CHAPITRE VII.

Herbert et moi, nous allions de mal en pis, dans le sens de

l'accroissement de nos dettes. Tout en regardant dans nos affaires et

laissant des marges, nous vivions comme devant, et le temps s'écoulait,

malgré cela, comme il a l'habitude de faire; et j'atteignis ma majorité,

accomplissant ainsi la prédiction d'Herbert, que j'en arriverais là

avant de savoir le secret de ma destinée.

Herbert lui-même avait atteint sa majorité huit mois avant moi. Comme il

n'avait rien d'autre que sa majorité à attendre, l'événement ne fit pas

une grande sensation dans l'Hôtel Barnard. Mais nous avions envisagé le

vingt et unième anniversaire de ma naissance avec une multitude de

conjectures et d'espérances, pensant tous deux que mon tuteur ne pouvait

éviter de me dire quelque chose de positif en cette occasion.

J'avais eu soin de bien faire savoir, dans la Petite Bretagne, quand

arriverait mon jour de naissance. La veille, je reçus un mot officiel de

Wemmick, m'informant que M. Jaggers serait bien aise que je prisse la

peine de passer chez lui à cinq heures, dans l'après-midi de cet heureux

jour. Ceci nous convainquit que quelque chose de décisif allait arriver,

et me jeta dans un trouble extraordinaire, au moment où je me rendais à

l'étude de mon tuteur, avec une ponctualité modèle.

Dans la pièce d'entrée, Wemmick m'offrit ses félicitations et se frotta

incidemment le nez avec un morceau de papier de soie qu'il tenait plié

et que je me plaisais à regarder; mais il ne me dit rien de plus, et me

fit signe d'entrer dans le cabinet de mon tuteur. On était en novembre,

et mon tuteur se tenait devant le feu, le dos appuyé contre la cheminée,

les mains sous les pans de son habit.

«Eh bien! Pip, je dois vous appeler monsieur Pip, aujourd'hui. Recevez

mes félicitations, monsieur Pip.»

Nous échangeâmes une poignée de mains; c'était un faible donneur de

poignée de mains, et je le remerciai.

«Asseyez-vous, monsieur Pip,» dit mon tuteur.

Comme j'étais assis et qu'il conservait son attitude et fronçait ses

sourcils en regardant ses bottes, je me sentis dans une position peu

agréable, qui me rappela le jour d'autrefois où j'avais été mis sur la

pierre d'un tombeau. Les deux bustes sinistres de la console n'étaient

pas loin de lui, et ils avaient l'air de tenter un effort stupide et

apoplectique pour se mêler à la conversation.

«Maintenant, mon jeune ami, débuta mon tuteur, comme si j'étais un

témoin sur la sellette, je vais avoir un mot ou deux de conversation

avec vous.

--Tout ce qu'il vous plaira, monsieur.

--À combien estimez-vous, dit M. Jaggers en se penchant d'abord pour

regarder à terre, puis, rejetant sa tête en arrière pour regarder au

plafond; à combien estimez-vous le montant de ce que vous dépensez pour

vivre?

--Pour vivre, monsieur?

--Oui, répéta M. Jaggers en regardant toujours au plafond, le montant?»

Et alors, en regardant tout autour de la chambre, il porta le mouchoir

qu'il tenait à la main près de son nez.

J'avais si souvent regardé dans mes affaires, que j'avais entièrement

perdu toute idée que j'avais pu avoir de ce qu'elles étaient réellement.

Je me reconnus donc avec chagrin tout à fait incapable de répondre à

cette question. Cette réplique parut agréable à M. Jaggers, qui dit:

«Je le pensais bien!»

Et il se moucha d'un air satisfait.

«Maintenant que je vous ai fait une question, mon ami, avez-vous quelque

chose à me demander?

--Ce serait sans doute un grand soulagement pour moi, de vous faire

plusieurs questions, monsieur; mais je me souviens de la défense que

vous m'avez faite.

--Adressez-moi une question, dit M. Jaggers.

--Dois-je connaître le nom de mon bienfaiteur aujourd'hui?

--Non; demandez autre chose.

--Cette confidence doit-elle m'être faite bientôt?

--Mettez cela de côté pour le moment, dit M. Jaggers, et demandez autre

chose.»

Je cherchai en moi-même, mais il me parut impossible d'éviter cette

question:

«Ai...-je quelque chose à recevoir, monsieur?»

