M. Pumblechook allait entrer aussi quand elle l'arrêta avec la porte:

«Oh! dit-elle, est-ce que vous voulez voir miss Havisham?

--Oui, si miss Havisham désire me voir, répondit M. Pumblechook

désappointé.

--Ah! dit la jeune femme, mais vous voyez bien qu'elle ne le désire

pas.»

Elle dit ces paroles d'une façon qui admettait si peu d'insistance que,

malgré sa dignité offensée, M. Pumblechook ne put protester, mais il me

lança un coup d'oeil sévère, comme si je lui avais fait quelque chose!

et il partit en m'adressant ces paroles de reproche:

«Mon garçon, que ta conduite ici fasse honneur à ceux qui t'ont élevé à

la main!»

Je craignais qu'il ne revînt pour me crier à travers la grille:

«Et seize?...»

Mais il n'en fit rien.

Ma jeune introductrice ferma la grille, et nous traversâmes la cour.

Elle était pavée et très propre; mais l'herbe poussait entre chaque

pavé. Un petit passage conduisait à la brasserie, dont les portes

étaient ouvertes. La brasserie était vide et hors de service. Le vent

semblait plus froid que dans la rue, et il faisait entendre en

s'engouffrant dans les ouvertures de la brasserie, un sifflement aigu,

semblable au bruit de la tempête battant les agrès d'un navire.

Elle vit que je regardais du côté de la brasserie, et elle me dit:

«Tu pourrais boire tout ce qui se brasse de bière là-dedans,

aujourd'hui, sans te faire de mal, mon garçon.

--Je le crois bien, mademoiselle, répondis-je d'un air rusé.

--Il vaut mieux ne pas essayer de brasser de la bière dans ce lieu, elle

surirait bientôt, n'est-ce pas, mon garçon?

--Je le crois, mademoiselle.

--Ce n'est pas que personne soit tenté de l'essayer, ajouta-t-elle, et

la brasserie ne servira plus guère. Quant à la bière, il y en a assez

dans les caves pour noyer Manor House tout entier.

--Est-ce que c'est là le nom de la maison, mademoiselle?

--C'est un de ses noms, mon garçon.

--Elle en a donc plusieurs, mademoiselle?

--Elle en avait encore un autre, l'autre nom était Satis, qui, en grec,

en latin ou en hébreu, je ne sais lequel des trois, et cela m'est égal,

veut dire: Assez.

--Maison Assez? dis-je. Quel drôle de nom, mademoiselle.

--Oui, répondit-elle. Cela signifie que celui qui la possédait n'avait

besoin de rien autre chose. Je trouve que, dans ce temps-là, on était

facile à contenter. Mais dépêchons, mon garçon.»

Bien qu'elle m'appelât à chaque instant: «Mon garçon,» avec un sans-gêne

qui n'était pas très flatteur, elle était de mon âge, à très peu de

chose près. Elle paraissait cependant plus âgée que moi, parce qu'elle

était fille, belle et bien mise, et elle avait avec moi un petit air de

protection, comme si elle eût eu vingt et un ans et qu'elle eût été

reine.

Nous entrâmes dans la maison par une porte de côté; la grande porte

d'entrée avait deux chaînes, et la première chose que je remarquai,

c'est que les corridors étaient entièrement noirs, et que ma conductrice

y avait laissé une chandelle allumée. Mon introductrice prit la

chandelle; nous passâmes à travers de nombreux corridors, nous montâmes

un escalier: tout cela était toujours tout noir, et nous n'avions que la

chandelle pour nous éclairer.

Nous arrivâmes enfin à la porte d'une chambre; là, elle me dit:

«Entre....

--Après vous, mademoiselle,» lui répondis-je d'un ton plus moqueur que

poli.

À cela elle me répliqua:

«Voyons, pas de niaiseries, mon garçon; c'est ridicule, je n'entre pas.»

Et elle s'éloigna avec un air de dédain; et ce qui était pire, elle

emporta la chandelle.

