CHAPITRE XV.

Je devenais trop grand pour occuper plus longtemps la chambre de la

grand'tante de M. Wopsle. Mon éducation, sous la direction de cette

absurde femme, se termina, non pas cependant avant que Biddy ne m'eût

fait part de tout ce qu'elle avait appris au moyen du petit catalogue

des prix, voire même une chanson comique qu'elle avait achetée autrefois

pour un sou, et qui commençait ainsi:

_Quand à Londres nous irons_

_Ron, ron, ron,_

_Ron, ron, ron,_

_Faut voir quelle figure nous ferons_

_Ron, ron, ron._

Mais mon désir de bien faire était si grand, que j'appris par coeur

cette oeuvre remarquable, et cela de la meilleure foi du monde. Je ne me

souviens pas, du reste, d'avoir jamais mis en doute le mérite de

l'oeuvre, si ce n'est que je pensais, comme je le fais encore

aujourd'hui, qu'il y avait dans les _ron, ron,_ tant de fois répétés, un

excès de poésie. Dans mon avidité de science, je priai M. Wopsle de

vouloir bien laisser tomber sur moi quelques miettes intellectuelles, ce

à quoi il consentit avec bonté. Cependant, comme il ne m'employait que

comme une espèce de figurant qui devait lui donner la réplique, et dans

le sein duquel il pouvait pleurer, et qui tour à tour devait être

embrassé, malmené, empoigné, frappé, tué selon les besoins de l'action,

je déclinai bientôt ce genre d'instruction, mais pas assez tôt cependant

pour que M. Wopsle, dans un accès de fureur dramatique, ne m'eût au

trois quarts assommé.

Quoi qu'il en soit, j'essayais d'inculquer à Joe tout ce que

j'apprenais. Cela semblera si beau de ma part, que ma conscience me fait

un devoir de l'expliquer je voulais rendre Joe moins ignorant et moins

commun, pour qu'il fût plus digne de ma société et qu'il méritât moins

les reproches d'Estelle.

La vieille Batterie des marais était le lieu choisi pour nos études; nos

accessoires consistaient en une ardoise cassée et un petit bout de

crayon. Joe y ajoutait toujours une pipe et du tabac. Je n'ai jamais vu

Joe se souvenir de quoi que ce soit d'un dimanche à l'autre, ni acquérir

sous ma direction la moindre connaissance quelconque. Cependant il

fumait sa pipe à la Batterie d'un air plus intelligent, plus savant

même, que partout ailleurs. Il était persuadé qu'il faisait d'immenses

progrès, le pauvre homme! Pour moi, j'espère toujours qu'il en faisait.

J'éprouvais un grand calme et un grand plaisir à voir passer les voiles

sur la rivière et à les regarder s'enfoncer au-delà de la jetée, et

quand quelquefois la marée était très basse, elles me paraissaient

appartenir à des bateaux submergés qui continuaient leur course au fond

de l'eau. Lorsque je regardais les vaisseaux au loin en mer, avec leurs

voiles blanches déployées je finissais toujours, d'une manière ou d'une

autre, par penser à miss Havisham et à Estelle, et, lorsqu'un rayon de

lumière venait au loin tomber obliquement sur un nuage, sur une voile,

sur une montagne, ou former une ligne brillante sur l'eau, cela me

produisait le même effet. Miss Havisham et Estelle, l'étrange maison et

l'étrange vie qu'on y menait, me semblaient avoir je ne sais quel

rapport direct ou indirect avec tout ce qui était pittoresque.

Un dimanche que j'avais donné congé à Joe, parce qu'il semblait avoir

pris le parti d'être plus stupide encore que d'habitude, pendant qu'il

savourait sa pipe avec délices, et que moi, j'étais couché sur le tertre

d'une des batteries, le menton appuyé sur ma main, voyant partout en

perspective l'image de miss Havisham et celle d'Estelle, aussi bien dans

le ciel que dans l'eau, je résolus enfin d'émettre à leur propos une

pensée qui, depuis longtemps, me trottait dans la tête:

«Joe, dis-je, ne penses-tu pas que je doive une visite à miss Havisham?

--Et pourquoi, mon petit Pip? dit Joe après réflexion.

