_Lundi 8 mai._--Nous approchons lentement de la Perse. Nous passons
cinq heures ce matin à l’ancre en vue de Lencoran.
C’est une petite ville russe dans les arbres. Derrière elle s’élèvent
les grandes croupes des montagnes du Ghilan, couvertes de forêts. Une
vapeur bleuâtre emplit l’atmosphère, adoucit les contours, et donne à
ce pays le velouté, l’irréel séduisant qu’ont certains paysages dans
les fonds des «verdures» flamandes.
C’est une des contrées les plus malsaines du monde, et les plus
sauvages. On trouvait des tigres, paraît-il, dans ces montagnes, il y a
quelques années.
Des tigres! nous sommes loin de l’Ile-de-France.
Autour du bateau volent de noirs cormorans.
A déjeuner, une doctoresse énorme et asthmatique nous donne des
renseignements détaillés sur l’organisation des secours médicaux dans
la campagne russe. A l’entendre, la Russie serait, à ce point de vue-là
comme aux autres, à la tête de la civilisation. Nous avons la ressource
de ne pas la croire.
Dans l’après-midi, nous arrivons à Astara, frontière russe. Un plein
bateau d’officiels galonnés et dorés se détache du bord pour venir
à nous. Et c’est un examen minutieux des passagers. Je sors pour la
centième fois les passeports.
Nous sommes ancrés à près d’un kilomètre de la côte, car il y a peu
d’eau et notre vapeur ne peut approcher de terre. Le ciel s’est voilé
et les montagnes aussi.
A la nuit, nous repartons, pour Enzeli, cette fois.
Nous n’avons qu’une préoccupation: le temps qu’il fera demain. Si la
mer est forte, le bateau postal nous ramènera à Bakou. La déception
serait amère.
Nous consultons mon baromètre. Il baisse, et voici qu’une forte pluie
se met à tomber, cependant que le bateau commence à rouler. Nous nous
endormons tout de même...
[Illustration: L’arrivée en Perse.--Le port d’Enzeli.]
ENZELI, _9 mai, 5 heures du matin_.--Le temps est gris, des averses
légères tombent par moments; un vent d’est frais fouette la mer et
soulève des vagues pas bien terribles, assez pourtant pour que là-bas
la barre blanchisse d’écume et que nous soyons ballotés d’ici de
là. Mais le capitaine affirme que nous pourrons débarquer. La côte
est enveloppée de brumes et de bruines; on distingue vaguement des
bâtiments plats, une tour, des arbres. Nous regardons de tous nos yeux.
C’est la Perse, là devant nous, qui nous apparaît paradoxalement dans
les brouillards.
Des barques se détachent de terre et un vapeur minuscule qui est
bientôt à côté de nous, amarré à notre grand bateau. Oh! comme il monte
et comme il descend au flanc du paquebot postal! Jamais nous n’aurions
pu débarquer l’automobile. Bien heureux si nous pouvons passer
nous-mêmes sans nous casser quelque membre!
Nos malles et nos valises sont attachées et transbordées sans accident.
C’est notre tour maintenant. Il faut attendre le moment où le petit
bateau monte le long du nôtre; quand il est au haut de sa course, on
empoigne une barre de fer qui, en des temps plus cléments, sert à
supporter la tente-abri, deux matelots vous poussent; on saute; deux
autres matelots vous reçoivent tandis que le minuscule vapeur plonge à
nouveau au creux d’une vague.
Les jeunes femmes franchissent lestement le passage difficile et
nous voilà sur un pont étroit balayé par les lames; le vapeur file,
franchit la barre et, dix minutes après, nous sommes à quai, à Enzeli,
en Perse, enfin!
*
* *
Nous ne quittons pas notre bateau. Des fonctionnaires belges et
courtois, employés aux douanes de Sa Majesté, viennent nous saluer.
