CHAPITRE XXII.

Le jeune homme pâle et moi, nous restâmes en contemplation l'un devant

l'autre, dans la chambre de l'Hôtel Barnard, jusqu'au moment où nous

partîmes d'un grand éclat de rire.

«Est-il possible!... Est-ce bien vous? dit-il.

--Est-il possible! Est-ce bien vous?» dis-je.

Et puis nous nous contemplâmes de nouveau, et de nouveau nous nous

remîmes à éclater de rire.

«Eh bien! dit le jeune homme pâle en avançant sa main d'un air de bonne

humeur, c'est fini, j'espère, et vous serez assez magnanime pour me

pardonner de vous avoir battu comme je l'ai fait?»

Je compris à ce discours que M. Herbert Pocket (car Herbert était le

prénom du jeune homme pâle), confondait encore l'intention et

l'exécution; mais je fis une réponse modeste, et nous nous serrâmes

chaleureusement les mains.

«Vous n'étiez pas encore en bonne passe de fortune à cette époque? dit

Herbert Pocket.

--Non, répondis-je.

--Non, répéta-t-il, j'ai appris que c'était arrivé tout dernièrement. Je

cherchais moi-même quelque bonne occasion de faire fortune à ce moment.

--En vérité?

--Oui, miss Havisham m'avait envoyé chercher pour voir si elle pourrait

me prendre en affection, mais elle ne l'a pas pu... ou dans tous les cas

elle ne l'a pas fait.»

Je crus poli de remarquer que j'en étais très étonné.

«C'est une preuve de son mauvais goût! dit Herbert en riant; mais c'est

un fait. Oui, elle m'avait envoyé chercher pour une visite d'essai, et

si j'étais sorti avec succès de cette épreuve, je suppose qu'on aurait

pourvu à mes besoins; peut-être aurais-je été le..., comme vous voudrez

l'appeler, d'Estelle.

--Qu'est-ce que cela?» demandai-je tout à coup avec gravité.

Il était occupé à arranger ses fruits sur une assiette, tout en parlant;

c'est probablement ce qui détournait son attention, et avait été cause

que le vrai mot ne lui était pas venu.

«Fiancé! reprit-il, promis... engagé... comme vous voudrez, ou tout

autre mot de cette sorte.

--Comment avez-vous supporté votre désappointement? demandai-je.

--Bah! dit-il, ça m'était bien égal. C'est une sauvage.

--Miss Havisham? dis-je.

--Je ne dis pas cela pour elle: c'est d'Estelle que je voulais parler.

Cette fille est dure, hautaine et capricieuse au dernier point; elle a

été élevée par miss Havisham pour exercer sa vengeance sur tout le sexe

masculin.

--Quel est son degré de parenté avec miss Havisham?

--Elle ne lui est pas parente, dit-il; mais miss Havisham l'a adoptée.

--Pourquoi se vengerait-elle sur tout le sexe masculin? comment cela?...

--Comment, monsieur Pip, dit-il, ne le savez-vous pas?

--Non, dis-je.

--Mon Dieu! mais c'est toute une histoire, nous la garderons pour le

dîner. Et maintenant, permettez-moi de vous faire une question. Comment

étiez-vous venu là le jour que vous savez?»

Je le lui dis, et il m'écouta avec attention jusqu'à ce que j'eusse

fini; puis il se mit à rire de nouveau, et il me demanda si j'en avais

souffert dans la suite. Je ne lui fis pas la même question, car ma

conviction sur ce point était parfaitement établie.

«M. Jaggers est votre tuteur, à ce que je vois, continua-t-il.

--Oui.

--Vous savez qu'il est l'homme d'affaires et l'avoué de miss Havisham,

et qu'il a sa confiance quand nul autre ne l'a?»

Ceci m'amenait, je le sentais, sur un terrain dangereux. Je répondis,

avec une contrainte que je n'essayai pas de déguiser, que j'avais vu M.

Jaggers chez miss Havisham le jour même de notre combat; mais que

c'était la seule fois, et que je croyais qu'il n'avait, lui, aucun

souvenir de m'avoir jamais vu.

«Il a eu l'obligeance de proposer mon père pour être votre précepteur,

et il est venu le voir à ce sujet. Sans doute il avait connu mon père

par ses rapports avec miss Havisham. Mon père est le cousin de miss

Havisham, non pas que cela implique des relations très suivies entre

eux, car il n'est qu'un bien mauvais courtisan, et il ne cherche pas à

se faire bien voir d'elle.»