Je n'étais pas fort rassuré; cependant je n'avais qu'une chose à faire,

c'était de frapper à la porte. Je frappai. De l'intérieur, quelqu'un me

cria d'entrer. J'entrai donc, et je me trouvai dans une chambre assez

vaste, éclairée par des bougies, car pas le moindre rayon de soleil n'y

pénétrait. C'était un cabinet de toilette, à en juger par les meubles,

quoique la forme et l'usage de la plupart d'entre eux me fussent

inconnus; mais je remarquai surtout une table drapée, surmontée d'un

miroir doré, que je pensai, à première vue devoir être la toilette d'une

grande dame.

Je n'aurais peut-être pas fait cette réflexion sitôt, si dès en

entrant, je n'avais vu, en effet, une belle dame assise à cette

toilette, mais je ne saurais le dire. Dans un fauteuil, le coude appuyé

sur cette table et la tête penchée sur sa main, était assise la femme la

plus singulière que j'eusse jamais vue et que je verrai jamais.

Elle portait de riches atours, dentelles, satins et soies, le tout

blanc; ses souliers mêmes étaient blancs. Un long voile blanc tombait de

ses cheveux; elle avait sur la tête une couronne de mariée; mais ses

cheveux étaient tout blancs. De beaux diamants étincelaient à ses mains

et autour de son cou et quelques autres étaient restés sur la table. Des

habits moins somptueux que ceux qu'elle portait étaient à demi sortis

d'un coffre et éparpillés alentour. Elle n'avait pas entièrement terminé

sa toilette, car elle n'avait chaussé qu'un soulier; l'autre était sur

la table près de sa main, son voile n'était posé qu'à demi; elle n'avait

encore ni sa montre ni sa chaîne, et quelques dentelles, qui devaient

orner son sein, étaient avec ses bijoux, son mouchoir, ses gants,

quelques fleurs et un livre de prières, confusément entassées autour du

miroir.

Ce ne fut pas dans le premier moment que je vis toutes ces choses,

quoique j'en visse plus au premier abord qu'on ne pourrait le supposer.

Mais je vis bien vite que tout ce qui me paraissait d'une blancheur

extrême, ne l'était plus depuis longtemps; cela avait perdu tout son

lustre, et était fané et jauni. Je vis que dans sa robe nuptiale, la

fiancée était flétrie, comme ses vêtements, comme ses fleurs, et qu'elle

n'avait conservé rien de brillant que ses yeux caves. On voyait que ces

vêtements avaient autrefois recouvert les formes gracieuses d'une jeune

femme, et que le corps sur lequel ils flottaient maintenant s'était

réduit, et n'avait plus que la peau et les os. J'avais vu autrefois à la

foire une figure de cire représentant je ne sais plus quel personnage

impassible, exposé après sa mort. Dans une autre occasion, j'avais été

voir, à la vieille église de nos marais, un squelette couvert de riches

vêtements qu'on venait de découvrir sous le pavé de l'église. En ce

moment, la figure de cire et le squelette me semblaient avoir des yeux

noirs qu'ils remuaient en me regardant. J'aurais crié si j'avais pu.

Qui est la? demanda la dame assise à la table de toilette.

--Pip, madame.

--Pip?

--Le jeune homme de M. Pumblechook, madame, qui vient... pour jouer.

--Approche, que je te voie... approche... plus près... plus près...»

Ce fut lorsque je me trouvai devant elle et que je tâchai d'éviter son

regard, que je pris une note détaillée des objets qui l'entouraient. Je

remarquai que sa montre était arrêtée à neuf heures moins vingt minutes,

et que la pendule de la chambre était aussi arrêtée à la même heure.

«Regarde-moi, dit miss Havisham, tu n'as pas peur d'une femme qui n'a

pas vu la lumière du soleil depuis que tu es au monde?»

Je regrette d'être obligé de constater que je ne reculai pas devant

l'énorme mensonge, contenu dans ma réponse négative.

«Sais-tu ce que je touche là, dit-elle en appuyant ses deux mains sur

son côté gauche.

--Oui, madame.»

Cela me fit penser au jeune homme qui avait dû me manger le coeur.

«Qu'est-ce?

--Votre coeur.

--Oui, il est mort!»

Elle murmura ces mots avec un regard étrange et en sourire de Parque,

qui renfermait une espèce de vanité. Puis, ayant tenu ses mains sur son

coeur pendant quelques moments, elle les ôta lentement, comme si elles

eussent pressé trop fortement sa poitrine.

