J'avais vingt-trois ans, et pas un seul mot n'était venu m'éclairer sur
mes espérances, et mon vingt-troisième anniversaire était passé depuis
une semaine. Il y avait plus d'un an que nous avions quitté l'Hôtel
Barnard. Nous habitions dans le quartier du Temple, nos chambres
donnaient sur la rivière.
M. Pocket et moi nous avions depuis quelque temps cessé nos relations
primitives, bien que nous continuassions à être dans les meilleurs
termes. Malgré mon inhabileté à m'occuper de quelque chose, inhabileté
qui venait, je l'espère, de la manière incomplète et irrégulière avec
laquelle je disposais de mes ressources, j'avais du goût pour la
lecture, et je lisais régulièrement un certain nombre d'heures par jour.
L'affaire d'Herbert allait de mieux en mieux, et tout continuait à
marcher pour moi, comme je l'ai dit à la fin du dernier chapitre.
Les affaires d'Herbert l'avaient envoyé à Marseille. J'étais seul, et je
me trouvais tout triste d'être seul. Découragé et inquiet, espérant
depuis longtemps que le lendemain ou la semaine suivante éclairerait ma
route, et depuis longtemps toujours désappointé, je ressentais avec
tristesse l'absence du joyeux visage et de la réplique toujours prête de
mon ami.
Il faisait un temps affreux, orageux et humide, et la boue, la boue,
l'affreuse boue était épaisse dans toutes les rues. Depuis plusieurs
jours, un immense voile de plomb s'était appesanti sur Londres, venant
de l'Est, et il s'étendait sans cesse, comme si dans l'Est il y avait
une éternité de nuages et de vents. Si furieuses avaient été les
bouffées de la tempête, que les hautes constructions de la ville avaient
eu le plomb arraché de leurs toitures. Dans la campagne, des arbres
avaient été déracinés et des ailes de moulin emportées. De tristes
nouvelles arrivaient de la côte, on annonçait des naufrages et des
morts. De violentes pluies avaient accompagné ces rafales de vent. Le
jour qui finissait, au moment où je m'asseyais pour lire, avait été le
plus terrible de tous.
Des changements ont été faits dans cette partie du Temple depuis cette
époque, et il ne présente pas aujourd'hui l'aspect isolé qu'il avait
alors, il n'est pas non plus aussi exposé à la rivière. Nous demeurions
au dernier étage, et le vent, en remontant la rivière, faisait trembler
notre maison cette nuit-là, comme des décharges de canon ou les brisants
de la mer. Quand la pluie s'en mêla et vint fouetter contre les
fenêtres, je pensai, en levant les yeux et en les voyant remuer, que
j'aurais pu facilement me figurer être dans un phare battu par l'orage.
Par moments, la fumée retombait dans la cheminée, comme si elle ne
pouvait se décider à sortir par un temps pareil, et quand j'ouvris les
portes pour regarder dans l'escalier, je vis que les lampes étaient
éteintes, et quand je reformais un abat-jour de mes mains pour regarder
à travers les fenêtres noires (il était impossible de les ouvrir si peu
que ce fût), je vis que les lampes de la cour l'étaient également, et
les réverbères, sur les ponts et sur les quais, vacillaient, et les feux
de charbon dans les bateaux, sur la rivière, étaient emportés par le
vent, comme des éclats de fer rouge dans la pluie.
Je lisais, ayant ma montre posée devant moi sur la table, et m'étais
proposé de fermer mon livre à onze heures, comme d'habitude. J'entendis
Saint-Paul et toutes les églises de la Cité, les unes avant, les unes en
même temps, les autres après, sonner cette heure. Le son luttait contre
le vent, qui l'entrecoupait, et j'écoutais cette lutte, quand soudain
j'entendis des pas dans l'escalier.