Herbert Pocket avait des manières franches et faciles qui étaient très

séduisantes. Je n'avais jamais vu personne alors, et je n'ai jamais vu

personne depuis qui exprimât plus fortement, tant par la voix que par le

regard, une incapacité naturelle de faire quoi que ce soit de vil ou de

dissimulé. Il y avait quelque chose de merveilleusement confiant dans

tout son air, et, en même temps, quelque chose me disait tout bas qu'il

ne réussirait jamais et qu'il ne serait jamais riche. Je ne sais pas

comment cela se faisait. J'eus cette conviction absolue dès le premier

jour de notre rencontre et avant de nous mettre à table; mais je ne

saurais définir par quels moyens.

C'était toujours un jeune homme pâle; il avait dans toute sa personne

une certaine langueur acquise, qu'on découvrait même au milieu de sa

belle humeur et de sa gaieté, et qui ne semblait pas indiquer une nature

vigoureuse. Son visage n'était pas beau, mais il était mieux que beau,

car il était extrêmement gai et affable. Son corps était un peu gauche,

comme dans le temps où mes poings avaient pris avec lui les libertés

qu'on connaît; mais il semblait de ceux qui doivent toujours paraître

légers et jeunes. Les confections locales de M. Trabb l'auraient-elles

habillé plus gracieusement que moi? C'est une question. Mais ce dont je

suis certain, c'est qu'il portait ses habits, quelque peu vieux,

beaucoup mieux que je ne portais les miens, qui étaient tout neufs.

Comme il se montrait très expansif, je sentis que pour des gens de nos

âges la réserve de ma part serait peu convenable en retour. Je lui

racontai donc ma petite histoire, en répétant à plusieurs reprises, et

avec force, qu'il m'était interdit de rechercher quel était mon

bienfaiteur. Je lui dis un peu plus tard, qu'ayant été élevé en forgeron

de campagne, et ne connaissant que fort peu les usages de la politesse,

je considèrerais comme une grande bonté de sa part qu'il voulût bien

m'avertir à demi-mot toutes les fois qu'il me verrait sur le point de

faire quelque sottise.

«Avec plaisir, dit-il, bien que je puisse prédire que vous n'aurez pas

besoin d'être averti souvent. J'aime à croire que nous serons souvent

ensemble, et je serais bien aise de bannir sur-le-champ toute espèce de

contrainte entre nous. Vous plaît-il de m'accorder la faveur de

commencer dès à présent à m'appeler par mon nom de baptême, Herbert?»

Je le remerciai, en disant que je ne demandais pas mieux et, en échange,

je l'informai que mon nom de baptême était Philip.

«Je ne donne pas dans Philip, dit-il en souriant, cela sonne mal et me

rappelle l'enfant de la fable du syllabaire, qui est un paresseux et

tombe dans une mare, ou bien qui est si gras qu'il ne peut ouvrir les

yeux et par conséquent rien voir, ou si avare qu'il enferme ses gâteaux

jusqu'à ce que les souris les mangent, ou si déterminé, qu'il va

dénicher des oiseaux et est mangé par des ours, qui vivent très près

dans le voisinage. Je vais vous dire ce qui me conviendrait. Nous sommes

en bonne harmonie, et vous avez été forgeron, rappelez-vous le.... Cela

vous serait-il égal?...

--Tout ce que vous me proposerez me sera égal, répondis-je; mais je ne

vous comprends pas.

--Vous serait-il égal que je vous appelasse Haendel? Il y a un charmant

morceau de musique de Haendel, intitulé l'_Harmonieux forgeron._

--J'aimerais beaucoup ce nom.

--Alors, mon cher Haendel, dit-il en se retournant comme la porte

s'ouvrait, voici le dîner, et je dois vous prier de prendre le haut de

la table, parce que c'est vous qui m'offrez à dîner.»