Là-dessus M. Jaggers s'écria d'une voix triomphante:

«Je pensais bien que nous y viendrions!»

Et il appela Wemmick pour lui demander le morceau de papier, Wemmick

parut, le donna et disparut.

«Maintenant, monsieur Pip, dit M. Jaggers, faites attention, s'il vous

plaît; vous n'avez pas trop mal tiré sur nous, votre nom paraît assez

souvent sur le livre de caisse de Wemmick; mais vous avez des dettes,

cela va sans dire?

--Je crains bien qu'il ne faille dire oui, monsieur.

--Vous savez qu'il faut dire oui, n'est-ce pas? dit M. Jaggers.

--Oui, monsieur.

--Je ne vous demande pas ce que vous devez, parce que vous ne le savez

pas, et que, si vous le saviez, vous ne le diriez pas.... Oui... oui...

mon ami! s'écria M. Jaggers en agitant son index, en voyant que j'allais

protester, il est assez probable que, quand même vous le voudriez, vous

ne le pourriez pas. J'en sais plus long là-dessus que vous. Maintenant,

prenez ce morceau de papier. Vous le tenez?... Très bien!... Allons,

dépliez-le et dites-moi ce que c'est.

--C'est une banknote, dis-je, de cinq cents livres.

--C'est une banknote de cinq cents livres, et c'est une jolie somme

d'argent! Qu'en dites-vous?

--Comment pourrais-je dire autrement!

--Ah! mais, répondez à ma question, dit M. Jaggers.

--Indubitablement.

--Vous trouvez que c'est indubitablement une jolie somme. Eh bien! cette

jolie somme, monsieur Pip, vous appartient; c'est un présent qu'on vous

fait aujourd'hui; c'est un à-compte sur vos espérances, et c'est à

raison de cette belle somme par an, et pas d'une plus grande, que vous

devez vivre, jusqu'à ce que le donateur du tout se présente.

C'est-à-dire que vous arrangerez vos affaires d'argent comme vous

l'entendrez, et vous recevrez de Wemmick cent vingt-cinq livres par

trimestre, jusqu'à ce que vous communiquiez directement avec la source

principale, et non plus avec celui qui n'est qu'un simple agent. Comme

je vous l'ai déjà dit, je ne suis qu'un simple agent, j'exécute mes

instructions et je suis payé pour cela. Je les crois imprudentes, mais

je ne suis pas payé pour donner mon opinion sur leur mérite.»

Je commençais à exprimer ma reconnaissance pour mon bienfaiteur inconnu,

et pour la générosité grande avec laquelle il me traitait, quand M.

Jaggers m'arrêta.

«Je ne suis pas payé, dit-il froidement, pour rapporter vos paroles à

qui que ce soit.»

Puis il rassembla les pans de son habit, comme il avait rassemblé les

éléments de la conversation, et se mit à regarder ses bottes, les

sourcils froncés, comme s'il les eût soupçonnées de mauvaises intentions

contre lui.

Après un silence, je lui dis:

«Il y avait tout à l'heure, monsieur Jaggers, une question que vous avez

désiré me voir écarter un instant; j'espère ne rien faire de mal en la

faisant de nouveau.

--Qu'est-ce que c'est?» dit-il.

J'aurais pu prévoir qu'il ne m'aiderait jamais, mais j'étais aussi

embarrassé pour refaire cette question que si elle eût été tout à fait

neuve; je dis en hésitant:

«Mais, mon patron... cette source principale dont vous m'avez parlé, M.

Jaggers... doit-il bientôt...?»

Ici j'eus la délicatesse de m'arrêter.

«Doit-il bientôt? quoi? dit M. Jaggers, ça n'est pas une question, çà,

vous le savez.

--... Venir à Londres? dis-je, après avoir cherché une forme précise de

mots; ou m'appellera-t-il autre part?

--Pour ceci, répliqua Jaggers, en fixant pour la première fois ses yeux

profondément enfoncés, il faut vous rappeler le soir où nous nous sommes

rencontrés dans votre village. Que vous ai-je dit alors, Pip?

--Vous m'avez dit, monsieur Jaggers, qu'il pourrait se passer des années

avant que cette personne se fît connaître.

--C'est cela même, dit M. Jaggers; eh bien, voilà ma réponse...»

