Chacun de nous se reportait alors à un monceau de papiers placé à son
côté, et qui avaient été jetés dans des tiroirs après avoir été usés et
déchirés dans les poches, ou à demi brûlés pour allumer les bougies,
plantés dans le coin des glaces pendant des semaines, ou autrement
avariés. Le bruit de nos plumes sur le papier nous calmait
considérablement, et parfois même je trouvais autant de mérite au
travail édifiant que nous entreprenions que si nous avions réellement
payé nos dettes. Au point de vue méritoire, ces deux choses me
semblaient à peu près égales.
Quand nous avions écrit un certain temps, je demandais à Herbert où il
en était.
«Elles montent, Haendel, disait-il, elles montent, sur ma parole!»
Herbert se grattait préalablement la tête à la vue de ces chiffres
accumulés!
«Soyez ferme, Herbert, répondais-je en me couchant sur ma plume avec une
nouvelle ardeur; regardez la chose en face; voyez dans vos affaires,
fixez-les jusqu'à les dévisager.
--C'est ce que je voudrais, Haendel; seulement, ce sont elles qui me
dévisagent.»
Mon ton résolu n'en produisait pas moins son effet, et Herbert se
remettait au travail. Un moment après, il cessait de nouveau, sous
prétexte qu'il n'avait pas la facture de Cobb ou de Lobb, ou de Nobb,
selon la circonstance.
«Alors, Herbert, évaluez à peu près à quelle somme elle peut monter;
prenez un chiffre rond et portez-le sur votre liste.
--Quel garçon de ressource vous faites, mon ami, répondait-il avec
admiration. Réellement, vous avez des dispositions remarquables pour les
affaires.»
C'est ce que je pensais, et en ces occasions j'étais très convaincu que
je méritais la réputation d'un homme d'affaires de première force:
prompt, décisif, énergique, précis, et de sang-froid. Quand j'avais
porté toutes mes dettes sur ma liste, je pointais et numérotais les
factures. Chaque fois que j'inscrivais un numéro, j'éprouvais une
véritable sensation de plaisir. Quand je n'avais plus rien à numéroter,
je pliais toutes mes factures d'une manière uniforme, j'inscrivais le
montant sur le dos de chacune d'elles et les liais en un seul paquet
symétrique; puis je faisais la même opération pour les comptes
d'Herbert, qui convenait modestement qu'il n'avait pas mon génie
administratif, et qui sentait que j'avais apporté quelque lumière dans
ses affaires.
Mon système avait encore un autre côté brillant: c'était ce que
j'appelais «laisser une marge.» Supposons, par exemple, que les dettes
d'Herbert se montassent à cent soixante-quatre livres quatre shillings
et deux pence, je disais:
«Laissez une marge, et portez-les à deux cents livres.»
Ou, supposons que les miennes montassent à quatre fois autant, je
laissais une marge et je les portais à sept cents livres. J'avais la
plus haute opinion de la sagesse de cette marge. Mais je suis forcé de
convenir, en regardant en arrière, que je crois que ce fut un système
coûteux, car nous recommencions aussitôt à faire de nouvelles dettes,
pour combler la marge; et quelquefois, vu les idées de liberté et de
solvabilité qu'elle comportait, nous étions promptement forcés d'avoir
recours à une nouvelle marge.
À la suite d'un examen de ce genre, il y avait généralement un calme, un
repos, un vertueux silence, qui me donnait pour le moment une opinion
admirable de moi-même. Satisfait de mes efforts, de ma méthode et des
compliments d'Herbert, je restais assis, avec son paquet symétrique et
le mien posé devant moi sur la table, au milieu des diverses fournitures
de bureau, me figurant être une sorte de banquier plutôt qu'un simple
particulier tel que j'étais.
En ces occasions solennelles, nous fermions notre porte d'entrée, afin
de ne pas être dérangés. Un soir, je venais de tomber dans cet état de
béatitude, quand nous entendîmes une lettre glisser dans la fente de
ladite porte, et tomber sur le plancher.
«C'est pour vous, Haendel, dit Herbert qui était sorti et rentrait en la
tenant, et j'espère que ce n'est rien de mauvais.»
Il faisait allusion au lourd cachet noir de l'enveloppe et à sa bordure
noire.
La lettre était signée Trabb et Co; elle contenait simplement que
j'étais un honoré monsieur, et qu'ils prenaient la liberté de m'informer
que Mrs Gargery avait quitté ce monde le lundi dernier à six heures
vingt minutes du soir, et que ma présence était réclamée à l'enterrement
le lundi suivant, à trois heures de l'après-midi.