Je ne voulus rien entendre à ce sujet. En conséquence, il prit le haut

de la table et je me mis en face de lui. C'était un excellent petit

dîner, qui alors me parut un véritable festin de Lord Maire; il avait

d'autant plus de valeur, qu'il était mangé dans des circonstances

particulières, car il n'y avait pas de vieilles gens avec nous, et nous

avions Londres tout autour de nous; mais ce plaisir était encore

augmenté par un certain laisser aller bohème qui présidait au banquet;

car, tandis que la table était, comme l'aurait pu dire M. Pumblechook,

le temple du luxe, étant entièrement fournie par le restaurant,

l'encadrement de la pièce où nous nous tenions était comparativement

mesquin, et avait une apparence peu appétissante. J'étonnais le garçon

par mes habitudes excentriques et vagabondes de mettre les couverts sur

le plancher, où il se précipitait après eux, le beurre fondu sur le

fauteuil, le pain sur les rayons des livres, le fromage dans le panier à

charbon, et la volaille bouillie dans le lit de la chambre voisine, où

je trouvai encore le soir, en me mettant au lit, beaucoup de son persil

et de son beurre, dans un état de congélation des moins gracieux: tout

cela rendit la fête délicieuse, et, quand le garçon n'était pas là pour

me surveiller, mon plaisir était sans mélange.

Nous étions déjà avancés dans notre dîner, quand je rappelai à Herbert

sa promesse de me parler de miss Havisham.

«C'est vrai, reprit-il, je vais m'acquitter tout de suite. Permettez-moi

de commencer, Haendel, par vous faire observer qu'à Londres, on n'a pas

l'habitude de mettre son couteau dans sa bouche, par crainte d'accident,

et que, bien que la fourchette soit réservée pour cet usage, il ne faut

pas la faire entrer plus loin qu'il est nécessaire. C'est à peine digne

d'être remarqué, mais il vaut mieux faire comme tout le monde.

J'ajouterai qu'on ne tient pas sa cuiller sur sa main, mais dessous.

Cela a un double avantage, vous arriverez plus facilement à la bouche,

ce qui, après tout, est l'objet principal, et vous épargnez, dans une

infinité de cas, à votre épaule droite, l'attitude qu'on prend en

ouvrant des huîtres.»

Il me fit ces observations amicales d'une manière si enjouée, que nous

en rîmes tous les deux, et qu'à peine cela me fit-il rougir.

«Maintenant, continua-t-il, parlons de miss Havisham. Miss Havisham,

vous devez le savoir, a été une enfant gâtée. Sa mère mourut qu'elle

n'était encore qu'une enfant, et son père ne sut rien lui refuser. Son

père était gentleman campagnard, et, de plus, il était brasseur. Je ne

sais pourquoi il est très bien vu d'être brasseur dans cette partie du

globe, mais il est incontestable que, tandis que vous ne pouvez

convenablement être gentleman et faire du pain, vous pouvez être aussi

gentleman que n'importe qui et faire de la bière, vous voyez cela tous

les jours.

--Cependant un gentleman ne peut tenir un café, n'est-ce pas? dis-je.

--Non, sous aucun prétexte, répondit Herbert; mais un café peut retenir

un gentleman. Eh bien! donc, M. Havisham était très riche et très fier,

et sa fille était de même.

--Miss Havisham était fille unique? hasardai-je.

--Attendez un peu, j'y arrive. Non, elle n'était pas fille unique. Elle

avait un frère consanguin. Son père s'était remarié secrètement... avec

sa cuisinière, je pense.

--Je croyais qu'il était fier? dis-je.

--Mon bon Haendel, certes, oui, il l'était. Il épousa sa seconde femme

secrètement, parce qu'il était fier, et peu de temps après elle mourut.

Quand elle fut morte, il avoua à sa fille, à ce que je crois, ce qu'il

avait fait; alors le fils devint membre de la famille et demeura dans la

maison que vous avez vue. En grandissant, ce fils devint turbulent,

extravagant, désobéissant; en un mot, un mauvais garnement. Enfin, son

père le déshérita; mais il se radoucit à son lit de mort, et le laissa

dans une bonne position, moins bonne cependant que celle de miss

Havisham.... Prenez un verre de vin, et excusez-moi de vous dire que la

société n'exige pas que nous vidions si stoïquement et si

consciencieusement notre verre, et que nous tournions son fond sens

dessus dessous, en appuyant ses bords sur notre nez.»

Dans l'extrême attention que j'apportais à son récit, je m'étais laissé

aller à commettre cette inconvenance. Je le remerciai en m'excusant:

«Pas du tout,» me dit-il.

Et il continua.

