Un voyage! il ne faudrait l’écrire que pour soi.
Le voyage donne à l’homme une des plus belles ivresses qu’il puisse
éprouver. Découvrir des paysages nouveaux dans une succession rapide,
traverser des villes jadis prospères aujourd’hui mortes, courir aux
temples dont en pensée on habita les portiques et ne voir que des
pierres éparses, trouver le désert et la solitude là où vécurent des
peuples puissants, aller plus loin, toujours plus loin, être celui qui
ne s’arrête pas, qui passe parmi les vivants et au milieu des ruines,
sentir qu’à peine vous les avez possédés ces paysages meurent pour
vous, que vous ne les reverrez jamais,--quelle joie et quelle angoisse
passionnée!
Je ne sens tout le prix que des choses qui m’échappent. Je cours à
elles avec fièvre, mais c’est au moment où je les perds que je les aime
le plus fortement.
Peut-être est-ce là le secret de l’ivresse du voyage?
Mais comment la communiquer à l’aide de mots à qui reste dans son
fauteuil?
Nous avons été jusqu’au centre de la Perse cueillir dans leur gloire
les roses d’Ispahan.
Nous avions choisi des moyens de transport difficiles. Au lieu de
gagner Bakou par train, nous avions décidé de faire une partie du
trajet, la plus longue possible, en automobile.
Ainsi avons-nous traversé une contrée qui sera longtemps encore une
_terra incognita_ pour les automobiles, la Bessarabie; nous avons
visité la Crimée à la belle corniche; au Caucase, la pluie et la neige,
plus que les récoltes, nous arrêtèrent; après quelques excursions
autour de Batoum et de Koutaïs, nous avons pris le train, et les autos
aussi; en Perse, tandis que l’un de nous s’efforçait en vain de passer
en machine les infranchissables montagnes qui défendent près de Tabriz
le haut plateau de l’Iran, nous atteignions en automobile la seconde
ville sainte de l’empire des Chahs, Koum, où repose sous la coupole
dorée d’une mosquée hautaine sainte Fatmeh, sœur de l’imam Réza dont
le corps rend Mesched sacrée. A Koum, la benzine nous fit défaut. Nous
connûmes les horreurs de la traversée du désert en diligence persane
avant d’atteindre le paradis d’Ispahan.
Et étant arrivés là-bas dans la sixième semaine du voyage, après avoir
vaincu de grandes difficultés et enduré des souffrances variées, nous
nous sommes sentis très loin de Paris et des nôtres, «tant à cause de
l’énorme distance des lieux que de l’interposition des grands fleuves,
empêchement des déserts et objection des montagnes.»
Nous avons vécu à Ispahan une semaine inoubliable.
*
* *
Nous emmenions deux jeunes femmes avec nous, ou plutôt nous
emmenaient-elles, tant étaient vifs leur enthousiasme, leur gaîté, leur
courage, leur volonté d’arriver quand même.
Ces jeunes femmes étaient habituées à la paresse, au confort, au luxe.
Elles ont connu les nuits sans sommeil, les nourritures insuffisantes,
les gîtes malpropres, le froid de l’aube, le vent glacé dans les
montagnes et la chaleur qui monte du désert à midi si forte qu’on
reste engourdi et qu’on voudrait mourir...
Elles ont été à Ispahan.
Et nous en sommes tous revenus.
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* *
Au retour, je montrais des photographies de notre voyage à une jeune
femme qui a dans les lettres le nom le plus glorieux d’aujourd’hui.
Comme elle les regardait, elle s’écria:
--Mais vous êtes, vous et vos compagnons, dans chacune de ces
photographies. Parmi ces ruines, ces paysages et ces Persans, je vous
retrouve partout.
C’est vrai. Et dans ce livre il en sera de même. Je voudrais animer
les ruines, les paysages, les hommes, et montrer, au milieu d’eux, les
voyageurs que nous avons été.
*
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Rentré à Paris, on m’a demandé:
--Vaut-il la peine d’aller à Ispahan?
J’ai répondu de la façon suivante:
--John W. Robinson, de Birmingham, ayant gagné beaucoup d’argent décida
de se retirer des affaires. Et comme il s’ennuyait, il voyagea. Il
ne s’intéressait qu’à ce qui avait été l’occupation de toute sa vie.
Aussi visita-t-il les villes étrangères seulement pour voir comment s’y
pratiquait le commerce des fers et aciers qui avait été le sien. Il
arriva en Perse et, après beaucoup de fatigues, gagna Ispahan. Il se
fit conduire au bazar et, l’ayant parcouru, ne prit qu’une note sur son
carnet, celle-ci:
«Le marché des fers et aciers à Ispahan ne vaut pas la peine qu’on a de
s’y rendre.»