Je ne sais quel mouvement d'inexplicable folie me fit tressaillir, et
trouver un affreux rapport entre ces pas et celui de ma soeur morte...
mais, peu importe: cela se passa aussitôt. J'écoutai de nouveau, et
j'entendis le bruit des pas qui se rapprochait. Me souvenant alors que
les lampes de l'escalier étaient éteintes, je pris la mienne et sortis
sur le carré. Celui qui montait s'était arrêté en voyant ma lampe, car
tout était tranquille.
«Il y a quelqu'un en bas, n'est-ce pas? criai-je en cherchant à voir.
--Oui, répondit une voix sortant de l'obscurité.
--À quel étage allez-vous?
--Au dernier, chez M. Pip.
--C'est mon nom.... Vous ne m'apportez pas de mauvaises nouvelles?
--Non, aucune mauvaise nouvelle,» répondit la voix.
Et l'homme continua à monter.
Je me tenais sur l'escalier avec ma lampe au dehors de la rampe, et il
passa bientôt sous sa lumière. C'était une lampe à abat-jour, faite pour
n'éclairer que le livre, et son cercle de lumière était très restreint,
de sorte que l'homme qui montait l'escalier ne fit qu'y apparaître un
moment et rentrer aussitôt dans l'obscurité. Mais ce moment m'avait
suffi pour voir un visage qui m'était étranger, et qui me regardait d'un
air satisfait et heureux de me voir.
Changeant la lampe de place à mesure que l'homme avançait, je vis qu'il
était chaudement, mais grossièrement vêtu, comme quelqu'un qui a
l'habitude de voyager sur mer; qu'il avait de long cheveux gris, qu'il
pouvait avoir environ soixante ans, que c'était un homme robuste et
solide sur ses jambes, et qu'il était bruni et endurci par les injures
du temps. Lorsqu'il arriva à l'avant-dernière marche, et que la lumière
de ma lampe nous éclaira tous les deux, je vis avec une sorte
d'étonnement stupide qu'il me tendait ses deux mains.
«Que voulez-vous, je vous prie? lui demandai-je.
--Ce que je veux, reprit-il. Ah! oui... je vais vous le dire, si vous le
permettez.
--Voulez-vous entrer?...
--Oui, répondit-il; je désire entrer, monsieur.»
Je lui avais fait cette question d'une façon peu hospitalière, car
j'étais encore sous l'impression de la joie et de la satisfaction qui
brillaient sur son visage lorsqu'il m'avait reconnu, et je m'imaginais
que cela semblait impliquer qu'il s'attendait à m'y voir répondre. Je le
conduisis dans la chambre que je venais de quitter, et, ayant posé la
lampe sur la table, je lui demandai le plus poliment possible de vouloir
bien s'expliquer.
Il regarda autour de lui d'un air vraiment étrange, d'un air de plaisir
extrême, comme s'il avait quelque raison de s'intéresser aux choses
qu'il admirait; puis il ôta son chapeau et un pardessus d'étoffe
grossière. Alors, je vis que sa tête était chauve et ridée, et que ses
longs cheveux gris poussaient seulement sur les côtés; mais je ne voyais
rien qui me l'expliquât le moins du monde, au contraire. Un moment
après, je le vis qui me tendait encore une fois ses deux mains.
Que voulez-vous dire?» demandai-je, supposant que c'était un fou.
Il cessa un instant de me regarder, et passa lentement sa main droite
sur sa tête.
«C'est un grand désappointement pour un homme, dit-il d'une voix rude et
cassée, qui a désiré si longtemps ce moment et qui est venu de si
loin.... Mais il ne faut pas vous blâmer pour cela, ni blâmer personne
de nous. Je vais parler dans une demi-minute.... Donnez-moi une
demi-minute, s'il vous plaît.»
Il s'assit dans une chaise placée devant le feu, et se couvrit le front
de sa large main calleuse. Je le regardais avec attention, et je me
reculais un peu pour le voir à distance; mais je ne le reconnaissais
pas.
«Il n'y a personne ici, n'est-ce pas? dit-il en regardant par-dessus son
épaule, n'est-ce pas?