«Miss Havisham était donc une héritière, et, comme vous pouvez le

supposer, elle était fort recherchée comme un bon parti. Son frère

consanguin avait de nouveau une fortune suffisante; mais ses dettes d'un

côté, de nouvelles folies de l'autre, l'eurent bientôt dissipée une

seconde fois. Il y avait une plus grande différence de manière d'être,

entre lui et elle, qu'il n'y en avait entre lui et son père, et on

suppose qu'il nourrissait contre elle une haine mortelle, parce qu'elle

avait cherché à augmenter la colère du père. J'arrive maintenant à la

partie cruelle de l'histoire, m'arrêtant seulement, mon cher Haendel,

pour vous faire remarquer qu'une serviette ne peut entrer dans un

verre.»

Il me serait tout à fait impossible de dire pourquoi j'essayais de faire

entrer la mienne dans mon verre: tout ce que je sais, c'est que je me

surpris faisant, avec une persévérance digne d'une meilleure cause, des

efforts inouïs pour la comprimer dans ces étroites limites. Je le

remerciai de nouveau en m'excusant, et de nouveau avec la même bonne

humeur, il me dit:

«Pas du tout, je vous assure.»

Et il reprit:

«Alors apparut dans le monde, c'est-à-dire aux courses, dans les bals

publics, ou n'importe où il vous plaira un certain monsieur qui fit la

cour à miss Havisham. Je ne l'ai jamais vu, car il y a vingt-cinq ans

que ce que je vous raconte est arrivé, bien avant que vous et moi ne

fussions au monde, Haendel; mais j'ai entendu mon père dire que c'était

un homme élégant, et justement l'homme qu'il fallait pour plaire à miss

Havisham. Mais ce que mon père affirmait le plus fortement, c'est que

sans prévention et sans ignorance, on ne pouvait le prendre pour un

véritable gentleman; mon père avait pour principe qu'un homme qui n'est

pas vraiment gentleman par le coeur, n'a jamais été, depuis que le monde

existe, un vrai gentleman par les manières. Il disait aussi qu'aucun

vernis ne peut cacher le grain du bois, et que plus on met de vernis

dessus, plus le grain devient apparent. Très bien! Cet homme serra de

près miss Havisham, et fit semblant de lui être très dévoué. Je crois

que jusqu'à ce moment, elle n'avait pas montré beaucoup de sensibilité,

mais tout ce qu'elle en possédait se montra certainement alors. Elle

l'aima passionnément. Il n'y a pas de doute qu'elle l'idolâtrât. Il

exerçait une si forte influence sur son affection par sa conduite rusée,

qu'il en obtint de fortes sommes d'argent et l'amena à racheter à son

frère sa part de la brasserie, que son père lui avait laissé par

faiblesse, à un prix énorme, et en lui faisant prendre l'engagement, que

lorsqu'il serait son mari, il gérerait de tout. Votre tuteur ne faisait

pas partie, à cette époque, des conseils de miss Havisham, et elle était

trop hautaine et trop éprise pour se laisser conseiller par quelqu'un.

Ses parents étaient pauvres et intrigants, à l'exception de mon père. Il

était assez pauvre, mais il n'était ni avide, ni jaloux, et c'était le

seul qui fût indépendant parmi eux. Il l'avertit qu'elle faisait trop

pour cet homme, et qu'elle se mettait trop complètement à sa merci. Elle

saisit la première occasion qui se présenta d'ordonner à mon père de

sortir de sa présence et de sa maison, et mon père ne l'a jamais revue

depuis.»

À ce moment du récit de mon convive je me rappelai que miss Havisham

avait dit: «Mathieu viendra me voir à la fin, quand je serai étendue

morte sur cette table,» et je demandai à Herbert si son père était

réellement si fâché contre elle.

«Ce n'est pas cela, dit-il, mais elle l'a accusé, en présence de son

prétendu, d'être désappointé d'avoir perdu tout espoir de faire ses

affaires en la flattant; et s'il y allait maintenant, cela paraîtrait

vrai, à lui comme à elle. Revenons à ce prétendu pour en finir avec lui.

Le jour du mariage fut fixé, les habits de noce achetés, le voyage qui

devait suivre la noce projeté, les gens de la noce invités, le jour

arriva, mais non pas le fiancé: il lui écrivit une lettre....