La foule qui les entoure est persane, vraiment persane. Quelques
hommes ont le bonnet national d’agneau frisé, noir et ras; d’autres
portent un feutre qui ressemble, sauf le respect que je vous dois, à
un pot de chambre sans bords; il est collé sur la tête et, des deux
côtés, s’échappent des touffes de cheveux qui couvrent les oreilles,
par lesquelles touffes le prophète enlèvera ses fidèles jusqu’en son
paradis, s’ils ont suivi ses commandements toutefois, cela s’entend.
Ces Persans sont vêtus pour la plupart de robes brunes et amples.
Quelques barbes couleur acajou clair ajoutent un charme nouveau
pour nous à cette foule exotique. Elle nous regarde avec une grande
curiosité; nous le lui rendons bien.
La Perse à Enzeli, cela ressemble à la Cochinchine.
Je n’ai pas été en Cochinchine, mais je me fais de ce pays une idée
d’autant plus claire qu’elle n’est contredite par aucun de ces petits
faits obstinés à ne pas se laisser classer dans les généralisations
rapides.
Un pays plat, du sable, des roseaux, des arbres très verts et beaucoup
d’eau; aux deux bords du large chenal qui met en communication avec la
mer le grand lac intérieur, le Mourdab, des paillotes sont construites
sur pilotis, de petites cases aux toits de chaume, ouvertes sur le
devant et ornées de nattes; sur les appontements de bois devant les
cases, des marchandises s’entassent. Des barques à fond plat les
apportent; les deux extrémités de ces jonques sont aiguës et relevées;
une grande voile carrée, haut placée, est déployée au vent.
[Illustration: Barque à voile sur le Mourdab.]
L’eau est grise, le ciel est gris et bas. Entre ces deux gris chauds,
les notes de couleur, les bruns divers des pilotis, des toits de
chaume, des cordages grêles et des mâts, le vert intense des roseaux
et des arbres, les tons jaunes d’une voile qui se reflète dans l’eau
calme, chantent délicieusement.
Des vols immenses de cormorans passent au ras des flots; par centaines,
ils vont en file, tournent et évoluent autour de nous.
Il fait lourd, fiévreux, humide.
Tout cela est extrêmement cochinchinois.
Nous traversons le Mourdab sur le petit paquebot qui remorque deux
jonques, une pour nos bagages, l’autre pour nous.
[Illustration: Nos barques persanes remorquées sur le Mourdab.]
Il bruine un peu: des vapeurs montent de la surface grise des eaux.
Nous buvons du thé sur le pont en suivant de l’œil les évolutions des
cormorans.
A l’embouchure de la rivière de Piré-Bazar, nous quittons le vapeur et
embarquons à bord des jonques. Huit grands gaillards, coiffés du feutre
sans bords, se mettent aux avirons et rament en se soulevant et se
laissant retomber sur les bancs. Ils sont bientôt en sueur.
La rivière serpente parmi les roseaux et les tiges de glaïeuls. De
petites tortues grimpent le long des rives. Des noisetiers, des
charmes poussent sur ses bords qu’anime tout un monde d’oiseaux que
nous troublons à peine: bécassines, hérons de toute espèce, milans et
faucons.
Bientôt la rivière devient trop étroite pour les avirons. Nos hommes
sautent à terre et, une corde étant attachée au haut du mât, nous
halent en prenant un pas de course accentué.
Pourquoi cette corde attachée au haut du mât? le mât plie, il va
casser. Et en effet, voilà qu’il cède et que nos huit haleurs sont
jetés la face dans la boue.
Ils n’en rattachent pas moins la corde aussi haut qu’ils peuvent monter.
Un instant après, nous croisons une jonque invraisemblablement pleine
de coffres bariolés, de caisses sur lesquelles sont assises des femmes
voilées et des hommes en robe, et nous comprenons le pourquoi de leur
manœuvre. La corde de la barque passe sous la nôtre et les bateaux se
croisent ainsi sans qu’on soit obligé de s’arrêter.
Nous voici enfin au terme de notre course à Piré-Bazar.
