouilles persanes qui, dans

la nuit, chantent éperdument à la lune, justifient les mesures les

plus féroces que l’on prit jadis pour imposer le silence à leurs sœurs

européennes.

Pourtant la fatigue plus forte l’emporte. Nous nous assoupissons.

Il ne doit pas y avoir une demi-heure que nous dormons lorsque nous

sommes réveillés par du bruit dans la chambre.

Qu’est-ce? Des voleurs? Nous sommes plongés dans une telle torpeur que

nous nous laisserions voler pourvu qu’on le fasse avec douceur.

Non, c’est le maître de poste avec une primitive lanterne à la main. Il

essaie de nous expliquer quelque chose en persan. Nous ne voulons rien

écouter. Nous le chassons et nous rendormons.

Pour peu de temps, car une heure plus tard cet homme obstiné revient à

la charge.

De nouveau nous nous réveillons pour le trouver devant nous brandissant

sa lanterne et racontant avec force gestes une histoire que nous

finissons, comme il la répète pour la troisième fois, par comprendre.

Il explique évidemment qu’il faut partir pour être au petit jour au

gué, qu’à mesure que le soleil montera, l’eau montera aussi et que si

nous attendons, nous ne pourrons passer.

Comme il ne sort pas, nous nous résignons à nous lever.

Nous sommes transis; l’humidité a déposé une couche de gouttelettes

fines dans la chambre; j’avais laissé dehors une feuille de notes au

crayon qui sont entièrement effacées. Frissonnants, nous nous faisons

mélancoliquement une tasse de thé bouillant.

Puis il faut démonter les lits, les plier, les mettre dans leur étui,

rouler les châles, rentrer les provisions, refaire les valises, les

porter sur les terrasses, descendre les escaliers aux marches trop

hautes!

Nous sommes dans la voiture, mais les chevaux ne sont pas attelés. Et,

finalement, levés avant le jour, ayant à peine dormi, il est six heures

lorsque nous quittons le relais.

_Samedi, 13 mai._--Après quelques kilomètres pendant lesquels nous

assistons au lever du soleil derrière les montagnes enveloppées de

vapeurs, nous voici au bord de la rivière.

Elle coule, assez impétueuse, ma foi, entre des rives escarpées. Un

pont la franchit, mais la pile centrale a été emportée par les eaux. On

a établi en l’honneur du Chah une passerelle de bois que l’on traverse

à pied. Pour les voitures, on a ouvert une large et rapide tranchée;

elles descendent la rampe, arrivent sur la grève, remontent le courant

sur une centaine de mètres et trouvent un gué. On attelle des chevaux

de renfort; les cochers crient et agitent l’embryon de fouet qu’ils

tiennent à la main; l’eau jaillit autour des roues, et notre voiture

traverse la rivière tandis que nous la regardons du haut de la

passerelle.

Toute la journée, nous nous traînons lentement sur la route monotone.

Le paysage est sans accidents; c’est, à gauche, les montagnes, à

droite, le désert; la route file sans un crochet pendant des lieues et

des lieues. On met deux heures à se rapprocher d’une petite colline qui

semblait, tant l’atmosphère est pure, à trois kilomètres, et derrière

laquelle nous pensions voir enfin Téhéran. Mais derrière la colline,

c’est toujours le désert grisâtre écrasé sous un soleil de plomb.

Nous sommes hébétés de chaleur. Le peu d’air qu’il y a souffle de

l’ouest. Comme nous marchons vers l’est, nous ne le sentons qu’aux

arrêts. Toutes les heures à peu près, on passe un caravansérail, ou un

village ou un relais. Des Persans allongés sur des nattes, boivent,

à l’ombre, du thé ou de l’arak, fument le kelyan et, immobiles, nous

regardent passer dans la chaleur du jour alors que toute la Perse

engourdie fait la sieste.

Nous contournons une petite colline et voilà devant nous un cône

parfait de neige montant très haut dans le ciel. Le cocher se retourne:

«Demavend», dit-il. C’est la plus haute montagne de la chaîne; Téhéran

est à ses pieds.

Dans un relais, vers une heure, nous nous arrêtons pour manger des

œufs frais. Nous sommes assis sous un portique qui donne sur un petit

jardin fleuri d’iris admirables. En face de nous, un peu à droite le

Demavend, à gauche des montagnes neigeuses aussi; des rochers élevés,

derniers contreforts de la chaîne, viennent jusqu’à nous.