--Qu'elle reçut, m'écriai-je, au moment où elle s'habillait pour la

cérémonie... à neuf heures moins vingt minutes....

--À cette heure et à ces minutes, dit Herbert en faisant un signe de

tête affirmatif, heures et minutes auxquelles elle arrêta ensuite toutes

les pendules. Ce qui, au fond de tout cela, fit manquer le mariage, je

ne vous le dirai pas parce que je ne le sais pas.... Quand elle se

releva d'une forte maladie qu'elle fit, elle laissa tomber toute la

maison dans l'état de délabrement où vous l'avez vue et elle n'a jamais

regardé depuis la lumière du soleil.

--Est-ce là toute l'histoire? demandai-je après quelque réflexion.

--C'est tout ce que j'en sais, et encore je n'en sais autant que parce

que j'ai rassemblé moi-même tous ces détails, car mon père évite

toujours d'en parler, et même lorsque miss Havisham m'invita à aller

chez elle, il ne me dit que ce qui était absolument nécessaire pour moi

de savoir. Mais il y a une chose que j'ai oubliée: on a supposé que

l'homme dans lequel elle avait si mal placé sa confiance a agi, dans

toute cette affaire, de connivence avec son frère; que c'était une

intrigue ourdie entre eux et dont ils devaient se partager les

bénéfices.

--Je suis surpris alors qu'il ne l'ait pas épousée pour s'emparer de

toute la fortune, dis-je.

--Peut-être était-il déjà marié, et cette cruelle mystification peut

avoir fait partie du plan de son frère, dit Herbert; mais faites

attention que je n'en suis pas sûr du tout.

--Que sont devenus ces deux hommes? demandai-je après avoir réfléchi un

instant.

--Ils sont tombés dans une dégradation et une honte plus profonde encore

si c'est possible; puis la ruine est venue.

--Vivent-ils encore?

--Je ne sais pas.

--Vous disiez tout à l'heure qu'Estelle n'était pas parente de miss

Havisham, mais seulement adoptée par elle. Quand a-t-elle été adoptée?

Herbert leva les épaules.

«Il y a toujours eu une Estelle depuis que j'ai entendu parler de miss

Havisham. Je ne sais rien de plus. Et maintenant, Haendel, dit-il en

laissant là l'histoire, il y a entre nous une parfaite entente: vous

savez tout ce que je sais sur miss Havisham.

--Et vous aussi, repartis-je, vous savez tout ce que je sais.

--Je le crois. Ainsi donc il ne peut y avoir entre vous et moi ni

rivalité ni brouille, et quant à la condition attachée à votre fortune

que vous ne devez pas chercher à savoir à qui vous la devez, vous pouvez

compter que cette corde ne sera ni touchée ni même effleurée par moi, ni

par aucun des miens.»

En vérité, il dit cela avec une telle délicatesse, que je sentis qu'il

n'y aurait plus à revenir sur ce sujet, bien que je dusse rester sous le

toit de son père pendant des années. Et pourtant il y avait dans ses

paroles tant d'intention, que je sentis qu'il comprenait aussi

parfaitement que je le comprenais moi-même, que miss Havisham était ma

bienfaitrice.

Je n'avais pas songé tout d'abord qu'il avait amené la conversation sur

ce sujet pour en finir une fois pour toutes et rendre notre position

nette; mais après cet entretien nous fûmes si à l'aise et de si bonne

humeur, que je m'aperçus alors que telle avait été son intention. Nous

étions très gais et très accorts, et je lui demandai, tout en causant,

ce qu'il faisait. Il me répondit:

«Je suis capitaliste assureur de navires.»

Je suppose qu'il vit mon regard errer autour de la chambre à la

recherche de quelque chose qui rappelât la navigation ou le capital, car

il ajouta:

«Dans la Cité.»

J'avais une haute idée de la richesse et de l'importance des assureurs

maritimes de la Cité, et je commençai à penser avec terreur que j'avais

renversé autrefois ce jeune assureur sur le dos, que j'avais noirci son

oeil entreprenant et fait une entaille à sa tête commerciale. Mais

alors, à mon grand soulagement, l'étrange impression qu'Herbert Pocket

ne réussirait jamais, et ne serait jamais riche, me revint à l'esprit.