Cette brève histoire renferme une moralité.
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Comment sept personnes raisonnables prirent-elles la résolution d’aller
à Ispahan en automobile?
Le désir de voyager en auto ailleurs que sur la route qui mène de
Toulon à Nice, incita un de mes amis, le prince Emmanuel Bibesco, à
parcourir la corniche de la Crimée. Il la visita d’abord sans quitter
son domicile, en lisant son Bædeker et en regardant les cartes. Le
Bædeker lui apprit, entre autres choses, qu’il y a un service de
bateaux de Sébastopol à Batoum au Caucase. C’est à ce moment, vers le
1er janvier 1905, qu’il m’en parla.
Il faudrait ne rien savoir de la géographie pour ignorer que le Caucase
est un pays de montagnes admirables et que les Russes y ont construit
des routes. Nous voici donc voyageant au Caucase (toujours de la même
paresseuse manière), remontant les vallées, franchissant les cols, nous
reposant dans les villes. Et nous arrivons sur la carte à Bakou. La mer
Caspienne nous arrête. Nous passons quelques jours dans la ville du
pétrole.
Puis Emmanuel Bibesco revient me voir.
--Savez-vous où est Resht? me dit-il.
--Resht en Perse?
--Resht en Perse.
--Pas très loin de la mer Caspienne, au sud.
--Souvenez-vous que nous sommes à Bakou.
--Je vois les patrouilles de cosaques dans les rues.
--Des bateaux à vapeur vont deux fois par semaine de Bakou à Enzeli,
port de Resht...
Mon cœur commence à s’agiter.
--Et de Resht à Téhéran, continue-t-il, les Russes ont construit
une route excellente de trois cent vingt-cinq kilomètres, où les
automobiles...
--N’en dites pas davantage. Quand partons-nous?
Il fallut trois mois pour préparer ce départ.
*
* *
Entre temps la révolution commençait en Russie. Les journaux
étaient pleins des pires nouvelles. Celles qui venaient du sud nous
intéressaient particulièrement. On annonçait à Odessa la grève
générale; Odessa était une de nos étapes. A Sébastopol, des émeutes
éclataient dans les arsenaux; nous devions toucher à Sébastopol.
Au Caucase, ce n’étaient que brigandages sur les routes, massacres
dans les villes, pillage et assassinat partout, l’état de siège dans
chaque gouvernement, l’anarchie régnant à Batoum, et les paysans de
Gori révoltés proclamaient la République. Nous ne pouvions éviter de
traverser le Caucase pour nous rendre en Perse.
Chaque jour les journaux donnaient deux colonnes de dépêches lugubres
sur les choses russes. Il suffisait que nous missions une ville sur
notre itinéraire pour qu’il lui arrivât malheur. Ainsi de Yalta. A
peine avions-nous décidé de visiter Yalta, qu’elle était pillée...
Aussi les gens sages hochaient la tête, et lorsqu’ils apprenaient que
nous emmenions deux jeunes femmes avec nous, ils nous traitaient de
fous.
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Pourtant rien ne nous retint. Aux premiers jours d’avril, nous étions
tous à Bucarest. Et c’est là que je vais vous présenter nos compagnons
de route: le prince Georges V. Bibesco, sportsman émérite et fils
d’un Bibesco doublement français, par les deux guerres auxquelles il
prit part, celle du Mexique, celle de 1870; sa très jeune femme qui
eut toujours avec elle,--où les trouvait-elle dans le désert?--des
fleurs, et qui autant que les fleurs aime les vers, jusqu’à en faire
de fort beaux; sa cousine Mme Michel C. Phérékyde et le mari de la dite
cousine, ancien élève de Louis-le-Grand; le prince Emmanuel Bibesco, le
fauteur de ce voyage qui, en Russie et au Caucase, porta le poids et la
responsabilité de notre expédition; M. Léonida, sportsman roumain, plus
tenace, on le verra, qu’un boule-dogue; moi.
En outre trois mécaniciens, Keller, suisse, Eugène, français, qui
n’aime pas la mer, et le mélancolique Giorgi, roumain. Plus d’une fois,
ils s’étonneront et ne comprendront pas que ce soit pour notre plaisir
que nous voyagions ainsi.
N’oublions pas enfin les trois vaillants automobiles qui nous ont
portés: une Mercédès 40-chevaux 1904, châssis court, découverte;
une Mercédès 20-chevaux, une Fiat, 16-chevaux, même année, mêmes
caractéristiques.
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Et maintenant partons sur les routes vers ces pays de nous inconnus et
vers les aventures.
[Fleuron]