«Je suis fatiguée, dit miss Havisham; j'ai besoin de distraction... je

suis lasse des hommes et des femmes.... Joue.»

Je pense que le lecteur le plus exigeant voudra bien convenir que, dans

les circonstances présentes, il eût été difficile de me donner un ordre

plus embarrassant à remplir.

«J'ai de singulières idées quelquefois, continua-t-elle, et j'ai

aujourd'hui la fantaisie de voir quelqu'un jouer. Là! là!... fit-elle en

agitant avec impatience les doigts de sa main droite; joue!... joue!...

joue!...»

Un moment la crainte de voir venir ma soeur m'aider, comme elle l'avait

promis, me donna l'idée de courir tout autour de la chambre, en galopant

comme la jument de M. Pumblechook, mais je sentis mon incapacité de

remplir convenablement ce rôle, et je n'en fis rien. Je continuai à

regarder miss Havisham d'une façon qu'elle trouva sans doute peu

aimable, car elle me dit:

«Es-tu donc maussade et obstiné?

--Non madame, je suis bien fâché de ne pouvoir jouer en ce moment. Oui,

très fâché pour vous. Si vous vous plaignez de moi, j'aurai des

désagréments avec ma soeur, et je jouerais, je vous l'assure, si je le

pouvais, mais tout ici est si nouveau, si étrange, si beau... si

triste!...»

Je m'arrêtai, craignant d'en dire trop, si ce n'était déjà fait, et nous

nous regardâmes encore tous les deux.

Avant de me parler, elle jeta un coup d'oeil sur les habits qu'elle

portait, sur la table de toilette, et enfin sur elle-même dans la glace.

«Si nouveau pour lui, murmura-t-elle; si vieux pour moi; si étrange pour

lui; si familier pour moi; si triste pour tous les deux! Appelle

Estelle.»

Comme elle continuait à se regarder dans la glace, je pensai qu'elle se

parlait à elle-même et je me tins tranquille.

«Appelle Estelle, répéta-t-elle en lançant sur moi un éclair de ses

yeux. Tu peux bien faire cela, j'espère? Vas à la porte et appelle

Estelle.»

Aller dans le sombre et mystérieux couloir d'une maison inconnue, crier:

«Estelle!» à une jeune et méprisante petite créature que je ne pouvais

ni voir ni entendre, et avoir le sentiment de la terrible liberté que

j'allais prendre, en lui criant son nom, était presque aussi effrayant

que de jouer par ordre. Mais elle répondit enfin, une étoile brilla au

fond du long et sombre corridor... et Estelle s'avança, une chandelle à

la main.

Miss Havisham la pria d'approcher, et prenant un bijou sur la table,

elle l'essaya sur son joli cou et sur ses beaux cheveux bruns.

«Ce sera pour vous un jour, dit-elle, et vous en ferez bon usage. Jouez

aux cartes avec ce garçon.

--Avec ce garçon! Pourquoi?... ce n'est qu'un simple ouvrier!»

Il me sembla entendre miss Havisham répondre, mais cela me paraissait si

peu vraisemblable:

«Eh bien! vous pouvez lui briser le coeur!

--À quoi sais-tu jouer, mon garçon? me demanda Estelle avec le plus

grand dédain.

Je ne joue qu'à la bataille, mademoiselle.

Eh bien! battez-le,» dit miss Havisham à Estelle.

Nous nous assîmes donc en face l'un de l'autre.

C'est alors que je commençai à comprendre que tout, dans cette chambre,

s'était arrêté depuis longtemps, comme la montre et la pendule. Je

remarquai que miss Havisham remit le bijou exactement à la place où elle

l'avait pris. Pendant qu'Estelle battait les cartes, je regardai de

nouveau sur la table de toilette et vis que le soulier, autrefois blanc,

aujourd'hui jauni, n'avait jamais été porté. Je baissai les yeux sur le

pied non chaussé, et je vis que le bas de soie, autrefois blanc et jaune

à présent, était complètement usé. Sans cet arrêt dans toutes choses,

sans la durée de tous ces pâles objets à moitié détruits, cette toilette

nuptiale sur ce corps affaissé m'eût semblé un vêtement de mort, et ce

long voile un suaire.