Imaginez dans un coude un peu élargi de la petite rivière, la confusion
la plus enchevêtrée de bateaux flancs à flancs. Nos rameurs trouvent
pourtant moyen de nous amener jusqu’à l’endroit où l’on peut débarquer.
[Illustration: L’atterrissage à Piré-Bazar.]
On jette une planche qui va du bateau à la terre. La terre, c’est de
la boue épaisse, gluante; les rives sont escarpées; nous avons bien de
la peine à arriver jusqu’au sol plat. Des voitures nous attendent et
une population de cochers et de débardeurs qui auraient vite fait de
voler une partie de nos bagages, si nous n’en surveillions pas avec
soin le débarquement.
[Illustration: Le débarquement à Piré-Bazar.]
Heureusement deux cosaques arrivent à cheval du consulat général de
Russie à Resht. Un cortège s’organise et nous voilà partis pour les
neuf kilomètres qui séparent Piré-Bazar de Resht.
La route est boueuse et défoncée par les pluies récentes. Nous aurions
fait une belle partie de dérapage en automobile.
A moitié chemin, nous sommes abordés par des cavaliers qu’envoie à
notre rencontre le gouverneur de la ville, un des fils du Chah.
Plus loin, un des grands fonctionnaires, le Salar, amiral (!)
autant que j’ai compris, de la flotte persane (!!) nous fait amener
des chevaux bellement caparaçonnés, et un des cavaliers qui les
accompagnent nous remet une lettre par laquelle le Salar nous apprend
qu’il met une de ses maisons à notre disposition. Mais nous serons à
Resht les hôtes de la Russie.
Nous avançons au pas sur la route aux ornières profondes et
traîtresses. Avec les cosaques qui nous précèdent, avec les écuyers qui
mènent à la main les chevaux couverts de riches caparaçons (l’étiquette
veut qu’ils nous accompagnent et que nous ne les montions pas) et les
cavaliers persans qui suivent nos quatre voitures, nous avons un peu
l’air d’un cirque forain faisant son entrée dans une ville nouvelle, et
nous échangeons de voiture à voiture des sourires amusés...
Vers midi, nous pénétrons dans un jardin où s’élève une grande maison
carrée en brique, à l’européenne; nous sommes au consulat impérial de
Russie.
Le consul général, M. Olférieff, nous y reçoit de la façon la plus
aimable. Il nous offre ce qu’il a: de grandes chambres vides, et nous
voyons aussitôt que le lit de camp n’est pas un luxe inutile en Perse,
mais le plus nécessaire des meubles.
*
* *
Resht est la capitale du Ghilan, province qui longe au sud-ouest la mer
Caspienne. Ce pays situé au pied de la grande chaîne qui nous sépare
du haut plateau de l’Iran est humide, chaud, riche et malsain.
Un proverbe persan dit: «Si tu as un ennemi, fais-le nommer gouverneur
du Ghilan.»
Rien ne contredit plus fortement que ce pays l’idée qu’on se crée à
l’avance de la Perse. Enzeli-Resht c’est un paradis de verdure, d’eaux
dormantes, de rizières, de nénuphars, de roseaux, d’iris, de lis et de
marguerites si hautes qu’on pourrait s’y perdre.
Pierre Loti revenant d’Ispahan a traversé Resht. Il ne s’y est pas
arrêté, il ne l’a pas vu. Me voilà donc à mon aise pour lui déclarer,
et au monde entier, que Resht est ce qu’il y a de plus beau en Perse.
C’est du moins l’opinion d’Emmanuel Bibesco.
La ville, qui est considérable, est tout entourée d’eau, de jardins,
d’allées d’arbres très vieux. Il semble qu’on soit dans un parc très
vaste aux aspects divers. Le bazar qui n’est pas couvert, est plein
d’animation et de pittoresque. Nous nous y promenons en voiture avec
les cosaques d’usage, non point qu’il y ait aucun danger ici (comme l’a
dit l’habitant de Bakou: «En Perse vous serez en sûreté!»). Mais nous
sommes les hôtes de la Russie, et il convient de ne faire rien pour
diminuer le prestige des Européens.
