«Sa mère?...
--Il n'y a pas trois jours que j'ai vu sa mère.
--Ah! dit M. Jaggers.
--Et vous aussi, vous l'avez vue, monsieur, et plus récemment encore.
--Ah! dit M. Jaggers.
--Peut-être en sais-je plus de l'histoire d'Estelle que vous n'en savez
vous-même, dis-je: je connais aussi son père.»
Il y eut un certain temps d'arrêt dans les manières de M. Jaggers; il
était trop maître de lui-même pour les changer; mais il ne put
s'empêcher de faire un indéfinissable mouvement d'attention; puis il
m'assura qu'il ne savait pas qui était son père. J'avais soupçonné que
Provis n'était devenu le client de M. Jaggers qu'environ quatre ans plus
tard, et qu'il n'avait plus alors aucune raison de faire valoir son
identité. Mais je n'avais pu être certain de cette ignorance de M.
Jaggers auparavant, bien que j'en fusse parfaitement certain alors.
«Ainsi, vous connaissez le père de la jeune dame, Pip? dit M. Jaggers.
--Oui, répondis-je, et il s'appellde la Nouvelle Galles du Sud.»
M. Jaggers lui-même tressaillit quand je dis ces mots. C'était le plus
léger tressaillement qui pût échapper à un homme, le plus soigneusement
réprimé et le plus vite étouffé, mais il eut un tressaillement, bien
qu'il le cachât en partie en le confondant avec le mouvement qu'il fit
pour prendre son mouchoir dans sa poche. Il me serait impossible de dire
comment Wemmick reçut cette nouvelle. J'évitai de le regarder en ce
moment, de peur que la finesse de M. Jaggers ne découvrît qu'il y avait
eu entre nous quelque communication qu'il ignorerait.
«Et les preuves, Pip? demanda M. Jaggers d'une manière calme, en
arrêtant son mouchoir à mi-chemin de son nez. Est-ce Provis qui prétend
cela?
--Il ne le dit pas, dis-je, il ne l'a jamais dit, il ne connaît rien et
il ne croit pas à l'existence de sa fille.»
Pour une fois, le puissant mouchoir de poche manqua son effet. Ma
réponse avait été si inattendue, que M. Jaggers remit le mouchoir dans
sa poche, sans compléter l'acte ordinaire, se croisa les bras, et me
regarda avec une froide attention, bien qu'avec un visage impassible.
Je lui dis alors tout ce que je savais et comment je le savais, avec la
seule réserve que je lui laissai croire que je tenais de miss Havisham
ce qu'en réalité je tenais de Wemmick. J'agis même avec beaucoup de
prudence à cet égard; je ne regardai pas une seule fois du côté de
Wemmick avant d'avoir fini tout ce que j'avais à dire, et j'avais,
pendant un moment, soutenu en silence le regard de M. Jaggers. Quant à
la fin je tournai les yeux du côté de Wemmick, je vis qu'il avait retiré
sa plume de sa bouche, et qu'il était occupé au bureau.
«Ah! dit enfin M. Jaggers en se rapprochant des papiers qui se
trouvaient sur la table, où étions-nous, Wemmick, quand M. Pip est
entré?»
Mais je ne pouvais pas me laisser ainsi mettre de côté, et je lui
adressai un appel passionné, presque indigné, pour être plus franc et
plus généreux avec moi. Je lui rappelai les fausses espérances par
lesquelles j'avais passé, la longueur du temps qu'elles avaient duré, la
découverte que j'avais faite, et je fis allusion au danger qui pesait
sur mon esprit. Je me représentai comme étant certainement bien digne
d'un peu de confiance de sa part, en retour de la confidence que je
venais de lui faire. Je dis que je ne le blâmais pas, que je ne le
soupçonnais pas, que je ne me défiais pas de lui; mais que j'avais
besoin qu'il m'assurât de la vérité, et que s'il me demandait pourquoi
j'en avais besoin, et pourquoi je pensais y avoir des droits, je lui
dirais, quoique ces pauvres rêves lui importassent peu: que j'avais aimé
Estelle longtemps et tendrement, et que, bien que je l'eusse perdue, et
que je dusse vivre dans l'abandon, tout ce qui la concernait m'était
encore plus proche et plus cher que tout autre chose au monde. Voyant
que M. Jaggers se tenait immobile et silencieux, et apparemment
insensible à cet appel, je me tournai vers Wemmick et dis:
«Wemmick, je vous sais un coeur tendre, j'ai vu votre charmant intérieur
et votre vieux père, et tous les plaisirs innocents dans lesquels vous
reposez votre vie affairée; je vous supplie de dire un mot à M. Jaggers,
et de lui représenter que, tout bien considéré, il doit être plus ouvert
avec moi!»
Je n'ai jamais vu deux hommes se regarder d'une manière plus
extraordinaire que M. Jaggers et Wemmick après cette apostrophe. D'abord
l'idée que Wemmick allait être remercié de sa place me traversa
l'esprit, mais elle s'évanouit quand je vis M. Jaggers céder à quelque
chose comme un sourire, et Wemmick devenir plus hardi.