--Pourquoi, vous qui m'êtes étranger et qui entrez pour la première fois
chez moi, à pareille heure, pourquoi me faites-vous cette question? lui
dis-je.
--Vous êtes un malin, répondit-il en secouant la tête avec un ton
d'affection que je ne pouvais comprendre et qui m'exaspérait. Je suis
bien aise que vous soyez devenu malin! Mais n'essayez pas de me tromper,
vous seriez fâché de l'avoir fait.»
J'abandonnai l'intention qu'il avait devinée, car je venais à ce moment
de le reconnaître! Je ne pouvais me rappeler aucun de ses traits, et
pourtant je le reconnaissais! Car si le vent et la pluie avaient chassé
les années qui s'étaient écoulées depuis et dispersé tous les objets qui
nous entouraient lors de notre rencontre, pour nous ramener au cimetière
où nous nous étions rencontrés, dans des situations bien différentes, je
n'aurais pas pu reconnaître mon forçat plus distinctement que je le
reconnaissais, en le voyant assis dans le fauteuil près du feu. Il
n'était pas nécessaire qu'il tirât une lime de sa poche et qu'il me la
montrât... qu'il ôtât le mouchoir de son cou pour le rouler autour de sa
tête... il n'était pas nécessaire qu'il se serrât avec ses deux bras et
qu'il fît en frissonnant le tour de la chambre, en se retournant vers
moi pour tâcher de se faire reconnaître.... Je l'avais reconnu avant
qu'il ne m'aidât par aucun de ces signes, bien qu'un instant auparavant
je n'eusse pas le moindre soupçon sur son identité.
Il revint à l'endroit où je me trouvais, et il me tendit encore ses deux
mains. Ne sachant que faire, car dans mon étonnement j'avais perdu mon
sang-froid, je lui abandonnai mes mains avec répugnance. Il les serra
cordialement, les porta à ses lèvres, les baisa et les retint encore.
«Vous avez noblement agi, mon cher ami, dit-il; brave Pip!... Et je ne
l'ai jamais oublié!»
Il fit un mouvement comme s'il allait m'embrasser, mais je posai une
main sur sa poitrine et je le repoussai.
«Arrêtez! dis-je, modérez-vous! Si vous êtes reconnaissant de ce que
j'ai fait pour vous quand je n'étais qu'un enfant, j'espère que, pour me
montrer votre reconnaissance, vous avez modifié votre genre de vie. Si
vous êtes venu ici pour me remercier, cela n'était pas nécessaire.
Cependant vous m'avez découvert, il doit y avoir quelque chose de bon
dans le sentiment qui vous a conduit ici, et je ne vous repousserai pas,
mais assurément vous devez comprendre que je...»
Mon attention était tellement éveillée par la singularité de ses regards
fixés sur moi, que les mots moururent sur mes lèvres.
«Vous disiez, fit-il observer quand nous nous fûmes toisés en silence,
qu'assurément je dois comprendre... que dois-je assurément comprendre?
--Que je ne puis désirer renouveler connaissance avec vous, dans les
circonstances différentes dans lesquelles je me trouve. Je suis aise de
croire que vous vous êtes repenti, et que vous êtes devenu meilleur...
je suis aise de vous le dire... je suis aise que vous ayez pensé que je
méritais d'être remercié et que vous soyez venu me remercier; mais nos
routes dans la vie sont différentes. Cependant vous êtes mouillé et vous
paraissez fatigué, voulez-vous boire quelque chose avant de partir?»
Il avait replacé son mouchoir à son cou, et n'avait cessé de m'observer
en en mordant un long bout.
«Je pense, répondit-il en conservant le bout du mouchoir dans sa bouche,
et sans cesser de m'observer, que je veux bien boire, merci, avant de
m'en aller.»