[Illustration: Dans le bazar à Resht.]
Le bazar, ce sont des rues étroites bordées d’échoppes à la devanture
ouverte. Ici l’on vend les velours de Resht; le travail de Resht, c’est
de broder d’or des velours fabriqués ici même; la matière est riche, le
goût n’en est pas exquis; plus loin ce sont des tapis, dont il n’y a
pas un grand choix, car les tapis de Perse qui arrivent par caravanes
sont menés directement à Enzeli et de là à Bakou. Des marchands sont
assis sur le seuil de leur boutique et fument le kelyan, tandis que,
dans la rue étroite, des femmes strictement voilées, et dont les
yeux même sont couverts, achètent des étoffes dont elles se pareront
à domicile seulement, car une fois sorties de chez elles leur tenue
est d’une uniformité impressionnante et laide. Des âniers poussent
à travers la foule des petits ânes gris et doux aux bâts richement
brodés; des coups de soleil (car nous avons le soleil maintenant)
tombent violemment sur les faïences bleues des tours qui, ici et là,
sont élevées dans le bazar.
Nous passons devant le palais du gouverneur, fils du Chah, admirons
le pittoresque et la fantaisie individuelle de l’uniforme militaire
persan, longeons une petite mosquée basse et arrivons sur une place où
un grand concours de peuple est assemblé.
Nos voitures s’arrêtent; des rangées de femmes voilées sont assises
le long d’un bâtiment à colonnades de bois; des hommes et des enfants
forment les trois autres côtés d’un carré dont le centre est laissé
libre; une petite estrade y est élevée. Des personnages s’y tiennent
debout ou assis. Nous tressaillons de joie, car il n’y a aucun doute,
nous assistons à la représentation d’un de ces _taziehs_, ou mystères
persans, sur lesquels Gobineau a écrit des pages émouvantes.
Nous nous approchons un peu. Sur l’estrade, le sakou, voici «les gens
de la Tente», les infortunés Alydes; l’imam Hussein, les femmes,
leurs enfants; ils sont dans la morne plaine de la Kerbela, sous un
soleil accablant, dévorés par la soif. Autour d’eux les troupes du
Khalife Yezyd, prêtes à les massacrer. Je vois le tas de paille haché
qui représente le sable du désert. Avant de parler, l’acteur va en
prendre une poignée qu’il se répand sur la tête. Ainsi est créé, par
la plus absolue et la plus simple à la fois des conventions, le décor
nécessaire. J’entends le nasillement des acteurs, il semble que je vais
deviner les paroles tragiques de ce drame où la religion et la patrie
sont également intéressées.
Les Persans devant nous se sont courtoisement écartés; nous en
profitons pour prendre quelques photographies qui nous seront
précieuses.
Bientôt tous les spectateurs nous ont vus. Faut-il l’avouer? Ils sont
plus attentifs à notre présence qu’au drame sacré. Leur regard ne va
pas à la scène, mais s’attache à nous. Leur distraction sacrilège n’est
pas du goût du grand mollah de Resht qui assiste à la représentation.
Indigné, il se lève et adresse un véhément discours à la foule, lui
reproche sa curiosité profane pour des gens «impurs», des Européens
maudits, qui doivent être en abomination aux fidèles musulmans.
[Illustration: Un _Tazieh_ ou représentation d’un mystère persan
à Resht.
Nous avons juste le temps de le photographier avant que le
_mollah_ s’indigne et nous oblige à quitter la place.]
L’interprète du consulat nous fait signe qu’il faut nous retirer ou que
les choses pourraient se gâter.
Alors nous remontons en voiture, très désolés, tandis que toutes les
figures des femmes--un carreau blanc entouré d’un voile noir--se
tournent du même mouvement vers nous pour nous voir partir.