--Pourquoi, Joe?... Pourquoi rend-on des visites?

--Certainement, mon petit Pip il y a des visites peut-être qui... dit

Joe sans terminer sa phrase. Mais pour ce qui est de rendre visite à

miss Havisham, elle pourrait croire que tu as besoin de quelque chose,

ou que tu attends quelque chose d'elle.

--Mais, ne pourrais-je lui dire que je n'ai besoin de rien... que je

n'attends rien d'elle.

--Tu le pourrais, mon petit Pip, dit Joe; mais elle pourrait te croire,

ou croire tout le contraire.»

Joe sentit comme moi qu'il avait dit quelque chose de fin, et il se mit

à aspirer avec ardeur la fumée de sa pipe, pour n'en pas gâter les

effets par une répétition.

«Tu vois, mon petit Pip, continua Joe aussitôt que ce danger fut passé,

miss Havisham t'a fait un joli présent; eh bien! après t'avoir fait ce

joli présent, elle m'a pris à part pour me dire que c'était tout.

--Oui, Joe, j'ai entendu ce qu'elle t'a dit.

--Tout! répéta Joe avec emphase.

--Oui, Joe, je t'assure que j'ai entendu.

--Ce qui voulait dire, sans doute, mon petit Pip: tout est terminé entre

nous... restons chacun chez nous... vous au nord, moi au midi....

Rompons tout à fait.»

J'avais pensé tout cela, et j'étais très désappointé de voir que Joe

avait la même opinion, car cela rendait la chose plus vraisemblable.

«Mais, Joe....

--Oui, mon pauvre petit Pip.

--... Voilà près d'un an que je suis ton apprenti, et je n'ai pas encore

remercié miss Havisham de ce qu'elle a fait pour moi. Je n'ai pas même

été prendre de ses nouvelles, ou seulement témoigné que je me souvenais

d'elle.

--C'est vrai, mon petit Pip, et à moins que tu ne lui offres une

garniture complète de fers, ce qui, je le crains bien, ne serait pas un

présent très bien choisi, vu l'absence totale de chevaux....

--Je ne veux pas parler de souvenirs de ce genre-là; je ne veux pas lui

faire de présents.»

Mais Joe avait dans la tête l'idée d'un présent, et il ne voulait pas en

démordre.

«Voyons, dit-il, si l'on te donnait un coup de main pour forger une

chaîne toute neuve pour mettre à la porte de la rue? Ou bien encore une

grosse ou deux de pitons à vis, dont on a toujours besoin dans un

ménage? Ou quelque joli article de fantaisie, tel qu'une fourchette à

rôties pour faire griller ses muffins, ou bien un gril, si elle veut

manger un hareng saur ou quelque autre chose de semblable.

--Mais Joe, je ne parle pas du tout de présent, interrompis-je.

--Eh bien! continua Joe, en tenant bon comme si j'eusse insisté, à ta

place, mon petit Pip, je ne ferais rien de tout cela, non en vérité,

rien de tout cela! Car, qu'est-ce qu'elle ferait d'une chaîne de porte,

quand elle en a une qui ne lui sert pas? Et les pitons sont sujets à

s'abîmer.... Quant à la fourchette à rôties, elle se fait en laiton et

ne nous ferait aucun honneur, et l'ouvrier le plus ordinaire se fait un

gril, car un gril n'est qu'un gril, dit Joe en appuyant sur ces mots,

comme s'il eût voulu m'arracher une illusion invétérée. Tu auras beau

faire, mais un gril ne sera jamais qu'un gril, je te le répète, et tu ne

pourras rien y changer.

--Mon cher Joe, dis-je en l'attrapant par son habit dans un mouvement de

désespoir; je t'en prie, ne continue pas sur ce ton: je n'ai jamais

pensé à faire à miss Havisham le moindre cadeau.

--Non, mon petit Pip, fit Joe, de l'air d'un homme qui a enfin réussi à

en persuader un autre. Tout ce que je puis te dire, c'est que tu as

raison, mon petit Pip.

--Oui, Joe; mais ce que j'ai à te dire, moi, c'est que nous n'avons pas

trop d'ouvrage en ce moment, et que, si tu pouvais me donner une

demi-journée de congé, demain, j'irais jusqu'à la ville pour faire une

visite à miss Est.... Havisham.