Un grand Persan, vêtu proprement, fume, étendu sous le portique. Il

s’approche de nous; la conversation s’engage et nous prenons notre

première leçon de persan où il nous enseigne les mots indispensables à

la vie, c’est-à-dire ceux par lesquels on demande la nourriture. Nous

apprenons à dire: œufs, sucre, pain, thé, sel, cuiller, poule, puis:

chevaux, voiture, cocher. Nous savons déjà dire: vite (_zoud_). C’est

le premier mot que nous ayons employé et on m’appellera par la suite:

«Monsieur Zoud.» Il nous dit aussi les nombres.

Une fois que nous savons cela, il nous raconte une histoire et, grâce

au langage universel des gestes, nous le comprenons. Il montre mes

grosses bottines américaines et nous explique qu’il a chassé dans les

montagnes en face avec un Anglais qui avait des bottines semblables et

que la chasse est très belle.

Nous quittons à regret le repos parfumé de ce portique pour reprendre

le chemin de Téhéran.

Bientôt le cocher nous montre une ligne d’arbres, c’est Téhéran.

Les villes d’Europe s’annoncent au voyageur par des maisons et des

monuments; dans les villes d’Asie, au contraire, les arbres hauts

cachent les maisons basses et de loin, alors que le guide vous signale

une cité, on ne voit que de la verdure.

Au lieu des faubourgs misérables qui font une ceinture de pauvreté à

nos villes, ce sont des jardins qui entourent les villes d’Orient.

Le soleil nous a plongés dans une telle torpeur que nous n’avons plus

la force de nous réjouir.

Nous approchons de la ville avec lenteur. La route est encombrée. Des

soldats à pied ou à cheval reviennent du camp du Chah; des âniers

poussent des troupeaux de petits ânes gris chargés de bois à brûler, de

broussailles ou de poutres; un cavalier porte sur son poing un faucon

encapuchonné. Une poussière se lève qui fait mal aux yeux.

Une heure encore, puis nous arrivons aux portes de Téhéran, qui

sont de construction assez pittoresque, mais recouvertes de plaques

émaillées modernes sans aucune valeur.

Le cocher nous mène à travers des rues larges, bordées de murs pleins,

sans une fenêtre, désertes. C’est affreux! Est-ce cela que nous sommes

venus chercher si loin? Est-ce cela Téhéran? Nous avons quelques

minutes de désespoir.

Voici quelques boutiques enfin. Elles ne sont pas persanes. Nous

apprenons que M. Bedrossian nous taillera un habit à l’européenne,

en payant, cela s’entend, et que M. Elijan nous arrachera une dent à

l’américaine.

Emmanuel Bibesco est plongé dans une noire mélancolie.

Nous arrivons enfin à l’hôtel. On entre dans une charmante petite cour

intérieure, plantée d’arbres épais, fleurie de roses, et entourée, sur

ses quatre faces, de portiques où donnent des chambres.

C’est l’hôtel anglais, tenu par Mme Reitz (il va sans dire qu’on

l’appelle l’hôtel Ritz).

Nous nous y installons. Il y a des lits, des domestiques, de l’eau

chaude. Nous commençons à connaître le prix des choses.

A peine baigné, je monte en voiture pour aller à la légation de France.

Je m’aperçois alors avec inquiétude que j’ai oublié le nom de mon

compagnon de voyage, ou plutôt, comme en rêve, il a changé de nom et de

personnalité, c’est un autre de mes amis qui est là à l’hôtel anglais.

Je ne me souviens pas qu’il ait voyagé avec moi; je trouve à la fois

étrange et naturel qu’il soit à Téhéran. Et je me félicite de n’avoir

pas oublié mon nom, ce qui me gênerait singulièrement lorsque je

réclamerai ma correspondance à la Légation.

Tels sont les effets de la grande force et cuisson extrême du soleil

sur les méninges de jeunes imprudents qui voyagent de jour dans une

voiture ouverte, au mois de mai, à travers le désert persique.

[Fleuron]

[Bandeau]

Les roses d'Ispahan: La Perse en automobile à travers la Russie et le Caucase · 第 16 / 35 题