Nous allons dans la campagne autour de Resht en suivant des allées
d’ormeaux centenaires le long de rivières à l’eau glauque. Le soleil a
mangé les brumes. Nous voyons au sud les montagnes élevées que demain,
Emmanuel Bibesco et moi commencerons à gravir pour gagner Téhéran.
Elles sont couvertes de forêts épaisses; d’ici, la haute barrière qui
nous sépare du plateau central de la Perse semble infranchissable.
[Illustration: Vieux pont à Resht sur la rivière de Piré-Bazar.]
On nous arrête devant le jardin d’un riche Persan; c’est sa propriété
de campagne. Nous sommes déjà au courant des habitudes persanes si
hospitalières. Où que vous le vouliez, vous pouvez entrer. Le maître de
la maison se retirera pour vous laisser jouir de sa maison ou de son
jardin. S’il apparaît, ce n’est que plus tard pour offrir du café ou
des glaces.
Nous nous promenons dans les allées, sous les lilas fleuris ombrageant
des parterres de lis. Puis nous visitons la maison, meublée, hélas!
comme toutes les demeures des riches Persans, à l’européenne. Seuls
les tapis sont du pays; un petit hammam est construit à côté de
l’habitation.
Le maître de la maison arrive; il parle français et nous fait servir
des rafraîchissements, puis se promène avec nous et nous donne des
fleurs.
La vue de la terrasse est belle sur le pays boisé, qui s’en va
jusqu’aux montagnes bleuies par le lointain. Nous demandons à notre
hôte s’il habite cette propriété.
--J’ai cette maison à la campagne pour venir entendre chanter le
rossignol le soir, au printemps, répond-il.
Nous rentrons au consulat, le soleil est couché. L’humidité monte de
terre et des rizières qui nous entourent. Des vapeurs légères comme des
voiles diaphanes de fées planent sous les arbres immobiles de ce parc
endormi. On entend le cri flûté, net et fort, d’un crapaud. La lune est
haut dans le ciel.
Et le soir, des clochettes lentes et cadencées sur un rythme nouveau,
sonnent sur la route qui borde le jardin. Elles sont au cou des
chameaux qui arrivent en longues files de Kaswyn ou d’Hamadan. Les
caravanes ne voyagent qu’une fois le soleil couché, car déjà la
chaleur est de jour trop forte. Et nous entrevoyons, entre les arbres,
de grandes formes mystérieuses qui passent, comme balancées par une
houle marine. Cette fois-ci c’est bien l’Orient, ce bruit émouvant des
clochettes graves.
Nous avons du reste le loisir de l’entendre plus d’une fois dans la
nuit. Car c’est la première fois que nous couchons sur nos lits de
camp. Dure affaire! Nous nous y habituerons.
_Mercredi 10 mai._--Nous sommes sans nouvelles de Keller qui a dû
s’embarquer à Bakou avec la grande Mercédès.
Emmanuel Bibesco et moi décidons de prendre les devants et de partir
pour Téhéran en voiture persane. Nos compagnons nous rejoindront
peut-être sur route, en tous cas, dans la capitale.
Pour aller de Resht à Téhéran, nous suivrons la fameuse route
construite il y a peu d’années, non par le gouvernement, mais par
une compagnie russe qui en a obtenu la concession. Elle a trois cent
trente-sept verstes de Piré-Bazar à Téhéran et monte jusqu’à plus de
quinze cents mètres. Elle a coûté près de vingt millions de francs.
C’est une route à péage; les voitures et les caravanes paient un droit
qui est, pour une voiture à quatre chevaux, de huit tomans. Le toman
vaut nominalement dix krans ou francs, mais un change désastreux pour
les Persans a fait tomber cette année-ci le kran à quarante centimes
et le toman, par conséquent, à quatre francs. Les frais d’entretien
de la route sont considérables, car le climat est mauvais. On passe
brusquement de pluies diluviennes à une sécheresse de six mois; au
printemps, les neiges fondent en quelques heures sous l’action d’un
soleil brûlant, et les torrents qui descendent des montagnes dénudées
grossissent et deviennent d’impétueuses rivières.