--Quel nom as-tu dit là? dit gravement Joe; Esthavisham, mon petit Pip,

ce n'est pas ainsi qu'elle s'appelle, à moins qu'elle ne se soit fait

rebaptiser.

--Je le sais.... Joe... je le sais..., c'est une erreur; mais que

penses-tu de tout cela?

En réalité, Joe pensait que c'était très bien, si je le trouvais

moi-même ainsi; mais il stipula positivement que si je n'étais pas reçu

avec cordialité ou si je n'étais pas encouragé à renouveler une visite

qui n'avait d'autre objet que de prouver ma gratitude pour la faveur que

j'avais reçue, cet essai serait le premier et le dernier. Je promis de

me conformer à ces conditions.

Joe avait pris un ouvrier à la semaine, qu'on appelait Orlick. Cet

Orlick prétendait que son nom de baptême était Dolge, chose tout à fait

impossible; mais cet individu était d'un caractère tellement obstiné,

que je crois bien qu'il savait parfaitement que ce n'était pas vrai, et

qu'il avait voulu imposer ce nom dans le village pour faire affront à

notre intelligence. C'était un gaillard aux larges épaules, doué d'une

grande force; jamais pressé et toujours lambinant. Il semblait même ne

jamais venir travailler à dessein, mais comme par hasard; et quand il se

rendait aux _Trois jolis bateliers_ pour prendre ses repas, ou quand il

s'en allait le soir, il se traînait comme Caïn ou le Juif errant, sans

savoir le lieu où il allait, ni s'il reviendrait jamais. Il demeurait

chez l'éclusier, dans les marais, et tous les jours de la semaine, il

arrivait de son ermitage, les mains dans les poches, et son dîner

soigneusement renfermé dans un paquet suspendu à son cou, ou ballottant

sur son dos. Les dimanches, il se tenait toute la journée sur la

barrière de l'écluse, et se balançait continuellement, les yeux fixés à

terre; et quand on lui parlait, il les levait, à demi fâché et à demi

embarrassé, comme si c'eût été le fait le plus injurieux et le plus

bizarre qui eût pu lui arriver.

Cet ouvrier morose ne m'aimait pas. Quand j'étais tout petit et encore

timide, il me disait que le diable habitait le coin le plus noir de la

forge, et qu'il connaissait bien l'esprit malin. Il disait encore qu'il

fallait tous les sept ans allumer le feu avec un jeune garçon, et que je

pouvais m'attendre à servir incessamment de fagot. Mon entrée chez Joe

comme apprenti confirma sans doute le soupçon qu'il avait conçu qu'un

jour ou l'autre je le remplacerais, de sorte qu'il m'aima encore moins,

non qu'il ait jamais rien dit ou rien fait qui témoignât la moindre

hostilité; je remarquai seulement qu'il avait toujours soin d'envoyer

ses étincelles de mon côté, et que toutes les fois que j'entonnais le

_Vieux Clem_, il partait une mesure trop tard.

Le lendemain, Dolge Orlick était à son travail, quand je rappelai à Joe

le congé qu'il m'avait promis. Orlick ne dit rien sur le moment, car Joe

et lui avaient justement entre eux un morceau de fer rouge qu'ils

battaient pendant que je faisais aller la forge; mais bientôt il

s'appuya sur son marteau et dit:

«Bien sûr, notre maître!... vous n'allez pas accorder des faveurs rien

qu'à l'un de nous deux.... Si vous donnez au petit Pip un demi-jour de

congé, faites-en autant pour le vieux Orlick.»

Il avait environ vingt-quatre ans, mais il parlait toujours de lui comme

d'un vieillard.

«Et que ferez-vous d'un demi-jour de congé si je vous l'accorde? dit

Joe.

--Ce que j'en ferai?... Et lui, qu'est-ce qu'il en fera?... J'en ferai

toujours bien autant que lui, dit Orlick.

--Quant à Pip, il va en ville, dit Joe.

--Eh bien! le vieil Orlick ira aussi en ville, repartit le digne homme.

On peut y aller deux. Il n'y a peut-être pas que lui qui puisse aller en

ville.

--Ne vous fâchez pas, dit Joe.