Il y avait un plateau tout prêt sur un des bouts de la table; je
l'approchai du feu et lui demandai ce qu'il voulait boire. Il toucha
l'une des bouteilles, sans regarder ni parler, et je lui fis un grog
chaud au rhum. J'essayai, en le préparant, d'empêcher ma main de
trembler; mais je ne cessais de le voir, appuyé sur le dos de sa chaise,
avec le long bout de son mouchoir évidemment oublié entre ses dents, et
son regard m'empêchait de maîtriser ma main. Quand enfin je lui tendis
le verre, je vis avec un nouvel étonnement que ses yeux étaient remplis
de larmes.
Jusqu'à ce moment, je n'avais pas cherché à cacher mon désir de le voir
partir; mais je fus attendri pas son émotion, et j'eus un moment de
remords.
«J'espère, dis-je en versant vivement quelque chose pour moi dans un
verre, et en approchant une chaise de la table, que vous ne pensez plus
que je vous ai parlé rudement tout à l'heure; je n'en avais pas
l'intention, et je le regrette si je l'ai fait. Je veux vous savoir
content et heureux.»
Comme je portais le verre à mes lèvres, il regarda avec surprise le bout
de son mouchoir, qui tomba de sa bouche quand il l'ouvrit et me tendit
les mains. Je lui donnai les miennes. Alors il but et passa sa main sur
ses yeux et sur son front.
«Comment vivez-vous? demandai-je.
--J'ai été fermier, éleveur de moutons, et j'ai fait beaucoup d'autres
commerces dans le Nouveau-Monde, dit-il, bien loin d'ici... au delà des
mers.
--J'espère que vous avez réussi?
--J'ai merveilleusement réussi. Bien d'autres, de ceux qui sont partis
avec moi ont réussi également bien; mais aucun n'a réussi comme moi, je
suis connu pour cela.
--Je suis aise de l'apprendre.
--J'espérais vous entendre parler ainsi, mon cher ami.»
Sans m'arrêter à chercher à comprendre le sens de ces paroles, ni le ton
avec lequel il les disait, je passai à un sujet qui venait de se
présenter à mon esprit.
«Avez-vous revu un messager que vous m'avez envoyé? demandai-je, depuis
qu'il a rempli votre commission?
--Jamais.... Je n'y tiens pas.
--Il m'a fidèlement apporté les deux billets d'une livre; j'étais un
pauvre enfant alors, comme vous savez, et pour un pauvre enfant, c'était
une petite fortune. Mais, comme vous, j'ai réussi depuis ce temps-là.
Laissez-moi vous les rendre; vous pourrez les donner à quelque autre
enfant.»
Je tirai ma bourse de ma poche.
Il suivit mes mouvements, pendant que je mettais ma bourse sur la table
et que je tirais les deux billets d'une livre qu'elle contenait. Ils
étaient neufs et propres. Je les dépliai et les lui tendis. Tout en
continuant à me regarder, il les plaça l'un sur l'autre, les plia
pendant longtemps, les tordit, les alluma à la lampe, et en laissa
tomber les cendres sur le plateau.
«Puis-je m'enhardir, dit-il alors, avec un sourire qui ressemblait à une
grimace, et une grimace qui ressemblait à un sourire, à vous demander
comment vous avez réussi depuis que nous nous sommes rencontrés dans les
marais glacés de là-bas.
--Comment?...
--Ah!»
Il vida son verre, se leva, et se tint debout auprès du feu, avec sa
lourde main brunie, posée sur le manteau de la cheminée. Il mit un pied
sur les barres de la grille, pour le chauffer et le sécher, et le
soulier humide commença à fumer; mais il n'y fit pas plus d'attention
qu'au feu, et ne cessa pas de me regarder fixement. C'est alors
seulement que je commençais à trembler.
Quand mes lèvres s'ouvrirent pour former quelques mots, le son ne put
sortir, et je fis un effort pour lui dire, bien que je ne pusse le faire
distinctement, que j'avais été choisi pour hériter de quelque bien.
«Une simple vermine comme moi peut-elle demander quel genre de bien?
dit-il.