Comme nous nous regardions tous les deux, je sentis mon coeur battre

plus fort par le désir ardent de tirer quelque chose de lui, et en

sentant qu'il battait plus fort et que mon tuteur s'en apercevait, je

sentais aussi que j'avais moins de chance de tirer quelque chose de lui.

«Pensez-vous que cela dure encore des années, monsieur Jaggers?»

M. Jaggers secoua la tête, non pour répondre négativement à ma question,

mais pour indiquer qu'il ne pouvait répondre n'importe comment, et les

deux horribles bustes, aux visages grimaçants, semblaient, lorsque mes

yeux se portaient sur eux, être sous le coup d'un pénible effort, en

voyant leur attention suspendue comme s'ils allaient éternuer.

«Allons, dit M. Jaggers en réchauffant le gras de ses jambes avec le dos

de ses mains, je vais être précis avec vous, mon ami Pip. C'est une

question qu'il ne faut pas faire; vous le comprendrez mieux quand je

vous dirai que cela pourrait me compromettre. Allons, je vais aller un

peu plus avant avec vous, je vous dirai même quelque chose de plus.»

Il se pencha tellement, pour froncer les sourcils, du côté de ses

bottes, qu'il pouvait se frotter le gras des jambes dans la pose qu'il

avait prise.

«Quand cette personne se fera connaître, dit M. Jaggers en se

redressant, vous et elle règlerez vos affaires ensemble; quand cette

personne se fera connaître, mon rôle dans cette affaire cessera; quand

cette personne se fera connaître, il ne sera pas nécessaire que j'en

sache davantage. Voilà tout ce que j'ai à dire.»

Nous nous regardâmes l'un l'autre; puis je détournai les yeux, et les

portai sur le plancher, en réfléchissant. De ces dernières paroles, je

tirai la conclusion que miss Havisham, avec ou sans raison, ne l'avait

pas mis dans sa confidence au sujet de ses projets sur Estelle; qu'il en

éprouvait quelque ressentiment et même de la jalousie, ou que réellement

il s'opposait à ces projets, et ne voulait pas s'en occuper. Quand je

relevai les yeux, je vis qu'il n'avait cessé tout le temps de me

regarder malicieusement, et qu'il le faisait encore.

«Si c'est là tout ce que vous avez à me dire, monsieur, remarquai-je, il

ne me reste plus rien à ajouter.»

Il fit un signe d'assentiment, tira sa montre tant redoutée des voleurs,

et me demanda où j'allais dîner. Je lui répondis:

«Chez moi avec Herbert.»

Et, comme conséquence naturelle, je lui demandai s'il voudrait bien nous

honorer de sa compagnie. Il accepta aussitôt l'invitation, mais il

insista pour partir sur-le-champ avec moi, afin que je ne fisse pas

d'extra pour lui. Il avait d'abord une ou deux lettres à écrire et, bien

entendu, ses mains à laver.

«Alors, dis-je, je vais aller dans le cabinet à côté, causer avec

Wemmick.»

Le fait est que, lorsque les cinq cents livres étaient tombées dans ma

poche, une pensée m'était venue à l'esprit; elle s'y était déjà

présentée souvent, et il me semblait que Wemmick était une excellente

personne à consulter sur une pensée de cette sorte.

Il avait déjà fermé sa caisse, et faisait ses préparatifs de départ. Il

avait quitté son pupitre, sorti les deux chandeliers de son bureau

graisseux, les avait placés en ligne avec les mouchettes sur une

tablette près de la porte, tout près d'être éteints; il avait éparpillé

son feu, apprêté son chapeau et son pardessus, et se frappait la

poitrine avec sa clef, comme si c'était un bon exercice après les

affaires.

«Monsieur Wemmick, dis-je, j'ai besoin de votre opinion. J'ai le plus

grand désir d'être utile à un ami...»

Wemmick pinça sa boite aux lettres et secoua la tête, comme si son

opinion était morte pour toute fatale faiblesse de cette sorte.

«Cet ami, continuai-je, essaye d'entrer dans la vie commerciale, mais il

n'a pas d'argent et trouve les commencements difficiles et

décourageants.... Je voudrais, d'une manière ou d'une autre, l'aider à

commencer....

--Avec de l'argent comptant? dit Wemmick d'un ton plus sec que de la

sciure de bois.