--Je me fâcherai si c'est mon plaisir, grommela Orlick. Allons, notre

maître, pas de préférences dans cette boutique; soyez homme!»

Le maître refusa de continuer à discuter sur ce sujet jusqu'à ce que

l'ouvrier se fût un peu calmé. Orlick s'élança alors sur la fournaise,

en tira une barre de fer rouge, la dirigea sur moi comme s'il allait me

la passer au travers du corps, lui fit décrire un cercle autour de ma

tête et la posa sur l'enclume, où il se mit à jouer du marteau, il

fallait voir, comme si c'eût été sur moi qu'il frappait, et que les

étincelles qui jaillissaient de tous côtés eussent été des gouttes de

mon sang. Finalement, quand il eut tant frappé qu'il se fut échauffé et

que le fer se fut refroidi, il se reposa sur son marteau et dit:

«Eh bien! notre maître?

--Êtes-vous raisonnable maintenant? demanda Joe.

--Ah! oui, parfaitement, répondit brusquement le vieil Orlick.

--Alors, comme en général vous travaillez aussi bien qu'un autre, dit

Joe, ce sera congé pour tout le monde.»

Ma soeur était restée silencieuse dans la cour, d'où elle entendait tout

ce qui se disait. Par habitude, elle écoutait et espionnait sans le

moindre scrupule. Elle parut inopinément à l'une des fenêtres.

«Comment! fou que tu es, tu donnes des congés à de grands chiens de

paresseux comme ça! Il faut que tu sois bien riche, par ma foi, pour

gaspiller ton argent de cette façon! Je voudrais être leur maître....

--Vous seriez le maître de tout le monde si vous l'osiez, riposta Orlick

avec une grimace de mauvais présage.

--Laissez-la dire, fit Joe.

--Je pourrais être le maître de tous les imbéciles et de tous les

coquins, repartit ma soeur, et je ne pourrais pas être le maître de tous

les imbéciles sans être celui de votre patron, qui est le roi des buses

et des imbéciles... et je ne pourrais pas être le maître des coquins

sans être votre maître, à vous, qui êtes le plus lâche et le plus fieffé

coquin de tous les coquins d'Angleterre et de France. Et puis!...

--Vous êtes une vieille folle, mère Gargery, dit l'ouvrier de Joe, et si

cela suffit pour faire un bon juge de coquins, vous en êtes un fameux!

--Laissez-la tranquille, je vous en prie, dit Joe.

--Qu'avez-vous dit? s'écria ma soeur en commençant à pousser des cris;

qu'avez-vous dit? Que m'a-t-il dit, Pip?... Comment a-t-il osé m'appeler

en présence de mon mari?... Oh!... oh!... oh!...»

Chacune de ces exclamations était un cri perçant. Ici, je dois dire,

pour rendre hommage à la vérité, que chez ma soeur, comme chez presque

toutes les femmes violentes que j'ai connues, la passion n'était pas une

excuse, puisque je ne puis nier qu'au lieu d'être emportée malgré elle

par la colère, elle ne s'efforçât consciencieusement et de propos

délibéré de s'exciter elle-même et n'atteignit ainsi par degrés une

fureur aveugle.

«Comment, reprit-elle, comment m'a-t-il appelée devant ce lâche qui a

juré de me défendre?... Oh! tenez-moi!... tenez-moi!...

--Ah! murmura l'ouvrier entre ses dents, si tu étais ma femme, je te

mettrais sous la pompe et je t'arroserais convenablement.

--Je vous dis de la laisser tranquille, répéta Joe.

--Oh! s'entendre traiter ainsi! s'écria ma soeur arrivée à la seconde

période de sa colère, oh! s'entendre donner de tels noms par cet Orlick!

dans ma propre maison!... Moi! une femme mariée!... en présence de mon

mari!... Oh!... oh!... oh!...»

Ici, ma soeur, après avoir crié et frappé du pied pendant quelques

minutes, commença à se frapper la poitrine et les genoux, puis elle jeta

son bonnet en l'air et se tira les cheveux. C'était sa dernière étape

avant d'arriver à la rage. Ma soeur était alors une véritable furie;

elle eut un succès complet. Elle se précipita sur la porte

qu'heureusement j'avais eu le soin de fermer.