--Je ne sais pas, balbutiai-je.
--Une simple vermine peut-elle demander à qui est ce bien? dit-il.
--Je ne sais pas, balbutiai-je encore.
--Pourrais-je deviner? dit le forçat. Voyons... sur votre revenu depuis
que vous avez atteint votre majorité, mettons comme premier chiffre
cinq?»
Mon coeur battait inégalement comme un lourd marteau. Je me levai de ma
chaise et posai ma main sur son dossier, en le regardant avec avidité.
«Venons au tuteur, continua-t-il; il doit y avoir eu un tuteur, ou
quelque chose d'approchant, pendant votre minorité, quelque homme de loi
peut-être. La première lettre du nom de cet homme de loi ne serait-elle
pas un J?»
Toute la vérité de ma position fondit sur moi comme la foudre; et ses
déceptions, ses dangers, ses hontes et ses conséquences de toutes
sortes, arrivèrent en si grand nombre, que j'en fus renversé, et que je
fus obligé de faire des efforts inouïs pour retrouver ma respiration.
«Mettons, reprit-il, que celui qui emploie l'homme de loi, dont le nom
commence par un J, et pourrait bien être Jaggers, mettons, dis-je, qu'il
soit arrivé à Portsmouth, qu'il y ait débarqué, et qu'il ait voulu venir
vous voir.... Vous me demandiez tout à l'heure comment je vous avais
découvert.... Voilà comment je vous ai découvert.... J'ai écrit de
Portsmouth à une personne de Londres pour avoir votre adresse; le nom de
cette personne, disons-le, est Wemmick.»
Je n'aurais pu prononcer un seul mot, quand il se fût agi de sauver ma
vie. Je me tenais debout, une main sur le dos de la chaise, et l'autre
sur ma poitrine; il me semblait que je suffoquais. Je le regardais avec
terreur. Bientôt je me cramponnai à la chaise, car la chambre commençait
à danser et à tourner. Il me prit, me porta sur le sofa, m'étendit sur
les coussins et plia un genou devant moi, approchant le visage que je
reconnaissais bien maintenant, et qui me faisait trembler, tout près du
mien.
--Oui, Pip, mon cher ami, j'ai fait de vous un gentleman!... C'est moi
qui ai tout fait! J'ai juré ce jour-là que lorsque je gagnerais une
guinée, cette guinée serait à vous.... J'ai juré plus tard que si, en
spéculant, je devenais riche, vous seriez riche.... J'ai mené la vie
dure afin qu'elle soit douce pour vous.... J'ai travaillé ferme, afin
que vous n'eussiez pas besoin de travailler.... Je ne vous dis pas cela
pour que vous m'ayez de l'obligation.... Non, pas le moins du monde....
Je le dis pour que vous sachiez que ce chien méprisable et pourchassé
qui vous doit la vie s'est élevé au point de pouvoir faire un gentleman.
Oui, un gentleman, car vous l'êtes, mon cher Pip!...»
L'horreur que j'éprouvais pour cet homme, la terreur que j'éprouvais à
sa vue, la répugnance avec laquelle je m'éloignais de lui n'auraient pas
été plus grandes, si c'eût été une bête féroce.
«Voyez, Pip, je suis votre second père... vous êtes mon fils... plus
qu'un fils pour moi!... Je n'ai mis de l'argent de côté que pour que
vous le dépensiez.... Quand je gardais les moutons dans une hutte
solitaire, ne voyant d'autres visages que des visages de moutons, si
bien que j'oubliais comment étaient faits les visages d'hommes ou de
femmes; je voyais le vôtre.... Souvent je laissais tomber mon couteau en
mangeant dans ma hutte, et je disais: «Voilà encore le garçon qui me
regarde pendant que je bois et mange.» Je vous ai souvent vu là, aussi
clairement que je vous ai vu jadis dans les marais brumeux. «Que Dieu me
fasse mourir!» disais-je chaque fois; et je sortais en plein air pour le
dire à ciel ouvert, «si je ne fais pas un gentleman de ce garçon, le
jour où j'aurai ma liberté et de l'argent!» Voyez, l'appartement que
vous habitez n'est-il pas meublé comme pour un lord? Ah! les lords!...