Miss Havisham se tenait immobile comme un cadavre pendant que nous

jouions aux cartes; et les garnitures et les dentelles de ses habits de

fiancée semblaient pétrifiées. Je n'avais encore jamais entendu parler

des découvertes qu'on fait de temps à autre de corps enterrés dans

l'antiquité, et qui tombent en poussière dès qu'on y touche, mais j'ai

souvent pensé depuis que la lumière du soleil l'eût réduite en poudre.

«Il appelle les valets des Jeannots, ce garçon, dit Estelle avec dédain,

avant que nous eussions terminé notre première partie. Et quelles mains

il a!... et quels gros souliers!»

Je n'avais jamais pensé à avoir honte de mes mains, mais je commençai à

les trouver assez médiocres. Son mépris de ma personne fut si violent,

qu'il devint contagieux et s'empara de moi.

Elle gagna la partie, et je donnai les cartes pour la seconde. Je me

trompai, justement parce que je ne voyais qu'elle, et que la jeune

espiègle me surveillait pour me prendre en faute. Pendant que j'essayais

de faire de mon mieux, elle me traita de maladroit, de stupide et de

malotru.

«Tu ne me dis rien d'elle? me fit remarquer miss Havisham; elle te dit

cependant des choses très dures, et tu ne réponds rien. Que penses-tu

d'elle?

--Je n'ai pas besoin de le dire.

--Dis-le moi tout bas à l'oreille, continua miss Havisham, en se

penchant vers moi.

--Je pense qu'elle est très fière, lui dis-je tout bas.

--Après?

--Je pense qu'elle est très jolie.

--Après?

--Je pense qu'elle a l'air très insolent.»

Elle me regardait alors avec une aversion très marquée.

«Après?

--Je pense que je voudrais retourner chez nous.

--Et ne plus jamais la voir, quoiqu'elle soit jolie?

--Je ne sais pas si je voudrais ne plus jamais la voir, mais je voudrais

bien m'en aller à la maison tout de suite.

--Tu iras bientôt, dit miss Havisham à haute voix. Continuez à jouer

ensemble.»

Si je n'avais déjà vu une fois son sourire de Parque, je n'aurais jamais

cru que le visage de miss Havisham pût sourire. Elle paraissait plongée

dans une méditation active et incessante, comme si elle avait le pouvoir

de transpercer toutes les choses qui l'entouraient, et il semblait que

rien ne pourrait jamais l'en tirer. Sa poitrine était affaissée, de

sorte qu'elle était toute courbée; sa voix était brisée, de sorte

qu'elle parlait bas; un sommeil de mort s'appesantissait peu à peu sur

elle. Enfin, elle paraissait avoir le corps et l'âme, le dehors et le

dedans, également brisés, sous le poids d'un coup écrasant.

Je continuai la partie avec Estelle, et elle me battit; elle rejeta les

cartes sur la table, après me les avoir gagnées, comme si elle les

méprisait pour avoir été touchées par moi.

«Quand reviendras-tu ici? dit miss Havisham. Voyons...»

J'allais lui faire observer que ce jour-là était un mercredi, quand elle

m'interrompit avec son premier mouvement d'impatience, c'est-à-dire en

agitant les doigts de sa main droite:

«Là!... là!... je ne sais rien des jours de la semaine... ni des

mois... ni des années.... Viens dans six jours. Tu entends?

--Oui, madame.

--Estelle, conduisez-le en bas. Donnez-lui quelque chose à manger, et

laissez-le aller et venir pendant qu'il mangera. Allons, Pip, va!»

Je suivis la chandelle pour descendre, comme je l'avais suivie pour

monter. Estelle la déposa à l'endroit où nous l'avions trouvée. Jusqu'au

moment où elle ouvrit la porte d'entrée, je m'étais imaginé qu'il

faisait tout à fait nuit, sans y avoir réfléchi; la clarté subite du

jour me confondit. Il me sembla que j'étais resté pendant de longues

heures dans cette étrange chambre, qui ne recevait jamais d'autre clarté

que celle des chandelles.

«Tu vas attendre ici, entends-tu, mon garçon» dit Estelle.

Et elle disparut en fermant la porte.