--Avec un peu d'argent comptant, et peut-être aussi en anticipant un peu

sur mes espérances.

--Monsieur Pip, dit Wemmick, j'aimerais à récapituler avec vous sur mes

doigts, s'il vous plaît, les noms des divers ponts jusqu'à Chelsea.

Voyons: il y a le pont de Londres, un; Southwark, deux; Blackfriars,

trois; Waterloo, quatre; Westminster, cinq; Wauxhall, six; Chelsea,

sept.[12]

[Note 12: Depuis l'époque vague où se passent les faits racontés par

Philip Pirrip, la Tamise s'est enrichie de trois ponts: 1° le pont de

_Charing-Cross_, entre les ponts de Waterloo et de Westminster; 2° le

pont _Victoria_, entre les ponts du Wauxhall et de Chelsea; 3° le pont

de _Battersea_ en aval du pont de Chelsea.]

Il avait marqué chaque pont à son tour, en frappant avec la poignée de

sa clef sur la paume de sa main:

«Il n'y en a pas moins de sept à choisir, vous voyez.

--Je ne vous comprends pas, dis-je.

--Choisissez votre pont, monsieur Pip, repartit Wemmick, promenez-vous

sur votre pont, et lancez votre argent dans la Tamise par-dessus l'arche

centrale de votre pont, et vous en connaîtrez la fin. Rendez service à

un ami, prêtez-lui de l'argent, et vous pourrez également en savoir la

fin; mais c'est une fin moins agréable et moins profitable.»

J'aurais pu mettre un journal à la poste dans sa bouche, tant il

l'entrebâillait après avoir dit cela.

«C'est bien décourageant, dis-je.

--Je n'ai pas voulu faire autre chose.

--Alors, votre opinion, dis-je légèrement indigné, est qu'un homme ne

devrait jamais....

--Placer un avoir portatif chez un ami, dit Wemmick, certainement non; à

moins qu'il ne veuille se débarrasser de l'ami; et alors, le tout est de

savoir quelle somme portative il peut falloir pour se débarrasser de

lui.

--Et c'est là votre dernier mot, monsieur Wemmick!

--C'est là! répondit-il, mon dernier mot... ici....

--Ah! dis-je en le pressant, car je croyais voir jour derrière lui. Mais

serait-ce votre dernier mot chez vous, à Walworth.

--Monsieur Pip, répliqua-t-il avec gravité, Walworth est un endroit, et

cette étude en est un autre, de même que mon père est une personne, et

que M. Jaggers est une autre personne: il ne faut pas les confondre l'un

avec l'autre. Mes sentiments de Walworth doivent être pris à Walworth;

ici, dans cette étude, il ne faut compter que sur mes sentiments

officiels.

--Très bien, dis-je, considérablement soulagé; alors j'irai vous trouver

à Walworth, vous pouvez y compter.

--Monsieur Pip, répondit-il, vous y serez le bienvenu, comme

connaissance personnelle et privée.»

Nous avions dit tout cela à voix basse, sachant bien que les oreilles de

mon tuteur étaient les plus fines parmi les plus fines. Comme il se

montrait dans l'embrasure de sa porte, en essuyant ses mains, Wemmick

mit son pardessus et se tint prêt à éteindre les chandelles. Nous

descendîmes dans la rue tous les trois ensemble, et, sur le pas de la

porte, Wemmick prit de son côté, M. Jaggers et moi de l'autre.

Je ne pus m'empêcher de désirer plus d'une fois ce soir là que M.

Jaggers eût dans Gerrard Street, ou un vieux, ou un canon, ou quelque

chose, ou quelqu'un pour le piquer un peu et dérider son front. C'était

une considération désagréable pour un vingt-et-unième anniversaire de

naissance et cela ne valait guère la peine de songer qu'on atteignait sa

majorité pour entrer dans un monde méfiant où il fallait toujours être

sur ses gardes comme il le faisait. Il était mille fois mieux informé et

plus intelligent que Wemmick et pourtant j'aurais mille fois préféré

avoir Wemmick à dîner que lui. M. Jaggers ne me rendit pas seul

mélancolique, car lorsqu'il fut parti Herbert me dit en fixant les yeux

sur le feu, qu'il lui semblait avoir commis une mauvaise action et

l'avoir oubliée, tant il se sentait abattu et coupable.

Les grandes espérances · 第 53 / 87 题