Vous pouvez parier de l'argent avec eux car vous en avez plus qu'eux!»
Dans sa chaleur et son triomphe, malgré qu'il sût que je m'étais presque
trouvé mal, il ne remarqua pas quel accueil je faisais à ses discours.
C'était la seule consolation que j'eusse.
«Voyez, continua-t-il en prenant ma montre dans ma poche, et examinant
une des bagues que j'avais aux doigts, pendant que je fuyais son contact
comme s'il eût été un serpent; une montre en or, et une belle encore!
Voilà qui est d'un gentleman, j'espère! Un diamant entouré de rubis;
voilà qui est d'un gentleman, j'espère!... Voyez quel linge beau et
fin!... Quels habits!... Il n'y a pas mieux!... Et des livres aussi,
dit-il en promenant ses yeux autour de la chambre, par centaines sur des
rayons!... Et vous les lisez, n'est-ce pas? J'ai vu que vous aviez lu
quand je suis entré, ha!... ha!... ha!... Vous me les lirez, cher ami,
vous me les lirez! Et s'ils sont écrits en langue étrangère que je ne
comprenne pas, j'en serai tout aussi fier que si je les comprenais.»
Il prit encore une fois mes mains et les porta à ses lèvres pendant que
mon sang se glaçait dans mes veines.
Est-ce que cela vous gêne que je parle, Pip? dit-il après avoir passé
encore une fois sa manche sur ses yeux et sur son front pendant qu'il se
faisait dans sa gorge ce bruit d'horloge dont je me souvenais si bien.
Et il me paraissait encore plus horrible dans cet état de surexcitation.
Vous ne pouvez mieux faire que de vous tenir tranquille, mon cher ami,
vous n'avez pas souhaité ce moment, comme moi je l'ai souhaité, vous n'y
étiez pas préparé comme j'y étais. Mais n'avez-vous jamais pensé que ce
pouvait être moi?
--Oh! non! non! répondis-je. Jamais!... jamais!...
--Eh bien! vous le voyez, c'est moi et moi seul qui ai tout fait;
personne ne s'en est mêlé que moi et M. Jaggers.
--Personne autre? demandai-je.
--Non, dit-il d'un air surpris, qui donc cela serait-il? Eh! mon cher
enfant, comme vous avez bon air! Il y a de beaux yeux quelque part....
Eh! n'est-ce pas qu'il y a quelque part de beaux yeux auxquels vous
aimez à penser?»
Ô Estelle!... Estelle!...
«Ils seront à vous, mon cher enfant, si l'argent peut vous les procurer.
Non qu'un gentleman comme vous, posé comme vous, ne puisse les obtenir
par lui-même, mais l'argent vous aidera! Il faut que je finisse ce que
j'étais en train de vous dire, cher garçon. Dans cette hutte et par mon
travail, j'eus de l'argent que mon maître me laissa (il avait été comme
moi, et il mourut); j'eus ma liberté et je travaillai pour mon compte.
Tout ce que je tentai, je le tentai pour vous.... Que Dieu me détruise
si ce que je tentais n'était pas pour vous! Tout réussit
merveilleusement. Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis renommé
pour cela. C'est l'argent qu'on m'avait laissé et les gains de la
première année que j'envoyais à M. Jaggers, le tout pour vous, quand,
d'après les instructions contenues dans ma lettre, il est allé vous
chercher.»
Oh! mieux eût valu qu'il ne fût jamais venu! qu'il m'eût laissé à la
forge. J'étais loin d'être content, et pourtant, comparativement,
j'étais heureux!