Je profitai de ce que j'étais seul dans la cour pour jeter un coup

d'oeil sur mes mains et sur mes souliers. Mon opinion sur ces

accessoires ne fut pas des plus favorables; jamais, jusqu'ici, je ne

m'en étais préoccupé, mais je commençais à ressentir tout le désagrément

de ces vulgarités. Je résolus de demander à Joe pourquoi il m'avait

appris à appeler Jeannots les valets des cartes. J'aurais désiré que Joe

eût été élevé plus délicatement, au moins j'y aurais gagné quelque

chose.

Estelle revint avec du pain, de la viande et un pot de bière; elle

déposa la bière sur une des pierres de la cour, et me donna le pain et

la viande sans me regarder, aussi insolemment qu'on eût fait à un chien

en pénitence. J'étais si humilié, si blessé, si piqué, si offensé, si

fâché, si vexé, je ne puis trouver le vrai mot, pour exprimer cette

douleur, Dieu seul sait ce que je souffris, que les larmes me

remplirent les yeux. À leur vue, la jeune fille eut l'air d'éprouver un

vif plaisir à en être la cause. Ceci me donna la force de les rentrer et

de la regarder en face; elle fit un signe de tête méprisant, ce qui

signifiait qu'elle était bien certaine de m'avoir blessé; puis elle se

retira.

Quand elle fut partie, je cherchai un endroit pour cacher mon visage et

pleurer à mon aise. En pleurant, je me donnais de grands coups contre

les murs, et je m'arrachai une poignée de cheveux. Telle était

l'amertume de mes émotions, et si cruelle était cette douleur sans nom,

qu'elles avaient besoin d'être contrecarrées.

Ma soeur, en m'élevant comme elle l'avait fait, m'avait rendu

excessivement sensible. Dans le petit monde où vivent les enfants,

n'importe qui les élève, rien n'est plus délicatement perçu, rien n'est

plus délicatement senti que l'injustice. L'enfant ne peut être exposé,

il est vrai, qu'à une injustice minime, mais l'enfant est petit et son

monde est petit; son cheval à bascule ne s'élève qu'à quelques pouces de

terre pour être en proportion avec lui, de même que les chevaux

d'Irlande sont faits pour les Irlandais. Dès mon enfance, j'avais eu à

soutenir une guerre perpétuelle contre l'injustice: je m'étais aperçu,

depuis le jour où j'avais pu parler, que ma soeur, dans ses capricieuses

et violentes corrections, était injuste pour moi; j'avais acquis la

conviction profonde qu'il ne s'ensuivait pas, de ce qu'elle m'élevait à

la main, qu'elle eût le droit de m'élever à coups de fouet. Dans toutes

mes punitions, mes jeûnes, mes veilles et autres pénitences, j'avais

nourri cette idée, et, à force d'y penser dans mon enfance solitaire et

sans protection, j'avais fini par me persuader que j'étais moralement

timide et très sensible.

À force de me heurter contre le mur de la brasserie et de m'arracher les

cheveux, je parvins à calmer mon émotion; je passai alors ma manche sur

mon visage et je quittai le mur où je m'étais appuyé. Le pain et la

viande étaient très acceptables, la bière forte et pétillante, et je fus

bientôt d'assez belle humeur pour regarder autour de moi.

Assurément c'était un lieu abandonné. Le pigeonnier de la cour de la

brasserie était désert, la girouette avait été ébranlée et tordue par

quelque grand vent, qui aurait fait songer les pigeons à la mer, s'il y

avait eu quelques pigeons pour s'y balancer; mais il n'y avait plus de

pigeons dans le pigeonnier, plus de chevaux dans les écuries, plus de

cochons dans l'étable, plus de bière dans les tonneaux; les caves ne

sentaient ni le grain ni la bière; toutes les odeurs avaient été

évaporées par la dernière bouffée de vapeur. Dans une ancienne cour, on

voyait un désert de fûts vides, répandant une certaine odeur âcre, qui

rappelait de meilleurs jours; mais la fermentation était un peu trop

avancée pour qu'on pût accepter ces résidus comme échantillons de la

bière qui n'y était plus, et, sous ce rapport, ces abandonnés n'étaient

pas plus heureux que les autres.