«Qu'est-ce que tout cela? dit M. Jaggers, vous avez un vieux père et
vous vous livrez à des plaisirs innocents?
--Eh bien! je ne les apporte pas ici.
--Pip, dit M. Jaggers en posant sa main sur mon bras et souriant
ouvertement, cet homme doit être le menteur le plus rusé de tout
Londres.
--Pas le moins du monde, répondit Wemmick s'enhardissant de plus en
plus, je crois que vous en êtes un autre.»
Ils échangèrent encore une fois leurs singuliers regards, chacun
paraissant craindre que l'autre ne l'emportât sur lui.
«Vous avez un intérieur charmant?
--Puisque cela ne gêne pas les affaires, repartit Wemmick, qu'est-ce que
cela vous fait? Maintenant que je vous regarde, monsieur, je ne serai
pas étonné si un de ces jours vous cherchez à avoir un intérieur
agréable quand vous serez fatigué du travail.»
M. Jaggers fit deux ou trois signes de tête rétrospectifs et poussa un
soupir.
«Pip, dit-il, ne parlons plus de ces pauvres rêves, vous en savez sur
ces sortes de choses plus que moi, car vous avez une expérience plus
fraîche. Mais, à propos de cette autre affaire, je vais vous faire une
supposition, mais faites attention que je n'admets rien.»
Il attendit que je déclarasse que je comprenais parfaitement qu'il avait
expressément signifié qu'il n'admettait rien.
«Maintenant, Pip, dit M. Jaggers, supposez qu'une femme, dans des
circonstances semblables à celles que vous avez mentionnées, ait tenu
son enfant caché et ait été obligée de communiquer le fait à son conseil
légal, sur l'observation faite par celui-ci, qu'il doit tout savoir pour
régler la latitude de sa défense, tout, même ce qui concerne l'enfance;
supposez qu'à la même époque le conseil ait eu mission de trouver un
enfant qu'une dame riche et excentrique voulait adopter et élever....
--Je vous suis, monsieur.
--Supposez que le conseil vécût dans une atmosphère de mal et que tous
les enfants qu'il voyait étaient destinés, en grand nombre, à une perte
certaine.... Supposez qu'il voyait souvent des enfants jugés
solennellement par une cour criminelle où il fallait les soulever pour
qu'on les aperçût.... Supposez qu'il en vît habituellement un grand
nombre emprisonnés, fouettés, transportés, négligés, repoussés, ayant
toutes les qualités requises par le bourreau, et grandissant pour la
potence... Supposez qu'il avait raison de regarder presque tous les
enfants qu'il voyait dans sa vie d'affaires comme autant de frai qui
devait éclore en poissons destinés à venir dans ses filets pour être
poursuivis et défendus: parjures, orphelins, endiablés d'une manière ou
d'une autre....
--Je vous écoute, monsieur.
--Supposez, Pip, que dans le nombre il y avait une jolie petite fille
qu'on pouvait sauver, que son père croyait morte et pour laquelle il
n'osait faire aucune démarche, et à la mère de laquelle le conseil légal
avait le droit de dire: «Je sais ce que vous avez fait et comment vous
l'avez fait; vous êtes arrivée de telle ou telle manière; voilà comment
vous avez attaqué, voilà comment on s'est défendu. Vous avez été çà et
là. Vous avez fait telle et telle chose pour détourner les soupçons. Je
vous ai suivie à la piste partout, et je puis le dire à vous et à tous,
séparez-vous de l'enfant, à moins qu'il ne soit nécessaire de la
produire pour nous sauver. Si vous êtes sauvée, votre enfant est sauvée
aussi; si vous êtes perdue, votre enfant est encore sauvée.» Supposez
que tout cela fût fait et que la femme fût acquittée?
--Mais si je n'admets rien de tout cela?
--Si vous n'admettez rien de tout cela?»
Et Wemmick répéta:
«Vous n'admettez rien de tout cela?
--Supposez, Pip, que la passion et la crainte de la mort aient un peu
ébranlé l'intelligence de cette femme, et que lorsqu'elle fut rendue à
la liberté elle se soit retirée du monde et soit venue demander un asile
à son conseil.... Supposez qu'il l'ait prise et qu'il ait su contenir
l'ancienne nature sauvage et violente de sa cliente toutes les fois
qu'elle faisait mine de reparaître, en conservant sur elle son ancien
pouvoir. Comprenez-vous ce cas imaginaire?
--Parfaitement.
--Supposez que l'enfant grandît et fît un mariage d'argent; que la mère
vécût encore, que le père vécût encore, que le père et la mère, inconnus
l'un à l'autre, demeurassent à des milles de stades ou de mètres, comme
vous voudrez, l'un de l'autre; que le secret fût encore un secret,
excepté pour vous qui en avez eu vent: gardez-le vous-même en ce dernier
cas avec beaucoup de soin.
--Je le ferai.