«Et alors, mon cher ami, ce fut une récompense pour moi de savoir en
secret que je faisais un gentleman. Les maudits chevaux des colons
pouvaient lancer la poussière sur moi pendant que je marchais. Que me
disais-je? Je me disais: «Je fais un gentleman meilleur que vous ne le
serez jamais!» Quand l'un d'eux disait à un autre: «C'était un forçat il
y a quelques années, et c'est aujourd'hui un individu aussi grossier et
ignorant qu'il est heureux.» Que disais-je? Je me disais: «Si je ne suis
pas un gentleman, et si je n'ai pas d'instruction, je possède quelqu'un
qui l'est et qui en a. Vous tous, vous possédez des troupeaux et de la
terre. Qui de vous possède un gentleman élevé à Londres?...» Voilà comme
je me suis soutenu, et voilà comme je me suis mis dans l'idée que je
viendrais certainement un jour voir mon cher enfant, et me faire
connaître à lui, devant son propre foyer.»
Il appuya ses mains sur mon épaule.... Je tremblais à la pensée que
peut-être sa main était tachée de sang.
«Cela n'était pas chose facile pour moi, Pip, de quitter ces pays
là-bas, et cela n'était pas sûr non plus, mais je tins bon; et plus
c'était difficile, plus je tins bon, car j'étais résolu, et je l'avais
dans l'esprit. Enfin j'ai réussi, mon cher enfant, j'ai réussi!»
J'essayai de mettre de l'ordre dans mes idées, mais j'étais comme
foudroyé. Pendant toute cette scène j'avais cru entendre plutôt le vent
et la pluie que mon interlocuteur; maintenant encore je ne pouvais
séparer sa voix de leurs voix, quoique celles-ci se fissent entendre et
que la sienne gardât le silence.
«Où allez-vous me mettre? demanda-t-il bientôt; il faut me mettre
quelque part, mon cher garçon.
--Pour dormir? dis-je.
--Oui, pour dormir longtemps et profondément, répondit-il, car j'ai été
trempé et secoué par la mer depuis des mois.
--Mon ami et mon camarade, dis-je, est absent, vous prendrez sa place.
--Il ne va pas revenir demain, n'est-ce pas?
--Non, dis-je en répondant machinalement malgré les efforts extrêmes que
je faisais, non, pas demain.
--Parce que, voyez-vous, mon cher enfant, dit-il en baissant la voix et
posant un long doigt sur ma poitrine pour mieux m'impressionner, il faut
de la prudence....
--Comment dites-vous?... de la prudence?...
--Par Dieu! c'est la mort!
--Comment, la mort?
--J'ai été envoyé là-bas pour la vie, c'est la mort quand on en revient;
il en est revenu beaucoup depuis quelques années, et je serais
certainement pendu si j'étais pris.»
Cela suffisait... le malheureux homme, après m'avoir chargé de ses
chaînes d'or et d'argent pendant des années, avait risqué sa vie pour me
venir voir, et je le tenais maintenant dans mes mains! Si je l'eusse
aimé au lieu de le haïr, si j'eusse été attiré à lui par la plus forte
admiration et par une affection sans bornes, au lieu de me reculer de
lui avec répugnance, cela n'eût pas été si malheureux, son salut eût été
la tendre et naturelle préoccupation de mon coeur.
Mon premier soin fut de fermer les volets, de façon à ce que l'on ne vît
pas la lumière du dehors, et ensuite de fermer et de verrouiller la
porte. Pendant que j'étais occupé de cette manière, il s'était remis à
table, buvait du rhum et mangeait des biscuits. En le voyant ainsi, il
me semblait voir mon forçat des marais prendre son repas; il me semblait
presque que tout à l'heure il allait se baisser pour limer sa chaîne....
Après avoir été dans la chambre d'Herbert fermer toute communication
entre elle et l'escalier qui séparait la chambre où nous avions eu cette
conversation, je lui demandai s'il voulait se coucher. Il me répondit
que oui, et me pria de lui donner un peu de mon linge de gentleman pour
mettre le lendemain matin. Je lui en apportai et le lui préparai, et mon
sang se glaça encore une fois dans mes veines, quand il me prit les deux
mains pour me dire:
«Bonsoir.»