À l'autre bout de la brasserie, il y avait un jardin protégé par un

vieux mur qui, cependant, n'était pas assez élevé pour m'empêcher d'y

grimper, de regarder par-dessus, et de voir que ce jardin était le

jardin de la maison. Il était couvert de broussailles et d'herbes

sauvages; mais il y avait des traces de pas sur la pelouse et dans les

allées jaunes, comme si quelqu'un s'y promenait quelquefois. J'aperçus

Estelle qui s'éloignait de moi; mais elle me semblait être partout; car,

lorsque je cédai à la tentation que m'offraient les fûts, et que je

commençai à me promener sur la ligne qu'ils formaient à la suite les uns

des autres, je la vis se livrant au même exercice à l'autre bout de la

cour: elle me tournait le dos, et soutenait dans ses deux mains ses

beaux cheveux bruns; jamais elle ne se retourna et disparut au même

instant. Il en fut de même dans la brasserie; lorsque j'entrai dans une

grande pièce pavée, haute de plafond, où l'on faisait autrefois la bière

et où se trouvaient encore les ustensiles des brasseurs. Un peu oppressé

par l'obscurité, je me tins à l'entrée, et je la vis passer au milieu

des feux éteints, monter un petit escalier en fer, puis disparaître dans

une galerie supérieure, comme dans les nuages.

Ce fut dans cet endroit et à ce moment, qu'une chose très étrange se

présenta à mon imagination. Si je la trouvai étrange alors, plus tard je

l'ai considérée comme bien plus étrange encore. Je portai mes yeux un

peu éblouis par la lumière du jour sur une grosse poutre placée à ma

droite, dans un coin, et j'y vis un corps pendu par le cou; ce corps

était habillé tout en blanc jauni, et n'avait qu'un seul soulier aux

pieds. Il me sembla que toutes les garnitures fanées de ses vêtements

étaient en papier, et je crus reconnaître le visage de miss Havisham, se

balançant, en faisant des efforts pour m'appeler. Dans ma terreur de

voir cette figure que j'étais certain de ne pas avoir vue un moment

auparavant, je m'en éloignai d'abord, puis je m'en approchai ensuite, et

ma terreur s'accrut au plus haut degré, quand je vis qu'il n'y avait pas

de figure du tout.

Il ne fallut rien moins, pour me rappeler à moi, que l'air frais et la

lumière bienfaisante du jour, la vue des personnes passant derrière les

barreaux de la grille et l'influence fortifiante du pain, de la viande

et de la bière qui me restaient. Et encore, malgré cela, ne serais-je

peut-être pas revenu à moi aussitôt que je le fis, sans l'approche

d'Estelle, qui, ses clefs à la main, venait me faire sortir. Je pensai

qu'elle serait enchantée, si elle s'apercevait que j'avais eu peur, et

je résolus de ne pas lui procurer ce plaisir.

Elle me lança un regard triomphant en passant à côté de moi, comme si

elle se fût réjouie de ce que mes mains étaient si rudes et mes

chaussures si grossières, et elle m'ouvrit la porte et se tint de façon

à ce que je devais passer devant elle. J'allais sortir sans lever les

yeux sur elle, quand elle me toucha à l'épaule.

«Pourquoi ne pleures-tu pas?

--Parce que je n'en ai pas envie.

--Mais si, dit-elle, tu as pleuré; tu as les yeux bouffis, et tu es sur

le point de pleurer encore.»

Elle se mit à rire d'une façon tout à fait méprisante, me poussa dehors

et ferma la porte sur moi. Je rendis tout droit chez M. Pumblechook.

J'éprouvai un immense soulagement en ne le trouvant pas chez lui. Après

avoir dit au garçon de boutique quel jour je reviendrais chez miss

Havisham, je me mis en route pour regagner notre forge, songeant en

marchant à tout ce que j'avais vu, et repassant dans mon esprit: que je

n'étais qu'un vulgaire ouvrier; que mes mains étaient rudes et mes

souliers épais; que j'avais contracté la déplorable habitude d'appeler

les valets des Jeannots; que j'étais bien plus ignorant que je ne

l'avais cru la veille, et qu'en général, je ne valais pas grand'chose.

Les grandes espérances · 第 16 / 87 题