Que pouvait faire Joe après avoir vu ses interruptions méconnues, si ce

n'est de s'avancer vers son ouvrier et de lui demander pourquoi il

s'interposait entre lui et Mrs Joe, et ensuite s'il était homme à venir

sur le terrain. Le vieil Orlick vit bien que la situation exigeait qu'on

en vînt aux mains, et il se mit aussitôt sur la défensive. Sans prendre

seulement le temps d'ôter leurs tabliers de cuir, ils s'élancèrent l'un

sur l'autre comme deux géants, mais personne, à ma connaissance du

moins, n'aurait pu tenir longtemps contre Joe. Orlick roula bientôt dans

la poussière de charbon, ni plus ni moins que s'il eût été le jeune

homme pâle, et ne montra pas beaucoup d'empressement à sortir de cette

situation piteuse. Alors Joe alla ouvrir la porte et ramassa ma soeur,

qui était tombée sans connaissance près de la fenêtre (pas avant

toutefois d'avoir assisté au combat). On la transporta dans la maison,

on la coucha, et on fit tout ce qu'on put pour la ranimer, mais elle ne

fit que se débattre et se cramponner aux cheveux de Joe. Alors suivit ce

calme singulier et ce silence étrange qui succèdent à tous les orages,

et je montai m'habiller avec une vague sensation que j'avais déjà

assisté à une pareille scène, que c'était dimanche et que quelqu'un

était mort.

Quand je descendis, je trouvai Joe et Orlick qui balayaient, sans autres

traces de leur querelle qu'une fente à l'une des narines d'Orlick, ce

qui était loin de l'embellir, et ce dont il aurait parfaitement pu se

passer. Un pot de bière avait été apporté des _Trois jolis bateliers_,

et les deux géants se la partageaient de la manière la plus paisible du

monde. Ce calme eut sur Joe une influence sédative et philosophique. Il

me suivit sur la route pour me faire, en signe d'adieu, une réflexion

qui pouvait m'être utile:

«Du bruit, mon petit Pip, et de la tranquillité, mon petit Pip, voilà la

vie!»

Avec quelles émotions ridicules (car nous trouvons comiques chez

l'enfant les sentiments qui sont sérieux chez l'homme fait), avec

quelles émotions, dis-je, me retrouvais-je sur le chemin qui conduisait

chez miss Havisham! Cela importe peu. Il en est de même du nombre de

fois que je passai et repassai devant la porte avant de pouvoir prendre

sur moi de sonner. Il importe également fort peu que je raconte comment

j'hésitai si je m'en retournerais sans sonner, ce que je n'aurais pas

manqué de faire si j'en avais eu le temps.

Miss Sarah Pocket, et non Estelle, vint m'ouvrir.

«Comment! c'est encore toi? dit miss Pocket. Que veux-tu?»

Quand je lui eus dit que j'étais seulement venu pour savoir comment se

portait miss Havisham, Sarah délibéra si elle me renverrait ou non à mon

ouvrage. Mais ne voulant pas prendre sur elle une pareille

responsabilité, elle me laissa entrer, et revint bientôt me dire

sèchement que je pouvais monter.

Rien n'était changé, et miss Havisham était seule.

«Eh bien! dit-elle en fixant ses yeux sur moi, j'espère que tu n'as

besoin de rien, car tu n'auras rien.

--Non, miss Havisham; je voulais seulement vous apprendre que j'étais

très content de mon état, et que je vous suis on ne peut plus

reconnaissant.

--Là!... là!... fit-elle en agitant avec rapidité ses vieux doigts.

Viens de temps en temps, le jour de ta naissance. Ah! s'écria-t-elle

tout à coup en se tournant vers moi avec sa chaise, tu cherches Estelle,

n'est-ce pas?»

J'avais en effet cherché si j'apercevais Estelle, et je balbutiai que

j'espérais qu'elle allait bien.

«Elle est loin, dit miss Havisham, bien loin. Elle apprend à devenir une

dame. Elle est plus jolie que jamais, et elle est fort admirée de tous

ceux qui la voient. Sens-tu que tu l'as perdue?»