Aussi la compagnie russe perd-elle de l’argent. Mais elle espère se
rattraper avec le port d’Enzeli dont elle a obtenu la concession. Elle
construit une longue jetée à l’abri de laquelle les bateaux pourront se
mettre à quai. Dans quelques années, les voyageurs ne connaîtront plus
les incertitudes du débarquement en pleine mer à Enzeli.
Financièrement la route est donc pour l’instant une mauvaise affaire,
mais elle en est une excellente au point de vue politique et sert
merveilleusement les vues de la Russie.
Grâce à cette route qui lui appartient, la Russie pourrait en cas de
besoin amener en quelques jours un corps d’armée de Bakou jusqu’aux
portes fragiles et émaillées de Téhéran.
En état de paix, la Russie a une route sûre pour ses marchandises.
Aucun transit européen n’est permis à travers le Caucase à destination
de la Perse. La Russie a évincé, à l’aller, toute concurrence et, au
retour, elle bénéficie du transit de la plus grande partie du commerce
persan.
Les voyageurs passent maintenant tous par Resht. C’est donc sur une
route russe qu’on arrive dans la capitale de la Perse. A chaque relais,
on trouve un maître de poste qui parle russe. A chaque cinquante
kilomètres s’élève une maison de péage, zastava, dirigée par des
Russes. Le téléphone va de zastava en zastava jusqu’au cabinet de notre
très puissant hôte, le consul général de Russie.
On a ainsi l’impression, entre la Caspienne et Téhéran, de n’avoir pas
quitté, politiquement au moins, l’empire immense des Tsars.
*
* *
Nous avons commandé notre voiture pour huit heures du matin, le
mercredi. C’est un Russe qui est concessionnaire des chevaux de poste
et des voitures. Il fournit de dangereux véhicules et des chevaux
fatigués. Une voiture pour deux personnes avec peu de bagages coûte
près de sept cents krans de Resht à Téhéran, plus quatre-vingts krans
de droit de péage, plus deux à trois krans de pourboire au cocher
nouveau à chaque relais.
La poste met à peu près cinquante heures entre Resht et Téhéran, en ne
s’arrêtant que pour changer de chevaux. Mais nous ne sommes pas des
colis postaux et décidons de voyager confortablement, c’est-à-dire de
coucher deux fois en route, à Mendjil le premier soir, à Kaswyn le
second. Nous arriverons le troisième jour à Téhéran, _in ch’Allah_, si
Dieu veut.
A dix heures enfin, la voiture est là. C’est une antique berline dont
les ressorts sont entourés de cordes; la capote ne peut se fermer qu’au
quart; quant aux portières, il doit y avoir cinquante ans qu’elles
n’ont été ouvertes. Nous en sommes quittes pour passer par dessus.
Nos valises sont amarrées à côté du cocher et sur le siège de devant.
Nos amis nous entourent et nous regardent avec envie. Nous voyagerons
en Perse avant eux!
Tout est prêt. Le cocher, un grand diable basané, coiffé d’un feutre,
est à la tête de ses chevaux auxquels il sifflote un air mystérieux que
nous entendrons plus d’une fois sur les routes persiques. Il a refusé
de s’occuper de nos bagages, alléguant que s’il quittait sa place
devant les chevaux, ceux-ci s’enfuiraient au galop.
Maintenant, il faut qu’il vienne prendre les rênes. Il met deux
cosaques devant ses bêtes, saute sur le siège, crie de lâcher tout,
nous nous cramponnons à la capote... et les quatre chevaux, les
oreilles basses, s’en vont au petit trot ralenti le long de la route
qui mène à Téhéran. Les pauvres bêtes sont déjà accablées de fatigue.
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