CHAPITRE XXI.

Quel était mon but, en montrant tant de chaleur à chercher et à prouver

la parenté d'Estelle? Je ne saurais le dire. On verra tout à l'heure que

la question ne se présentait pas à moi sous une forme bien distincte,

jusqu'à ce qu'elle me fût formulée par une tête plus sage que la mienne.

Mais quand Herbert et moi eûmes terminé notre conversation, je fus saisi

de la conviction fiévreuse, que je ne devais pas me reposer un instant,

mais que je devais voir M. Jaggers, et arriver à apprendre l'entière

vérité. Je ne sais réellement pas si je sentais que je faisais cela pour

Estelle, ou si j'étais bien aise de reporter sur l'homme à la

conservation duquel j'étais intéressé, quelques rayons de l'intérêt

romanesque qui l'avait si longtemps enveloppée. Peut-être cette dernière

supposition est-elle plus près de la vérité.

Quoi qu'il en soit, j'eus bien de la peine à me retenir d'aller dans

Gerrard Street ce soir-là. Herbert me représenta que si je le faisais,

je serais probablement obligé de garder le lit, et par conséquent

incapable d'être utile lorsque la sûreté de notre fugitif dépendrait de

moi. Ces sages conseils parvinrent seuls à calmer mon impatience. En

répétant plusieurs fois que, quoi qu'il pût arriver, je devais aller

chez M. Jaggers le lendemain, je consentis enfin à rester tranquille, à

laisser panser mes blessures et à rester à la maison. De grand matin, le

lendemain, nous sortîmes ensemble, et, au coin de Giltspur Street, près

de Smithfield, je laissai Herbert prendre le chemin de la Cité, et je me

dirigeai vers la Petite Bretagne.

Il y avait des jours périodiques où M. Jaggers et Wemmick passaient en

revue les comptes de l'étude, arrêtaient les balances et mettaient tout

en ordre. Dans ces occasions, Wemmick portait ses livres et papiers dans

le cabinet de M. Jaggers, et un des clercs du premier étage descendait

dans le premier bureau. En voyant ce clerc à la place de Wemmick, ce

matin-là, j'appris que c'était le jour des balances; mais je n'étais pas

fâché de trouver M. Jaggers et Wemmick ensemble; car Wemmick verrait

alors par lui-même que je ne disais rien qui pouvait le compromettre.

Mon apparition, avec mon bras en écharpe et mon paletot jeté sur mes

épaules, favorisa mon projet. Quoique j'eusse adressé à M. Jaggers un

récit succinct de l'accident, aussitôt que j'étais arrivé en ville, il

me restait maintenant à lui donner tous les détails; et la singularité

de la circonstance rendit notre conversation moins sèche, moins roide,

et moins strictement judiciaire qu'elle ne l'était habituellement.

Pendant que je narrais le désastre, M. Jaggers, selon son habitude, se

tenait devant le feu. Wemmick se penchait sur le dos de sa chaise en me

regardant fixement, les mains dans les poches de son paletot, et sa

plume horizontalement placée dans la bouche. Les deux ignobles bustes,

toujours inséparables dans mon esprit des débats officiels, paraissaient

se demander en eux-mêmes s'ils ne sentaient pas le feu en ce moment.

Mon récit terminé et les questions épuisées, je produisis l'autorisation

de miss Havisham de recevoir les neuf cents livres pour Herbert. Les

yeux de M. Jaggers rentrèrent un peu plus profondément dans sa tête

quand je lui tendis les tablettes; mais bientôt, il les fit passer à

Wemmick en lui recommandant de préparer le bon sur le banquier pour

qu'il y apposât sa signature. Pendant que cela s'exécutait, je regardais

Wemmick qui écrivait, et M. Jaggers qui me regardait, en s'appuyant et

en s'inclinant sur ses bottes bien cirées.

«Je suis fâché, Pip, dit-il en mettant le bon dans ma poche quand il

l'eut signé, que nous n'ayons rien à faire pour vous.

--Miss Havisham a eu la bonté de me demander, répondis-je, si elle

pouvait faire quelque chose pour moi, et je lui ai dit que non.

--Chacun doit connaître ses affaires,» dit M. Jaggers.

Les grandes espérances · 第 73 / 87 题