Il y avait dans la manière dont elle prononça ces derniers mots tant de

malin plaisir, et elle partit d'un éclat de rire si désagréable que j'en

perdis le fil de mon discours. Miss Havisham m'évita la peine de le

reprendre en me renvoyant. Quand Sarah, la femme à la tête en coquille

de noix, eut refermé la porte sur moi, je me sentis plus mécontent que

jamais de notre intérieur, de mon état et de toutes choses. Ce fut tout

ce qui résulta de ce voyage.

Comme je flânais le long de la Grande-Rue, regardant d'un air désolé les

étalages des boutiques en me demandant ce que j'achèterais si j'étais un

monsieur, qui pouvait sortir de chez le libraire, sinon M. Wopsle? M.

Wopsle avait entre les mains la tragédie de _George Barnwell_[3], pour

laquelle il venait de débourser six pence, afin de pouvoir la lire d'un

bout à l'autre sans en passer un mot en présence de Pumblechook, chez

qui il allait prendre le thé. Aussitôt qu'il me vit, il parut persuadé

qu'un hasard providentiel avait placé tout exprès sur son chemin un

apprenti pour l'écouter, sinon pour le comprendre. Il mit la main sur

moi et insista pour que je l'accompagnasse chez M. Pumblechook. Sachant

que l'on ne serait pas très gai chez nous, que les soirées étaient très

noires et les chemins mauvais; de plus, qu'un compagnon de route, quel

qu'il fût, valait mieux que de n'avoir pas de compagnon du tout, je ne

fis pas grande résistance. En conséquence, nous entrions chez M.

Pumblechook au moment où les boutiques et les rues s'allumaient.

[Note 3: _George Barnwell_, tragédie bourgeoise de George Lillo,

joaillier et auteur dramatique anglais, né à Londres en 1693 et mort en

1739. Fielding était un de ses amis intimes. Lillo est le créateur de la

tragédie bourgeoise, genre dans lequel il a précédé Diderot. George

Barnwell _ou L'apprenti de Londres_, qui fut représenté pour la première

fois en 1731, est un drame remarquable; il a été traduit en français par

Clément de Genève, en 1748, et imité par Saurin, membre de l'Académie

française.]

N'ayant jamais assisté à aucune autre représentation de _George

Barnwell_, je ne sais pas combien de temps cela dure ordinairement, mais

je sais bien que ce soir là nous n'en fûmes pas quittes avant neuf

heures et demie, et que, quand M. Wopsle entra à Newgate, je pensais

qu'il n'en sortirait jamais pour aller à la potence, et qu'il était

devenu beaucoup plus lent que dans un autre moment de sa déplorable

carrière. Je pensai aussi qu'il se plaignait un peu trop, après tout,

d'être coupé dans sa fleur, comme s'il n'avait pas perdu toutes ses

feuilles les unes après les autres en s'agitant depuis le commencement

de sa vie. Ce qui me frappait surtout c'étaient les rapports qui

existaient dans toute cette affaire avec mon innocente personne. Quand

Barnwell commença à mal tourner, je déclare que je me sentis

positivement identifié avec lui. Pumblechook s'en aperçut, et il me

foudroya de son regard indigné, et Wopsle aussi prit la peine de me

présenter son héros sous le plus mauvais jour. Tour à tour féroce et

insensé, on me fait assassiner mon oncle sans aucune circonstance

atténuante; Millwood avait toujours été rempli de bontés pour moi, et

c'était pure monomanie chez la fille de mon maître d'avoir l'oeil à ce

qu'il ne me manquât pas un bouton. Tout ce que je puis dire pour

expliquer ma conduite dans cette fatale journée, c'est qu'elle était le

résultat inévitable de ma faiblesse de caractère. Même après qu'on m'eut

pendu et que Wopsle eut fermé le livre, Pumblechook continua à me fixer

en secouant la tête et disant:

«Profite de l'exemple, mon garçon, profite de l'exemple.»

Comme si c'eût été un fait bien avéré que je n'attendais, au fond de mon

coeur, que l'occasion de trouver un de mes parents qui voulût bien avoir

la faiblesse d'être mon bienfaiteur pour préméditer de l'assassiner.