Il continua:

«Je ne me contenterai pas à l'avenir d'employer uniquement mes capitaux

dans les assurances maritimes; j'achèterai quelques bonnes actions dans

les assurances sur la vie, et je me lancerai dans quelque conseil de

direction; je ferai aussi quelques petites choses dans les mines, mais

rien de tout cela ne m'empêchera de charger quelques milliers de tonnes

pour mon propre compte. Je crois que je ferai le commerce, dit-il en se

renversant sur sa chaise, avec les Indes Orientales, j'y ferai les

soies, les châles, les épices, les teintures, les drogues et les bois

précieux. C'est un commerce intéressant.

--Et les profits sont grands? dis-je.

--Énormes!» dit-il.

L'irrésolution me revint, et je commençai à croire qu'il avait encore de

plus grandes espérances que les miennes.

«Je crois aussi que je ferai le commerce, dit-il en mettant ses pouces

dans les poches de son gilet, avec les Indes Occidentales, pour le

sucre, le tabac et le rhum, et aussi avec Ceylan, spécialement pour les

dents d'éléphants.

--Il vous faudra un grand nombre de vaisseaux, dis-je.

--Une vraie flotte,» dit-il.

Complètement ébloui par les magnificences de ce programme, je lui

demandai dans quelle direction naviguaient le plus grand nombre des

vaisseaux qu'il avait assurés.

«Je n'ai pas encore fait une seule assurance, répondit-il, je cherche à

me caser.»

Cette occupation semblait en quelque manière plus en rapport avec

l'Hôtel Barnard, aussi je dis d'un ton de conviction:

«Ah!... ah!...

--Oui, je suis dans un bureau d'affaires, et je cherche à me retourner.

--Ce bureau est-il avantageux? demandai-je.

--À qui?... Voulez-vous dire au jeune homme qui y est? demanda-t-il pour

réponse.

--Non, à vous?

--Mais, non, pas à moi...»

Il dit cela de l'air de quelqu'un qui compte avec soin avant d'arrêter

une balance.

«Cela ne m'est pas directement avantageux, c'est-à-dire que cela ne me

rapporte rien et j'ai à... m'entretenir.»

Certainement l'affaire n'avait pas l'air avantageuse, et je secouai la

tête comme pour dire qu'il serait difficile d'amasser un grand capital

avec une pareille source de revenu.

«Mais c'est ainsi qu'il faut s'y prendre, dit Herbert Pocket. Vous êtes

posé quelque part; c'est le grand point. Vous êtes dans un bureau

d'affaires, vous n'avez plus qu'à regarder tout autour de vous ce qui

vous conviendra le mieux.»

Je fus frappé d'une chose singulière: c'est que pour chercher des

affaires il fallût être dans un bureau; mais je gardai le silence, m'en

rapportant complètement à son expérience.

«Alors, continua Herbert, le vrai moment arrive où vous trouvez une

occasion; vous la saisissez au passage, vous fondez dessus, vous faites

votre capital et vous êtes établi. Quand une fois votre capital est

fait, vous n'avez plus rien à faire qu'à l'employer.»

Sa manière de se conduire ressemblait beaucoup à celle qu'il avait tenue

dans le jardin le jour de notre rencontre. C'était bien toujours la même

chose. Il supportait sa pauvreté comme il avait supporté sa défaite, et

il me semblait qu'il prenait maintenant toutes les luttes et tous les

coups de la fortune comme il avait pris les miens autrefois. Il était

évident qu'il n'avait autour de lui que les choses les plus nécessaires,

car tout ce que je remarquais sur la table et dans l'appartement

finissait toujours par avoir été apporté pour moi du restaurant ou

d'autre part.

Cependant, malgré qu'il s'imaginât avoir fait sa fortune, il s'en

faisait si peu accroire, que je lui sus un gré infini de ne pas s'en

enorgueillir.

C'était une aimable qualité à ajouter à son charmant naturel, et nous

continuâmes à être au mieux. Le soir nous sortîmes pour aller faire un

tour dans les rues, et nous entrâmes au théâtre à moitié prix. Le

lendemain nous fûmes entendre le service à l'abbaye de Westminster. Dans

l'après-midi, nous visitâmes les parcs. Je me demandais qui ferrait tous

les chevaux que je rencontrais; j'aurais voulu que ce fût Joe.