Je le quittai sans savoir comment. Je refis du feu dans la pièce où nous
avions causé, et je m'assis auprès, craignant de me remettre au lit.
Pendant une heure encore, je restai trop étonné pour pouvoir penser, et
ce ne fut que lorsque je commençai à penser, que je sentis combien
j'étais malheureux, et jusqu'à quel point le vaisseau sur lequel j'avais
navigué était en pièces.
Les intentions de miss Havisham à mon égard étaient un simple rêve.
Estelle ne m'était pas destinée; on ne me souffrait à Satis House que
comme une utilité, et pour servir d'aiguillon pour les parents avides;
comme une espèce de mannequin, au coeur mécanique, sur lequel on
s'exerçait quand on n'avait pas d'autre sujet sous la main. Ce furent là
mes premières souffrances. Mais la douleur la plus aiguë et la plus
profonde de toutes, c'était que ce forçat, coupable d'un crime que
j'ignorais, était exposé à être arrêté dans cette même chambre où je me
trouvais plongé dans mes réflexions, et pendu à la porte d'Old Bailey,
et que j'avais abandonné Joe.
Je ne serais pas retourné alors auprès de Joe, je ne serais pas retourné
alors auprès de Biddy pour aucune considération que ce fût, simplement
je suppose, parce que le sentiment de mon indigne conduite envers eux
était plus fort que toute autre considération. Aucune sagesse sur terre
n'aurait pu me donner le contentement que j'aurais trouvé dans leur
simplicité et leur constante amitié. Mais jamais... jamais... jamais je
ne pourrais revenir sur ce qui était fait.
Dans chaque rafale de vent et à chaque redoublement de pluie,
j'entendais les agents de police. Deux fois, j'aurais juré qu'on
frappait et que l'on parlait bas à la porte. Sous l'impression de ces
craintes, je commençai à m'imaginer et à me rappeler que j'avais eu de
mystérieux avis sur l'arrivée de cet homme. Que, pendant des semaines,
j'avais rencontré dans les rues des visages que je pensais ressembler au
sien. Que ces ressemblances étaient devenues de plus en plus nombreuses
à mesure que son voyage sur mer approchait de son terme. Que son mauvais
esprit avait envoyé ces messagers au mien, et que maintenant par cette
nuit orageuse, il était aussi bon qu'il le disait, et avec moi.
Avec cette foule de réflexions, vint celle qu'avec mes yeux d'enfant,
j'avais vu en lui un homme d'une violence désespérée; que j'avais
entendu l'autre forçat dire, à plusieurs reprises, qu'il avait essayé de
l'assassiner; que je l'avais vu dans le fossé le battre et le déchirer
comme un bête féroce. Rempli de ces souvenirs, tout me faisait peur,
jusqu'au mouvement de la flamme, et tout me semblait dire que je n'étais
pas en sûreté, enfermé là avec le déporté dans le silence de cette nuit
furieuse et solitaire. Je sentis comme une terreur palpable, qui se
dilata jusqu'à remplir la chambre, et me poussa à prendre la chandelle
pour aller voir mon terrible fardeau.
Il avait roulé un mouchoir autour de sa tête, et son visage paraissait
abattu dans son sommeil; mais il dormait tranquillement, bien qu'il eût
un pistolet posé sur son oreiller. Assuré de son sommeil, je retirai
doucement la clef, pour la mettre en dehors, et je lui donnai un tour
avant de me rasseoir auprès du feu. Peu à peu, je glissai de la chaise
sur le plancher. Quand je m'éveillai, sans avoir perdu pendant mon
sommeil la perception de mon malheur, les horloges des églises de l'Est
de Londres sonnaient cinq heures. Les chandelles étaient usées, le feu
était mort, et le vent et la pluie rendaient plus intense encore
l'épaisse obscurité de la nuit.