Il faisait nuit noire quand je me mis en route avec M. Wopsle. Une fois

hors de la ville, nous nous trouvâmes enveloppés dans un brouillard

épais, et, je le sentis en même temps, d'une humidité pénétrante. La

lampe de la barrière de péage nous parut une grosse tache, elle ne

semblait pas être à sa place habituelle, et ses rayons avaient l'air

d'une substance solide dans la brume. Nous en faisions la remarque, en

nous étonnant que ce brouillard se fût élevé avec le changement de vent

qui s'était opéré, quand nous nous trouvâmes en face d'un homme qui se

dandinait du côté opposé à la maison du gardien de la barrière.

«Tiens! nous écriâmes-nous en nous arrêtant, Orlick ici!

--Ah! répondit-il en se balançant toujours, je m'étais arrêté un instant

dans l'espoir qu'il passerait de la compagnie.

--Vous êtes en retard?» dis-je.

Orlick répondit naturellement:

«Et vous, vous n'êtes pas en avance.

--Nous avons, dit M. Wopsle, exalté par sa récente représentation, nous

avons passé une soirée littéraire très agréable, M. Orlick.»

Orlick grogna comme un homme qui n'a rien à dire à cela, et nous

continuâmes la route tous ensemble. Je lui demandai s'il avait passé

tout son congé en ville.

«Oui, répondit-il, tout entier. Je suis arrivé un peu après vous, je ne

vous ai pas vu, mais vous ne deviez pas être loin. Tiens! voilà qu'on

tire encore le canon.

--Aux pontons? dis-je.

--Il y a des oiseaux qui ont quitté leur cage, les canons tirent depuis

la brune; vous allez les entendre tout à l'heure.»

En effet, nous n'avions fait que quelques pas quand le _boum_! bien

connu se fit entendre, affaibli par le brouillard, et il roula pesamment

le long des bas côtés de la rivière, comme s'il eût poursuivi et atteint

les fugitifs.

«Une fameuse nuit pour se donner de l'air! dit Orlick. Il faudrait être

bien malin pour attraper ces oiseaux-là cette nuit.»

Cette réflexion me donnait à penser, je le fis en silence. M. Wopsle,

comme l'oncle infortuné de la tragédie, se mit à penser tout haut dans

son jardin de Camberwell. Orlick, les deux mains dans ses poches, se

dandinait lourdement à mes côtés. Il faisait très sombre, très mouillé

et très crotté, de sorte que nous nous éclaboussions en marchant. De

temps en temps le bruit du canon nous arrivait et retentissait

sourdement le long de la rivière. Je restais plongé dans mes pensées.

Orlick murmurait de temps en temps:

«Battez!... battez!... vieux Clem!»

Je pensais qu'il avait bu; mais il n'était pas ivre.

Nous atteignîmes ainsi le village. Le chemin que nous suivions nous

faisait passer devant les _Trois jolis bateliers_; l'auberge, à notre

grande surprise (il était onze heures), était en grande agitation et la

porte toute grande ouverte. M. Wopsle entra pour demander ce qu'il y

avait, soupçonnant qu'un forçat avait été arrêté; mais il en revint tout

effaré en courant:

«Il y a quelque chose qui va mal, dit-il sans s'arrêter. Courons chez

vous, Pip... vite... courons!

--Qu'y a-t-il? demandai-je en courant avec lui, tandis qu'Orlick suivait

à côté de moi.

--Je n'ai pas bien compris; il paraît qu'on est entré de force dans la

maison pendant que Joe était sorti; on suppose que ce sont des forçats;

ils ont attaqué et blessé quelqu'un.»

Nous courions trop vite pour demander une plus longue explication, et

nous ne nous arrêtâmes que dans notre cuisine. Elle était encombrée de

monde, tout le village était là et dans la cour. Il y avait un médecin,

Joe et un groupe de femmes rassemblés au milieu de la cuisine. Ceux qui

étaient inoccupés me firent place en m'apercevant, et je vis ma soeur

étendue sans connaissance et sans mouvement sur le plancher, où elle

avait été renversée par un coup furieux asséné sur le derrière de la

tête, pendant qu'elle était tournée du côté du feu. Décidément, il était

écrit qu'elle ne se mettrait plus jamais en colère tant qu'elle serait

la femme de Joe.

Les grandes espérances · 第 23 / 87 题