Il me semblait, en supputant modérément le temps qui s'était écoulé

depuis le dimanche où j'avais quitté Joe et Biddy, qu'il y avait

plusieurs mois. L'espace qui nous séparait participa à cette extension,

et nos marais se trouvèrent à une distance impossible à évaluer. L'idée

que j'aurais pu assister ce même dimanche aux offices de notre vieille

église, revêtu de mes vieux habits des jours de fêtes, me semblait une

réunion d'impossibilités géographiques et sociales, solaires et

lunaires. Pourtant, au milieu des rues de Londres, si encombrées de

monde et si brillamment éclairées le soir, j'éprouvais une espèce de

remords intime d'avoir relégué si loin la pauvre vieille cuisine du

logis; et, dans le silence de la nuit, le pas de quelque maladroit

imposteur de portier, rôdant çà et là dans l'Hôtel Barnard sous prétexte

de surveillance, tombaient sourdement sur mon coeur.

Le lundi matin, à neuf heures moins un quart, Herbert alla à son bureau

pour se faire son rapport à lui-même et prendre l'air de ce même bureau,

comme on dit, à ce que je crois toujours, et je l'accompagnai. Il devait

en sortir une heure ou deux après, pour me conduire à Hammersmith, et je

devais l'attendre dans les environs. Il me sembla que les oeufs d'où

sortaient les jeunes assureurs étaient incubés dans la poussière et la

chaleur, comme les oeufs d'autruche, à en juger par les endroits où ces

petits géants se rendaient le lundi matin. Le bureau où Herbert tenait

ses séances ne me fit pas l'effet d'un bon Observatoire; il était à un

second étage sur la cour, d'une apparence très sale, très maussade sous

tous les rapports, et avait vue sur un autre second étage également sur

la cour, d'où il devait être impossible d'observer bien loin autour de

soi.

J'attendis jusqu'à près de midi. J'allai faire un tour à la Bourse; je

vis des hommes barbus, assis sous les affiches des vaisseaux en

partance, que je pris pour de grands marchands, bien que je ne puisse

comprendre pourquoi aucun d'eux ne paraissait avoir sa raison. Quand

Herbert vint me rejoindre, nous allâmes déjeuner dans un établissement

célèbre, que je vénérai alors beaucoup, mais que je crois aujourd'hui

avoir été la superstition la plus abjecte de l'Europe, et où je ne pus

m'empêcher de remarquer qu'il y avait beaucoup plus de sauce sur les

nappes, sur les couteaux et sur les habits des garçons que dans les

plats. Cette collation faite à un prix modéré, eu égard à la graisse

qu'on ne nous fit pas payer, nous retournâmes à l'Hôtel Barnard, pour

chercher mon petit portemanteau, et nous prîmes ensuite une voiture pour

Hammersmith, où nous arrivâmes vers trois heures de l'après-midi. Nous

n'avions que peu de chemin à faire pour gagner la maison de M. Pocket.

Soulevant le loquet d'une porte, nous entrâmes immédiatement dans un

petit jardin donnant sur la rivière, où les enfants de M. Pocket

prenaient leurs ébats, et, à moins que je ne me sois abusé sur un point

où mes préjugés ou mes intérêts n'étaient pas en jeu, je remarquai que

les enfants de M. et Mrs Pocket ne s'élevaient pas, ou n'étaient pas

élevés, mais qu'ils se roulaient.

Mrs Pocket était assise sur une chaise de jardin, sous un arbre; elle

lisait, les jambes croisées sur une autre chaise de jardin; et les deux

servantes de Mrs Pocket se regardaient pendant que les enfants jouaient.

«Maman, dit Herbert, c'est le jeune M. Pip.»

Sur ce, Mrs Pocket me reçut avec une apparence d'aimable dignité.

«Master Alick et miss Jane! cria une des bonnes à deux enfants, si vous

courez comme cela contre ces buissons, vous tomberez dans la rivière, et

vous vous noierez, et alors que dira votre papa?»

En même temps, cette bonne ramassa le mouchoir de Mrs Pocket, et dit:

«C'est au moins la sixième fois, madame, que vous le laissez tomber!»

Sur quoi Mrs Pocket se mit à rire, et dit:

«Merci, Flopson.»

Puis, s'installant sur une seule chaise, elle continua sa lecture. Son

visage prit une expression sérieuse, comme si elle eût lu depuis une

semaine; mais, avant qu'elle eût pu lire une demi-douzaine de lignes,

elle leva les yeux sur moi, et dit:

«J'espère que votre maman se porte bien?»

Cette demande inattendue me mit dans un tel embarras, que je commençai à

dire de la façon la plus absurde du monde, qu'en vérité si une telle

personne avait existé, je ne doutais pas qu'elle ne se fût bien portée,

qu'elle ne lui en eût été bien obligée, et qu'elle ne lui eût envoyé ses

compliments, quand la bonne vint à mon aide.

«Encore!... dit-elle en ramassant le mouchoir de poche; si ça n'est pas

la septième fois!... Que ferez-vous cette après-midi, madame?»

Mrs Pocket regarda son mouchoir d'un air inexprimable, comme si elle ne

l'eût jamais vu; ensuite, en le reconnaissant, elle dit avec un sourire:

«Merci, Flopson.»

Puis elle m'oublia, et reprit sa lecture.

Maintenant que j'avais le temps de les compter, je vis qu'il n'y avait

pas moins de six petits Pockets, de grandeurs variées, qui se roulaient

de différentes manières.

J'arrivai à peine au total, quand un septième se fit entendre dans des

régions élevées, en pleurant d'une façon navrante.

N'est-ce pas Baby[6]? dit Flopson d'un air surpris; dépêchez-vous,

Millers, d'aller voir.»

[Note 6: _Baby_, nom générique du dernier enfant d'une famille riche

ou pauvre; on appelle _baby_ le dernier-né jusqu'à quatre ou cinq ans.]

Millers, qui était la seconde bonne, gagna la maison, et peu à peu

l'enfant qui pleurait se tut et resta tranquille, comme si c'eût été un

jeune ventriloque auquel on eût fermé la bouche avec quelque chose. Mrs

Pocket lut tout le temps, et j'étais très curieux de savoir quel livre

ce pouvait être.

Je suppose que nous attendions là que M. Pocket vînt à nous; dans tous

les cas, nous attendions. J'eus ainsi l'occasion d'observer un

remarquable phénomène de famille. Toutes les fois que les enfants

s'approchaient par hasard de Mrs Pocket en jouant, ils se donnaient des

crocs-en-jambe et se roulaient sur elle, et cela avait toujours lieu à

son étonnement momentané et à leurs plus pénibles lamentations. Je ne

savais comment expliquer cette singulière circonstance, et je ne pouvais

m'empêcher de former des conjectures sur ce sujet, jusqu'au moment où

Millers descendit avec le Baby, lequel Baby fut remis entre les mains de

Flopson, laquelle Flopson allait le passer à Mrs Pocket, quand elle alla

donner la tête la première contre Mrs Pocket. Baby et Flopson furent

heureusement rattrapés par Herbert et moi.

«Miséricorde! Flopson, dit Mrs Pocket en quittant son livre, tout le

monde tombe ici.

--Miséricorde vous-même, vraiment, madame! repartit Flopson en

rougissant très fort, qu'avez-vous donc là?

--Ce que j'ai là, Flopson? demanda Mrs Pocket.

--Mais c'est votre tabouret! s'écria Flopson; et si vous le tenez sous

vos jupons comme cela, comment voulez-vous qu'on ne tombe pas?... Tenez,

prenez le Baby, madame, et donnez-moi votre livre.»

Mrs Pocket fit ce qu'on lui conseillait et fit maladroitement danser

l'enfant sur ses genoux, pendant que les autres enfants jouaient

alentour. Cela ne durait que depuis fort peu de temps, quand Mrs Pocket

donna sommairement des ordres pour qu'on les rentrât tous dans la maison

pour leur faire faire un somme. C'est ainsi que, dans ma première

visite, je fis cette seconde découverte, que l'éducation des petits

Pockets consistait à tomber et à dormir alternativement. Dans ces

circonstances, lorsque Flopson et Millers eurent fait rentrer les

enfants dans la maison, comme un petit troupeau de moutons, et quand M.

Pocket en sortit pour faire ma connaissance, je ne fus pas très surpris

en trouvant que M. Pocket était un gentleman dont le visage avait l'air

perplexe, et qui avait sur la tête des cheveux très gris et en désordre,

comme un homme qui ne peut pas parvenir à trouver le vrai moyen

d'arriver à son but.

Les grandes espérances · 第 33 / 87 题